De l'histoire à la légende : Alexandre le Grand dans l'œuvre de Laurent Gaudé

Dans « Pour seul cortège » (2012), Laurent Gaudé déplace radicalement le récit historique d'Alexandre du plan de l'histoire rythmée par les événements vers le seuil entre la mort et l'au-delà. Au lieu de relater les hauts faits du conquérant, Gaudé se concentre sur l'agonie prolongée d'Alexandre à Babylone et sur la lutte autour de son corps, qui devient le centre symbolique du roman. Cet essai soutient que ce n'est pas Alexandre en tant que figure historique, mais bien son corps mortel qui est le véritable protagoniste de l'œuvre : il incarne les luttes de pouvoir, le travail de mémoire et la question de l'appartenance du défunt. À partir d'une analyse de la structure narrative polyphonique, de la forme dramatique et de l'imagerie mythique du corps, de la faim, du safran et du vent, le texte démontre comment Gaudé transforme le roman historique en une tragédie des voix. Une attention particulière est portée à la figure de Dryptéis qui, en antithèse des généraux avides de pouvoir, incarne le passage de la possession du corps à la préservation de l'esprit. En outre, la comparaison avec « La mort du roi Tsongor » (2002) et « Le Tigre bleu de l'Euphrate » (2002) de Gaudé met en lumière la poursuite d'un thème central de son œuvre : la question de la survivance des morts. Cette interprétation perçoit en définitive « Pour seul cortège » comme un roman sur le pouvoir du récit, qui arrache l'humanité à la fugacité de la vie et la transporte au royaume de la légende.

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Déconstruire les mythes historiques franco-allemands dans les récits d'Éric Vuillard

« La bataille d'Occident » (2012) et « L'ordre du jour » (2017) d'Éric Vuillard sont deux récits de guerre qui racontent les Première et Seconde Guerres mondiales non pas comme des histoires nationales, mais comme des produits de mythologies franco-allemandes mutuellement imbriquées : la guerre franco-prussienne de 1870/71 forme l'horizon structurel des deux textes, d'où émergent les images complémentaires que les deux nations se font d'elles-mêmes – la mythologie allemande de la rationalité et de l'appareil militaire imparable, et le mythe français de l'« élan » de la glorieuse offensive – comme des reflets traumatiques l'une de l'autre. Cet essai soutient que la méthode littéraire de Vuillard repose essentiellement sur une double déconstruction : d’une part, il démontre que la prétendue efficacité allemande n’est qu’une imposture – les chars de la Wehrmacht sont embourbés dans les embouteillages sur la route de Linz, Schlieffen déplace des silhouettes sur une carte jaunie – et d’autre part, que le revanchisme français s’effondre dans les fantaisies culinaires alsaciennes de Joffre, tandis que des soldats en pantalon d’uniforme rouge marchent sous le feu des mitrailleuses. Le modèle explicatif unificateur n’est ni le caractère national ni l’irrationalisme politique, mais plutôt l’intérêt capitaliste et la logique de classe : les vingt-quatre industriels qui ont financé Hitler en 1933 apparaissent dans l’œuvre de Vuillard comme le prolongement civil de cette même rationalité comptable qui a conduit Schlieffen à concevoir son plan d’anéantissement comme un pari lucratif. En tant que genre du récit – une forme hybride entre essai, historiographie et roman – Vuillard pratique une poétique autopoétiquement réfléchie de la contre-archive, qui oppose les noms refoulés des victimes, les mythes effondrés des auteurs et l’amnésie continue des entreprises à la domestication de l’histoire dans la « déesse raisonnable » folklorique d’une politique historique stagnante.

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