Dans un état de poursuite permanente : le premier roman d'Éric Vuillard

Avec « Le Chasseur » (Éditions Michalon, 1999), Éric Vuillard signe son premier roman : un texte concis et rigoureux sur le plan formel qui déploie, en 48 courts chapitres, l’expérience d’être traqué comme une condition existentielle et omniprésente. Sous la forme d’un monologue à la première personne radicalement subjectif, le roman explore la situation fondamentale d’une chasse désormais ouverte « une fois pour toutes », où il n’y a plus ni périodes de fermeture, ni refuges, ni frontières légales. Le narrateur, oscillant entre l’animal et l’humain, s’imagine le dernier de son espèce, l’objet d’une poursuite obsessionnelle, et simultanément l’unique cible d’un chasseur dont la menace est aussi destructrice que porteuse de sens. L’intrigue, au sens classique du terme, est quasi inexistante ; elle se déploie plutôt une série d’éclairs de pensée, d’hypothèses et d’auto-interprétations, faisant de la chasse une métaphore de la peur, du désir de reconnaissance, de pouvoir et de mortalité. La critique souligne que ce premier roman préfigure déjà les obsessions que les récits historiques ultérieurs de Vuillard – tels que « Les Conquistadors », « Congo » et « L’Ordre du jour » – concrétisent politiquement : un intérêt pour les rapports de force asymétriques, la mise en scène de la violence et la complicité des menacés. Tandis que ses textes ultérieurs se concentrent sur des figures historiques réelles et des documents d’archives, « Le Chasseur » apparaît comme un laboratoire poétique où la persécution est encore condensée allégoriquement. L’argumentation de la critique suit une progression claire : de l’analyse formelle (fragmentation, structure monologue, ambivalence entre réalité et illusion) à l’interprétation psychologique du lien chasseur-proie, jusqu’à la lecture politique et métaphysique de la chasse comme état d’exception. Ainsi, le roman peut être compris non seulement comme une parabole existentialiste, mais aussi comme le germe d’une œuvre complète qui révélera plus tard les coulisses de l’histoire, mais qui, ici, examine la menace comme une structure même de la conscience.

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