Le Monstre et son Double : Pierre Rivière dans Michel Foucault et Ismaël Jude
Cette recension porte sur deux ouvrages radicalement différents mais inextricablement liés : le recueil documentaire « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère », dirigé par Michel Foucault, qui place le triple meurtrier Pierre Rivière au cœur de discours concurrents, et « Deuil » d’Ismaël Jude (éditions verticales, 2022), qui s’attaque performativement à cette même forme de confinement discursif. Tandis que le livre de Foucault inscrit les mémoires de Rivière, rédigées en prison, dans un ensemble d’archives polyphoniques – dossiers judiciaires, rapports médicaux, commentaires historiques – démontrant ainsi comment une vie devient une « affaire » à travers le langage institutionnel, Jude projette cette constellation dans le présent et la déconstruit de l’intérieur : sa narratrice lit Foucault, réinterprète ses termes (parricide devient matricide, sororicide, fratricide) et se métamorphose en double féminin refoulé du meurtrier. Cette recension ne se contente pas de souligner ce contraste comme une différence entre deux méthodes – d’un côté la distance analytique de la généalogie, de l’autre la contre-discours furieuse, corporelle et destructrice du langage – mais comme une sorte de mouvement dialectique : Foucault montre comment les discours s’approprient un texte ; Jude montre que cette critique elle-même demeure une forme d’appropriation. Le centre d’intérêt se déplace de façon décisive : là où Foucault lit le texte comme un champ de bataille entre justice et psychiatrie et souligne son « étrange beauté », Jude insiste sur ce qui disparaît dans ce processus – la violence sexiste, les corps des victimes, la possibilité d’une autre voix, non masculine. La force de l’argumentation de cette recension réside précisément dans le fait qu’elle n’oppose pas ces deux perspectives, mais les conçoit plutôt comme une tension nécessaire : elle montre comment le projet de Foucault crée les conditions dans lesquelles Jude peut écrire, et simultanément comment Jude brise ces conditions en radicalisant l’écriture elle-même en un acte. Cela crée l’image d’une constellation littéraire et théorique dans laquelle une question centrale devient de plus en plus pressante : si – comme chez Rivière – texte et action fusionnent, qui alors contrôle leur signification ? Et qui est entendu – ou réduit au silence ?
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