La Russie de Poutine, l'homophobie et les Français de pacotille par Sergueï Shikalov

Cet essai analyse « Espèces dangereuses » (Seuil, 2024) de Sergueï Shikalov comme un texte poétiquement réflexif sur l'homophobie dans la Russie post-soviétique, où toute une génération d'hommes homosexuels se révèle entre un bref « printemps » historique et une nouvelle période de récession autoritaire. Au cœur de l'œuvre se trouve moins un récit linéaire qu'une expérience collective articulée autour du pronom indéterminé « on » : un discours fragmenté, à la manière d'une litanie, qui suspend la biographie individuelle au profit d'une existence partagée marquée par la violence, la honte et un désir précaire. Ce refus même du moi devient une stratégie esthétique qui, à la fois, documente et contrecarre la disparition en transformant l'anonymat en un processus de témoignage. Le roman aborde l'homophobie non seulement comme une réalité sociale – sous la forme d'agressions, d'indifférence institutionnelle et de répression politique – mais aussi comme un ordre discursif qui classe, dévalorise et exclut les corps du champ de l'expression. Surtout, le roman articule cette expérience dans la langue française savante qui, en tant que langue d'exil, ouvre un espace paradoxal : la distance et la possibilité de l'expression coïncident, rendant ainsi l'indicible d'abord dicible. Dans ce contexte, la question de la citoyenneté française se dessine également : tout en marquant une rupture juridique et existentielle, elle demeure – comme le démontre l'essai de Shikalov « Français de papier » (2025) – ambivalente, dans la mesure où l'appartenance reste conditionnelle et où les logiques d'exclusion continuent de se perpétuer sous de nouvelles formes.

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