Le soleil volé : l'art comme utopie collective à Haïti sous Duvalier, par Luce Perez-Tejedor

Cet essai analyse « Saint-Soleil » (Seuil, 2026) de Luce Pérez-Tejedor comme un roman qui entremêle l’émergence, l’épanouissement et la destruction d’une communauté artistique haïtienne dans les années 1970 avec la longue durée de la violence coloniale. Au cœur de l’œuvre se trouve le projet d’une pratique artistique collective, ancrée dans le rituel, qui défie l’esthétique occidentale du génie et la logique marchande : paysans, ouvriers et marginaux développent – ​​guidés mais non dominés – un langage visuel indépendant à partir de matériaux locaux et de pratiques spirituelles, dont les couleurs vibrantes et les gestes expressifs déploient une splendeur esthétique directement et sensoriellement perceptible. Parallèlement, ce développement artistique s’inscrit dans le contexte politique répressif d’Haïti sous la dictature de Duvalier, où la violence, la corruption et le contrôle de l’espace vital sont omniprésents et menacent constamment l’utopie de la communauté. Dès qu’elle devient visible, l’art est menacé : la reconnaissance internationale, médiatisée par André Malraux et d’autres, se mue en appropriation, et les images deviennent des marchandises au sein d’un système artistique mondial qui perpétue des modes de perception coloniaux. Cette interprétation perçoit le roman comme une juxtaposition systématique de deux logiques incompatibles : une pratique esthético-spirituelle du partage et une logique économique d’extraction, qui se matérialise non seulement sur le marché de l’art, mais aussi dans des motifs extrêmes comme le trafic de plasma sanguin. La structure concentrique de l’intrigue, l’ordre spatial vertical (montagne contre ville), les champs sémantiques du soleil et du sang, et les montages parallèles (don contre vol) sont autant d’expressions d’une même dialectique historique. Ainsi se dessine l’image d’un roman qui interroge sa propre poétique tout en démontrant que toute représentation de cet art est déjà inextricablement liée aux mécanismes mêmes qu’elle critique.

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