De l'histoire à la légende : Alexandre le Grand dans l'œuvre de Laurent Gaudé
Dans « Pour seul cortège » (2012), Laurent Gaudé déplace radicalement le récit historique d'Alexandre du plan de l'histoire rythmée par les événements vers le seuil entre la mort et l'au-delà. Au lieu de relater les hauts faits du conquérant, Gaudé se concentre sur l'agonie prolongée d'Alexandre à Babylone et sur la lutte autour de son corps, qui devient le centre symbolique du roman. Cet essai soutient que ce n'est pas Alexandre en tant que figure historique, mais bien son corps mortel qui est le véritable protagoniste de l'œuvre : il incarne les luttes de pouvoir, le travail de mémoire et la question de l'appartenance du défunt. À partir d'une analyse de la structure narrative polyphonique, de la forme dramatique et de l'imagerie mythique du corps, de la faim, du safran et du vent, le texte démontre comment Gaudé transforme le roman historique en une tragédie des voix. Une attention particulière est portée à la figure de Dryptéis qui, en antithèse des généraux avides de pouvoir, incarne le passage de la possession du corps à la préservation de l'esprit. En outre, la comparaison avec « La mort du roi Tsongor » (2002) et « Le Tigre bleu de l'Euphrate » (2002) de Gaudé met en lumière la poursuite d'un thème central de son œuvre : la question de la survivance des morts. Cette interprétation perçoit en définitive « Pour seul cortège » comme un roman sur le pouvoir du récit, qui arrache l'humanité à la fugacité de la vie et la transporte au royaume de la légende.
➙ Vers l'article