Le voyage de Tel Quel en Chine : idéologie, vanité et projection dans l'œuvre de Jean Berthier

Le roman de Jean Berthier, « Voyage tranquille au pays des horreurs » (Cherche-Midi, 2026), retrace le voyage historique en Chine entrepris au printemps 1974 par le groupe Tel Quel, réunissant Roland Barthes, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet et François Wahl. Sur fond de fin de Révolution culturelle, l'auteur montre comment ces intellectuels français de renom suivent un itinéraire minutieusement préparé, davantage préoccupés par leurs propres obsessions théoriques, politiques et esthétiques que par la Chine maoïste elle-même. La scène d'ouverture, teintée d'humour, met en scène Jacques Lacan, qui croit comprendre la Chine à travers les catégories de sa psychanalyse sans jamais y avoir mis les pieds, et introduit le motif central de la projection. Parallèlement, le récit de l'affaire du film documentaire de Michelangelo Antonioni, interdit en Chine, sert de contrepoint : tandis que le réalisateur cherchait à percer la supercherie officielle, les voyageurs s'y sont volontiers conformés. Cet essai soutient que Berthier, à partir de là, élabore une satire de l'aveuglement des intellectuels, aussi comique que troublante : la sémiotique, la psychanalyse, l'esthétique d'avant-garde et l'espoir révolutionnaire apparaissent non comme des moyens de connaissance, mais comme des filtres qui obscurcissent la vision de la violence, de la persécution et de la réalité politique. Au cœur de cette satire se trouve l'idée que les voyageurs transforment la terre étrangère en un écran de projection de leurs propres désirs et, précisément pour cette raison, passent à côté de la réalité. Le roman de Berthier se lit ainsi comme une étude de cas dans l'histoire des idées, qui, au-delà du maoïsme historique, soulève la question de savoir comment les certitudes intellectuelles peuvent déformer la perception et transformer l'étranger en un miroir du familier.

➙ Vers l'article