Construire des ponts, creuser des fossés : Pauline Dreyfus
« Un pont sur la Seine » (2025) de Pauline Dreyfus, qui débute par la catastrophe d'un accident de ferry en 1828, tisse, sur plusieurs générations, l'histoire de deux communautés villageoises séparées par la Seine, dont les destins s'entremêlent dans la construction, la destruction et la reconstruction d'un pont. À travers la famille Vernet et ses branches généalogiques, le roman retrace la transformation d'un milieu agraire en une société industrielle, puis en une culture post-industrielle de la mémoire. Les tournants historiques – guerres, Front populaire, occupation, désindustrialisation – s'inscrivent comme des forces structurantes dans la vie des personnages. Parallèlement, le récit insiste sur sa propre artificialité : les personnages apparaissent moins comme des individus psychologiquement singuliers que comme des figures emblématiques de positions sociales, dont les conflits – par exemple, entre un vigneron et un ouvrier, une héritière de la Résistance et un homme politique de la mémoire – rendent visible la persistance des divisions de la société. Cet essai explore comment le principe poétique central du roman réside dans la construction multidimensionnelle du pont : objet historique, axe topographique, outil de diagnostic social et métaphore philosophique qui, au sens d’une poétique autoréflexive de l’histoire, ne favorise pas la réconciliation mais produit et rend visible la différence. Dans cette dialectique entre documentation et fiction, entre exactitude historique et distance ironique, le texte de Dreyfus se révèle à la fois une continuation consciente et une rupture critique avec la tradition du roman social historique : il démontre que les grands récits de progrès et de connexion échouent face aux réalités micro-sociales et que toute forme de récit historique – dans le roman comme dans le projet muséal qu’il a conçu – doit nécessairement interroger sa propre logique de construction.
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