Ulysse à Paris : une épopée sans centre, avec James Joyce
Le recueil « Ulysse à Paris » (Seuil, 2024) s’inscrit dans la tradition homérique et joycienne en pluralisant radicalement la structure épique du voyage errant et en la transposant dans le contexte social, politique et historique complexe du nord de Paris. Publié en collaboration avec la revue Cockpit, ce roman collectif n’est pas une simple anthologie, mais un projet esthétiquement et théoriquement cohérent qui met en scène la polyphonie littéraire comme un contre-modèle à l’unité épique. Au lieu d’un héros souverain, se déploie un réseau de voix hétérogènes dont les personnages – migrants, réinterprétations féministes des rôles mythiques, flâneurs sensibles aux enjeux politiques de la mémoire – vivent l’odyssée comme une expérience de déracinement, de précarité et d’identité fragmentée. Cette recension explore comment chaque contribution transforme des épisodes homériques spécifiques et des techniques joyciennes : que ce soit par la déconstruction de l’héroïsme (de Quatrebarbes), le traitement ironique de l’autorité généalogique (Fiat), la politisation de la violence mythique dans le contexte du souvenir de l’Holocauste (Comment), ou la subjectivation radicale des perspectives marginalisées (Schavelzon, Noël). Tiphaine Samoyault souligne la mémoire comme mode de retour au pays jamais achevé. Gabriela Vazquez condense la migration en une perspective épistémique qui conçoit systématiquement le centre à partir de la périphérie. L’analyse retrace l’intense imbrication intertextuelle et interprète les techniques formelles (polyphonie, flux de conscience, technique du catalogue) comme porteuses de significations historiques et idéologiques. Il apparaît clairement que le moteur central de l’ouvrage est la déconstruction du retour au pays : Ithaque n’apparaît plus comme un lieu accessible, mais comme une signature vide, remplacée par des formes d’arrivée provisoires, souvent précaires, qui ne stabilisent ni l’identité ni ne réconcilient l’histoire. La critique elle-même suit ainsi un double mouvement – elle reconstruit la profondeur généalogique du projet et insiste en même temps sur sa pertinence diagnostique à l’égard de l’époque – révélant ainsi « Ulysse à Paris » comme une épopée qui remet constamment en question sa propre possibilité.
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