Marc Bloch au Panthéon : Historien, résistant, martyr de la République

Le 23 juin 2026, Marc Bloch sera inhumé au Panthéon, 82 ans après avoir été fusillé par la Gestapo près de Lyon et avoir laissé son corps dans un fossé. Ce texte s'attache à comprendre la portée de ce geste : pour la France, qui honore en Bloch un citoyen dont les droits civiques et académiques furent jadis bafoués par l'État ; pour l'Allemagne, qui doit reconnaître en lui une victime de son propre pouvoir d'État ; et pour la discipline historique, qui, pour la première fois, voit l'un des siens entrer dans le temple de la nation. Médiéviste et officier, fondateur des Annales et résistant, il était un homme qui considérait l'évidence comme nécessitant une explication et qui n'a jamais renoncé à la vérité, même au prix de sa vie. Ce qui unit ses œuvres, des Rois thaumaturges à l'inachevée Apologie, tient moins à une méthode qu'à une attitude : le refus de raconter l'histoire du point de vue d'une seule communauté. Il a choisi « dilexit veritatem » – il aimait la vérité – comme épitaphe. La République lui apporte aujourd'hui la réponse qu'il n'a pas reçue en 1940.

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La rhétorique politique en ruines : Mathieu Larnaudie et Nicolas Idier

Cette double analyse propose une lecture d’« Acharnement » (2012) de Mathieu Larnaudie et de « Matignon la nuit » (2024) de Nicolas Idier, offrant deux diagnostics complémentaires d’un discours politique déconnecté des réalités humaines et replié sur lui-même. Les deux romans présentent des récits fortement réduits à leur plus simple expression : chez Larnaudie, un ancien rédacteur de discours vit reclus en province, écrivant, répétant et abandonnant des allocutions, tandis que les catastrophes réelles n’apparaissent qu’en filigrane. Chez Idier, un conseiller est chargé de composer un discours en une seule nuit au siège du gouvernement, mais se perd peu à peu dans des rencontres, des souvenirs et des digressions. Ce phénomène est particulièrement manifeste à travers deux images : l’estrade en bois sur laquelle Müller répète ses discours face au vide, et la machine à crises nocturne de Matignon, où le langage se réduit à des « éléments » interchangeables. La recension compare également les styles d'écriture des deux auteurs : la prose longue, complexe et autocommentaire de Larnaudie apparaît à la fois comme une imitation et une critique de la rhétorique politique. Le style fragmenté et ouvert d'Idier, en revanche, semble saboter le discours politique, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives. Parallèlement, la recension relie cette analyse stylistique aux personnages, aux structures narratives et à l'organisation temporelle des romans : d'un côté, la répétition incessante chez Larnaudie ; de l'autre, la chronologie condensée d'une seule nuit chez Idier. Ainsi, forme et diagnostic politique se renforcent mutuellement. L'argumentation de la recension débute par une analyse des mécanismes rhétoriques tels que le rythme, la chute et la mise en scène médiatique, puis examine la position des personnages qui prennent la parole : d'une part, le rédacteur de discours congédié, d'autre part, le « sous-plume » au sein de l'appareil gouvernemental. La recension aborde également la question du public, soit totalement absent, soit apparaissant uniquement comme une masse hypermédiatisée. En définitive, deux options désespérées subsistent : soit continuer à écrire malgré l’absence manifeste de sens (dans le cas de Larnaudie), soit sortir du discours politique et chercher une autre forme d’action (dans le cas d’Idier).

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Ulysse à Paris : une épopée sans centre, avec James Joyce

Le recueil « Ulysse à Paris » (Seuil, 2024) s’inscrit dans la tradition homérique et joycienne en pluralisant radicalement la structure épique du voyage errant et en la transposant dans le contexte social, politique et historique complexe du nord de Paris. Publié en collaboration avec la revue Cockpit, ce roman collectif n’est pas une simple anthologie, mais un projet esthétiquement et théoriquement cohérent qui met en scène la polyphonie littéraire comme un contre-modèle à l’unité épique. Au lieu d’un héros souverain, se déploie un réseau de voix hétérogènes dont les personnages – migrants, réinterprétations féministes des rôles mythiques, flâneurs sensibles aux enjeux politiques de la mémoire – vivent l’odyssée comme une expérience de déracinement, de précarité et d’identité fragmentée. Cette recension explore comment chaque contribution transforme des épisodes homériques spécifiques et des techniques joyciennes : que ce soit par la déconstruction de l’héroïsme (de Quatrebarbes), le traitement ironique de l’autorité généalogique (Fiat), la politisation de la violence mythique dans le contexte du souvenir de l’Holocauste (Comment), ou la subjectivation radicale des perspectives marginalisées (Schavelzon, Noël). Tiphaine Samoyault souligne la mémoire comme mode de retour au pays jamais achevé. Gabriela Vazquez condense la migration en une perspective épistémique qui conçoit systématiquement le centre à partir de la périphérie. L’analyse retrace l’intense imbrication intertextuelle et interprète les techniques formelles (polyphonie, flux de conscience, technique du catalogue) comme porteuses de significations historiques et idéologiques. Il apparaît clairement que le moteur central de l’ouvrage est la déconstruction du retour au pays : Ithaque n’apparaît plus comme un lieu accessible, mais comme une signature vide, remplacée par des formes d’arrivée provisoires, souvent précaires, qui ne stabilisent ni l’identité ni ne réconcilient l’histoire. La critique elle-même suit ainsi un double mouvement – ​​elle reconstruit la profondeur généalogique du projet et insiste en même temps sur sa pertinence diagnostique à l’égard de l’époque – révélant ainsi « Ulysse à Paris » comme une épopée qui remet constamment en question sa propre possibilité.

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La diaspora comme mouvement : Manuel Carcassonne

« Le Retournement » de Manuel Carcassonne (Grasset, 2022) s’ouvre sur une phrase anodine – « Souvenez-vous, Nour et moi, nous nous disputions » – et déploie à partir de là l’histoire d’un homme qui, sur le tard, entre les bureaux des éditions parisiennes et un lit d’hôpital à l’hôpital Cochin, entre la lecture de Flavius ​​Josèphe et les rues dévastées de Beyrouth, prend conscience que « l’héritage juif » n’est pas un constat neutre, mais une attribution existentielle. Suite à sa rencontre avec Nour, l’écrivain chrétien libanais d’Achrafieh, dont la confusion persistante entre « israélite » et « israélien » illustre la question de l’identité, et suite à une crise personnelle, le narrateur entreprend un voyage associatif à travers l’histoire des « Juifs du Pape », à travers les archives familiales, les lectures philosophiques et la politique contemporaine. Cette critique interprète ce livre délibérément hybride, oscillant entre récit amoureux, essai et archéologie historique, comme une forme littéraire de « retournement » : non pas un retour à une origine, mais un mouvement de déplacement et de superposition, où l’identité émerge précisément là où elle se refuse à toute définition définitive. Du conflit récurrent du début au geste épuisé du sommeil à la fin – Nour, marchant parmi les décombres de Mar Mikhael après l’explosion du 4 août 2020, et le narrateur l’embrassant sans avoir trouvé de réponses –, le texte, soutient la critique, démontre que la judéité à l’époque de la fin de l’époque moderne ne renvoie ni à la foi, ni à la terre, ni à la langue, mais à une expérience spécifique du temps, de la mémoire et de l’altérité : un mouvement continu qui se déploie dans l’acte d’écriture lui-même.

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Entre colle et vie : une phénoménologie du livre

Dans « Le Format d'un livre » (Verdier, 2026), Michel Jullien déploie une phénoménologie du livre aussi précise que riche en sensations, partant non du texte mais de l'objet : le poids des pages, l'odeur du papier, la posture des mains qui lisent. En chapitres à la structure narrative souple, Jullien mêle des miniatures de l'histoire du livre – du dépôt légal de la Renaissance à la typographie de la Pléiade – à des scènes autobiographiques et à des observations ethnographiques précises de la lecture comme pratique physique. Le livre apparaît ainsi comme un réceptacle temporel unique : il renferme non seulement des textes mais aussi des traces d'expérience vécue – empreintes digitales, objets trouvés, usure – et tire son sens de l'interaction entre matière, forme, usage et mémoire. L'essai de Jullien transcende donc les genres classiques, entre description d'objet, histoire culturelle et récit personnel, démontrant avec force que le livre parle avant même d'être lu.

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Déconstruire les mythes historiques franco-allemands dans les récits d'Éric Vuillard

« La bataille d'Occident » (2012) et « L'ordre du jour » (2017) d'Éric Vuillard sont deux récits de guerre qui racontent les Première et Seconde Guerres mondiales non pas comme des histoires nationales, mais comme des produits de mythologies franco-allemandes mutuellement imbriquées : la guerre franco-prussienne de 1870/71 forme l'horizon structurel des deux textes, d'où émergent les images complémentaires que les deux nations se font d'elles-mêmes – la mythologie allemande de la rationalité et de l'appareil militaire imparable, et le mythe français de l'« élan » de la glorieuse offensive – comme des reflets traumatiques l'une de l'autre. Cet essai soutient que la méthode littéraire de Vuillard repose essentiellement sur une double déconstruction : d’une part, il démontre que la prétendue efficacité allemande n’est qu’une imposture – les chars de la Wehrmacht sont embourbés dans les embouteillages sur la route de Linz, Schlieffen déplace des silhouettes sur une carte jaunie – et d’autre part, que le revanchisme français s’effondre dans les fantaisies culinaires alsaciennes de Joffre, tandis que des soldats en pantalon d’uniforme rouge marchent sous le feu des mitrailleuses. Le modèle explicatif unificateur n’est ni le caractère national ni l’irrationalisme politique, mais plutôt l’intérêt capitaliste et la logique de classe : les vingt-quatre industriels qui ont financé Hitler en 1933 apparaissent dans l’œuvre de Vuillard comme le prolongement civil de cette même rationalité comptable qui a conduit Schlieffen à concevoir son plan d’anéantissement comme un pari lucratif. En tant que genre du récit – une forme hybride entre essai, historiographie et roman – Vuillard pratique une poétique autopoétiquement réfléchie de la contre-archive, qui oppose les noms refoulés des victimes, les mythes effondrés des auteurs et l’amnésie continue des entreprises à la domestication de l’histoire dans la « déesse raisonnable » folklorique d’une politique historique stagnante.

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La société en voie de fragmentation – la littérature comme réponse à la crise de la représentation : Robert Lukenda

L'étude de Robert Lukenda, « Représenter la société à l'ère des singularités : réponses narratives à la crise contemporaine de la représentation en France », propose une analyse approfondie de la manière dont la littérature française contemporaine appréhende l'idée que la « société », en tant qu'entité cohérente, est devenue de plus en plus insaisissable. À partir de scènes telles que la vision ethnographique du supermarché par Annie Ernaux ou la reconstitution par Éric Vuillard des figures révolutionnaires anonymes, Lukenda démontre que la littérature intervient précisément là où les discours politiques et médiatiques déforment ou omettent de saisir la réalité sociale. Dans une première partie théorique, il expose la crise historique et contemporaine de la représentation en France – de la tension entre la revendication républicaine d'unité et les inégalités sociales à la fragmentation entre « France périphérique » et métropoles – avant d'analyser, dans une seconde partie, les réponses littéraires : auto-réflexions socio-biographiques (Ernaux, Eribon), reconstitutions documentaires (Vuillard), projets narratifs collectifs (« Raconter la vie ») et formats sériels. Cette recension soutient que Lukenda définit avec pertinence la littérature comme un médium de « médiation » qui rend visibles les relations sociales là où les formes classiques de représentation échouent ; elle souligne simultanément, de manière critique, que cette littérature privilégie souvent le point de vue de l’« invisible », tandis que les élites, les institutions politiques et les logiques esthétiques demeurent inexplorées. Ces œuvres dressent le portrait d’une France qui se décrit mal elle-même – et d’une littérature qui met en lumière ce fossé sans parvenir à le combler pleinement.

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Un thriller comme une tragédie à la Corneille : Patrick Besson

Le roman policier de Patrick Besson, « Presque tout Corneille » (Stock, 2025, cité sous l'abréviation PTC), fonctionne comme une tragédie de Corneille déguisée en comédie de vacances : Georges Charpy, journaliste parisien licencié, retrouve son ancien patron à l'hôtel Aiglon en Corse et entreprend de l'humilier dans tous les jeux possibles – natation, tennis, échecs, ping-pong – sous l'impulsion de sa femme corse, Colomba, qui, à l'instar de l'héroïne éponyme de Mérimée, pousse Charpy à la vengeance sans jamais l'affirmer ouvertement, une dynamique de pouvoir que l'essai identifie comme le véritable cœur de l'intrigue. Parallèlement, Lisa, la fille du directeur de l'hôtel, lit l'intégrale des œuvres de Corneille au bord de la piscine – une tragédie par jour – et ses citations commentent les événements comme un chœur classique : « Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre » (de Cinna). « Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage » (d'Héraclius). Des phrases gravitent autour du thème central de Corneille, à savoir la question de savoir si l'homme peut jamais concilier ses désirs et ses droits, et qui, dans le roman, font apparaître le meurtre comme moralement prédéterminé, non comme une exception, mais comme une conséquence. Le patron est retrouvé décapité, puis un second personnage ; Georges avoue les deux meurtres – le premier par honneur, le second par jalousie – et l'essai interprète ce double meurtre comme la preuve que Besson n'introduit pas Corneille dans le thriller, mais montre plutôt que ce dernier possède la même architecture morale que le théâtre classique : la culpabilité naît lorsque la volonté de satisfaire l'emporte sur la raison, qui prône la modération, et Lisa, qui à la fin coupe la parole à Corneille – « Oui : trop de sang. » – accomplit ainsi le geste qui marque le cœur du roman : la littérature peut commenter la violence, mais elle ne peut l'arrêter.

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Beauté, corruption et généalogie littéraire : la culpabilité de Capote, les adieux d’Aragon, Simon Liberati et la mort de Taïné

« New York City Inferno » de Simon Liberati (Stock, 2026) clôt une trilogie romanesque commencée avec « Les Démons » (2020) dans le Paris de la fin des années 1960 et se poursuit, via la Rome des années 1970 (« La Hyène du Capitole », 2024), jusqu’au Manhattan de 1974-75 – un New York à la croisée des chemins entre pop et punk, entre les derniers feux de l’après-guerre et les premiers signes annonciateurs d’une épidémie encore sans nom. Au cœur de ce récit se trouvent les frères et sœurs Tcherepakine, nés en Russie : Taïné, androgyne, toxicomane, précurseur du punk, qui meurt sur la goélette Elseneur à Palma de Majorque, et Alexis, l’écrivain en herbe vagabond qui, finalement, accepte l’argent de Capote et entreprend l’écriture du livre qui constitue déjà le premier tome de la trilogie – un ruban de Möbius où genèse et œuvre sont inextricablement liées. L'essai interprète la trilogie comme une structure circulaire : le livre qu'Alexis annonce à la fin du troisième volume porte le même titre que « Les Démons », et cette circularité constitue une affirmation poétique : la littérature ne naît pas du néant, mais de la survie, de la matière des morts. Truman Capote, qui apparaît dans le roman comme un cadavre vivant et confie à l'étudiant une mission apostolique, est la figure centrale : Liberati accomplit ce que Capote n'a pu faire avec « Prières exaucées », car la victoire sociale avait rendu l'écriture impossible : il écrit le Proust américain comme un Proust français, avec la même chronique sociale, la même trahison, la même conviction que le commérage est une forme littéraire, mais avec la charge affective qui fait défaut à l'ironie clinique de Capote. Dans cette constellation, la brève et hallucinatoire apparition de Louis Aragon prend toute sa dimension : le vieux communiste, qui contemple à travers une vitre embuée un tableau de Balthus et fredonne des vers de Nerval, n'est pas seulement un geste intertextuel, mais le témoin de la fin – le dernier représentant d'une littérature européenne engagée, qui fait ses adieux à Bérénice (le nom du personnage principal d'« Aurélien » d'Aragon), laquelle, contrairement à l'œuvre d'Aragon, n'est pas une martyre historique dans la version de Liberati, mais une vision purement esthétique de la jeunesse, que le vieil homme aperçoit à travers une vitre et ne peut toucher avant de disparaître sur le chemin sablonneux, emportant avec lui une époque.

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La ville inaccessible : sainteté, histoire et violence dans le roman français sur Jérusalem

Quelle place occupe Jérusalem dans la littérature française contemporaine – et que révèle cette place sur la littérature elle-même ? Cet essai examine onze romans et nouvelles, d’André Schwarz-Bart à Nathan Devers, de Valérie Zenatti à Justine Augier, d’Élie Wiesel à Mathias Énard, et démontre que Jérusalem n’est jamais un simple décor dans ces œuvres, mais bien un principe structurant : une ville qui désoriente les personnages, fait ressurgir des souvenirs refoulés, impose des affiliations et bouleverse les formes établies. Trois types fonctionnels se dégagent de cette comparaison – Jérusalem comme espace eschatologique, comme point focal politique et comme miroir existentiel – qui se répartissent et se chevauchent tout au long des textes sans jamais converger. Une perspective spécifiquement française se révèle constitutive : la laïcité républicaine, l’héritage des Lumières, l’expérience de la Shoah inscrite dans sa propre histoire – autant d’éléments qui colorent la perception d’une ville également sacrée pour le judaïsme, le christianisme et l’islam, et dont la triple sainteté a engendré, pendant des siècles, des guerres autant que des aspirations. Des auteurs arabes et musulmans tels que Karim Kattan, Amin Maalouf et Adania Shibli y apportent leur propre éclairage, décrivant Jérusalem non comme la destination d’un désir ancestral, mais comme le point de départ d’un exil forcé – et utilisant le français comme un médium stratégiquement choisi pour inscrire les concepts et les expériences palestiniennes dans un discours occidental qui, autrement, les ignore. Ce qui unit les œuvres analysées, au-delà de leurs différences, c’est la conscience que Jérusalem échappe au regard narratif dominant : aucun de ces textes ne triomphe de son sujet ; tous portent les marques de l’échec.

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La guerre comme héritage : Sur la systématique de l'empreinte transgénérationnelle dans l'œuvre de Julia Weidmann

Cette recension présente l’étude de Julia Weidmann, « Continuum of Wars : Intergenerational Narratives of the World Wars in Contemporary French Literature » (Hiver 2025), comme une analyse comparative fondamentale d’un phénomène central de la littérature française contemporaine : la narration intergénérationnelle des guerres mondiales. Le point de départ est le constat que les générations successives – de la génération « blessée » à la génération « héritière » – reconstruisent les expériences familiales de guerre sous une forme littéraire, établissant un lien entre recherche archivistique et imagination. À cette fin, Weidmann développe un modèle original de « continuum de guerre » qui substitue aux catégories générationnelles numériques traditionnelles une échelle métaphorique, centrée sur le traumatisme. Elle opérationnalise ce concept par une méthode analytique en quatre étapes, qu’elle applique à un vaste corpus d’auteurs (dont Claude Simon, Patrick Modiano, Ivan Jablonka et Anne Berest). La recension salue tout particulièrement la clarté méthodologique, la finesse des analyses textuelles et l'identification des structures narratives récurrentes à travers les générations, tout en soulignant quelques faiblesses, comme une certaine schématisation dans l'analyse comparative et le traitement relativement marginal des détails esthétiques. Dans l'ensemble, l'étude apparaît comme une contribution majeure aux études sur la mémoire littéraire, offrant un ensemble d'outils pertinents pour l'analyse de la mémoire transgénérationnelle et ouvrant simultanément de nouvelles perspectives pour l'exploration de futures formes narratives.

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Écrits contre la mort de son amant : Céline Zufferey

Le roman « Maxence » de Céline Zufferey (Gallimard, 2026) est un projet d'écriture fragmentaire, né du deuil anticipé d'un être aimé, qui défie tout récit amoureux conventionnel. Dans des chapitres faiblement liés – listes, miniatures, observations, réflexions – se dessine le portrait d'un homme, à la fois histoire d'amour, expérience mémorielle et introspection poétique, animé par la tension centrale entre le désir de saisir l'éphémère et la prise de conscience de l'insuffisance fondamentale de la fixation verbale. La narratrice écrit pour se prémunir contre la perte future en consignant méticuleusement le corps, la voix, les gestes et les habitudes quotidiennes de Maxence, tout en constatant que chaque description demeure réductrice et transforme le vivant en un potentiel « tombeau ». L'interprétation révèle que cette prise de conscience de son propre échec devient un principe esthétique : la forme fragmentaire, la structure temporelle lyrique et l'alternance de l'adresse (entre la troisième personne et le « tu » intime, adressé aussi bien au vivant qu'à Maxence, pressentiment mort) ne sont pas de simples procédés stylistiques, mais des réponses nécessaires au dilemme éthique et épistémologique du texte. En dévoilant systématiquement les quatre axes de lecture – récit d'amour, critique du savoir, autopoïèse et réflexion sur le temps – et en unissant simultanément les champs sémantiques du corps, de l'archive et de la prolepse, cette analyse met au jour une poétique du deuil anticipé dans le roman, où la mort n'apparaît pas comme un événement, mais comme une inscription permanente dans le présent, intensifiant le quotidien : l'écriture, censée conjurer la perte, devient ainsi un médium de présence exacerbée, sans jamais résoudre la contradiction fondamentale entre vie et récit.

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Francesco Pétrarque et ses disciples : Étienne Anheim

L’ouvrage d’Étienne Anheim, « Pétrarque : portrait de famille » (Minuit, 2026), reconstruit le projet littéraire de Francesco Pétrarque à l’aune d’un réseau familial complexe et appréhende son œuvre comme un « portrait de famille » discursif où construction généalogique, ancrage social et stylisation poétique s’entremêlent inextricablement. S’appuyant sur une analyse textuelle et des recherches archivistiques, Anheim démontre comment Pétrarque mythifie ses origines à travers une généalogie patrilinéaire de notaires, tout en marginalisant ou en réduisant au silence des figures clés – notamment sa mère, sa fille et les mères de ses enfants. Les constellations du père (modèle professionnel à dépasser), du frère (alter ego spirituel), de Laure (vide réel, amante imaginaire et figure symbolique de la poésie), ainsi que des enfants et des amis, se déploient comme des relations structurantes au sein desquelles Pétrarque forge son identité d’auteur. L’écriture apparaît ainsi toujours comme une pratique fragmentaire et adressée à une « familia » élargie, composée de parents, de correspondants et de successeurs littéraires. Anheim ne résout pas les tensions entre l’histoire sociale reconstituée par les archives et l’autoprésentation littéraire, mais les conçoit plutôt comme un espace fécond où Pétrarque invente sa propre généalogie et établit simultanément le modèle de l’écriture moderne — un modèle fondé sur la mémoire sélective, le remodelage symbolique et la transformation des liens familiaux en transmission littéraire.

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Échange et malentendu : Jacques Decour, Philisterbourg

« Philisterburg » de Jacques Decour (1932, Éds. Allia, 2023) est un texte paradigmatique de la poétique de l’entre-deux : œuvre hybride entre journal intime, essai, récit de voyage et analyse politique, qui, du point de vue d’un jeune étudiant français en études germaniques, explore l’Allemagne de la fin de la République de Weimar tout en interrogeant les conditions épistémiques de cette observation. Au cœur de l’œuvre ne réside pas une représentation unilatérale de l’étranger, mais bien la tension féconde entre proximité et distance, entre participation et introspection critique, qui se manifeste tant formellement – ​​dans l’entrelacement de passages narratifs et essayistiques – que dans le fond. Le texte de Decour déploie un panorama dense de forces sociales, politiques et culturelles où les personnages apparaissent moins comme des individus que comme porteurs de positions structurelles au sein de la relation franco-allemande. Une attention particulière est portée au rôle du langage et de la traduction, lieux d'incompréhension et de compréhension, à l'analyse des stéréotypes et des représentations de l'ennemi, ainsi qu'à la comparaison de différents systèmes éducatifs comme expressions de visions du monde divergentes. Sur fond d'escalade politique autour de 1930, le portrait acquiert une acuité prophétique sans jamais sombrer dans le déterminisme. Cette recension souligne comment Decour conçoit l'« entre-deux » non comme une synthèse harmonieuse, mais comme un espace conflictuel et générateur de savoir où la différence culturelle devient visible et concevable – et comment, précisément, cette posture littéraire confère au texte sa pertinence durable et son urgence intellectuelle.

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Construire des ponts, creuser des fossés : Pauline Dreyfus

« Un pont sur la Seine » (2025) de Pauline Dreyfus, qui débute par la catastrophe d'un accident de ferry en 1828, tisse, sur plusieurs générations, l'histoire de deux communautés villageoises séparées par la Seine, dont les destins s'entremêlent dans la construction, la destruction et la reconstruction d'un pont. À travers la famille Vernet et ses branches généalogiques, le roman retrace la transformation d'un milieu agraire en une société industrielle, puis en une culture post-industrielle de la mémoire. Les tournants historiques – guerres, Front populaire, occupation, désindustrialisation – s'inscrivent comme des forces structurantes dans la vie des personnages. Parallèlement, le récit insiste sur sa propre artificialité : les personnages apparaissent moins comme des individus psychologiquement singuliers que comme des figures emblématiques de positions sociales, dont les conflits – par exemple, entre un vigneron et un ouvrier, une héritière de la Résistance et un homme politique de la mémoire – rendent visible la persistance des divisions de la société. Cet essai explore comment le principe poétique central du roman réside dans la construction multidimensionnelle du pont : objet historique, axe topographique, outil de diagnostic social et métaphore philosophique qui, au sens d’une poétique autoréflexive de l’histoire, ne favorise pas la réconciliation mais produit et rend visible la différence. Dans cette dialectique entre documentation et fiction, entre exactitude historique et distance ironique, le texte de Dreyfus se révèle à la fois une continuation consciente et une rupture critique avec la tradition du roman social historique : il démontre que les grands récits de progrès et de connexion échouent face aux réalités micro-sociales et que toute forme de récit historique – dans le roman comme dans le projet muséal qu’il a conçu – doit nécessairement interroger sa propre logique de construction.

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Israël, Gaza et le discours intellectuel français après le 7 octobre : l’autorité interprétative selon Denis Sieffert

Cette analyse examine le débat intellectuel français post-7 octobre 2023, le présentant comme un champ discursif profondément polarisé, où trois positions centrales ont émergé : un camp pro-israélien dominant, un spectre pro-palestinien marginalisé et une position intermédiaire fragile, longtemps restée silencieuse. Au cœur de cette analyse se trouve l’ouvrage de Denis Sieffert, « La mauvaise cause » (2026), interprété comme un contre-récit engagé face à ce qu’il perçoit comme un ordre discursif hégémonique et pro-israélien. L’analyse reconstitue minutieusement l’argumentation de Sieffert – depuis l’imbrication historique de la France et d’Israël et l’analyse des mécanismes médiatiques et rhétoriques jusqu’à la critique d’intellectuels de premier plan tels que Gilles Kepel et Eva Illouz – et démontre que son point de départ central réside dans la repolitisation du conflit comme enjeu colonial. En comparaison avec l'approche géopolitique et religieuse de Kepel et la critique sociologique de la gauche occidentale par Illouz, cette recension met en lumière les différences épistémiques fondamentales entre ces deux positions : tandis que Kepel et Illouz s'attachent à problématiser les réactions au 7 octobre, Sieffert se concentre sur les mécanismes du pouvoir discursif et l'invisibilisation des souffrances palestiniennes. En conclusion, la recension considère l'ouvrage comme une contribution importante, quoique non exempte de problèmes, qui illustre les fractures politiques, médiatiques et morales de la France contemporaine.

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Combler le fossé et s'auto-corriger : Ernst Robert Curtius

L’ouvrage d’Ernst Robert Curtius, « Les pionniers littéraires de la Nouvelle France », fruit de l’immédiat après-guerre et né de l’expérience de la défaite politique, ouvre un contre-mouvement délibéré, un espace d’interprétation résolument européen. En présentant des auteurs français majeurs (Gide, Rolland, Claudel, Suarès, Péguy) comme porteurs d’un renouveau intellectuel en 1918-20, Curtius s’engage moins dans une médiation littéraire neutre que dans une intervention culturelle et politique contre les ressentiments nationaux et les stéréotypes sur la France. Cette recension souligne que l’argumentation de Curtius repose sur un double mouvement : d’une part, la déconstruction du cliché allemand d’une France rationaliste et « latine » par la mise en évidence d’influences transnationales, et notamment « germaniques » ; d’autre part, la construction d’une « France authentique » pouvant servir de modèle pédagogique à une Allemagne renouvelée et tournée vers l’Europe. La tension entre l'inimitié avérée (par exemple, dans le cas de Suarès) et sa mise en œuvre programmatique à travers l'idée d'Europe n'est pas aplanie, mais plutôt appréhendée comme une contradiction féconde. La recension souligne avec justesse l'approche sélective de l'ouvrage et sa hiérarchie philosophique des valeurs, qui exclut certains courants de pensée tout en en valorisant d'autres. Dans l'ensemble, l'étude de Curtius apparaît ainsi comme un projet à la fois ancré dans son époque et novateur sur le plan méthodologique : une autocorrection, portée par la rhétorique, des perceptions nationales, qui place les études littéraires au service de la compréhension intellectuelle.

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La dictature des sitcoms : pensée politique, forme littéraire, Machiavel et Giorgia Meloni dans Hélène Frappat

Le roman « Nerona » (2025) d’Hélène Frappat dépeint le règne d’une dictatrice populiste de droite comme un modèle à la fois grotesque et d’une précision effrayante de la politique contemporaine : dans une nation européenne non nommée, Nerona gouverne par décret et par une mise en scène médiatique constante, tandis qu’une structure narrative polyphonique et fragmentée – discours, interviews, chants prophétiques, scènes de film – rend visible la simultanéité du pouvoir, de la violence et de la répression ; les motifs centraux sont la mythification de ses propres origines, la construction systématique d’« ennemis intérieurs », la perversion des discours humanitaires, par exemple dans le camp de migrants, et l’escalade vers une autodestruction apocalyptique, qui culmine dans la figure du Matricidium et le topos de Néron. Cette recension soutient que la forme littéraire de Frappat génère elle-même du savoir : en modélisant le populisme comme une « sitcom » – une répétition incessante de schémas affectifs et rhétoriques dépourvus d’apprentissage –, elle combine poétique du genre et théorie politique. Parallèlement, la recension interprète le roman comme une parodie machiavélique où des concepts classiques tels que la « virtù » ou la « fortuna » se transforment en logiques managériales cyniques. L’imbrication de l’analyse du discours et de l’esthétique est mise en lumière : la polyphonie fonctionne comme un contre-modèle démocratique au populisme monologique, tandis que la figure de Nerona peut être lue comme une condensation d’acteurs politiques réels (notamment Giorgia Meloni) sans pour autant tomber dans la simple satire. En définitive, cette interprétation montre que le roman de Frappat relève moins d’une exagération dystopique que d’un diagnostic : le pouvoir populiste apparaît comme un régime de langage et de perception, face auquel la littérature, par sa complexité formelle, offre une contre-perception critique.

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La Bretagne commence dans l'esprit : un hommage à Jack Kerouac par Pierre Adrian

Dans « Le rêve inachevé de Jack Kerouac » (2026), Pierre Adrian reconstruit et remodèle le voyage avorté de Jack Kerouac en Bretagne (1965) en un double modèle de mouvement, à la croisée du pèlerinage littéraire et de la découverte de soi. Partant de l’obsession généalogique de Kerouac – le retour à des origines bretonnes qui s’avèrent inaccessibles –, Adrian construit un récit de voyage à la structure associative et à la richesse intertextuelle remarquables, qui imagine Brest comme un espace mélancolique de résonance entre l’esthétique de la Beat Generation américaine et la culture bretonne. Le Satori « inachevé » y devient le leitmotiv d’une poétique de l’échec, où l’illumination manquée se mue en une force productive. L’essai démontre que le texte d’Adrian relève moins d’une reconstruction documentaire que d’une continuation du « Satori à Paris » de Kerouac : tandis que la prose spontanée de ce dernier relate une expérience immédiate et désorientée, l’écriture d’Adrian se présente comme une démarche réflexive et centripète qui charge sémantiquement l’échec historique et le transforme en un récit élégiaque. Ainsi, le parallèle structurel entre quête généalogique et déracinement existentiel est exploré, et Brest est perçu comme un topos d’une « possibilité en suspens ». L’interprétation soutient la thèse selon laquelle l’identité n’est pas ici construite généalogiquement mais littérairement (« terre sans aïeux »). Une certaine tendance à la mythification demeure toutefois perceptible : l’interprétation confirme la lecture d’Adrian qui, il faut le reconnaître, accentue les ruptures et les ironies de l’œuvre de Kerouac au profit d’une représentation symbolique cohérente de l’échec. En définitive, l’interprétation de la transformation par Adrian d’un échec biographique en mythe littéraire montre et rend plausible l’idée qu’Adrian cherche moins à expliquer Kerouac qu’à prolonger de manière productive sa nature inachevée.

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La Mésopotamie entre mythologie archaïque, présent impérial et culpabilité postcoloniale : Olivier Guez

« Mésopotamie » d'Olivier Guez (Grasset, 2024, traduction allemande « Die Welt in ihren Händen », Kiepenheuer & Witsch, 2026) reconstitue, sous forme de fiction historiographique, la vie de l'archéologue et fonctionnaire coloniale britannique Gertrude Bell, comme un point de convergence de deux récits entrelacés : l'histoire de l'émancipation d'une femme hors du commun et la genèse violente de l'Irak moderne dans le contexte de l'impérialisme britannique après la Première Guerre mondiale. Le roman retrace le parcours de Bell, de l'exploration scientifique de la Mésopotamie à son rôle central dans la réorganisation politique de la région, tissant une toile dense de diplomatie, de mythologie et de jeux de pouvoir autour de figures historiques telles que T.E. Lawrence, Winston Churchill et Fayçal Ier. Au cœur de cette construction se trouve la représentation poétique de la Mésopotamie comme un palimpseste où se superposent civilisations archaïques (Sumer, Babylone) et intérêts coloniaux modernes. Cette profonde imbrication fonctionne simultanément comme une matrice idéologique de légitimité impériale et comme un reflet ironique de son arrogance. L'interprétation souligne que l'argument de Guez repose sur l'analogie structurelle entre archéologie et domination coloniale : toutes deux opèrent comme des formes d'appropriation épistémique qui transforment le savoir en pouvoir et produisent ainsi des ordres politiques dont la fragilité se manifeste dans l'épilogue postcolonial – de la chute de la monarchie aux guerres des XXe et XXIe siècles. La structure temporelle cyclique et la sur-représentation mythique sont interprétées comme des stratégies narratives qui font apparaître le projet britannique comme un simple épisode d'une longue durée de répétitions impériales ; ce faisant, la tendance à lire la rivalité franco-britannique principalement comme une structure en miroir est mise en évidence. En définitive, cette analyse montre comment Guez met en scène Bell comme une figure tragique prise entre savoir et complicité, formulant ainsi une critique fondamentale de l'illusion du pouvoir impérial.

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