Cosmogonie et solstice d'été sur le parking du supermarché : Célestin de Meeûs

Dans « Mythologie du .12 » (2024) de Célestin de Meeûs, deux mondes se percutent lors d'une soirée de solstice d'été dans la campagne belge, deux mondes qui, en temps normal, ne se rencontreraient jamais : Théo, tout juste majeur et fraîchement diplômé, passe le temps avec son ami Max sur le parking d'un centre commercial, entre bières, joints et souvenirs d'une rupture, tandis que le médecin-chef Rombouts rentre à sa villa en lisière de forêt après une longue journée de travail, où son mariage et son rôle de père se sont déjà effondrés. Ce soir-là, alors que Théo et Max s'aventurent sur le terrain boisé récemment acquis qui jouxte la propriété de Rombouts, celui-ci entend des voix et aperçoit une lueur provenant de sa terrasse, les prenant pour des cambrioleurs, et tire sur Théo avec son fusil de calibre 12 – un acte de peur que le roman dépeint non comme une explosion soudaine, mais comme l'aboutissement d'un déséquilibre latent, fruit d'une possessivité tenace, d'une masculinité blessée et d'une transmission familiale de la violence. L'essai interprète ce récit comme une confrontation avec le mythe annoncé dans le titre : peu avant de tirer, Théo se souvient de l'ancien mythe de succession où le fils émascule le père tout-puissant pour instaurer un nouvel ordre. Or, le roman inverse ce schéma : ici, une figure paternelle tue un étranger, un jeune homme, pour défendre son propre statut, transformant ainsi le détachement libérateur en une répétition stérile. La propriété, l'idéal de masculinité et l'héritage colonial, comme le démontre le texte, se fondent en une mythologie auto-construite au sens de Roland Barthes, qui fait apparaître un meurtre comme un acte de légitime défense. La forme et la syntaxe du roman – les phrases interminables à peine interrompues par des points, la présentation parallèle des scènes, l'image récurrente du « nulle part » – mettent en scène ce refus de sens au niveau même du langage.

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La mère, le langage, la folie : Antonin Artaud chez Justine Lévy

Le roman de Justine Lévy, « Son fils » (Stock, 2021), retrace la vie d'Antonin Artaud du point de vue de sa mère, Euphrasie, et, sous la forme d'un journal intime fictif, brosse le portrait saisissant d'une femme qui aime, possède et, précisément pour cette raison, ne comprend jamais vraiment son fils. Au lieu d'une biographie centrée sur l'œuvre, le roman privilégie l'expérience de la maladie, de l'aliénation et du deuil, ne laissant émerger les pensées d'Artaud qu'indirectement, comme un écho dans la perception maternelle. Cette analyse montre comment Lévy mêle faits historiques et fiction littéraire en une biofiction dont la force narrative naît précisément de la tension entre la perspective limitée du narrateur et les connaissances préexistantes du lecteur. L'analyse s'attache à la question de l'image d'Artaud qui se dégage de cette perspective radicalement subjective, ainsi qu'aux procédés littéraires employés par le roman pour intégrer des motifs de son œuvre – tels que le « corps sans organes », le rejet des origines biologiques ou le théâtre de la cruauté – sans les expliciter. Dans le même temps, l'étude examine comment la forme, le langage et la perspective rendent visible la revendication maternelle de propriété, ainsi que son échec progressif, transformant ainsi le roman en une réflexion sur les limites de la compréhension biographique.

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Férocité, classe, corps : Regard féminin avec Caroline Laurent, Benoîte Groult, Éric Holder et DH Lawrence

Cet article examine quatre histoires d'amour où des femmes désirent des hommes issus de milieux sociaux nettement inférieurs, révélant un changement précis : les femmes portent leur regard sur les hommes. L'analyse se concentre sur les romans de Caroline Laurent (2026), Benoîte Groult, D.H. Lawrence et Éric Holder, avec une brève mention d'Annie Ernaux. Leur désir, cependant, n'est jamais abstrait, mais toujours lié au corps : aux bras, aux mains, au dos, à la peau, au travail, au mouvement. Tandis que Lawrence stylise le corps du garde-chasse comme une source quasi mythique de vitalité et de salut, et que Groult l'inscrit dans un fossé de classe long et finalement insurmontable, Holder le montre dans sa matérialité silencieuse – comme un corps marqué, au travail, qui n'a guère de mots pour s'exprimer. Le roman de Laurent va plus loin : ici, le corps masculin est examiné avec une précision qui ne le glorifie ni ne l'excuse, mais le désire et l'analyse simultanément. C’est précisément là le point central de l’argumentation de l’article : le « regard féminin » n’est pas un simple renversement du régime traditionnel du regard, mais une pratique contradictoire où se mêlent désir, conditionnement social et introspection. L’amour peut certes franchir les barrières de classe, mais il ne les abolit pas ; il les rend visibles sur le corps même. Finalement, l’attention se déplace à nouveau : ce qui importe, ce n’est pas l’épanouissement de la relation, mais l’écriture qui en est faite – un acte qui saisit et intensifie l’expérience, conférant au regard féminin sa propre forme souveraine.

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La vertu, le peuple et la terreur avant les élections présidentielles de 2027 : Jean-Luc Mélenchon, Robespierre et l’héritage de la révolution

Cet article analyse les liens politiques et intellectuels entre le candidat à la présidence Jean-Luc Mélenchon et Maximilien Robespierre, révolutionnaire jacobin et architecte de la Terreur, et démontre comment les motifs centraux de la pensée jacobine – notamment le concept de « vertu » comme vertu républicaine, l’idée d’une volonté populaire homogène et l’opposition radicale entre le peuple et la corruption – se perpétuent dans le projet politique de Mélenchon pour une France insoumise. Partant de la figure ambivalente de Robespierre, tiraillé entre l’idéal de vertu et la Terreur, le texte reconstitue les traditions historiographiques d’interprétation et leur pertinence politique actuelle en France. Il apparaît clairement que le pouvoir de mobilisation de Mélenchon, ainsi que son influence clivante, découlent d’une tension structurelle : la tentative de concilier pureté morale et représentation démocratique. L’article mêle théorie politique, histoire intellectuelle et réflexion littéraire, et appréhende le débat actuel autour de Robespierre comme une clé de compréhension de la crise et de l’auto-interprétation de la gauche française.

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Cathédrale de papier : hétéronymie et réflexions autopoïétiques chez Matthieu Mégevand

« Mon nom est personne » (2026) de Matthieu Mégevand ne doit pas être lu comme un roman biographique sur Fernando Pessoa, mais plutôt comme une expérience poétique minutieusement élaborée où l'hétéronymie est érigée en principe formateur à tous les niveaux. Les trois identités poétiques fictives sont esquissées dans leurs modes d'existence et d'écriture respectifs, d'où découle la structure globale du roman : Alberto Caeiro est un poète d'apparence simple, amoureux de la nature, absorbé par la perception immédiate, qui rejette la métaphysique et crée un monde sans profondeur dans des vers clairs et figuratifs ; il est opposé à Ricardo Reis, un artiste caractérisé par une discipline classique, une distance stoïque et une rigueur formelle, qui maîtrise ses émotions et conçoit la littérature comme un système d'ordre ; enfin, Bernardo Soares apparaît comme un hétéronyme, dont le monde intérieur mélancolique et fragmenté se reflète dans des textes fragmentaires et autoréflexifs, et qui utilise l'écriture comme un moyen d'affirmation existentielle. Cet essai démontre comment ces trois voix, initialement présentées comme des biographies d'auteurs autonomes, se révèlent dans la conclusion comme des projections de Pessoa, comme un centre absent : la diversité apparente s'avère être l'effet d'un dépouillement radical du moi. Cette dissociation devient palpable précisément dans des configurations concrètes – par exemple, lorsque les personnages se comprennent sans s'écouter lors de rencontres indirectes ou lorsque leurs espaces respectifs (nature, ordre cultivé, intérieur urbain) demeurent incompatibles. Sur le plan méthodologique, l'article progresse d'une analyse détaillée des personnages à travers des techniques narratives jusqu'à une autoréflexion poétique, montrant ainsi que la subjectivité n'existe ici que sous la forme de sa fragmentation. Le roman de Mégevand apparaît ainsi comme une continuation cohérente de l'hétéronymie de Pessoa : ce n'est pas l'auteur qui invente les personnages, mais les personnages qui créent d'abord l'illusion d'un auteur – un renversement que l'essai interprète comme la signature des crises d'identité littéraires modernes.

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Le voyage de Tel Quel en Chine : idéologie, vanité et projection dans l'œuvre de Jean Berthier

Le roman de Jean Berthier, « Voyage tranquille au pays des horreurs » (Cherche-Midi, 2026), retrace le voyage historique en Chine entrepris au printemps 1974 par le groupe Tel Quel, réunissant Roland Barthes, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet et François Wahl. Sur fond de fin de Révolution culturelle, l'auteur montre comment ces intellectuels français de renom suivent un itinéraire minutieusement préparé, davantage préoccupés par leurs propres obsessions théoriques, politiques et esthétiques que par la Chine maoïste elle-même. La scène d'ouverture, teintée d'humour, met en scène Jacques Lacan, qui croit comprendre la Chine à travers les catégories de sa psychanalyse sans jamais y avoir mis les pieds, et introduit le motif central de la projection. Parallèlement, le récit de l'affaire du film documentaire de Michelangelo Antonioni, interdit en Chine, sert de contrepoint : tandis que le réalisateur cherchait à percer la supercherie officielle, les voyageurs s'y sont volontiers conformés. Cet essai soutient que Berthier, à partir de là, élabore une satire de l'aveuglement des intellectuels, aussi comique que troublante : la sémiotique, la psychanalyse, l'esthétique d'avant-garde et l'espoir révolutionnaire apparaissent non comme des moyens de connaissance, mais comme des filtres qui obscurcissent la vision de la violence, de la persécution et de la réalité politique. Au cœur de cette satire se trouve l'idée que les voyageurs transforment la terre étrangère en un écran de projection de leurs propres désirs et, précisément pour cette raison, passent à côté de la réalité. Le roman de Berthier se lit ainsi comme une étude de cas dans l'histoire des idées, qui, au-delà du maoïsme historique, soulève la question de savoir comment les certitudes intellectuelles peuvent déformer la perception et transformer l'étranger en un miroir du familier.

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Montaigne sur le banc des accusés : Philippe Desan

Le roman de Philippe Desan, éminent spécialiste de Montaigne, « Montaigne – La Boétie : une affaire ténébreuse » (2024), revisite l'amitié la plus célèbre de la Renaissance française sous la forme d'un roman policier. Débutant par la rencontre entre Montaigne et Étienne de La Boétie dans le Bordeaux du XVIe siècle, le roman développe l'hypothèse provocatrice que Montaigne lui-même aurait pu être responsable de la mort prématurée de son ami. Suivant la piste d'un sonnet perdu, de documents cachés et d'une enquête universitaire contemporaine, Desan retrace les méandres de la tradition jusqu'à nos jours, faisant de la reconstruction du passé le cœur de son récit. Cet essai démontre que ce roman policier historique dépasse largement le cadre d'un exercice intellectuel : il constitue une réflexion fictionnelle sur les possibilités et les limites de la recherche sur Montaigne et, ce faisant, dialogue implicitement avec l'interprétation humaniste de Montaigne proposée par Hugo Friedrich. Tandis que Friedrich, dans sa monographie classique de 1949, insiste sur l’unité d’un « esprit hautement organisé » et sur la consubstantialité de la vie et de l’œuvre, Desan dépeint un Montaigne dont l’identité, les textes et les souvenirs sont façonnés par des intérêts historiques, des interventions éditoriales et des stratégies sociales. L’essai soutient que le roman de Desan brouille délibérément la frontière entre recherche et fiction afin de révéler la nature narrative fondamentale de toute interprétation : lire apparaît ici comme un travail avec des indices, des probabilités et des hypothèses, de sorte que le récit d’un crime possible devient simultanément une réflexion sur les conditions de la recherche littéraire.

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L'œuvre manquante : Xavier Garnier et Mohamed Mbougar Sarr en dialogue

L’ouvrage de Xavier Garnier, « Quels lieux pour les littératures en langues africaines ? », et le roman de Mohamed Mbougar Sarr, « La plus secrète mémoire des hommes », s’articulent autour de la question de la visibilité des littératures africaines et du sort réservé aux écrivains qui défient les attentes du milieu littéraire français. Dans son étude, Garnier reconstitue l’histoire occultée des littératures de langues africaines et montre la forte influence de langues telles que le wolof, le gikũyũ et le kiswahili sur les textes francophones, bien que ces langues demeurent largement invisibles sur la scène littéraire internationale. Sarr explore la même problématique comme une quête littéraire : le jeune auteur sénégalais Diégane Latyr Faye suit les traces de l’énigmatique T.C. Elimane, dont le célèbre roman de 1938 disparaît suite à de vives réactions racistes et exotisantes. Cet essai envisage les deux ouvrages comme complémentaires : les concepts théoriques de Garnier – tels que la littérature comme « écosystème » de langues, de lieux et d’institutions – éclairent la raison pour laquelle Elimane est à la fois admirée et exclue dans le roman, tandis que Sarr traduit les considérations abstraites de Garnier en scènes concrètes, comme les critiques de journaux parisiens fictives ou les passages multilingues en wolof et en sérère. L’analyse est particulièrement pertinente lorsqu’elle montre que les auteurs africains du monde francophone se trouvent encore tiraillés entre deux attentes contradictoires : la nécessité d’être à la fois « authentiquement africains » et d’avoir une portée littéraire universelle. C’est précisément à partir de cette tension que l’essai élabore une interprétation précise et éclairante du roman de Sarr, comme une réflexion sur la reconnaissance littéraire, l’appartenance linguistique et la possibilité d’écrire dans un contexte postcolonial.

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Huysmans comme sismographe de la modernité : Agnès Michaux

La trilogie romanesque d'Agnès Michaux, « La fabrication des chiens », et sa biographie ultérieure de Joris-Karl Huysmans forment un double projet exceptionnel : une reconstruction littéraire de la fin du XIXe siècle et, simultanément, une perspective nouvelle sur Huysmans, véritable sismographe de la modernité. Le premier volume de la trilogie (1889) suit le jeune journaliste provincial Louis Daumale dans le Paris de l'Exposition universelle, de l'inauguration de la tour Eiffel et de l'enthousiasme pour le progrès, tandis que sous cette surface étincelante, le nationalisme, l'eugénisme, l'angoisse sociale et l'épuisement culturel se manifestent déjà. Au cœur du récit se trouve la rencontre de Daumale avec Huysmans, qui apparaît non comme une figure figée de la décadence, mais comme un observateur radicalement honnête de son époque : « injuste, parfois seulement, mais d'une sincérité absolue ». Michaux soutient que la décadence doit être perçue non comme une posture, mais comme un diagnostic précis de la civilisation. « Des Esseintes » d’« À rebours » n’est pas perçu comme un idéal esthétique, mais plutôt comme le symptôme d’une société où la surcharge sensorielle et l’artificialité déforment l’humanité. Cette idée se reflète dans le motif éponyme de la « fabrication » des chiens : l’optimisation, l’élevage et le conditionnement social deviennent une métaphore d’une modernité qui standardise tout être vivant. Dans sa biographie, Michaux radicalise davantage cette approche en lisant Huysmans non pas intrinsèquement, mais physiquement et socialement – ​​comme un fonctionnaire tremblant et nerveux dont l’art naît d’une hypersensibilité physique, d’une lassitude urbaine et d’une vérité intransigeante. Ainsi, il ne s’agit pas d’une image nostalgique de la Belle Époque, mais d’une analyse de la modernité elle-même : pour Michaux, 1889 apparaît comme ce point de bascule historique où progrès et déclin, rationalisation et aspiration spirituelle, troubles superficiels et intérieurs s’entremêlent inextricablement.

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Ulysse à Paris : une épopée sans centre, avec James Joyce

Le recueil « Ulysse à Paris » (Seuil, 2024) s’inscrit dans la tradition homérique et joycienne en pluralisant radicalement la structure épique du voyage errant et en la transposant dans le contexte social, politique et historique complexe du nord de Paris. Publié en collaboration avec la revue Cockpit, ce roman collectif n’est pas une simple anthologie, mais un projet esthétiquement et théoriquement cohérent qui met en scène la polyphonie littéraire comme un contre-modèle à l’unité épique. Au lieu d’un héros souverain, se déploie un réseau de voix hétérogènes dont les personnages – migrants, réinterprétations féministes des rôles mythiques, flâneurs sensibles aux enjeux politiques de la mémoire – vivent l’odyssée comme une expérience de déracinement, de précarité et d’identité fragmentée. Cette recension explore comment chaque contribution transforme des épisodes homériques spécifiques et des techniques joyciennes : que ce soit par la déconstruction de l’héroïsme (de Quatrebarbes), le traitement ironique de l’autorité généalogique (Fiat), la politisation de la violence mythique dans le contexte du souvenir de l’Holocauste (Comment), ou la subjectivation radicale des perspectives marginalisées (Schavelzon, Noël). Tiphaine Samoyault souligne la mémoire comme mode de retour au pays jamais achevé. Gabriela Vazquez condense la migration en une perspective épistémique qui conçoit systématiquement le centre à partir de la périphérie. L’analyse retrace l’intense imbrication intertextuelle et interprète les techniques formelles (polyphonie, flux de conscience, technique du catalogue) comme porteuses de significations historiques et idéologiques. Il apparaît clairement que le moteur central de l’ouvrage est la déconstruction du retour au pays : Ithaque n’apparaît plus comme un lieu accessible, mais comme une signature vide, remplacée par des formes d’arrivée provisoires, souvent précaires, qui ne stabilisent ni l’identité ni ne réconcilient l’histoire. La critique elle-même suit ainsi un double mouvement – ​​elle reconstruit la profondeur généalogique du projet et insiste en même temps sur sa pertinence diagnostique à l’égard de l’époque – révélant ainsi « Ulysse à Paris » comme une épopée qui remet constamment en question sa propre possibilité.

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Un thriller comme une tragédie à la Corneille : Patrick Besson

Le roman policier de Patrick Besson, « Presque tout Corneille » (Stock, 2025, cité sous l'abréviation PTC), fonctionne comme une tragédie de Corneille déguisée en comédie de vacances : Georges Charpy, journaliste parisien licencié, retrouve son ancien patron à l'hôtel Aiglon en Corse et entreprend de l'humilier dans tous les jeux possibles – natation, tennis, échecs, ping-pong – sous l'impulsion de sa femme corse, Colomba, qui, à l'instar de l'héroïne éponyme de Mérimée, pousse Charpy à la vengeance sans jamais l'affirmer ouvertement, une dynamique de pouvoir que l'essai identifie comme le véritable cœur de l'intrigue. Parallèlement, Lisa, la fille du directeur de l'hôtel, lit l'intégrale des œuvres de Corneille au bord de la piscine – une tragédie par jour – et ses citations commentent les événements comme un chœur classique : « Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre » (de Cinna). « Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage » (d'Héraclius). Des phrases gravitent autour du thème central de Corneille, à savoir la question de savoir si l'homme peut jamais concilier ses désirs et ses droits, et qui, dans le roman, font apparaître le meurtre comme moralement prédéterminé, non comme une exception, mais comme une conséquence. Le patron est retrouvé décapité, puis un second personnage ; Georges avoue les deux meurtres – le premier par honneur, le second par jalousie – et l'essai interprète ce double meurtre comme la preuve que Besson n'introduit pas Corneille dans le thriller, mais montre plutôt que ce dernier possède la même architecture morale que le théâtre classique : la culpabilité naît lorsque la volonté de satisfaire l'emporte sur la raison, qui prône la modération, et Lisa, qui à la fin coupe la parole à Corneille – « Oui : trop de sang. » – accomplit ainsi le geste qui marque le cœur du roman : la littérature peut commenter la violence, mais elle ne peut l'arrêter.

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La Bretagne commence dans l'esprit : un hommage à Jack Kerouac par Pierre Adrian

Dans « Le rêve inachevé de Jack Kerouac » (2026), Pierre Adrian reconstruit et remodèle le voyage avorté de Jack Kerouac en Bretagne (1965) en un double modèle de mouvement, à la croisée du pèlerinage littéraire et de la découverte de soi. Partant de l’obsession généalogique de Kerouac – le retour à des origines bretonnes qui s’avèrent inaccessibles –, Adrian construit un récit de voyage à la structure associative et à la richesse intertextuelle remarquables, qui imagine Brest comme un espace mélancolique de résonance entre l’esthétique de la Beat Generation américaine et la culture bretonne. Le Satori « inachevé » y devient le leitmotiv d’une poétique de l’échec, où l’illumination manquée se mue en une force productive. L’essai démontre que le texte d’Adrian relève moins d’une reconstruction documentaire que d’une continuation du « Satori à Paris » de Kerouac : tandis que la prose spontanée de ce dernier relate une expérience immédiate et désorientée, l’écriture d’Adrian se présente comme une démarche réflexive et centripète qui charge sémantiquement l’échec historique et le transforme en un récit élégiaque. Ainsi, le parallèle structurel entre quête généalogique et déracinement existentiel est exploré, et Brest est perçu comme un topos d’une « possibilité en suspens ». L’interprétation soutient la thèse selon laquelle l’identité n’est pas ici construite généalogiquement mais littérairement (« terre sans aïeux »). Une certaine tendance à la mythification demeure toutefois perceptible : l’interprétation confirme la lecture d’Adrian qui, il faut le reconnaître, accentue les ruptures et les ironies de l’œuvre de Kerouac au profit d’une représentation symbolique cohérente de l’échec. En définitive, l’interprétation de la transformation par Adrian d’un échec biographique en mythe littéraire montre et rend plausible l’idée qu’Adrian cherche moins à expliquer Kerouac qu’à prolonger de manière productive sa nature inachevée.

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Le Monstre et son Double : Pierre Rivière dans Michel Foucault et Ismaël Jude

Cette recension porte sur deux ouvrages radicalement différents mais inextricablement liés : le recueil documentaire « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère », dirigé par Michel Foucault, qui place le triple meurtrier Pierre Rivière au cœur de discours concurrents, et « Deuil » d’Ismaël Jude (éditions verticales, 2022), qui s’attaque performativement à cette même forme de confinement discursif. Tandis que le livre de Foucault inscrit les mémoires de Rivière, rédigées en prison, dans un ensemble d’archives polyphoniques – dossiers judiciaires, rapports médicaux, commentaires historiques – démontrant ainsi comment une vie devient une « affaire » à travers le langage institutionnel, Jude projette cette constellation dans le présent et la déconstruit de l’intérieur : sa narratrice lit Foucault, réinterprète ses termes (parricide devient matricide, sororicide, fratricide) et se métamorphose en double féminin refoulé du meurtrier. Cette recension ne se contente pas de souligner ce contraste comme une différence entre deux méthodes – d’un côté la distance analytique de la généalogie, de l’autre la contre-discours furieuse, corporelle et destructrice du langage – mais comme une sorte de mouvement dialectique : Foucault montre comment les discours s’approprient un texte ; Jude montre que cette critique elle-même demeure une forme d’appropriation. Le centre d’intérêt se déplace de façon décisive : là où Foucault lit le texte comme un champ de bataille entre justice et psychiatrie et souligne son « étrange beauté », Jude insiste sur ce qui disparaît dans ce processus – la violence sexiste, les corps des victimes, la possibilité d’une autre voix, non masculine. La force de l’argumentation de cette recension réside précisément dans le fait qu’elle n’oppose pas ces deux perspectives, mais les conçoit plutôt comme une tension nécessaire : elle montre comment le projet de Foucault crée les conditions dans lesquelles Jude peut écrire, et simultanément comment Jude brise ces conditions en radicalisant l’écriture elle-même en un acte. Cela crée l’image d’une constellation littéraire et théorique dans laquelle une question centrale devient de plus en plus pressante : si – comme chez Rivière – texte et action fusionnent, qui alors contrôle leur signification ? Et qui est entendu – ou réduit au silence ?

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Le Fou de Bourdieu : Parodie théorique et diagnostic social chez Fabrice Pliskin

Après un vol, le bijoutier Antonin Firminy abat l'un des agresseurs en fuite et, à sa sortie de prison, se proclame justicier des « opprimés » à Paris sous une nouvelle identité, légitimant ses actes par une lecture radicalisée de la sociologie. Parallèlement, le journaliste Mandrillon suit son enquête, se trouve pris au piège de ses propres contradictions morales et finit par transformer l'histoire de Suburre en un livre à succès qui offre plus d'interprétations que d'éclairages. Le roman de Fabrice Pliskin, « Le fou de Bourdieu » (2025, Le Cherche-Midi), peut se résumer comme une étude de cas dense et intellectuellement pointue sur la dangereuse appropriation de la théorie : au centre, Firminy, après un acte de violence fatal et une période traumatisante d'incarcération, se réinvente radicalement sous le nom de Suburre, adoptant la sociologie de Pierre Bourdieu non comme un outil analytique, mais comme un système d'interprétation existentiel. De ses lectures, il élabore une vision du monde qui transforme le déterminisme social en absolution morale et, finalement, en un programme de contre-violence épuisé par la petite délinquance, la destruction symbolique et les manifestes idéologiques. Parallèlement, le journaliste Mandrillon observe, analyse et utilise ces événements à des fins littéraires, sans jamais prendre position de manière tranchée. Le roman s'attache moins à réfuter la théorie sociologique qu'à démontrer sa distorsion performative : des concepts comme l'habitus, la domination et la violence symbolique sont absolutisés dans le mode du ressentiment et traduits en action, créant une structure dialectique où l'explication devient justification. L'analyse de la constellation de personnages, reflet de deux formes d'évitement des responsabilités – la radicalisation idéologique de Suburre et l'auto-relativisation rhétorique de Mandrillon – est particulièrement pertinente et permet de lire le roman comme une parabole d'une société discursivement survoltée, où le langage se substitue à l'action et la théorie devient un écran de projection. De plus, en interprétant la structure formelle du texte comme un « dispositif expérimental », le roman démontre son effet non pas principalement par l'intrigue, mais par l'escalade constante d'une façon de penser qui se détache de la réalité et la déforme simultanément.

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Trois variations intermédiales d'Orphée : Palerme, Berlin et les États-Unis de Trump dans l'œuvre de Sébastien Berlendis

Cette recension envisage le nouveau roman de Sébastien Berlendis, « 24 fois l'Amérique » (Actes Sud, 2026, cité dans FA), en lien avec deux ouvrages précédents (« Revenir à Palerme », 2018, et « Seize lacs et une seule mer », 2021), comme les éléments d'une constellation poétique cohérente. Ces trois textes explorent un motif narratif commun : un narrateur à la première personne suit la piste d'une femme disparue, traversant des paysages chargés d'histoire, de souvenirs et de mélancolie. Tandis que le premier roman déploie une recherche quasi claustrophobique de l'amante perdue, Délia, dans un Palerme en déclin, faisant de la photographie un moyen de remémoration, le second transpose cette quête sur les lacs estivaux de Berlin, où des films Super 8 d'une femme mystérieuse deviennent le point de départ d'une reconstruction paisible du passé. FA étend désormais ce mouvement à un road movie à travers la Rust Belt américaine : le narrateur voyage de New York au lac Michigan pour retrouver Marianne, qui n’est présente depuis des années qu’à travers des cartes postales dessinées. Le roman déploie un voyage visuellement structuré à travers des motels, des friches industrielles et des paysages lacustres, où le matériel photographique, les images surexposées et les plans cinématographiques deviennent des métaphores centrales de la fragilité de la mémoire. Marianne apparaît moins comme une figure réelle que comme une « présence par l’absence », dont le narrateur suit la trace dans un paysage de souvenirs fragmentés. – L’article soutient que ces trois romans peuvent être lus comme une variation intermédiale sur le mythe d’Orphée. Le narrateur de Berlendis évolue constamment dans un mouvement paradoxal entre mémoire et présent : tel Orphée, il tente de retrouver Eurydice, mais sa quête ne le conduit pas à la reconquête de sa bien-aimée, mais plutôt à une transformation esthétique de la perte. L’analyse révèle que cette poétique est fortement influencée par les médias visuels. La photographie, le film et les images Polaroid structurent non seulement les perceptions des personnages, mais aussi l'organisation formelle des textes – notamment dans le roman le plus récent, dont les vingt-quatre épisodes évoquent des plans d'un road movie mélancolique. Parallèlement, cet article interprète ce dernier roman comme un roman politique indirect sur l'Amérique contemporaine : le voyage à travers la Rust Belt traverse des villes désindustrialisées, des paysages empreints de religiosité et des espaces urbains dominés par les migrants, dressant ainsi un portrait complexe d'un pays socialement fracturé. Cette interprétation soutient que Berlendis ne formule pas cette dimension politique de manière programmatique, mais la laisse plutôt émerger d'une poétique de l'observation où mémoire personnelle, perception médiatique et paysages historiques s'entremêlent.

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Des Mods aux poètes : la disparition calculée dans les œuvres de Charles Baudelaire et Cyrille Martinez

Le roman de Cyrille Martinez, « Comment habiller un garçon » (éd. verticales, 2026), raconte l'histoire d'un narrateur anonyme qui, après une période dépressive où il reste apathiquement alité et voit son amas de vêtements, symbole de sa désintégration intérieure, réintègre peu à peu la société. Un emploi d'assistant de bibliothèque à Avignon marque sa première sortie de l'isolement ; dans un premier temps, il tente de se rendre socialement acceptable par des vêtements simples et « décents ». Mais c'est sa rencontre avec la culture Mod, autour de Joe, place des Corps-Saints, qui lui ouvre une perspective plus radicale : le vêtement n'apparaît plus comme un moyen de conformité, mais comme un instrument de discipline mentale, de distinction sociale et d'affirmation esthétique de soi. À travers des rituels – se raser la « French Line », acquérir une parka M51, perfectionner un pantalon sur mesure – il est initié à un code exigeant un effort maximal et une rigueur formelle absolue. Parallèlement, le roman ancre cette pratique stylistique de manière intertextuelle : des figures comme George Brummell et Charles Baudelaire offrent des modèles d’élégance ascétique visant à l’invisibilité. Le point culminant symbolique est l’échange d’un disque soul rare contre un « habit noir » mythique, censé avoir appartenu à Baudelaire. Avec cette queue-de-pie noire, le narrateur achève sa métamorphose d’expert en mode en poète : la mode devient un précurseur de la poésie, l’identité une forme consciemment portée. – Cette interprétation lit le roman comme une étude de la construction identitaire à travers les signes extérieurs et le situe dans l’œuvre de Martinez, qui explore à maintes reprises les espaces subculturels comme des laboratoires d’auto-création. Sur le plan argumentatif, elle combine l’analyse des motifs (tas de vêtements, parka, pantalon à revers, queue-de-pie) avec une contextualisation poétologique : l’« infralangue » documentaire, l’usage littéraire et populaire des listes et des catalogues, et la dense intertextualité apparaissent comme des correspondances formelles avec le projet thématique. Ici, la masculinité se définit non pas biologiquement, mais esthétiquement : comme discipline, comme résistance aux stéréotypes virils et militaristes, et comme renversement symbolique des hiérarchies sociales (« mieux habillé que le patron »). Martinez relie l’esthétique Mod au concept baudelairien de modernité : l’artificialité devient salut face à une « nature » ​​informe, la queue-de-pie noire, signature paradoxale d’une identité qui trouve son accomplissement dans la disparition. Ainsi, cette interprétation perçoit le roman non comme un récit initiatique nostalgique, mais comme un manifeste poétique où la réflexion sur le vêtement lui-même devient acte d’écriture.

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Nikolaï Gogol, Nicole Caligari et les attentats de Paris du 13 novembre 2015

Au cœur de cette interprétation se trouve le roman de Nicole Caligaris, « Le Gogol » (2026) : dans le café d'une gare, à l'aube, une narratrice épuisée, employée au ministère de la Culture, rencontre un homme perturbé, vêtu d'un manteau militaire trop grand, qui la prend pour une juge et insiste pour enfin livrer son récit des événements. Ce manteau, acquis dans le chaos des attentats parisiens du 13 novembre 2015, dans un bar nommé Mar Cantabrico, est trop lourd, trop large, pas fait sur mesure : il devient le symbole visible d'un traumatisme indélébile. Tandis que l'homme raconte les coups de feu, une fuite par une trappe et l'attente nocturne d'un signal radio qui n'arrive jamais, la narratrice réfléchit à sa propre dévalorisation au sein du système bureaucratique. Deux existences, toutes deux marginalisées, toutes deux prisonnières de systèmes qui transforment les individus en dossiers, en CV et en « actifs passifs ». De là, l'interprétation remonte au « Manteau » (1842) de Nikolaï Gogol : là aussi, la vie d'un fonctionnaire sans prétention est suspendue à un vêtement. Mais tandis qu'Akaki Akakievitch se bat pour son manteau, prothèse identitaire tant désirée, et est anéanti par sa perte, le « Gogol » de Caligaris porte un vêtement étranger, chargé d'histoire, qui le définit sans jamais lui avoir appartenu. L'argumentation illustre avec force comment le motif se transforme, passant d'une promesse d'ascension sociale à une métaphore du traumatisme : chez Gogol, le manteau volé révèle la cruauté de la hiérarchie tsariste ; chez Caligaris, le manteau militaire devient une archive matérielle de la violence collective et le symbole d'un présent où l'identité ne peut se reconstruire que de manière fragmentaire. À travers cette continuation intertextuelle, l’analyse montre que le « petit homme » du XIXe siècle n’a pas disparu au XXIe siècle – il se tient désormais au café, parle de parasites radio et de puzzles déchirés, et exige rien de moins qu’un « habeas corpus » moderne : le droit d’être reconnu comme une existence historique vulnérable.

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Œdipe à Évreux : une tragédie franco-allemande d'après-guerre par Denis Dercourt

« Évreux », premier roman de Denis Dercourt (Denoël, 2023), raconte une saga familiale bouleversante s'étendant sur sept décennies, débutant au cœur des bombardements de 1944. Léon, né d'une Française maltraitée et d'un collaborateur allemand, grandit dans une atmosphère de honte, de silence et de froideur morale. Enfant des ruines, il devient un homme de pouvoir impitoyable qui exploite systématiquement la culpabilité de ses concitoyens pour les faire chanter et bâtir un empire. En parallèle, le roman suit le destin de ses enfants, dont il est séparé, et celui de l'historien Antoine, qui tente de mettre au jour les crimes occultés du passé et se retrouve pris dans un engrenage mortel de vengeance et de justice expéditive. La ville d'Évreux apparaît comme un espace moralement souillé où l'histoire de l'occupation franco-allemande n'est pas surmontée, mais perpétuée par des récits personnels. La critique interprète systématiquement le roman comme une tragédie moderne dans la lignée d'Œdipe roi, arguant que Dercourt s'attache moins à présenter une chronique historique qu'à développer un modèle déterministe de la culpabilité. Au cœur de cette interprétation se trouve la thèse d'une « économie de la culpabilité » : les transgressions ne sont pas expiées, mais instrumentalisées et transférées dans de nouveaux rapports de pouvoir. Sur le plan stylistique, la critique appuie cette interprétation en soulignant le style narratif paratactique, quasi protocolaire, qui désémotionnalise la violence et la présente comme une conséquence logique des enchevêtrements historiques. De plus, elle met en lumière le fait que la figure de l'historien incarne l'ambivalence des Lumières : la connaissance ne conduit pas à la catharsis, mais plutôt à une action renouvelée. L'argumentation de la critique est clairement structurée – de la scène originelle de 1944 à la répétition intergénérationnelle jusqu'à l'acte final de justice privée – et vise à diagnostiquer une société d'après-guerre dont les récits officiels de réconciliation sont radicalement sapés par des histoires privées de violence.

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Jean-Luc Lagarce, l'absent : la fiction biographique comme métathéâtre dans l'œuvre de Charles Salles

La littérature et le théâtre français contemporains ont trouvé en Jean-Luc Lagarce une figure dont l'importance a largement survécu à sa disparition prématurée en 1995. Lagarce, qui a souvent évolué en marge du milieu culturel établi de son vivant et a dû faire face à des obstacles financiers et institutionnels tout au long de sa vie, est devenu à titre posthume l'un des dramaturges les plus joués en France. Trente ans après sa mort, l'écrivain Charles Salles, avec son roman « Lagarce, fiction », publié en août 2025 aux éditions Table Ronde dans la collection Vermillon, s'attache à reconstituer, par la fiction, cette personnalité aux multiples facettes. Salles, qui avait déjà dressé le portrait d'une autre figure marquante du paysage culturel parisien dans son premier roman, « Alain Pacadis, Face B » (2023), salué par la critique, déplace dans cette seconde œuvre le point de vue du social à l'intime, sans pour autant perdre de vue le contexte socio-politique de l'époque. Ce rapport analyse la vie et l'œuvre de Jean-Luc Lagarce, les situe dans le cadre narratif de Charles Salles et établit les liens essentiels entre le dramaturge et l'œuvre de son biographe.

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Isis à Montmartre : Gérard de Nerval en patient et prophète dans le film de Diane Morel

« Le Mystère Nerval » de Diane Morel (Fayard, 2024) s'ouvre en 1841 : Gérard de Nerval est admis à la clinique du docteur Blanche, couvert de sang et obsédé par l'idée qu'une « Isis » est morte. De cette scène se déploie un récit complexe qui entremêle intrigue criminelle et portrait du poète. Le jeune médecin Émile Blanche enquête dans le Paris littéraire, parmi Gautier, Houssaye et le radical Petrus Borel, et découvre le corps du journaliste Flore, assassiné, ainsi qu'un complot politique contre la Monarchie de Juillet. Mais la véritable dynamique est plus profonde : Morel intègre les motifs de Nerval – le « soleil noir de la mélancolie » du sonnet « El Desdichado », le motif du double d'« Aurélia », les paysages des Valois de « Sylvie », l'Isis égyptienne comme symbole de l'« éternel féminin » – à la structure même de l'intrigue. Le processus d'écriture chaotique, visualisé comme une tapisserie de centaines de bouts de papier, devient un programme poétique : fragment, rêve et vision ne sont pas des symptômes, mais des formes de connaissance. Même la scène thérapeutique où la traduction de « Faust » par Nerval le libère de sa catatonie met en scène la littérature comme une force contraire à la rationalité clinique. – La critique interprète ce roman non seulement comme un récit policier historique, mais aussi comme une expérience poétique : Morel défend la « folie » de Nerval contre l'emprise du positivisme en prenant au sérieux sa logique interne. L'intrigue policière de cette œuvre biographique reflète l'obsession de Nerval pour la « morte amoureuse » ; Flore devient la manifestation terrestre de cette Isis qui, chez Nerval, est à la fois déesse-mère, amante et unité perdue. Rêve et réalité s'entremêlent jusqu'à ce que, finalement, dans les ruines de Chaalis – un topos de « Sylvie » – la femme réellement morte et la Lorelei mythique ne fassent plus qu'une. Cela crée l'image d'un poète dont le trouble intérieur n'est pas pathologisé mais compris comme un radicalisme esthétique. Dans cette perspective, le roman de Morel apparaît comme un plaidoyer pour une poétique de l'instable : contre l'« ordre » de la clinique, il oppose le désordre productif de l'imagination et fait de l'affirmation de Nerval sur les rêves comme « seconde vie » le principe narratif.

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