Œdipe à Évreux : une tragédie franco-allemande d'après-guerre par Denis Dercourt
« Évreux », premier roman de Denis Dercourt (Denoël, 2023), raconte une saga familiale bouleversante s'étendant sur sept décennies, débutant au cœur des bombardements de 1944. Léon, né d'une Française maltraitée et d'un collaborateur allemand, grandit dans une atmosphère de honte, de silence et de froideur morale. Enfant des ruines, il devient un homme de pouvoir impitoyable qui exploite systématiquement la culpabilité de ses concitoyens pour les faire chanter et bâtir un empire. En parallèle, le roman suit le destin de ses enfants, dont il est séparé, et celui de l'historien Antoine, qui tente de mettre au jour les crimes occultés du passé et se retrouve pris dans un engrenage mortel de vengeance et de justice expéditive. La ville d'Évreux apparaît comme un espace moralement souillé où l'histoire de l'occupation franco-allemande n'est pas surmontée, mais perpétuée par des récits personnels. La critique interprète systématiquement le roman comme une tragédie moderne dans la lignée d'Œdipe roi, arguant que Dercourt s'attache moins à présenter une chronique historique qu'à développer un modèle déterministe de la culpabilité. Au cœur de cette interprétation se trouve la thèse d'une « économie de la culpabilité » : les transgressions ne sont pas expiées, mais instrumentalisées et transférées dans de nouveaux rapports de pouvoir. Sur le plan stylistique, la critique appuie cette interprétation en soulignant le style narratif paratactique, quasi protocolaire, qui désémotionnalise la violence et la présente comme une conséquence logique des enchevêtrements historiques. De plus, elle met en lumière le fait que la figure de l'historien incarne l'ambivalence des Lumières : la connaissance ne conduit pas à la catharsis, mais plutôt à une action renouvelée. L'argumentation de la critique est clairement structurée – de la scène originelle de 1944 à la répétition intergénérationnelle jusqu'à l'acte final de justice privée – et vise à diagnostiquer une société d'après-guerre dont les récits officiels de réconciliation sont radicalement sapés par des histoires privées de violence.
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