Généalogie de la haine : autobiographie, antisémitisme et poétique de l'histoire chez Édouard Drumont et Christophe Donner
Comme le démontre cet essai, le roman de Christophe Donner, « La France goy », déploie un récit généalogique où s'entremêlent histoire familiale individuelle et histoire idéologique collective. Le point de départ est la recherche, par le narrateur, de son arrière-grand-père Henri Gosset dans les archives. Cette recherche se transforme rapidement en une vaste reconstruction de l'antisémitisme français depuis la fin du XIXe siècle. À travers l'ascension sociale de Gosset et ses liens avec les cercles de Léon Daudet et d'Edgar Bérillon, la famille est directement intégrée au réseau idéologique de l'époque. Parallèlement, la biographie d'Édouard Drumont se construit comme une « anatomie de la haine », révélant comment l'échec personnel, l'humiliation sociale et les stratégies médiatiques se cristallisent en un puissant récit antisémite. Ce réseau est complété par des figures opposées, comme l'anarchiste Marcelle Bernard, ainsi que par la perspective généalogique autour du grand-père Jean Gosset, dont la mort dans un camp de concentration porte le récit historique à son aboutissement tragique. Cette interprétation soutient que la méthode de Donner n'est ni purement autobiographique ni historique au sens classique du terme, mais qu'elle développe, à la manière d'une « archéologie généalogique », une poétique réflexive des archives où documents, fiction et introspection s'entremêlent, subvertissant systématiquement les frontières entre autobiographie et biographie. Au cœur de cette démarche se trouve la thèse d'une continuité structurelle de l'antisémitisme, non pas affirmée discursivement mais démontrée narrativement par la mise en évidence des sédiments idéologiques, linguistiques et affectifs à travers les générations. La réussite littéraire de Donner réside non seulement dans la condamnation morale de l'antisémitisme, mais aussi dans la révélation de son attrait esthétique et narratif : le succès de Drumont s'explique par une logique narrative qui transforme des ressentiments diffus en un récit cohérent. Cela conduit à une approche critique sophistiquée qui appréhende l'écriture elle-même comme un pouvoir ambivalent – comme un moyen à la fois de séduction idéologique et de contre-action éclairée – et qui lit le roman dans son ensemble comme une tentative d'acquérir une forme de connaissance historique qui transcende la simple factualité grâce à l'exploration littéraire des enchevêtrements généalogiques.
➙ Vers l'article