Montaigne sur le banc des accusés : Philippe Desan

Le roman de Philippe Desan, éminent spécialiste de Montaigne, « Montaigne – La Boétie : une affaire ténébreuse » (2024), revisite l'amitié la plus célèbre de la Renaissance française sous la forme d'un roman policier. Débutant par la rencontre entre Montaigne et Étienne de La Boétie dans le Bordeaux du XVIe siècle, le roman développe l'hypothèse provocatrice que Montaigne lui-même aurait pu être responsable de la mort prématurée de son ami. Suivant la piste d'un sonnet perdu, de documents cachés et d'une enquête universitaire contemporaine, Desan retrace les méandres de la tradition jusqu'à nos jours, faisant de la reconstruction du passé le cœur de son récit. Cet essai démontre que ce roman policier historique dépasse largement le cadre d'un exercice intellectuel : il constitue une réflexion fictionnelle sur les possibilités et les limites de la recherche sur Montaigne et, ce faisant, dialogue implicitement avec l'interprétation humaniste de Montaigne proposée par Hugo Friedrich. Tandis que Friedrich, dans sa monographie classique de 1949, insiste sur l’unité d’un « esprit hautement organisé » et sur la consubstantialité de la vie et de l’œuvre, Desan dépeint un Montaigne dont l’identité, les textes et les souvenirs sont façonnés par des intérêts historiques, des interventions éditoriales et des stratégies sociales. L’essai soutient que le roman de Desan brouille délibérément la frontière entre recherche et fiction afin de révéler la nature narrative fondamentale de toute interprétation : lire apparaît ici comme un travail avec des indices, des probabilités et des hypothèses, de sorte que le récit d’un crime possible devient simultanément une réflexion sur les conditions de la recherche littéraire.

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