« Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs » de Mathias Énard (Actes Sud, 2020, traduit en allemand par Holger Fock et Sabine Müller, Hanser, 2021) suit David Mazon, étudiant parisien en ethnologie, dans le village isolé de La Pierre-Saint-Christophe, en Poitou. Ce qui commence comme un travail de terrain se mue en un récit initiatique : David tente de cartographier le village à l’aide des outils de Claude Lévi-Strauss et de Bronisław Malinowski, compilant catégories, transcriptions et tableaux, tandis qu’autour de lui palpite une réalité qui défie toute catégorisation. Parallèlement, un second niveau, métaphysique, s’ouvre : les âmes des morts reviennent sous des formes sans cesse changeantes, traversant batailles, guerres de religion, révolutions et guerres mondiales, jusqu’à réapparaître dans la terre contemporaine sous forme de vers, de sangliers ou de paysans. Au cœur de ce récit se trouve le banquet d'une opulence grotesque de la guilde des croque-morts à l'abbaye de Maillezais – une orgie rabelaisienne de nourriture, d'alcool et de débats, où la mort n'est pas réprimée mais célébrée. Finalement, David, chercheur de terrain, abandonne sa thèse et fonde une ferme biologique avec Lucie : la théorie cède la place au travail, l'observation à la participation. L'essai démontre que ce parcours narratif ne met pas en scène un retour idyllique à la nature, mais plutôt une déconstruction systématique du regard académique. Au départ, le village apparaît comme un « Nouveau Continent », ses habitants comme des objets d'étude – une reconstitution ironiquement fragmentée de l'ethnographie coloniale. Mais méthode et réalité divergent : dialecte, physicalité, mort et travail sapent tout ordre conceptuel. L'intertextualité – de François Rabelais à François Villon – fonctionne ici comme un outil poétique : elle relativise l'autorité de la théorie en la dissolvant dans l'excès, le grotesque et (littéralement !) le métabolisme. Cette interprétation perçoit le paysage rural du roman comme un palimpseste de l'histoire mondiale, des pratiques paysannes et du présent écologique, où mort et fertilité, déclin et avenir sont inextricablement liés. Le savoir, ici, ne naît pas de la distance, mais d'un lien à la terre – une réévaluation radicale et politique de ce que peut signifier la connaissance.
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