Le livre confessionnel de Gabriel Attal comme point de départ de sa candidature

Cette recension interprète « En homme libre » (2026) de Gabriel Attal comme un cas paradigmatique de la « candidature littéraire » française, retraçant comment une biographie politique, de ses débuts en politique locale à sa candidature présidentielle, se présente simultanément comme une auto-interprétation et un programme politique. Débutant par le tournant dramatique de la dissolution du Parlement en 2024, le livre déploie, dans un récit non linéaire, les origines, l’ascension et les récits identitaires – des influences familiales allant d’un héritage juif-athée à un héritage orthodoxe, en passant par la trajectoire institutionnelle des ministères, jusqu’au bref mandat de Premier ministre – et les transforme en un credo politique qui mobilise l’expérience individuelle pour légitimer un projet de « nouvelle république ». L'analyse révèle comment Attal entremêle confessions intimes (notamment celles concernant son homosexualité, sa religion et les ruptures de son parcours de vie) et positionnement stratégique, comment il équilibre rhétoriquement distance et continuité avec le macronisme, et comment se dessine un noyau programmatique mêlant des éléments économiquement libéraux, socialement progressistes et autoritaires. Parallèlement, cette autoprésentation est replacée dans le contexte d'un paysage politique déjà très polarisé – des rivaux centristes comme Édouard Philippe aux représentants de la gauche radicale comme Jean-Luc Mélenchon, en passant par les figures dominantes de l'extrême droite comme Jordan Bardella – faisant ainsi de l'ouvrage non seulement une autobiographie, mais aussi un positionnement stratégique au sein d'une campagne électorale de plus en plus polarisée. L'accent est donc mis sur la double nature du texte : récit autobiographique affirmant son authenticité, et plateforme électorale implicite préparant narrativement et justifiant politiquement sa prétention à la présidence.

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Une perspective marginale : médiateurs, victimes et lieux de mémoire franco-allemands aux XIXe et XXe siècles

L’ouvrage collectif « Les Oubliés et les Invisibles dans le contexte franco-allemand des XIXe et XXe siècles » (De Gruyter, 2026), dirigé par Andrea Micke-Serin et Brigitte Rigaux-Pirastru, examine, à travers une approche commune de la théorie de la mémoire, des acteurs, des œuvres et des événements largement disparus de la mémoire collective franco-allemande ou marginalisés. Les contributions interdisciplinaires issues des études littéraires, des études culturelles, de l’histoire de l’art et de l’histoire sont nombreuses : de l’étude de Federica D’Ascenzo sur l’écrivain Édouard Dujardin et de l’analyse de Philippe Wellnitz sur la libraire et auteure Françoise Frenkel, récemment redécouverte, à l’étude de Moritz Schertl sur Dora Bruder de Patrick Modiano et à la reconstitution par Andrea Micke-Serin de la biographie de l’aventurier prussien Carl Jäger (Caïd Osman). D'autres contributions s'intéressent à des personnalités telles que le maître verrier Heinrich Ely, l'arbitre de football Willy Scheuer, le rabbin Moses Nordmann, l'homme politique Salomon Grumbach, les déportés oubliés du camp de concentration de Ravensbrück et les relations franco-est-allemandes pendant la Guerre froide. Cet ouvrage démontre avec force comment les cultures nationales du souvenir marginalisent systématiquement les biographies transnationales et les individus qui se situent à cheval sur les frontières, et ouvre de nouvelles perspectives sur l'histoire culturelle et commémorative franco-allemande.

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Samedi saint sans résurrection : Michel Houellebecq et le christianisme désenchanté

« Noël raté. Le christianisme désenchanté de Michel Houellebecq », ouvrage collectif dirigé par Stephan Leopold et Noëlle Miller, rassemble douze essais et une postface qui abordent l’œuvre de Houellebecq sous divers angles, comme une réflexion sur un christianisme persistant dépouillé de sa promesse de salut. Partant du motif de Noël comme symbole de l’échec, les essais déploient un champ d’interprétation allant des questions d’auteur et de performativité à la structure religieuse du capitalisme de consommation et au problème de la cohésion sociale, pour aboutir aux thèmes de l’amour, de la compassion et de la transcendance. Ce volume combine des approches littéraires, philosophiques et sociologiques culturelles pour proposer une interprétation cohérente de l’œuvre comme un « Samedi saint sans résurrection », où les formes et les symboles chrétiens persistent sans être rachetés par un contenu positif de la foi. Malgré quelques redondances et une typologie christologique parfois excessive, le recueil ouvre une perspective interprétative ambitieuse et méthodologiquement diversifiée sur le contenu religieux de l'œuvre de Houellebecq et, en même temps, formule des questions importantes pour l'analyse des formes contemporaines de désenchantement littéraire au-delà des recherches sur Houellebecq.

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La belle illusion : la vérité dérangeante sur l'art politique de David

Dans son ouvrage sur Jacques-Louis David, « Disturbing Diversity : Jacques-Louis David and the Staging of the Political – A Cultural History of the French Revolution as Reflected in His Painting », Clemens Klünemann propose une réévaluation culturelle et historique de l’œuvre de David. Cette réévaluation libère le peintre de son rôle de simple « témoin passif de l’histoire » et le révèle comme une figure centrale de la production d’images politiques durant la Révolution française. À partir d’œuvres majeures, Klünemann démontre comment David, par une esthétique délibérément employée de « beauté harmonieuse » et de clarté héroïque, a contribué à façonner une nouvelle sphère publique où les événements politiques n’étaient pas seulement représentés, mais mis en scène avec force. Klünemann conçoit la peinture de David comme partie intégrante d’une « esthétisation du politique » globale, qui a permis de traduire la dynamique complexe et contradictoire de l’époque en formules visuelles concises et universellement compréhensibles. Klünemann démontre que la capacité de David à s'adapter aux régimes changeants – de l'Ancien Régime au jacobinisme puis à l'Empire – doit être comprise moins comme un simple opportunisme que comme l'expression d'une logique artistique spécifique visant à créer une présence et une démonstration politiques. L'analyse que Klünemann propose des stratégies iconographiques par lesquelles David a mis les traditions picturales religieuses au service d'une construction révolutionnaire du sens, générant ainsi une puissance à la fois émotionnelle et symbolique, est particulièrement convaincante. Dans l'ensemble, l'ouvrage se lit comme une reconstitution de l'imbrication étroite entre art, pouvoir et sphère publique, présentant David comme une figure clé d'une époque où les images sont devenues des vecteurs essentiels de la signification politique.

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La coexistence judéo-arabe comme chronique familiale : Pierre Hazan

L’ouvrage de Pierre Hazan, « Les Juifs, les Arabes, ma famille et moi » (2026), déploie un projet à la fois littéraire et historiographique, s’appuyant sur une vaste histoire familiale. En sept chapitres organisés selon un schéma généalogique, le livre reconstitue la réalité disparue de la coexistence judéo-arabe en Méditerranée orientale et la confronte aux logiques identitaires rigides du XXe siècle. À partir de figures telles qu’un rabbin séfarade du XIXe siècle, un nationaliste et sioniste égyptien, et les dernières voix juives d’Égypte, Hazan mêle documents d’archives, fragments de mémoire et rencontres contemporaines avec des acteurs israéliens et palestiniens. De là, il dégage trois thèses centrales : la coexistence était une pratique historiquement vécue ; sa destruction résulte de nationalismes concurrents ; et les traumatismes mutuellement refoulés – l’expulsion des Juifs des pays arabes et la Nakba – sont inextricablement liés. L'ouvrage se conçoit ainsi comme une intervention dans la politique de la mémoire du présent et comme un plaidoyer pour repenser l'hybridité non comme une exception, mais comme une normalité historique perdue.

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Où vont les garçons : Alix Boirot

L’étude de l’anthropologue Alix Boirot montre que le tourisme festif estival fonctionne comme un laboratoire social condensé dans lequel la masculinité n’est pas simplement vécue, mais plutôt produite sous une forte pression de performance : partant d’un « imaginaire touristique » influencé par les médias qui met en scène les femmes comme des objets disponibles du regard masculin, les jeunes hommes arrivent avec un scénario pré-intériorisé – visible, par exemple, en début de soirée dans la rue, lorsqu’ils réagissent presque réflexivement à la description d’une boîte de nuit en demandant s’il y a des filles, ou dans les dortoirs, où, avant même la première nuit, on négocie, mi-plaisanterie, mi-sérieux, qui quittera la chambre en cas de « conquête ». En pratique, ce scénario se révèle pourtant contradictoire : l’hédonisme apparemment sans limites est strictement encadré (« perte de contrôle contrôlée »), et les nuits suivent des rituels bien rodés – de l’apéro collectif à l’alcool bon marché aux foules compactes devant les boîtes de nuit, culminant dans l’extase excessivement chorégraphiée sur la piste de danse, dont les traces se matérialisent au matin par des sols collants, des bouteilles vides et des trous de mémoire fièrement affichés. La scène est en réalité organisée moins de manière hétérosexuelle que de manière homosociale : si un jeune homme dépasse ostensiblement sa limite d’alcool ou exagère une rencontre fugace, l’attention se porte non pas sur les femmes présentes, mais sur les regards et les commentaires de ses amis. À travers des concepts tels que « faire son genre » et « masculinité hégémonique », il apparaît clairement que la masculinité se présente ici comme une construction précaire, constamment renouvelée. Son échec – par exemple, lorsque les rencontres sexuelles attendues ne se concrétisent pas et qu’il ne s’ensuit qu’une coexistence distante sur la piste de danse – peut engendrer un doute de soi, mais aussi un renversement des responsabilités, comme lorsqu’une conversation avortée à l’extérieur du club dégénère en moqueries ou en remarques agressives. Parallèlement, l’étude met en lumière l’ancrage structurel de ces performances – dans des industries de l’expérience à vocation économique où les proxénètes promettent artificiellement l’abondance et où les videurs sélectionnent les clients en fonction des prix – de sorte que la « légèreté » estivale se révèle être une pratique ritualisée de différenciation sociale et de reproduction du pouvoir, qui déploie sa véritable densité sociale précisément dans ses scènes en apparence anodines : chercher un préservatif dans une valise, trinquer avec des amis, flirter brièvement et sans conséquence sous les lumières stroboscopiques.

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Entre le retrait des dieux et le retour du sens : Jean-Luc Nancy

La recension présente l'ouvrage de Jean-Luc Nancy, « Demande : philosophie, littérature », comme un réseau de pensée s'étant développé sur plusieurs décennies, à la fois hétérogène et d'une remarquable cohérence, et qui redéfinit radicalement la frontière traditionnelle entre philosophie et littérature : ce n'est ni une hiérarchie ni une fusion, mais un « désir » (demande) réciproque et infini qui structure leur relation. Au cœur de cette réflexion se trouve la thèse selon laquelle les deux discours se réclament mutuellement d'une vérité qu'aucun ne peut posséder, et c'est précisément dans ce mouvement insatisfait qu'ils se perpétuent. Des motifs clés, tels que le « retrait » (retrait) comme « mouvement » (trait) à la fois séparateur et connecteur, la conception du sens comme un processus pluriel et résonnant dépassant la simple signification, et l'importance accordée à la voix, au corps et au rythme dans la pratique littéraire, déploient un mode de pensée qui rejette consciemment toute clôture systématique. Ce recueil allie rigueur théorique, sensibilité poétique et dialogue personnel – notamment avec Philippe Lacoue-Labarthe – et tire sa pertinence durable de l’ouverture insistante de ses questions : sur le sens comme appel, sur la littérature comme processus de réponse, et sur une éthique de la lecture et de l’écriture qui trouve sa véritable forme dans l’inachevé.

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Cendres et graines, transformation de la poésie : Yves Di Manno

Avec « Élagage » (Flammarion, 2026), Yves di Manno livre un bilan final et incisif de ses réflexions de plusieurs décennies sur la poésie : le volume rassemble des textes épars – critiques, portraits, essais – agencés en une cartographie volontairement fragmentaire de la poésie depuis la fin du XXe siècle. Au cœur de cette démarche se déploie un double travail de clarification : d’une part, la mise au jour de lignées occultées de la tradition (notamment celles du modernisme nord-américain et du surréalisme belge) ; d’autre part, une critique des formes rigides, des discours à la mode et d’une poésie contemporaine qui aurait dégénéré en auto-dramatisation. Il n’en résulte pas un panorama systématique, mais un contre-canon qui replace la poésie au centre et la défend comme un travail linguistique précis. Parallèlement, l’ouvrage marque un tournant historique : il clôt la collection « Poésie/Flammarion », conçue par di Manno pendant trois décennies et qui a largement contribué à la visibilité de la poésie contemporaine. Ainsi, « Élagage » n’apparaît pas comme une lamentation nostalgique, mais comme une passation de pouvoir critique – une invitation à perpétuer la « discrète efficacité » des formes poétiques dans un contexte culturel en mutation. Par l’entrelacement d’une histoire de lecture personnelle, d’une pratique éditoriale et d’une réflexion poétologique, l’ouvrage devient un instrument d’orientation : il ne se contente pas de dresser un bilan, mais ouvre aussi des perspectives sur une poétique future et résistante, affranchie des conventions littéraires établies.

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La pensée juive contre elle-même : dissimulation, assimilation et double existence dans l’œuvre de Nathan Devers

« Penser contre soi-même » de Nathan Devers (Albin Michel, 2024) retrace un mouvement à la fois autobiographique et philosophique, où le judaïsme orthodoxe apparaît non seulement comme un héritage, mais aussi comme un espace de pensée dynamique, propice à sa propre transgression. Partant d’un milieu bourgeois assimilé, le texte conduit, à travers une phase de radicalisation religieuse intense, à une rupture non imposée de l’extérieur, mais issue de la logique interne même de la foi – paradigmatiquement condensée dans la lecture de l’Ecclésiaste et dans le vertige de sa propre contingence. Parallèlement, le récit s’intéresse à une vie juive organisée sous une menace latente : pratiques de dissimulation, invisibilité « marranienne » et adaptation situationnelle apparaissent comme des stratégies quotidiennes dans un environnement imprégné d’antisémitisme. L’analyse identifie cette tension comme constitutive et interprète le judaïsme non comme une identité stable, mais comme un mouvement qui résiste délibérément à sa solidification en une identité figée. Elle apparaît plutôt comme une pratique ouverte et autocritique qui, au sein de sa structure talmudique, offre les moyens de sa propre remise en question. Le passage de Devers à la philosophie ne constitue donc pas un abandon, mais une transformation : la poursuite d’une quête existentielle dans des conditions épistémiques différentes, où les « idoles brisées » de la foi continuent d’exercer leur influence sous une forme modifiée.

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Quand la force remplace le droit : Bruno Le Maire

« Le temps d’une décision » (Gallimard, 2026) est à la fois un récit autobiographique et un diagnostic de la politique mondiale : fort de vingt-cinq années passées au sein des plus hautes instances de l’État français, Bruno Le Maire analyse la question troublante de savoir qui, en 2025/2026, prend réellement les décisions – et y répond avec pessimisme. Du refus d’un citoyen de serrer la main d’un étranger à Chamonix aux négociations avec Trump, Poutine et Xi, il retrace la transition d’un ordre international fondé sur des règles, illustrée par le veto français contre la guerre en Irak en 2003, à un monde d’après-guerre où « la force a remplacé le droit » et où le pouvoir de décision est passé des nations et des institutions multilatérales aux mains d’autocrates, d’oligarques de la tech et de géants de la finance. Cet article ne se contente pas d'interpréter ce livre comme une polémique politique, mais en révèle la véritable portée à travers sa forme même : Le Maire ne se contente pas d'affirmer sa thèse, il la met en scène – par des séquences proches du roman, des portraits incisifs et des leitmotivs tels que l'antenne Starlink sur le toit de sa maison de campagne. L'argumentation de l'article se déploie selon cinq axes d'interprétation interdépendants, depuis l'analyse de l'incapacité à décider, en passant par l'autojustification face à la crise de la dette, jusqu'à un cri d'alarme pour l'Europe, pour aboutir à une thèse percutante : la forme littéraire elle-même devient la réponse au problème diagnostiqué dans l'œuvre de Le Maire – là où plus personne ne décide « vraiment » – et le récit promet la cohérence perdue par la politique. Ainsi, le fameux « livre de vérité » se révèle être une œuvre où la prétention à la vérité et les procédés fictionnels coexistent dans une tension productive et délibérément calculée.

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L'intime comme technique politique : Thèses sur Édouard Louis

Cet article envisage l’œuvre d’Édouard Louis comme un projet poétique à part entière et explore comment ses textes transcendent les frontières entre récit autobiographique, analyse sociologique et intervention politique. À partir des concepts de « littérature de confrontation » et d’« intimisme », développés par Louis dans son récent recueil d’entretiens, « Que faire de la littérature ? » (2025), dix approches interprétatives sont présentées, éclairant les procédés formels, les constantes thématiques et les évolutions stratégiques de son écriture. Au cœur de cette réflexion se trouve la question de savoir si, au fil de son œuvre, on observe une maturation de l’auteur ou plutôt un raffinement de ses moyens littéraires – et comment Louis, à travers ses textes, vise non seulement à narrer, mais aussi à contraindre ses lecteurs à prendre conscience de ce qu’ils refoulent trop facilement.

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De la stigmatisation à l'émancipation : Arabité à Aïda Amara

Le roman d'Aïda Amara, « Avec ma tête d'arabe », raconte l'histoire d'une jeune journaliste franco-algérienne dont l'identité est bouleversée par les attentats terroristes de Paris du 13 novembre 2015. À partir de cet événement traumatique, le texte déploie une exploration complexe de l'histoire familiale et coloniale, depuis l'enfance parisienne de la narratrice jusqu'à la Kabylie durant la guerre d'indépendance algérienne. Cette analyse démontre que le roman présente l'identité non comme une entité stable, mais comme un processus fragile et continu de reconstruction : le traumatisme détruit ses assurances et contraint la narratrice à réexaminer ses origines, ses traditions familiales et sa place entre la France et l'Algérie. L'analyse porte sur l'entrelacement subtil des trois temporalités, la généalogie féminine de la résistance, l'importance du langage et de l'esprit comme formes d'affirmation de soi, et la fonction de l'humour comme stratégie face à l'impuissance et à la peur. Ainsi, « Avec ma tête d'arabe » apparaît comme un roman à la fois personnel et politique, mêlant blessure individuelle et mémoire postcoloniale, et concevant l'écriture elle-même comme un acte de reconquête d'un soi polyphonique, contradictoire, mais capable.

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De l'œil défaillant à la poétique de la vision précise : Maylis de Kerangal

À partir de la conférence de Maylis de Kerangal sur la poétique, « La lentille et le roman » (Verdier, 2026), où l’auteure prend son œil défectueux – strabisme, myopie, hypermétropie, cataracte congénitale – comme point de départ d’une théorie du roman comme instrument optique, cet essai examine l’œuvre narrative de Kerangal à l’aune de la poétique visuelle qu’elle y développe et affine. À partir de onze textes – de « Sous la cendre » (2006) à « Jour de ressac » (2024) – les champs métaphoriques optiques, les champs sémantiques du visuel, ainsi que les scènes et images de la vision, du regard, de la cécité et du flou sont analysés et interprétés en lien avec la distinction centrale opérée par Kerangal entre « voir » et « regarder », son analogie spinozienne du polissage des lentilles comme quête artisanale de la vérité, et son modèle final de la lentille de Fresnel comme structure romanesque discontinue et à plusieurs niveaux. Cet essai montre que la poétique formulée dans le manifeste n'explique pas réellement l'œuvre, mais la consolide plutôt rétrospectivement : les romans sont plus ambigus, politiquement dangereux et émotionnellement turbulents que ne le reconnaît le manifeste – ils présentent les lentilles comme des instruments de pouvoir, la vision comme une douleur physique et l'échec comme une force narrative productive – et, grâce à la synesthésie et à l'esthétique du flou, ils développent des principes qui vont bien au-delà de la métaphore optique du manifeste.

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François Mitterrand entre mythe et critique : Annie Ernaux

Cet essai examine la représentation de François Mitterrand dans « Les années » (2008) d'Annie Ernaux, en la comparant à sa polémique politique contre de Gaulle, « Le Coup d'État permanent » (1964). La question centrale est de savoir comment ces deux textes – malgré leurs genres différents, récit autobiographique et pamphlet politique – révèlent une même caractéristique structurelle de la Ve République : la concentration des espoirs, des craintes et des notions de légitimité politiques sur une seule figure charismatique. Tandis que Mitterrand, dans sa critique de Charles de Gaulle, dénonce les dangers d'un système présidentiel personnalisé, Ernaux, du point de vue d'un « on » collectif, décrit l'enthousiasme, les attentes et la désillusion qui ont marqué sa propre présidence. S’appuyant sur des passages clés des « Années », cette étude montre comment Mitterrand a évolué, passant d’une figure symbolique du réveil politique de 1981, à travers la désillusion des années de rigueur, jusqu’à incarner le temps, la fugacité et la mémoire historique. La comparaison révèle qu’Ernaux ne se contente pas de retracer l’histoire émotionnelle de la gauche française, mais expose aussi les mécanismes paradoxaux d’un système politique qui transforme même ses critiques en figures messianiques monarchiques.

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Montaigne sur le banc des accusés : Philippe Desan

Le roman de Philippe Desan, éminent spécialiste de Montaigne, « Montaigne – La Boétie : une affaire ténébreuse » (2024), revisite l'amitié la plus célèbre de la Renaissance française sous la forme d'un roman policier. Débutant par la rencontre entre Montaigne et Étienne de La Boétie dans le Bordeaux du XVIe siècle, le roman développe l'hypothèse provocatrice que Montaigne lui-même aurait pu être responsable de la mort prématurée de son ami. Suivant la piste d'un sonnet perdu, de documents cachés et d'une enquête universitaire contemporaine, Desan retrace les méandres de la tradition jusqu'à nos jours, faisant de la reconstruction du passé le cœur de son récit. Cet essai démontre que ce roman policier historique dépasse largement le cadre d'un exercice intellectuel : il constitue une réflexion fictionnelle sur les possibilités et les limites de la recherche sur Montaigne et, ce faisant, dialogue implicitement avec l'interprétation humaniste de Montaigne proposée par Hugo Friedrich. Tandis que Friedrich, dans sa monographie classique de 1949, insiste sur l’unité d’un « esprit hautement organisé » et sur la consubstantialité de la vie et de l’œuvre, Desan dépeint un Montaigne dont l’identité, les textes et les souvenirs sont façonnés par des intérêts historiques, des interventions éditoriales et des stratégies sociales. L’essai soutient que le roman de Desan brouille délibérément la frontière entre recherche et fiction afin de révéler la nature narrative fondamentale de toute interprétation : lire apparaît ici comme un travail avec des indices, des probabilités et des hypothèses, de sorte que le récit d’un crime possible devient simultanément une réflexion sur les conditions de la recherche littéraire.

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Huysmans comme sismographe de la modernité : Agnès Michaux

La trilogie romanesque d'Agnès Michaux, « La fabrication des chiens », et sa biographie ultérieure de Joris-Karl Huysmans forment un double projet exceptionnel : une reconstruction littéraire de la fin du XIXe siècle et, simultanément, une perspective nouvelle sur Huysmans, véritable sismographe de la modernité. Le premier volume de la trilogie (1889) suit le jeune journaliste provincial Louis Daumale dans le Paris de l'Exposition universelle, de l'inauguration de la tour Eiffel et de l'enthousiasme pour le progrès, tandis que sous cette surface étincelante, le nationalisme, l'eugénisme, l'angoisse sociale et l'épuisement culturel se manifestent déjà. Au cœur du récit se trouve la rencontre de Daumale avec Huysmans, qui apparaît non comme une figure figée de la décadence, mais comme un observateur radicalement honnête de son époque : « injuste, parfois seulement, mais d'une sincérité absolue ». Michaux soutient que la décadence doit être perçue non comme une posture, mais comme un diagnostic précis de la civilisation. « Des Esseintes » d’« À rebours » n’est pas perçu comme un idéal esthétique, mais plutôt comme le symptôme d’une société où la surcharge sensorielle et l’artificialité déforment l’humanité. Cette idée se reflète dans le motif éponyme de la « fabrication » des chiens : l’optimisation, l’élevage et le conditionnement social deviennent une métaphore d’une modernité qui standardise tout être vivant. Dans sa biographie, Michaux radicalise davantage cette approche en lisant Huysmans non pas intrinsèquement, mais physiquement et socialement – ​​comme un fonctionnaire tremblant et nerveux dont l’art naît d’une hypersensibilité physique, d’une lassitude urbaine et d’une vérité intransigeante. Ainsi, il ne s’agit pas d’une image nostalgique de la Belle Époque, mais d’une analyse de la modernité elle-même : pour Michaux, 1889 apparaît comme ce point de bascule historique où progrès et déclin, rationalisation et aspiration spirituelle, troubles superficiels et intérieurs s’entremêlent inextricablement.

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Marc Bloch au Panthéon : Historien, résistant, martyr de la République

Le 23 juin 2026, Marc Bloch sera inhumé au Panthéon, 82 ans après avoir été fusillé par la Gestapo près de Lyon et avoir laissé son corps dans un fossé. Ce texte s'attache à comprendre la portée de ce geste : pour la France, qui honore en Bloch un citoyen dont les droits civiques et académiques furent jadis bafoués par l'État ; pour l'Allemagne, qui doit reconnaître en lui une victime de son propre pouvoir d'État ; et pour la discipline historique, qui, pour la première fois, voit l'un des siens entrer dans le temple de la nation. Médiéviste et officier, fondateur des Annales et résistant, il était un homme qui considérait l'évidence comme nécessitant une explication et qui n'a jamais renoncé à la vérité, même au prix de sa vie. Ce qui unit ses œuvres, des Rois thaumaturges à l'inachevée Apologie, tient moins à une méthode qu'à une attitude : le refus de raconter l'histoire du point de vue d'une seule communauté. Il a choisi « dilexit veritatem » – il aimait la vérité – comme épitaphe. La République lui apporte aujourd'hui la réponse qu'il n'a pas reçue en 1940.

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Entre colle et vie : une phénoménologie du livre

Dans « Le Format d'un livre » (Verdier, 2026), Michel Jullien déploie une phénoménologie du livre aussi précise que riche en sensations, partant non du texte mais de l'objet : le poids des pages, l'odeur du papier, la posture des mains qui lisent. En chapitres à la structure narrative souple, Jullien mêle des miniatures de l'histoire du livre – du dépôt légal de la Renaissance à la typographie de la Pléiade – à des scènes autobiographiques et à des observations ethnographiques précises de la lecture comme pratique physique. Le livre apparaît ainsi comme un réceptacle temporel unique : il renferme non seulement des textes mais aussi des traces d'expérience vécue – empreintes digitales, objets trouvés, usure – et tire son sens de l'interaction entre matière, forme, usage et mémoire. L'essai de Jullien transcende donc les genres classiques, entre description d'objet, histoire culturelle et récit personnel, démontrant avec force que le livre parle avant même d'être lu.

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La société en voie de fragmentation – la littérature comme réponse à la crise de la représentation : Robert Lukenda

L'étude de Robert Lukenda, « Représenter la société à l'ère des singularités : réponses narratives à la crise contemporaine de la représentation en France », propose une analyse approfondie de la manière dont la littérature française contemporaine appréhende l'idée que la « société », en tant qu'entité cohérente, est devenue de plus en plus insaisissable. À partir de scènes telles que la vision ethnographique du supermarché par Annie Ernaux ou la reconstitution par Éric Vuillard des figures révolutionnaires anonymes, Lukenda démontre que la littérature intervient précisément là où les discours politiques et médiatiques déforment ou omettent de saisir la réalité sociale. Dans une première partie théorique, il expose la crise historique et contemporaine de la représentation en France – de la tension entre la revendication républicaine d'unité et les inégalités sociales à la fragmentation entre « France périphérique » et métropoles – avant d'analyser, dans une seconde partie, les réponses littéraires : auto-réflexions socio-biographiques (Ernaux, Eribon), reconstitutions documentaires (Vuillard), projets narratifs collectifs (« Raconter la vie ») et formats sériels. Cette recension soutient que Lukenda définit avec pertinence la littérature comme un médium de « médiation » qui rend visibles les relations sociales là où les formes classiques de représentation échouent ; elle souligne simultanément, de manière critique, que cette littérature privilégie souvent le point de vue de l’« invisible », tandis que les élites, les institutions politiques et les logiques esthétiques demeurent inexplorées. Ces œuvres dressent le portrait d’une France qui se décrit mal elle-même – et d’une littérature qui met en lumière ce fossé sans parvenir à le combler pleinement.

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La guerre comme héritage : Sur la systématique de l'empreinte transgénérationnelle dans l'œuvre de Julia Weidmann

Cette recension présente l’étude de Julia Weidmann, « Continuum of Wars : Intergenerational Narratives of the World Wars in Contemporary French Literature » (Hiver 2025), comme une analyse comparative fondamentale d’un phénomène central de la littérature française contemporaine : la narration intergénérationnelle des guerres mondiales. Le point de départ est le constat que les générations successives – de la génération « blessée » à la génération « héritière » – reconstruisent les expériences familiales de guerre sous une forme littéraire, établissant un lien entre recherche archivistique et imagination. À cette fin, Weidmann développe un modèle original de « continuum de guerre » qui substitue aux catégories générationnelles numériques traditionnelles une échelle métaphorique, centrée sur le traumatisme. Elle opérationnalise ce concept par une méthode analytique en quatre étapes, qu’elle applique à un vaste corpus d’auteurs (dont Claude Simon, Patrick Modiano, Ivan Jablonka et Anne Berest). La recension salue tout particulièrement la clarté méthodologique, la finesse des analyses textuelles et l'identification des structures narratives récurrentes à travers les générations, tout en soulignant quelques faiblesses, comme une certaine schématisation dans l'analyse comparative et le traitement relativement marginal des détails esthétiques. Dans l'ensemble, l'étude apparaît comme une contribution majeure aux études sur la mémoire littéraire, offrant un ensemble d'outils pertinents pour l'analyse de la mémoire transgénérationnelle et ouvrant simultanément de nouvelles perspectives pour l'exploration de futures formes narratives.

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