Écrire contre la frontière : Utopie Babel de Leïla Slimani
L’essai de Leïla Slimani, « Assaut contre la frontière » (Gallimard, 2026), est une intense introspection qui se situe à la croisée des langues, des cultures et des discours politiques. S’ouvrant sur un scénario cauchemardesque de tribunal où la langue étrangère devient une culpabilité existentielle, le texte déploie une réflexion autobiographique sur le multilinguisme comme espace d’identité et sa perte comme blessure généalogique – depuis son enfance multilingue et l’éducation de son père, marquée par l’influence coloniale, jusqu’à sa propre aliénation de l’arabe, qui persiste comme une « langue fantôme » dans son écriture. Slimani relie cette histoire linguistique personnelle à une analyse incisive des rapports de pouvoir mondiaux : la hiérarchisation des langues dans l’espace postcolonial, l’exotisation de la littérature « maghrébine », l’instrumentalisation politique de l’arabe après le 11 septembre et l’illusion d’une langue « pure », qu’elle dénonce comme une construction idéologique. Elle oppose à cela une poétique du roman qui conçoit la littérature comme une pratique radicale d’empathie et de diversité de perspectives – comme un mouvement transfrontalier qui trouve sa continuation précisément dans l’acte de traduction. L’argumentation de Slimani n’est pas linéaire, mais plutôt condensée à la manière d’un essai : elle entrelace des scènes autobiographiques avec des références intertextuelles (de Canetti à Barthes en passant par Camus) et des analyses culturelles et politiques pour montrer que l’écriture elle-même est un acte de transgression. En réinterprétant Babel, d’un lieu biblique de châtiment à une utopie symbolisant un monde pluraliste, la littérature apparaît ici comme une force de résistance à l’isolement linguistique et politique – comme une « attaque à la frontière » qui ne consiste pas en un retour à une unité perdue, mais plutôt en une reconnaissance productive de la différence.
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