Écrire sur les habitats : des temps d'habitabilité, par Joy Sorman
L'interprétation considère « Gros œuvre » (OEU) et « L’inhabitable » (INH) de Joy Sorman, auteure chez Inculte, comme deux dispositifs expérimentaux complémentaires où le logement est appréhendé à la fois sous l'angle de sa création et de son retrait : tandis qu'OEU déploie l'habitat en treize miniatures épisodiques, fruits du travail manuel, de l'appropriation improvisée et des pratiques sociales – de la construction autodidacte de maisons aux formes d'habitat mobiles, modulaires ou précaires, jusqu'aux utopies collectives et éphémères –, INH part du postulat inverse en documentant des immeubles parisiens délabrés et leurs habitants, et en montrant, dans une double structure temporelle (visite et retour), comment même l'amélioration des conditions matérielles déstabilise les structures sociales et révèle le logement comme une pratique apprise et fragile. L'argumentation de l'essai démontre que seule l'interaction de ces deux textes permet l'émergence d'une théorie pertinente du logement : un processus entre construction et ruine, entre possibilité et perte, qui ne peut être appréhendé ni comme un état statique ni comme une catégorie purement fonctionnelle. Méthodologiquement, l’analyse se déploie en trois axes : premièrement, elle montre comment les ordres spatiaux et temporels respectifs – parataxe en mosaïque et mobilité perspective dans OEU, stratification palimpseste et dédoublement rétrospectif dans INH – modélisent l’habitat comme un état dynamique et perpétuel ; deuxièmement, elle démontre que les constellations de personnages et les formes de communication (de l’échange dialogique avec les artisans aux entretiens à cadre administratif) reflètent l’inégalité sociale du logement et du droit à la parole ; troisièmement, l’interprétation reconstruit les champs métaphoriques centraux – corps, construction, seuil – qui relient les deux textes et les opposent simultanément. Ainsi se développe la thèse d’une « poétique de l’inachevé », confirmée également par une autopoétilogie : le début et la fin des deux œuvres mettent en scène l’existence non comme une arrivée, mais comme une activité en devenir, de sorte que l’écriture de Sorman apparaît elle-même comme une forme d’habitation – une exploration d’espaces dont le sens ne se constitue que dans le passage, la répétition et l’accès linguistique.
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