Moralisme et communauté de méfiance : Lise Charles, François de La Rochefoucauld et Aladin El-Mafaalani

Cet article propose une lecture du roman « Paranoïa » de Lise Charles (POL, 2025) à travers le prisme moralisateur de La Rochefoucauld (qui apparaît dans le roman sous les traits du prince Marsillac) et à travers le diagnostic sociologique des « communautés de méfiance » modernes établi par El-Mafaalani (Kiepenheuer & Witsch, 2025). Dans cette perspective, l’œuvre de Charles se révèle un laboratoire littéraire de la post-vérité, où Louise Milton, dix-sept ans, illustre cette « perception excessive de soi », que l’on peut appréhender tant sur le plan moral que sur celui du système sociologique. Ici, la paranoïa de Louise n’est pas envisagée comme un trouble pathologique isolé, mais plutôt comme une expérience structurelle d’une modernité déformée par le retour d’information des médias : sa peur constante d’être surveillée, la dépossession de son identité par sa mère, les médias, voire l’auteure elle-même, et la désintégration de son identité au sein du système dualiste du roman sont interprétées comme une condensation littéraire d’un mode de fonctionnement sociétal fondamental. La métafictionnalité inhérente au roman – Louise, « héroïne poursuivie par un auteur qui lui veut du mal » – devient l’image la plus puissante d’un présent où se croisent perte de contrôle, perte de soi et perte de réalité. Parallèlement, l’article démontre comment Charles transpose le moralisme du XVIIe siècle au cœur de sa poétique de la paranoïa. Le Prince de Marsillac fonctionne comme une réincarnation littéraire de La Rochefoucauld, structurant la seconde partie du roman comme un régime herméneutique de la suspicion. Sa doctrine de l’amour-propre offre à Louise un système qui, loin de pathologiser la méfiance, la rationalise – rejoignant ainsi la description par El-Mafaalani des communautés modernes de méfiance : la méfiance devient une condition fonctionnelle de l’action dans un monde complexe et indigeste. La recension soutient que, dans cette fusion entre le dévoilement baroque et la crise de confiance de la fin de l’époque moderne, Charles met à nu l’essence d’une nouvelle esthétique paranoïaque. « Paranoïa » n’est donc pas seulement en dialogue avec le moralisme français classique, mais peut aussi être interprétée comme une œuvre clé du diagnostic contemporain, qui transforme la crise d’identité du présent – ​​entre surveillance, performance et dogmatisme moral – en une expérience littéraire dans laquelle la frontière entre vérité et mensonge est finalement devenue poreuse.

➙ Vers l'article
Rentrée littéraire : littérature française contemporaine
Vue d'ensemble de la vie privée

Ce site web utilise des cookies afin de vous offrir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations des cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site web et aider notre équipe à comprendre quelles sections du site vous trouvez les plus intéressantes et utiles.