Les rois n’ont plus de nom – La francophonie dans la désintégration du Liban : Charif Majdalani
Le roman de Charif Majdalani, « Le nom des rois » (Stock, 2025), dépeint l'enfance d'un garçon de Beyrouth à la veille de la guerre civile comme une tension entre évasion esthétique et horreur historique : tandis que l'ordre s'effondre à l'extérieur, le narrateur se réfugie dans les noms évocateurs de rois disparus, les consignant dans des carnets comme des trophées – un « frémissement onomastique » qui étouffe la réalité. Au cœur du récit se trouvent l'amitié profonde avec un camarade de classe, les premiers émois amoureux du garçon et la confrontation progressive avec la violence politique qui brise les mondes imaginaires du narrateur. Cette imagination généalogique constitue la thèse centrale du roman : le nom, la langue, et même la culture d'influence française, créent un monde de substitution éblouissant dont la beauté, pourtant, est anéantie par la violence de l'histoire. Majdalani concrétise cette rupture par des images saisissantes – le parfum des vieilles encyclopédies Larousse, les salons mondains de Beyrouth, les paysages montagneux chatoyants de Massiaf – peu à peu recouvertes par l’écho des premiers coups de feu, la désintégration des rituels sociaux et la perte du premier amour. Souvent comparé à Proust dans l’analyse critique, le roman apparaît ainsi comme un diagnostic élégiaque d’une classe qui vivait dans le miroir de la France et refusait de voir la catastrophe : le passage de la collection de noms royaux au tir d’une arme réelle marque la fin de l’illusion poétique et l’entrée dans une histoire qui ne peut plus être racontée, mais seulement subie.
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