1966 ou la naissance de notre présent : Antoine Compagnon

Dans son ouvrage « 1966, année mirifique » (Gallimard, 2026), Antoine Compagnon reconstruit l’année 1966 non seulement comme un point temporel historique, mais aussi comme un tournant épistémologique de la modernité française. S’appuyant sur la presse, la littérature, la théorie, le cinéma, les objets du quotidien et les débats politiques, Compagnon montre comment des tendances de fond ont convergé cette année-là : la massification des universités, l’ascension des jeunes dans la classe économique, l’avènement de la société de consommation, la consécration de la théorie et du structuralisme, et l’entrée de la Shoah dans la mémoire collective française. Des figures telles que Foucault, Barthes, Aragon, Malraux et Sartre sont présentées moins comme des génies isolés que comme des représentants symptomatiques d’une profonde transformation où l’humanisme du XIXe siècle et la conception existentialiste du sens ont cédé la place à la pensée systémique, à la logique sémiotique et à la rationalité technocratique. 1966 apparaît ainsi comme le véritable tournant entre l'ancien ordre et le nouveau monde : la jeunesse s'intègre par la consommation, la culture devient une marchandise, la théorie la nouvelle monnaie d'échange des intellectuels, tandis que les bouleversements politiques de 1968 sont déjà structurellement préparés. Cette recension interprète l'ouvrage de Compagnon comme une généalogie de notre présent. Elle souligne son ton sceptique en voyant dans l'expansion massive de l'éducation décrite par Compagnon l'origine des « universités Potemkine » actuelles, dans le structuralisme un précurseur idéologique d'un monde géré par des algorithmes, et en révélant que la culture jeune de 1966 est la naissance du consommateur idéal. L'année 1966 n'est pas seulement expliquée, elle est aussi moralement interrogée. Ce faisant, elle éclaire la logique interne du livre : le remplacement du sens par le système, de l'expérience par le signe, avec une emphase sur la perte, l'aliénation et les dommages à long terme. La critique met également en lumière les angles morts de l'ouvrage, notamment la perspective masculine dominante et le traitement marginal du féminisme, du colonialisme et du mouvement pour les droits des personnes LGBTQ+. Elle souligne que si la « révolution épistémologique » de 1966 est analysée avec brio, sa portée sociale et politique est trop restreinte au regard de la complexité de l'époque. En définitive, la critique perçoit Compagnon moins comme le récit d'une année miraculeuse que comme le témoignage involontaire d'un tournant décisif.

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