Un immeuble d'habitation en Alsace et les fantômes de l'histoire : Michèle Audin

Cet article présente le roman de Michèle Audin, « La Maison hantée » (2025), comme un exemple frappant de « roman croisé », où se mêlent recherche documentaire, imagination narrative et multiples temporalités. Dès son emménagement dans un immeuble strasbourgeois en 1992, la narratrice suit les traces des anciens habitants et, à l’aide de documents d’archives, de découvertes fortuites et de reconstitutions minutieuses, tisse une toile de vies centrée notamment sur la famille Caron-Fischbach entre 1930 et 1946. Dans le contexte de l’annexion de l’Alsace par les nazis, les questions d’appartenance, de contrainte linguistique et de violence administrative s’exacerbent, la disparition progressive des habitants juifs de l’immeuble des archives constituant un vide troublant, impossible à combler narrativement ou à expliquer historiquement. Le parcours narratif s’apparente à une traversée hésitante des espaces et des temps – cages d’escalier, appartements, archives – où les voix se superposent et les contrastes demeurent, non résolus, mais présents. Dans ce contexte, l’essai soutient qu’Audin développe une poétique de la recherche de traces qui, loin d’aplanir la coexistence du fait et de la fiction, la met en lumière : premièrement, le roman historique est identifié comme une construction par la réflexivité constante de la voix narrative, les ajouts imaginatifs étant explicitement marqués et donc épistémologiquement transparents ; deuxièmement, l’Alsace apparaît comme un espace paradigmatique d’identités croisées, où les attributions nationales – notamment dans le contexte de la politique linguistique nazie – sont imposées violemment et, simultanément, rendues tangibles dans leur fragilité ; troisièmement, le silence des sources, par exemple concernant les vies juives anéanties, se révèle non seulement un manque, mais un porteur central de sens qui marque les limites du savoir historique et exige une forme de mémoire éthiquement réflexive. L’essai rend ainsi plausible l’idée que « La Maison hantée » conçoit l’histoire non comme un récit linéaire, mais comme une structure polyphonique sillonnée de ruptures, où le passé n’est accessible que par un processus d’approximation et d’intersection.

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