Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
Contenu
- Vague de chaleur et seize scènes aquatiques
- Cette Romane
- Véronique Pittolo : À la piscine avec Norbert - La piscine comme miroir social
- Pierre Gagnon : Bain libre – L’eau comme second langage d’amour
- Irma Pelatan : L'odeur de chlore - La piscine comme archive corporelle
- Léa Tourret : La fille de la piscine – L'éveil à la lumière du chlore
- Fabrice Caro : Samouraï – La Piscine Verte comme comédie de l'échec
- Morgane Azémor : Premier corps – L’eau comme mémoire corporelle
- Raphaële Moussafir : Ne jetez pas les sirènes avec l'eau du bain - La piscine comme espace des femmes
- Pauline Vetter : Un été contraire – L’eau en étrangère
- Nolwenn Le Blévennec : Les amies – La mer comme espace de décision
- Philippe Besson : Un soir d'été - La plage comme corps de mémoire
- Arnaud Catherine : Roman de plages – La natation comme remède
- Boris Bergmann : Nage libre – La piscine comme lutte des classes et éveil corporel
- Anne Donguy : Un été exceptionnel – l’eau comme lieu d’accueil face à la maladie
- Marie Lacire : Atlantique – L’eau comme promesse impossible
- Emmanuelle Fournier-Lorentz : Allegra – La piscine vide comme image de deuil
- Hajar Azell : L'envers de l'été - La mer comme mémoire héréditaire méditerranéenne
- Point commun : L'eau comme seuil entre soi et le monde
- Comparaison poétique : seize types de romans d’été
- Sur la poétique de l'élément humide
- Bibliographie
Vague de chaleur et seize scènes aquatiques
La France connaîtra une vague de chaleur durant l'été 2026, avec des températures dépassant les 40 degrés Celsius dans une grande partie du pays – une intensité encore plus forte que les canicules dévastatrices de 2003 et 2019. Les statistiques sont sans équivoque : la France se réchauffe plus vite que la moyenne européenne. Pour les lecteurs allemands, confrontés à la même chaleur, quoique plus modérée, une question se pose : que lire quand la transpiration imprègne les pages et qu'un ventilateur ne procure qu'un maigre réconfort ? La réponse est évidente : des livres qui promettent de l'eau et des scènes estivales.
Et de fait, cette sélection subjective de romans francophones récents et inédits constitue une sorte de petit corpus littéraire de l'élément humide : piscines, plages, lacs, mers, chlore des piscines couvertes, embruns atlantiques. Les seize romans présentés ici – issus de l'œuvre autofictionnelle d'Irma Pelatan – L'odeur du chlore aux Québécois de Pierre Gagnon Bain libre, par la jeune Léa Tourret La fille de la piscine jusqu'aux mémoires de Philippe Besson Une soirée d'été, tiré de la bande dessinée de Fabrice Caro Samouraï jusqu'au rapport de convalescence littorale d'Arnaud Cathrine Roman de plages, d'après l'étude sociale de Boris Bergmann Nage libre à propos du roman d'Anne Donguy sur le deuil Un été exceptionnel jusqu'aux débuts méditerranéens d'Hajar Azell L'envers de l'été On peut les lire comme un ensemble cohérent, même si leurs auteurs ne se connaissent pas. Elles gravitent autour de la question fondamentale : que signifie s’exposer à l’eau ?
Nos corps – mis presque à nu – disaient aussi quelque chose de nous, évidemment. Celui, flasque, généreux, débordant, de Christophe. Celui, ferme, musclé, de François, avec ses jambes sombres au niveau du plexus. Celui, doré, soyeux, remarquablement proportionné d'Alice. Celui, maigre, presque malingre et pâle, de Nicolas. Même nos maillots de bain nous fréquentent, c'en est effarant. (Besson, Une soirée d'été)
Nos corps – presque entièrement exposés – en disaient long sur nous. Le corps flasque, généreux, débordant de Christophe. Celui, ferme et musclé, de François, avec ses poils noirs au niveau du plexus solaire. Celui d'Alice, doré, soyeux et aux proportions remarquables. Celui de Nicolas, mince, presque maigre et pâle. Même nos maillots de bain nous définissaient – c'est terrifiant.
Pour Besson, la plage est un dispositif de révélation fondé sur les classes sociales. Les corps dévoilent ce que les vêtements dissimulent, mais les maillots de bain le révèlent autrement : qui porte un slip, qui porte un maillot de bain une pièce, qui porte un maillot de bain cher et qui porte un maillot bon marché — c’est une analyse sociale inscrite dans le tissu. Le roman utilise l’après-midi suivant la baignade comme le moment de plus grande transparence : la chaleur, le sel, la fatigue rendent les corps lisibles. Et c’est précisément ce qui rend cet après-midi d’été unique : on n’est plus jamais aussi transparent que lors de cet après-midi à la plage.
L’eau, dans ces romans, est-elle une métaphore d’autre chose – la sexualité, la mort, l’inconscient, la mémoire – ou se réfère-t-elle d’abord simplement à elle-même, à l’élément humide qui soutient le corps ? Quelle fonction remplit la piscine en tant qu’espace : est-elle publique, démocratique, sans classes sociales – ou au contraire ? Quel effet l’été, la chaleur, les vacances ont-ils sur le temps narratif, sur le rythme du roman ? Pourquoi tant de ces romans reviennent-ils à l’adolescence, à cette nuit d’été initiatique, et quel lien y a-t-il entre la mer et le désir de se réconcilier enfin avec soi-même ? Enfin : existe-t-il une poétique de l’eau spécifiquement française, différente des traditions anglo-américaines ou germanophones ?
Les seize scènes suivantes réunissent l'eau comme une chambre de résonance éphémère de l'été : comme un lieu d'expérience physique, d'ordre social et de sa dissolution, comme un médium du désir, de la mémoire et de la crise, dans lequel les existences se dérobent et se révèlent momentanément.
Une piscine parisienne, tôt le matin : la femme entre dans l’eau, nage au milieu du couloir, pense à sa retraite, à Norbert. Derrière la rambarde, elle sent le jet d’eau ; il la caresse exactement là où il faut, et elle ferme les yeux. (Véronique Pittolo) À la piscine avec Norbert)
Une femme seule dans le bassin d'une piscine municipale, le maître-nageur sonne la cloche de fermeture, les lumières s'éteignent, pendant quelques minutes l'eau lui appartient à elle seule, plus de hiérarchie de couloirs, le chlore s'accroche à ses cheveux. (Raphaële Moussafir) No jetez pas les sirènes avec l'eau du bain)
Un homme septuagénaire entre dans un couloir de natation pour la première fois depuis des décennies, plonge, l'eau froide l'arrachant au passé ; au-dessus, sur le banc, attend une femme qui refuse d'entrer dans l'eau car elle coule tous les matins. (Pierre Gagnon) Bain libre)
Deux jeunes filles sur le plongeoir, à cinq mètres de hauteur, la piscine d'un bleu turquoise éclatant sous la chaleur estivale ; l'une hésite, l'autre a déjà sauté. (Léa Tourret) La fille de la piscine)
À Pittsburgh, un garçon plonge dans la piscine de son immeuble, le premier soir en Amérique. Lio et Tim le regardent ; l’eau a une odeur étrange. (Pauline Vetter) Un été contraire)
Irma Pelatan, onze ans, court dans le long couloir sinueux de la piscine Firminy, frissonnante, les carreaux lui coupant la plante des pieds, des gouttes de sang dans l'eau chlorée. (Irma Pelatan, L'odeur du chlore)
Ysée à l'entraînement, Martin juste devant elle dans la piscine, nageant les dernières longueurs avant de se retourner et de la regarder, l'odeur du chlore se mêlant à celle de sa peau. (Morgane Azémor) Premier Corps)
Alan Cuartero verse des granules de chlore dans la piscine de son voisin, désormais verte, et y découvre un corps. (Fabrice Caro) Samouraï)
Une mère se tient derrière une baie vitrée, l'enfant se débat dans l'eau bleue de la piscine, des brassards orange gisent au sol à côté. (Morgane Azémor) Premier Corps)
Sur la plage de l'île de Djerba : Armelle et Anna, au bord de la piscine de l'hôtel, discutent de noyade, de la métaphore de Grenouille, tandis que les autres courent vers les vagues. (Nolwenn Le Blévennec) Les amies)
Plage des Grenettes, Île de Ré, 1985 : quatre garçons et une fille allongés sur leurs serviettes après la baignade, l’eau salée sur la peau, excitation générale. (Philippe Besson) Une soirée d'été)
À La Grande-Motte, un homme, seul après vingt ans de mariage, disparaît, puis réapparaît : « comme magnifiquement mort », comme il le dit lui-même. Il gît épuisé sur le sable. (Arnaud Cathrine) Roman de plages)
Issa, dix-neuf ans, métis, se tient pour la première fois derrière la paroi de verre de sa piscine parisienne et aperçoit les baigneurs : des bras, des jambes, des têtes, des fragments de corps qu’il ne parvient pas à identifier. Il entre seul dans l’eau, coule aussitôt, s’agrippe au bord et s’y cramponne. (Boris Bergmann) Nage libre)
Une mère se jette dans le lac des Longues-Eaux après que son fils de huit ans a reçu un diagnostic de cancer. L'eau froide la frappe comme une gifle. Puis elle respire à nouveau. (Anne Donguy) Un été exceptionnel)
Anne et Phil prennent la voiture pour la côte atlantique tous les après-midi à cinq heures. Une vague fait tomber Anne, elle se relève, « l'air de rien ». L'océan est à onze kilomètres de chez eux, inaccessible, et pourtant toujours présent. (Marie Lacire) Atlantique)
Jacob, seize ans, s'assoit chaque jour au bord de la piscine vide, nettoyée quotidiennement, de la villa de sa mère à Lausanne. Ses pieds trempent dans l'eau tiède. Elle ne plonge pas. Son frère est mort. (Emmanuelle Fournier-Lorentz) Allegra)
Camélia et Samy, la nuit, sur la plage de Tephles, nus dans la Méditerranée. Elle n'avait jamais rien vécu d'aussi intense. (Hajar Azell) L'envers de l'été)
Cette Romane
Véronique Pittolo : À la piscine avec Norbert – La piscine comme miroir social

Le texte de Pittolo se situe à la frontière entre prose et poésie. Il dépeint la vie d'une narratrice parisienne qui fréquente chaque semaine la piscine municipale « Les Amiraux », où elle médite sur ses relations nées des rencontres en ligne, notamment sa relation avec Norbert, le personnage principal. Ici, la piscine n'est pas un lieu de détente : c'est une arme contre les exigences du présent. Nager n'est pas pour le bien-être, mais un moyen de contrer la spirale de la dépression.
Ce qui distingue la piscine dans l'œuvre de Pittolo, c'est sa double nature de lieu d'oubli et de lucidité. Sous l'eau, la pensée se dissout dans le mouvement ; la narratrice cesse d'analyser les relations et devient une machine à se déplacer. Mais dès qu'elle remonte à la surface, la perception sociale revient avec une acuité impossible sur la terre ferme. La critique sociale émerge de ce rythme : plongée et remontée comme un échange épistémique. La scène où la narratrice décrit des réfugiés attendant dehors devant les douches fermées – la piscine étant ouverte aux Blancs, les douches interdites aux migrants pour « raisons techniques » – confère à cet espace de loisirs apparemment inoffensif une dimension politique. La piscine devient une enclave : à l'intérieur, le chlore et l'oubli ; à l'extérieur, l'inégalité. « Dès que je sors de la grande piscine, je me sens enchantée. » 1« La vision sociale ne revient qu'une fois qu'on a abandonné », remarque ironiquement le narrateur.
Pierre Gagnon : Bain libre – L’eau comme second langage d’amour

Le roman de Gagnon, originaire du Québec, est empreint de calme et de lyrisme. Pierre, un homme solitaire d'une soixantaine d'années, reprend la natation après des décennies d'interruption et rencontre Lucienne, une peintre, à la piscine de son quartier. Cette dernière s'assoit sur le banc chaque matin sans jamais se baigner. Elle dit : « Chaque matin, je coule. » 2
Ici, la piscine est un espace où le temps semble suspendu. Contrairement à la plage, soumise aux caprices de la météo, contrairement au lac, rythmé par les saisons, la piscine municipale demeure immuable : même température, même bleu, même concentration de chlore, que l’on ait trente ou soixante-dix ans. Cette uniformité permet à Gagnon d’établir un parallèle entre l’amour et la natation : tous deux se déroulent lentement, de façon répétée, par mouvements réguliers, et dans les deux cas, le corps révèle quelque chose que les mots ne peuvent exprimer. Gagnon écrit son roman à la deuxième personne du singulier – le « tu » s’adresse à Pierre et, simultanément, à chaque lecteur. « L’eau vous caresse d’abord les pieds. Vous vous demandez pardon de l’avoir si longtemps ignorée. » 3 Les courts couloirs numérotés évoquent des lignes d'eau : chacun s'achève par une brève pause avant le suivant. Pour Gagnon, la piscine est un lieu hors du temps : ni tourné vers le passé ni vers l'avenir, mais purement présent – et donc le seul espace possible pour un amour qui ne veut plus rien avoir à faire avec le passé.
Irma Pelatan : L'odeur du chlore – La piscine comme archive corporelle

Pelatans L'odeur du chlore Ce n'est pas un récit de piscine, mais une autobiographie d'enfance dont le lieu central est la piscine de Firminy, construite par André Wogenscky, élève de Le Corbusier. Le chlore du titre est matière à écrire : il s'accroche à la peau, aux cheveux, aux vestiaires, et il s'accroche à la mémoire.
On soufflait de l'eau chlorée par les narines mais ça voulait dire mer. Ça voulait dire la puissance de la mer, le sel de la mer, la majesté de la mer. Espace sans limites. Dix-huit mètres de liberté, de nage véritable. Le reste est juste avec la limite. (Pélatan : L'odeur du chlore)
Vous avez soufflé de l'eau chlorée par les narines, mais cela évoquait la mer. La puissance de la mer, le sel de la mer, la majesté de la mer. Un espace sans limites. Dix-huit mètres de liberté, de vraie nage. Le reste sert à composer avec les limites.
Cette citation décrit l'un des aspects les plus étranges de la piscine comme espace littéraire : sa fonction de substitut à la mer. L'eau chlorée a un goût et une odeur désagréables, et pourtant elle soutient le corps comme la mer, engendrant la même fatigue, la même sensation d'ouverture des poumons. Les dix-huit mètres de la piscine de Firminy sont mesurés, limités, et cette limitation est le thème central : Pelatan écrit sur l'apprentissage à la limite, non sur la nage en pleine mer. La piscine est une école de la limitation – et l'écriture elle-même l'est tout autant.
Ce qui distingue cette piscine comme espace littéraire, c'est son architecture de transition. Les longs couloirs courbes, les Hublots au sous-sol, les vestibules aux bancs rouge sang – tout cela fait de la piscine Firminy une structure de béton qui accueille, transforme et libère les corps. Pour Pelatan, nager n'est pas un sport, mais un état d'être : dans l'épuisement qui suit les longueurs, une voix intérieure s'élève, inaudible sur la terre ferme. « J'ai nagé ; et une sorte de poétique de l'eau a émergé, d'une eau enveloppante et féminine, de l'eau comme lieu, comme un ailleurs d'une douceur soyeuse. » 4 L’eau n’est pas un miroir de soi-même, ni un symbole, mais plutôt l’état d’une voix intérieure. La piscine conserve comme une archive tous les corps qui l’ont traversée : « Dans cette piscine, semaine après semaine, j’ai vu mon corps devenir une femme. » 5 Le livre s'achève sur la mort de Le Corbusier en mer, près de Roquebrune-Cap-Martin : l'architecte meurt dans l'eau, choisissant le passage vers le liquide. La piscine devient un tombeau d'eau – et, simultanément, le lieu de naissance de l'écrivain.
Léa Tourret : La fille de la piscine – S’éveiller sous la lumière chlorée

Le premier roman de Tourret se déroule presque entièrement dans et autour d'une piscine d'été. Le plongeoir de cinq mètres sert de levier narratif : il représente ce que l'on craint, mais aussi ce qui nous définit, que l'on saute ou non. Le narrateur ne saute pas. Max, lui, saute.
La piscine extérieure possède une qualité unique en tant qu'espace littéraire : contrairement à une piscine privée ou intérieure, c'est un espace entièrement public à ciel ouvert, où les corps sont nus et simultanément exposés. Chacun voit l'autre. Le plongeoir radicalise cette exposition : quiconque saute le fait devant un public, devenant un corps volant pendant quelques secondes avant d'être absorbé par l'eau et rendu invisible. Le narrateur ne saute pas – et ce non-saut constitue la scène même : l'hésitation au bord, le regard plongé dans le rectangle turquoise, la conscience que l'eau attend, et l'incapacité de lâcher prise. La piscine extérieure est intemporelle non pas malgré, mais grâce à son caractère public : « Il y a quelque chose de profondément intemporel dans une piscine. Tout comme la plage. » 6 L'été 1979 et l'été 2019 partagent la même mise en scène : couloirs de natation, moniteur de natation, vendeur de glaces et file d'attente pour le plongeoir. Ici, l'eau est un lieu d'initiation : ceux qui plongent y trouvent leur place ; ceux qui hésitent restent à l'écart.
Fabrice Caro : Samouraï – La piscine verte comme comédie de l'échec

Le roman de Caro est à la fois drôle et d'une honnêteté existentielle saisissante. L'écrivain raté Alan Cuartero est engagé pour entretenir la piscine de ses voisins, qui se transforme rapidement en catastrophe écologique. La piscine est l'élément central de toute la trame du roman : elle représente l'incontrôlable, l'élément qui se rebelle.
Ce qui rend la piscine de Caro si tragique, c'est son étrange fonctionnement. L'eau devient verte, malgré un pH correct ; les algues prolifèrent, malgré un dosage de chlore adéquat ; et finalement, un cadavre y flotte. « Je mesure le pH avec le petit appareil que j'ai acheté chez BricoMan : il est à 7,3, exactement dans la plage idéale. C'est tout simplement incompréhensible. » 7 La piscine est à l'image de la vie d'Alan : elle remplit toutes ses fonctions, et pourtant rien ne fonctionne. Cette piscine privée – cet espace aquatique dompté par l'argent et la technologie, simulant la nature sans ses risques – révèle son indomptable précisément dans cette domptation. L'eau refuse de rester propre ; elle attire le monde : algues, grenouilles, insectes et, finalement, la mort. Alan est impuissant à garder l'eau claire, tout comme il est incapable d'écrire son texte, de reconquérir son amour ou d'empêcher la mort de son ami Marc.
Morgane Azémor : Premier Corps – L’eau comme mémoire corporelle

Le roman d'Azémor alterne entre différentes époques, et l'eau assure les transitions. La narratrice, Ysée, nageuse dans un club, se souvient de son premier amour pour Martin, né dans l'odeur de chlore de la piscine.
Pour Azémor, le bassin d'entraînement n'est pas un lieu de détente, mais un atelier pour le corps. Dans la répétition des longueurs, dans l'épuisement, dans le rythme de la respiration, naît un état où le corps concentre toute son attention sur lui-même – et où surgit un désir qui, sur la terre ferme, serait obscurci par les mots et les regards. « Je me suis redressée juste avant le saut, au bord du bassin. J'ai senti le regard de Martin sur mon dos et mes seins se sont durcis à l'idée de ses mains sur ma peau. » 8 La piscine est le lieu où les corps communiquent avant même le langage : un regard dans le dos de quelqu’un, une odeur dans l’eau, l’anticipation d’un plongeon – autant de signes que décrit Azémor. Le chlore agit comme une seconde peau : il préserve le désir tel un fixateur, lui permettant de s’accrocher à la mémoire pendant des décennies.
Raphaële Moussafir : No jetez pas les sirènes avec l'eau du bain – La piscine comme espace réservé aux femmes

Le roman de Moussafir suit plusieurs femmes d'âges différents qui se retrouvent régulièrement dans la même piscine. L'eau y est constamment symbolisée comme un espace féminin : un espace où les corps révèlent leur histoire sans la raconter.
Ce qui donne sens à la piscine municipale dans ce roman, c'est sa démocratie radicale des corps. Dans l'eau, l'âge, le poids et les cicatrices deviennent visibles et simultanément insignifiants : tous les corps se meuvent selon les mêmes lois hydrodynamiques, tous flottent ou coulent. La mère de Marion a découvert cet espace comme un moyen de survie : « La vérité était ailleurs. Maman nageait pour survivre. Hors de l'eau, maman était un poisson rejeté sur le rivage par les vagues. » 9 La piscine, en tant qu'institution, défie le temps : « Dans la piscine – mis à part peut-être le design de l'horloge et la coupe des maillots de bain, qui suit les tendances de la mode – je ne remarque pas ce qui a changé en un siècle. » 10 Cette immuabilité du lieu est le fondement du livre : contrairement aux corps des femmes, qui se transforment avec l’âge, la grossesse et le deuil, le bassin demeure inchangé. Il accueille tous ceux qui viennent et n’en retient aucun.
Pauline Vetter : Un été contraire – L’eau comme une étrangère

Le roman de Vetter se déplace géographiquement hors de France : la narratrice, Jolan, se rend à Pittsburgh et passe un été dans un complexe résidentiel avec piscine.
La piscine de la résidence est l'exemple même d'une étendue d'eau américaine : techniquement parfaite, sans vagues ni odeur, rectangulaire, chlorée, et dénuée de toute trace d'enfance. Elle n'a ni histoire, ni architecture, ni dignité ; elle n'est que pure fonctionnalité. Elle est l'antithèse de la plage atlantique ou de la mer bretonne, qui, dans d'autres romans du recueil, accumulent souvenirs et désirs. Le premier plongeon de Jolan dans cette piscine n'est donc pas un rite initiatique, mais une façon de se rassurer face à cet élément étranger : « La morsure froide ne dura qu'une seconde. Tout comme le silence. Je remontai à la surface et secouai la tête. L'eau ruisselait de mes cheveux et de mes cils. » 11 L'élément crucial, c'est la chute : non pas la nage, ni la profondeur, mais l'instant de la remontée, l'eau sur les cils – le corps qui se rassure d'être arrivé. La piscine de la résidence est une nature cultivée, maîtrisée ; un lieu sans surprises, et c'est précisément pour cette raison qu'elle constitue le cadre idéal d'un roman sur l'aliénation au sein même de l'amitié.
Nolwenn Le Blévennec : Les amies – La mer comme espace de prise de décision

Le roman de Le Blévennec, qui raconte l'histoire de trois amis, entremêle les thèmes de l'eau et de l'amitié. L'eau apparaît d'abord comme une destination de vacances : Djerba, la Méditerranée, l'hôtel Azur Palace et sa piscine chauffée. Mais l'image centrale de l'eau est celle de la mer au large de la Bretagne, dépeinte comme une menace.
La mer Méditerranée, qui borde la piscine de l'hôtel, et l'océan Atlantique, au large des côtes bretonnes, incarnent dans ce roman deux états de l'eau : l'une chaude, salée et invitante ; l'autre froide, sombre et mortelle. Ce contraste n'est pas qu'un simple décor, mais la structure même du récit : la discussion entre les trois amis au bord de la piscine du Djerba n'a rien à voir avec les vacances, mais avec l'épreuve ultime de la survie. Anna demande : « À ton avis, combien de temps peut-on survivre dans la mer bretonne en hiver ? » 12 Armelle répond : Avec le courant, à peine dix minutes. Cette question est loin d'être anodine ; elle préfigure la suite : trois ans plus tard, Rim tentera de se confier à l'eau froide. L'eau, d'abord métaphore des vacances, bascule dans un univers d'extrêmes à la fin du roman. Les amies L'eau est chargée de charge à plusieurs niveaux : comme mémoire corporelle, comme espace social, comme menace physique, comme espace de repli possible.
Philippe Besson : Une soirée d'été – La plage comme corps de mémoire

Le roman de Besson, paru en 2024, s'ouvre sur le présent : le narrateur, un écrivain, croit reconnaître une silhouette familière et la suit – celle d'une personne qui n'est peut-être jamais revenue. Ce récit encadre un souvenir de l'été 1985 sur l'Île de Ré.
Ce qui fait de la plage un élément crucial dans l'œuvre de Besson, c'est sa fonction d'espace de révélation. La plage dépouille les gens de leurs vêtements – et donc des symboles sociaux qui y sont associés – et leur rend un maillot porteur de nouveaux symboles. La scène charnière est l'après-midi suivant la baignade : « Nos corps – presque entièrement nus – disaient naturellement aussi quelque chose sur nous. » 13 Un slip, un short kaki, un petit bikini – chaque vêtement est une analyse sociale rendue possible par l'eau, qui emporte tout le reste. Pour Besson, la mer est le lieu d'une égalisation sociale temporaire : dans l'eau, François, fils de boucher, et Alice, fille d'un membre de l'élite du 14e arrondissement, sont égaux. Plus encore : l'eau donne du pouvoir à François, révèle ses capacités. « Il se met à ramper frénétiquement vers le large ; il doit penser que dans l'eau, il peut enfin montrer ce dont il est capable. » 14 Dès qu'ils sortent de l'eau, les différences de classes réapparaissent.
La plage fait aussi office de véritable réceptacle de la mémoire : elle fige la scène, l’empêche de s’effacer. Quarante ans plus tard, le fléau des Grenettes persiste ; seuls les habitants ont disparu. Nicolas, qui disparaît lui aussi – tombé à la mer, en fuite, on ne sait comment – dit sur les Remparts, le regard perdu dans l’obscurité : « Ce serait une belle mort. » 15 La mer comme mort et disparition : l’eau engloutit Nicolas ou le libère, et le roman ne donne aucune réponse. Il laisse la question en suspens, à l’image de la surface de la mer qui s’aplanit comme si personne n’avait jamais existé.
Arnaud Catherine : Roman de plages La natation comme forme de récupération

Dans le roman de Catherine, l'eau est présentée comme un remède, sans pour autant tomber dans une métaphore thérapeutique. Raphaël, écrivain d'une cinquantaine d'années, souffre d'une grave dépression après sa séparation d'avec Anna, vingt ans plus tard. Il séjourne dans différentes stations balnéaires françaises et nage quotidiennement.
Parvenir à ce que les sportifs nomment le « second souffle » : quand l'effort de la mise en route est derrière nous, que nous sommes lancés, qu'on pourrait ne jamais s'arrêter, qu'on est devenu un animal qui nous porte. Et revenir à sa base épuisée, s'écrouler avec soulagement sur le sable, magnifiquement mort. (Cathrine, Roman de plages)
Pour atteindre ce que les athlètes appellent leur « seconde respiration » : lorsque l'effort de la première course est derrière nous, lorsque nous avons pris de la vitesse, lorsque nous ne pourrions plus nous arrêter, lorsque nous devenons un animal qui nous porte. Et pour revenir épuisés à notre point de départ, pour s'effondrer avec soulagement sur le sable, glorieusement morts.
« Magnifiquement mort » est la formule du roman et de l’ensemble du projet thérapeutique, qui Roman de plages Le corps, qui après vingt ans de relation et une dépression n'est plus guère sujet, devient un animal marin le temps d'un bain : animal non comme une dégradation, mais comme un retour à un soi antérieur à tout langage et à toute obligation sociale. La « magnificence morte » est paradoxale : elle est l'image d'une vitalité si totale qu'elle s'apparente à la mort – l'épuisement comme signe du retour du corps.
Ce qui distingue la mer comme lieu de guérison, c'est son indifférence. Elle n'exige rien, ne reflète aucune attente, ne requiert aucune force et n'impose aucune réflexion. Le corps est autorisé à s'épuiser ; il est autorisé à arriver ; il est autorisé à être mort, le temps d'une nage. « Pour atteindre ce que les athlètes appellent une "seconde respiration" [...] revenir épuisé au point de départ, s'effondrer sur le sable avec soulagement, glorieusement épuisé. » 16 La « magnificence morte » est le thème central du roman : une mort bienheureuse qui fait renaître la vie. Le personnage de Mona, qui nage quotidiennement en mer, même en hiver, incarne cette logique comme un mode de vie. Elle cite un écrivain américain : « Pour une raison ou une autre, il est presque impossible de pleurer dans la mer. » Et sa réponse à la question de savoir si la douleur ne reviendra pas : « Alors retournez nager ! » 17
La Grande-Motte, premier lieu de résidence de Catherine, fut construite ex nihilo sur un banc de sable dans les années 1960 – une ville sans habitants, sans histoire, dont les formes de béton semblent organiques, comme si elles s'étaient adaptées à l'eau. Mona explique que ses parents aimaient cette ville car ici, tout le monde est un étranger : « Aucune distinction entre locaux et étrangers : ils étaient tous "d'ici". » 18 – une utopie du littoral, une hétérotopie égalitaire. Dans le roman, la natation et l’écriture se déroulent en parallèle : deux activités qui requièrent du temps, de l’endurance, et qui substituent le rythme à la pensée. La catastrophe de la Gironde finit par bouleverser cette utopie : Loïs envoie une photo des souches de pins calcinées et écrit : « Je suis encore trop jeune pour avoir perdu une chose pareille. » Raphaël répond : « On va ailleurs. » 19
Boris Bergmann : Nage libre – La piscine comme lutte des classes et éveil corporel

Le roman de Bergmann, paru en 2017, est politiquement radical. Issa, dix-neuf ans, métis, originaire du 19e arrondissement de Paris, vient de terminer son baccalauréat. Sa première expérience à la piscine est marquée par une série d'intimidations sociales : la réceptionniste qui le catalogue d'emblée comme appartenant à la catégorie « famille nombreuse », l'absence de bonnets de bain à la vente, et Mamad, le gangster de l'Est qui l'intercepte au bord du bassin.
L'observation et sans le savoir participe à l'action première d'une piscine : regarder. Au-delà du renforcement musculaire et de la calorie brûlée, le bassin est d'abord le royaume de l'œil. Nager n'est pas une affaire de volonté, de discipline sportive ou de régime détox. C'est une erreur de croire. L'eau, par sa transparence, incarne une exigence plus élevée : nager est une histoire de vision, de vision retrouvée. (Bergmann : Nage libre)
Il observe et, sans s'en rendre compte, participe à la première action qu'exige une piscine : voir. Au-delà du muscle tonifié et des calories brûlées, la piscine est avant tout le domaine du regard. Nager n'est pas une question de volonté, de discipline sportive ou de « programme de détox ». Ce serait une erreur. Par sa transparence, l'eau incarne une vocation plus profonde : nager, c'est une histoire de vision, de vision retrouvée.
Bergmann déploie ici une véritable poétique de la piscine, que personne dans le roman n'explicite – elle est placée dans la bouche du narrateur, et non dans celle d'Issa. La piscine n'est pas un espace sportif, mais un espace épistémique : elle suscite des regards dangereux dans le milieu où Issa a grandi. L'eau transparente rend les corps visibles ; il n'y a ni vêtements, ni codes, ni dissimulation. Pour quelqu'un qui a appris à se méfier du regard, la piscine est un exercice de redécouverte d'un regard qui n'a plus à craindre. Le mot « retrouvée » est essentiel : il ne s'agit pas d'un regard nouveau, mais d'un regard perdu et retrouvé.
Bergmann permet à Issa d'exprimer ce que la piscine représente pour elle, dans un passage qui décrit l'observation précédant son premier plongeon. Issa grandit dans un monde où le regard est défensif : on regarde pour ne pas être regardé, pour reconnaître le danger, pour survivre. La piscine inverse ce regard : ici, on regarde parce que la transparence de l'eau invite à voir, parce que les corps nus ne sont pas menaçants, mais simplement physiques. L'eau chlorée est le milieu dans lequel Issa éprouve pour la première fois le désir, un désir affranchi des codes de ce monde. Le « nage libre » du titre fait référence à la liberté de mouvement du têtard dans la piscine en béton – et simultanément à la mobilité sociale dont rêve Issa et que l'eau évoque pour lui pendant des heures.
Pour Bergmann, la piscine est aussi un lieu d'exclusion raciste. Issa observe avec une acuité laconique l'absence de Noirs dans les couloirs : « Les seuls Noirs dans la piscine, à part lui : quelques enfants au bord du bassin. » 20 Pittolo décrit la dimension politique de la piscine de l'extérieur – les femmes migrantes devant les douches fermées ; Bergmann, quant à elle, l'expérimente de l'intérieur. Les deux textes se lisent comme des explorations complémentaires d'un même problème structurel : la piscine publique, qui promet l'égalité, reproduit en réalité l'inégalité, que ce soit par le port du bonnet de bain, à l'accueil ou dans la configuration des couloirs de nage.
Anne Donguy : Un été exceptionnel – L’eau comme lieu pour faire face à la maladie

Dans le roman de Donguy, l'eau est constamment présentée comme un espace thérapeutique, non pas au sens figuré, mais au sens propre. Alma et Philip passent l'été avec leur fils Tom, âgé de huit ans et atteint d'une tumeur cérébrale inopérable, à la « maison rouge » du lac des Longues-Eaux. C'est là qu'Alma a appris à nager enfant ; le lac est un lieu de souvenirs familiaux.
Quand elle est plate, c'est un plongeur dans les eaux calmes du lac, le plongeur est dans l'eau, dans l'eau, le plongeur est dans l'eau pure. Le contact avec l'élément, la même essence, c'est l'âme qui a choisi l'accord encore, à la source ou au tiers. (Donguy, Un été exceptionnel)
Quand elle se sent faible, elle laisse son regard se perdre dans les eaux tranquilles du lac, s'immerge dans le mouvement de l'eau et laisse son âme se fondre dans sa pureté. Ce contact avec l'élément, avec son essence même, est la seule chose qu'elle s'autorise encore, la seule chose qu'elle n'hésitera jamais à faire.
La triple anaphore de « plonger » — yeux, corps, âme — évoque un mouvement de la surface vers les profondeurs, reflétant simultanément la logique émotionnelle du roman. Alma ne peut parler ni à son mari, ni au médecin, ni même à elle-même — mais elle peut plonger dans l’eau. Donguy dépeint ici l’eau non comme une échappatoire, mais comme le seul espace où toutes les dimensions de l’être sont simultanément présentes : le regard, le corps, l’âme. Le lac assume une fonction qu’aucun être humain ne peut remplir.
Ce qui distingue le lac comme cadre de cette histoire, c'est son caractère intemporel, contrairement à l'hôpital. L'hôpital est un lieu de rôles : la mère courageuse, le père imperturbable, l'enfant intrépide, l'infirmière compétente. Le lac, lui, n'exige aucun rôle. Il est simplement froid, il est simplement humide ; il vous soutient ou il ne vous soutient pas. Après le diagnostic, Alma saute du ponton en pleine nuit : « Au contact de l'eau fraîche, tout son corps se raidit. Elle remonte à la surface et reprend conscience. » 21 Ce saut n'est pas un acte symbolique ; c'est la seule réaction dont le corps soit encore capable lorsque les mots font défaut. Le roman est structuré de façon rythmique autour de scènes aquatiques : nager seule le matin, sur le ponton avec des amis le soir, plonger dans l'eau sous l'effet de la colère et du désespoir. « Quand elle faiblit, elle laisse son regard se perdre dans les eaux calmes du lac, s'immerge dans le courant et laisse son âme plonger dans sa pureté. » 22 Le seul bain de Tom – portant un gilet de sauvetage, un bras paralysé, riant avec ses parents – est la scène aquatique centrale : « À ce moment-là, rien n'avait changé. » 23 Le lac efface la tumeur pendant des heures : dans l’eau, le bras paralysé ne fonctionne ni plus ni moins que le bras sain ; tous deux le soutiennent, ou bien l’eau le soutient. Pendant quelques heures, la famille redevient une famille d’été ordinaire.
Marie Lacire : Atlantique – L’eau comme promesse impossible

Le roman de Lacire, paru en 2023, constitue une exception formelle et thématique au sein de son œuvre : l’Atlantique y est présent comme une absence. Anne, écrivaine, passe l’été à Naujac, dans le Médoc, dans la maison familiale de Phil, à onze kilomètres de la mer. Cette distance – « onze kilomètres » – est l’unité de mesure centrale du roman.
L'océan est omniprésent, son parfum flotte à travers les forêts, ses échos persistent dans la chaleur sèche – mais il est inaccessible, pas de chez soi, pas facilement, pas spontanément. Pour l'atteindre, il faut emprunter la « route des morts », où les gendarmes mettent en garde les automobilistes car on y meurt. L'eau se trouve au bout d'une route où l'on peut mourir : telle est la véritable topographie du roman. Quand Anne et Phil arrivent à la plage en voiture, l'Atlantique n'est pas ce qu'ils imaginaient – les vagues renversent Anne : « Pff, le chien, pff, la vague en plein visage […] Finalement, notre fierté en prend un coup, mais nous continuons comme si de rien n'était. » 24 L’Atlantique, dans le roman de Lacire, n’est ni libérateur, ni thérapeutique, ni initiatique ; il est plus puissant que les personnages et ne peut être ni dompté ni possédé. L’écriture et la mer se font écho dans le roman : toutes deux sont incontrôlables, toutes deux résistent à la volonté. Anne n’achève pas son second roman ; l’Atlantique lui résiste. L’eau, promesse impossible, toujours assez proche pour attirer, toujours assez loin pour décevoir.
Emmanuelle Fournier-Lorentz : Allegra – La piscine vide comme image de deuil

Le roman de Fournier-Lorentz se déroule dans la bourgeoisie lausannoise. L'héroïne, Jacob – une jeune fille de seize ans, actrice – survit à l'été qui suit le suicide de son frère Henri. Sa mère s'est enfermée dans sa chambre ; la maison respire l'épuisement.
Je suivais le petit sentier qui serpentait vers la piscine. L'homme qui s'en occupait la netoyait en silence, amazant en de grands gestes mécaniques, presque méditatifs, les feuilles et les insectes morts. Combinaison de mon grand-père les payait-il, pour qu'ils acceptent de nettoyer une piscine dans laquelle personne ne se baignait? Assise sur les marches, les pieds dans l'eau tiède, je contemplais le parc foisonnant avec l'impression d'être la survivante d'une catastrophe. Ce que j'étais, en quelque sorte. (Fournier-Lorentz, Allegra)
J'ai suivi le petit sentier qui serpentait jusqu'à la piscine. L'homme qui l'entretenait la nettoyait en silence, ramassant feuilles et insectes morts dans de grands mouvements mécaniques, presque méditatifs. Combien mon grand-père les payait-il pour nettoyer une piscine où personne ne se baignait jamais ? Assise sur les marches, les pieds dans l'eau tiède, je contemplais le parc envahi par la végétation avec le sentiment d'être une survivante d'une catastrophe. Ce que, d'une certaine manière, j'étais.
L'élément central du roman est la piscine de la villa : nettoyée quotidiennement, jamais utilisée. Un homme vient chaque semaine, la nettoie en silence, et personne ne s'y baigne. Jacob s'assoit chaque jour au bord, les pieds dans l'eau tiède, le regard perdu dans le rectangle azur immobile. Elle ne plonge pas. Cette citation illustre parfaitement la logique de cette image : la piscine est une disponibilité inutilisée, une invitation que personne n'accepte – un effort maximal pour maintenir un espace qui demeure inutilisé. Le nettoyage est à la fois un effort et une forme d'auto-illusion : l'eau est maintenue prête comme si le frère pouvait encore revenir, comme si la maison entretenait l'espoir de son retour. Jacob reste au bord, comme pour en tester la température avant de se décider : elle est une survivante, pas une nageuse. Le frère est entré dans l'eau et n'en est pas revenu ; elle trempe les pieds et ne plonge pas. L'été avance, l'eau reste immobile car personne ne la touche. La phrase « Ce que j'étais, en quelque sorte » a à la fois la sécheresse d'un rapport médical et la précision de la poésie : laconique, exacte, incurable.
Hajar Azell : L'envers de l'été – La mer comme héritage méditerranéen

Le premier roman d'Azell se déroule à Tephles, une ville côtière méditerranéenne imaginaire. Gaia, la matriarche, est décédée ; la famille se réunit pour son dernier été à la Maison Rouge. La mer structure toutes les rencontres, tous les rituels, tous les souvenirs. C'est le seul livre de son œuvre qui considère la Méditerranée — et non l'Atlantique, ni la Piscine — comme un espace commun.
Pour Azell, la Méditerranée possède une dimension généalogique qui la distingue de tous les autres lieux aquatiques de l'œuvre. Ce n'est ni une destination de vacances, ni un espace thérapeutique, ni un lieu de révélation ; c'est le lieu où une famille a toujours été et sera toujours. Le récit des origines de Gaïa raconte l'histoire d'un enfant dérivant en mer sur une barque et adopté par la mer : l'élément humide comme première mère, comme origine avant toute origine. Le roman contient une scène clé : Camélia et Samy nagent nus dans la Méditerranée, la nuit. « Elle n'avait jamais rien vécu d'aussi intense. » 25 Cette initiation féminine – nue, la nuit, dans la mer, hors de tout regard social – est l’antithèse de la piscine vide de AllegraLà, abandon total à l’élément, immersion complète, dissolution complète des mécanismes de protection de la société. La mer près d’Azell est chaude, embaume le sel et les générations qui y ont nagé. « L’envers de l’été », c’est la mer elle-même : ce qui reste de la défunte Gaïa n’est ni une maison ni une histoire, mais le lieu où l’on se baigne chaque année, et où les morts demeurent présents à travers la baignade des vivants.
Point commun : L'eau comme seuil entre soi et le monde
La lecture conjointe des seize romans fait émerger un thème commun qui dépasse la simple similarité des motifs : l’eau y fonctionne comme un espace liminal, une zone où le rapport entre soi et le monde est renégocié. Non pas une perte de soi au sens symboliste, mais une expérience précise et ancrée dans le physique : dans l’eau, le corps obéit à d’autres règles, à une autre physique, et entretient un rapport différent à l’espace et au temps.
Cette fonction seuil de l'eau se réalise dans les textes à sept niveaux :
seuil corporel
L'eau comme lieu de redécouverte du corps. Chez Pelatan, le corps s'épanouit en femme dans l'eau chlorée ; chez Azémor, le désir naît avant même le premier plongeon ; chez Pittolo, le narrateur cède à un plaisir sexuel aquatique inaccessible sur terre ; chez Moussafir, l'eau soutient des corps jugés trop gros, trop vieux, trop abîmés sur terre ; chez Besson, les corps des jeunes se dévoilent puis se dissimulent à nouveau par le bain ; chez Cathrine, la natation quotidienne redonne vie au corps déprimé ; chez Bergmann, Issa découvre dans l'eau chlorée une physicalité que la Zone lui avait toujours refusée : le droit de désirer.
seuil social
La piscine comme lieu de transparence et de conflit social. Dans l'œuvre de Pittolo, les femmes migrantes sont à l'extérieur, les nageurs bourgeois à l'intérieur ; chez Bergmann, les corps noirs sont au bord des couloirs, non dedans ; chez Pelatan, les couloirs séparent les nageurs de club des nageurs de loisir ; chez Besson, le maillot détermine l'identité – mais seulement sur la terre ferme ; chez Cathrine, la mer de La Grande-Motte est le seul espace démocratique qui ignore l'histoire. Pittolo et Bergmann sont les deux œuvres qui développent le plus finement cette dimension. piscine municipale comme un espace qui promet l'égalité mais la nie structurellement.
Seuil temporel
L’eau comme médium d’une autre temporalité. Pour Gagnon, nager, c’est dépasser le passé par l’engagement physique ; pour Azémor, les plans temporels sont liés par le motif du chlore ; pour Besson, le souvenir d’un après-midi d’été à la plage est le seul espace où vivent encore les morts et les disparus ; pour Cathrine, le bain quotidien permet de découper le temps, après la séparation, en unités gérables ; pour Azell, la mer est le médium par lequel chaque été contient tous les étés précédents.
Seuil symbolique
L'eau comme frontière entre la vie et la mort, la conscience et l'inconscience. Dans le film de Pelatan, Le Corbusier meurt en mer ; chez Le Blévennec, l'eau devient le lieu d'une crise psychologique ; chez Caro, un cadavre flotte dans la piscine à la fin ; chez Besson, Nicolas se tient la nuit au bord des Remparts, face à la mer sombre – « Ce serait une belle mort » – avant de disparaître ; chez Cathrine, la natation quotidienne est le véritable contrepoids à la stagnation dépressive. Allegra La piscine vide est l'image d'une perte non résolue – un corps manque à l'appel, et la piscine est nettoyée quotidiennement pour lui ; dans l'œuvre de Donguy, le seul bain de Tom dans le lac représente la suspension temporaire de la maladie : l'eau élimine la tumeur tant que Tom s'y trouve.
Seuil du désir
L'eau, espace où se tissent des liens érotiques et émotionnels plus difficiles, voire impossibles, à nouer sur la terre ferme. Dans le film de Besson, les gens se baignent ensemble et se comprennent différemment que sur le bitume sec. Dans celui de Bergmann, le désir d'Issa s'éveille pour la première fois dans les corps des autres baigneurs, dans une explosion incontrôlable et irrésistible. Pour Azell, la baignade nocturne nue est le théâtre de l'expérience corporelle la plus intense qui soit. L'eau échappe à la régulation sociale du désir : ici, point de vêtements, point de symboles de statut, point de rôles.
seuil de classe et de race
La piscine, espace où les différences sociales sont à la fois niées et reproduites. Bergmann et Pittolo incarnent les deux faces de cette dialectique : l’eau promet l’égalité – tous les corps sont également nus, également lourds, également soumis aux lois de la physique – mais les institutions qui l’entourent reproduisent les hiérarchies sociales. La réceptionniste, le port obligatoire du bonnet de bain, les douches privatives : ces petites barrières révèlent que l’utopie démocratique de la piscine publique n’est que partiellement réalisée. Bergmann et Pittolo se lisent comme un diptyque : Pittolo de l’extérieur (les migrantes à l’extérieur), Bergmann de l’intérieur (Issa dans l’eau, Mamad’ au bord du bassin).
Le travail de deuil par l'eau
Donguys Un été exceptionnel, de Bergmann Nage libre, Allegra von Fournier-Lorentz et Azells L'envers de l'été Ils partagent l'image de l'eau comme espace où le deuil trouve sa propre forme. Dans l'œuvre de Donguy, la mère se jette à l'eau car l'eau est le seul lieu qui n'exige aucune réponse ; chez Bergmann, Issa sauve son ami – et l'eau est le lieu où l'amitié se matérialise ; chez Fournier-Lorentz, la piscine vide est l'image d'une perte préservée ; chez Azell, la mer est la mémoire collective de tous les étés, où les morts continuent de vivre à travers les baignades des vivants.
Comparaison poétique : seize types de romans d’été
Une analyse comparative des seize textes montre que, malgré un répertoire de motifs partagé, il existe des différences significatives dans la fonction narrative de l'eau, de la plage et de la piscine.
Réalisme contre symbolisme
Caro et Vetter traitent l'eau avec sobriété et réalisme : elle est à la fois toile de fond, contexte et accessoire comique. Pelatan et Azémor lui confèrent une dimension symbolique. Gagnon, Moussafir et Cathrine se situent entre ces deux extrêmes : l'eau y est présente de façon réaliste, mais chargée d'une signification existentielle grâce à des procédés lyriques. Lacire travaille avec une poétique de l'absence : l'Atlantique est toujours là, toujours inaccessible. Bergmann et Donguy apportent une dimension nouvelle au corpus : l'eau y est envisagée comme un document social et thérapeutique, sans pour autant perdre sa dimension symbolique.
Public versus privé
La piscine municipale occupe une place centrale dans le travail de Pittolo, Pelatan, Tourret, Moussafir et Bergmann. Par définition, c'est un espace public qui permet néanmoins des expériences intimes et qui reproduit l'exclusion sociale. À l'inverse, Vetter, Le Blévennec et Donguy travaillent dans des espaces semi-publics ou privés. Allegra Elle propose la solution la plus privée qui soit : la piscine vide de la villa, accessible uniquement à la famille – et nettoyée quotidiennement pour personne.
L'été comme suspension
Dans plusieurs romans, l'été fait office de parenthèse dans le temps. Pour Caro, c'est un temps de découverte de soi ; pour Besson, l'été 1985 est un microcosme clos ; pour Cathrine, c'est le seul moment où Raphaël peut se rapprocher de la vérité de son existence ; pour Donguy, c'est paradoxalement un temps de concentration et d'intensification maximales : le diagnostic tombe, la baignade dans le lac a lieu, la vie se condense en trois mois.
Perspectives féminine et masculine sur l'eau
Les artistes femmes – Pelatan, Pittolo, Tourret, Azémor, Moussafir, Le Blévennec, Donguy, Fournier-Lorentz, Lacire, Azell – décrivent invariablement l'eau comme l'espace du corps féminin et de son histoire. Les artistes hommes – Caro, Gagnon, Vetter – ont tendance à l'utiliser davantage comme arrière-plan. Besson, Cathrine et Bergmann y ajoutent une variation inédite : le sujet masculin qui expose sa vulnérabilité dans l'eau. Issa, personnage de Bergmann, est une figure radicale dans ce contexte : un jeune homme de la Zone qui, dans l'eau, découvre pour la première fois le désir et la conscience corporelle que la Zone lui avait refusés.
Dimension climatique
Cathrine situe explicitement la question de l'eau dans le contexte de la crise climatique. La catastrophe de la Gironde, les vagues de chaleur, la disparition des forêts : « Je suis encore trop jeune pour avoir déjà perdu quelque chose comme ça. » 26 Lacire est également touchée par ce phénomène, lorsque l'océan Atlantique... Atlantique Elle apparaît comme un élément hostile et dangereux – un océan indomptable. La piscine de Bergmann, en tant qu'espace social d'exclusion, est, autrement dit, un texte sur l'accès aux ressources : dans un monde où le réchauffement climatique s'accentue, la piscine devient un bien social dont l'accès est inégal.
Genre et eau
Le motif de l'eau unit une extraordinaire diversité de genres dans ce corpus : Pelatan écrit une autofiction essayistique ; Pittolo œuvre à la frontière de la poésie lyrique ; Gagnon pratique un minimalisme lyrique ; Tourret, un roman d'apprentissage ; Caro, une comédie absurde ; Azémor, une fiction contemporaine à la structure complexe ; Moussafir, un roman choral à perspectives multiples ; pour Vetter, un récit d'apprentissage ; pour Le Blévennec, un roman d'amitié ; Besson, un récit autobiographique ; Cathrine, un journal intime romancé ; Bergmann, un roman social et initiatique ; Donguy, un roman familial en conditions extrêmes ; Lacire, un roman sur la relation d'un couple ; pour Fournier-Lorentz, un roman de deuil ; pour Azell, un roman de secrets de famille. Le motif de l'eau relie tous ces genres sans se fondre en aucun d'eux.
Sur la poétique de l'élément humide
Que reste-t-il ? Que la littérature francophone contemporaine utilise l’eau comme lieu paradigmatique de la narration. Non pas toujours comme métaphore (bien qu’elle l’ait aussi), ni comme symbole (bien qu’elle puisse l’être également), mais surtout comme espace d’une expérience corporelle différente. La piscine, la plage, la mer – ces lieux permettent à la prose de dépeindre les corps sans les observer ; de déployer les désirs sans les nommer ; de suspendre le temps sans l’arrêter.
Bergmann démontre que la piscine publique occupe un champ de signification différent lorsque le corps qui y entre n'est pas celui de la classe moyenne blanche : la promesse d'égalité devient une épreuve de vérité sociale. Donguy montre que l'eau peut être non seulement une expérience corporelle et une source de désir, mais aussi une stratégie de survie face à une perte insurmontable – non pas métaphoriquement, mais littéralement, comme un lieu qui n'exige aucun rôle. Lacire introduit l'eau impossible : l'océan qui est là et pourtant inaccessible, qui bloque l'écriture autant que la vie. Fournier-Lorentz inverse l'image de la piscine : ce n'est pas le corps qui se baigne, mais celui qui ne se baigne pas qui rend la douleur visible. Enfin, Azell intègre la Méditerranée au corpus comme mémoire généalogique : l'eau comme lieu premier, avant même la famille, avant la maison et avant le nom.
Besson et Cathrine avaient déjà montré que l'eau est un lieu de deuil, non pas parce qu'elle efface la douleur, mais parce qu'elle la supporte. La formule de Mona est claire : on retourne à l'eau. Alma, interprétée par Donguy, saute dans le lac et refait surface. Nicolas, joué par Besson, dit : « Ce serait une belle mort » et disparaît – dans l'eau ou ailleurs, on ne sait pas. Issa sauve Élie de la mer et devient un maître marin. Jacob trempe ses pieds dans l'eau, mais ne s'y jette pas.
Et c’est peut-être pour cela qu’en ces temps de canicule, de sécheresse et de crise climatique, de nombreux livres français explorent le thème de l’eau. Il ne s’agit ni d’évasion ni de nostalgie, mais d’une affirmation littéraire : nous sommes des êtres vivants. Nous avons besoin d’eau. Nous nous comprenons mieux lorsque nous sommes immergés dans l’eau – et nous nous comprenons douloureusement lorsque l’eau brûle, lorsque les forêts se réduisent en cendres, lorsque la mer engloutit les côtes. « Je suis encore trop jeune pour avoir perdu une chose pareille », écrit Loïs après l’incendie de la lagune. 27Et Raphaël répond : « Nous irons ailleurs. » 28 Le littoral change, mais l'eau demeure en nous comme une expérience et une promesse.
Le Corbusier choisit la mer pour ses derniers instants. Son élève Wogenscky lui construisit une piscine qui devint le livre de chevet de toute une génération de nageurs. Irma Pelatan y apprit à écrire. Sur l’Île de Ré, la même scène primordiale se répéta en 1985 : quatre adolescents, après la baignade, allongés sur leurs serviettes, l’eau salée sur la peau, le soleil sur le visage, et Christophe, qui dit : « On est bien ici, n’est-ce pas ? » – et François, qui répond pour tous : « Oui, c’est beau ici. » – « Oui, on est bien, là. » Près de quarante ans plus tard, Philippe Besson remarqua cette phrase, car elle était vraie : « Quand j’y repense aujourd’hui, ces mots, ces mots si simples, étaient justes, profondément justes. » 29 Puis vint le cataclysme, Nicolas disparut, et l'eau est la seule chose qui puisse résister au temps.
Le projet Corbu est un ensemble, une unité d'habitation, une maison de la culture, un stade, une église, une piscine. La construction des deux premiers ministres et leur mort. Il meurt dans l'eau, dans l'eau claire de la Méditerranée. La chambre à Roquebrune-Cap-Martin, au pied du cabanon, dans l'habitat d'été de la mer, Palais. Il refuse à plusieurs reprises qu'on aide ce vieillard à la peine à sortir de l'eau. Il reste. C'est mauvais, fatigué. Le reste de l'eau, le choix de la mer, la mer redévisse automatiquement la mer, l'air est toujours là. Le choix de l'appartement se situe sur le territoire de la flotte sans aucun objet. Il retrouve la matrice. Au fond, la Piscine du Corbu, c'est un plan de masse qui évoque le rondeur, dans un projet plus vaste, en deux diades : la culture et la course ; le dieu et la mer. C'est la Grèce, c'est la Méditerranée de son jeune tour d'Orient, c'est sa vision. La vision suivante est celle d'une petite ville en hiver : un projet sur le soleil et le Péloponnèse, qui laisse perplexe les maisons noires dans les maisons noires, qui sont aussi si terriblement belles. Alors le Corbusier meurt et on demande à son ami, à son élève de dessiner, d'après le plan de masse, la piscine. André Wogenscky a rencontré au travail. André Wogenscky parle du Modulor, du lien avec la manière de bouche de Corbu, du lien avec le Poème de l'angle droit, du lien avec la Grèce et le cabanon de Roquebrune. Et André Wogenscky dessine le long couloir courbe et les hublots tapis, le dessin les verrières du hall, le dessin les collectifs et les douches, le dessin la moindre lame du plafond et les croix noires du fond de la piscine, le dessin les balustrades aux couleurs primaires, les paniers des pendus et le carrelage coupant, et enfin il dessine un à un les trois plongeoirs. Le design longuement cette élégie, ce tombeau d'eau, ce chef-d'œuvre.
Le Corbu conçoit un ensemble : un immeuble d'habitation, un centre culturel, un stade, une église, une piscine. Il construit les deux premiers, puis meurt. Il meurt dans l'eau, dans les eaux claires de la Méditerranée. Il meurt à Roquebrune-Cap-Martin, au pied de son cabanon, cette simple maison de mer, ce palais. Il refuse à plusieurs reprises l'aide qu'on lui offre, à ce vieil homme qui peine à nager, à sortir de l'eau. Il reste. Il est malade, épuisé. Il demeure dans l'eau, il choisit la mer pour que la mer extérieure redevienne la mer intérieure, pour qu'elle étouffe l'air. Il choisit d'appartenir entièrement au domaine de l'insignifiance, à la dérive. Il redécouvre la mère primordiale. En substance, la piscine de Le Corbu est précisément cela : un plan qui évoque la courbe, au sein d'un projet plus vaste, par paires : culture et course ; dieu et mer. C'est la Grèce, c'est la Méditerranée de ses premiers voyages en Orient, c'est sa vision. Son audacieuse vision d'une petite ville minière d'après-guerre : un projet débordant de soleil et inspiré par le Péloponnèse, qui laissa perplexes les mineurs, le visage et les maisons noircis par le temps – eux qui creusaient sous terre. Ainsi mourut Le Corbusier, et son ami, son élève, fut chargé de dessiner la piscine d'après le plan. André Wogenscky se mit à l'œuvre. André Wogenscky parle le Modulor, il connaît la manière dont Le Corbusier a vécu, il connaît le Poème de l'angle droit, il connaît la Grèce et le Cabanon de Roquebrune. Et André Wogenscky dessine le long couloir courbe et les petits hublots, il dessine les verrières du hall, il dessine les vestiaires et les douches communes, il dessine chaque latte du plafond et les croix noires au fond de la piscine, il dessine les rambardes aux couleurs primaires, les paniers des pendus et les carreaux aux arêtes vives, et enfin, il dessine les trois plongeoirs, l'un après l'autre. Il passe beaucoup de temps à travailler sur cette élégie, cette tombe aquatique, ce chef-d'œuvre.
Pelatan décrit la mort en mer de Le Corbusier comme une transition volontaire, non comme un accident. Le mot « choisir » apparaît deux fois : il choisit de rester, il choisit d’appartenir. Ce qu’il choisit, c’est la dissolution de la frontière entre intérieur et extérieur – « que la mer autour redevienne la mer dedans » –, c’est-à-dire l’état où l’eau n’est plus extérieure au corps, mais le pénètre. Pelatan appelle cela « retrouver la matrice » : le fluide primordial, prénatal. Il ne s’agit pas de mysticisme, mais de la description la plus précise que l’on trouve dans le texte : l’architecte, qui a passé sa vie à donner une mesure aux corps dans les espaces, se soumet finalement à l’eau, qui ne connaît pas de mesure.
Le paradoxe est que Le Corbusier n'a jamais construit la piscine de Firminy. Il est mort avant son achèvement. La piscine est l'œuvre de son élève Wogenscky – et Wogenscky l'a construite, selon Pelatan, car il connaissait la manière dont le maître avait vécu sa mort. La piscine devient une élégie, un « tombeau d'eau » : une structure qui imite la mort du père dans l'eau en emprisonnant l'eau dans le béton, en la maîtrisant, et pourtant en la libérant. La longue énumération des dessins de Wogenscky – la passerelle courbe, les hublots, les douches, les lattes du plafond, le bassin, les rambardes, les plongeoirs – a la qualité d'une litanie, une prière funéraire en éléments architecturaux. Au final, il y a « ce chef-d'œuvre » : Wogenscky n'a pas recréé ce que son maître avait prévu, mais plutôt ce que le maître était lui-même – l'eau, la Grèce, la mesure et la mort.
Pour Pelatan, la boucle est bouclée : elle a appris à nager dans le Tombeau des Corbusiers, un édifice né du deuil. L’eau chlorée de son enfance est l’eau sublimée de la Méditerranée où Le Corbusier s’est noyé. La piscine ne renferme pas seulement les corps des nageurs qui la fréquentent, elle renferme aussi la mort dont elle est issue.
Bibliographie
Azell, Hajar. L'envers de l'été. Paris : Gallimard, 2021.
Azémor, Morgane. Premier Corps. Paris : Plon, 2026.
Bergmann, Boris. Nage libre. Paris : Calmann-Lévy, 2017.
Besson, Philippe. Une soirée d'étéParis : Juilliard, 2023.
Caro, Fabrice. Samouraï. Paris : Gallimard, 2022.
Catherine, Arnaud. Roman de plages. Paris : Flamarion, 2025.
Donguy, Anne. Un été exceptionnelParis : Denoël, 2021.
Fournier-Lorentz, Emmanuelle. Allegra. Paris : Gallimard, 2026.
Gagnon, Pierre. Bain libreMontréal : Druide, 2024.
Lacire, Marie. Atlantique. Paris : Plon, 2023.
Le Blévennec, Nolwenn. Les amies. Paris : Gallimard, 2023.
Moussafir, Raphaële. No jetez pas les sirènes avec l'eau du bainParis : Laffont, 2024.
Pelatan, Irma. L'odeur du chlore. Lille : La Contre Allée, 2019.
Pittolo, Véronique. À la piscine avec Norbert. Paris : Seuil, 2020.
Tourret, Léa. La fille de la piscine. Paris : Gallimard, 2022.
Vetter, Pauline. Un été contraireParis : Asphalte, 2025.
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.
Remarques- «Dès que j'émerge du grand bassin, je me sens charmante», Pittolo, À la piscine avec Norbert>>>
- "Tous les matins, je me noie", Gagnon, Bain libre>>>
- "L'eau embrasse d'abord tes pieds. Tu demandes pardon de l'avoir si longtemps ignorée", Gagnon, Bain libre>>>
- "Je nageais ; et était née comme une poétique de l'eau, de l'eau enveloppante, féminine, de l'eau comme un lieu, comme un ailleurs soyeux", Pelatan, L'odeur du chlore>>>
- « Cette piscine dans mon corps est une belle femme, après une semaine », Pelatan, L'odeur du chlore>>>
- "J'ai aussi choisi le très intemporel dans une piscine. Viens à la plage", Tourret, La fille de la piscine>>>
- «Je vérifie le pH avec le petit appareil que m'a vendu BricoMan, il est à 7,3, pile dans la bonne fourchette, c'est à n'y rien comprendre», Caro, Samouraï>>>
- "Je suis redressé juste avant de plonger, droite sur le bord. J'ai deviné le regard de Martin dans mon dos, et senti mes seins se durcir à l'idée de ses mains sur ma peau", Azémor, Premier Corps>>>
- "La vérité était. Maman nageait pour ailleurs survivre. Hors de l'eau, maman était un poisson projeté par le ressac sur une plage de galets", Moussafir, Ne jetez pas les sirènes>>>
- « À la piscine, à une partie du design de la montre probablement et de la ligne de maillot de bain en fonction des modes, je ne vois pas ce qui a change en un siècle », Moussafir, Ne jetez pas les sirènes>>>
- "La morsure du froid n'a dur qu'une seconde. Pareil pour le silence. J'ai émergé en saisissant la tête. L'eau gouttait de mes cheveux, de mes cils", Vetter, Un été contraire>>>
- « You crois qu'on survit combien de temps l'hiver, dans une mer Bretonne ? », Le Blévennec, Les amies>>>
- « Nos corps – mis presque à nu – disaient aussi quelque chose de nous, évidemment », Besson, Une soirée d'été>>>
- « J’ai rencontré le rampant frénétiquement en direction du grand, le stylo est dans l’eau, la montre est maintenant capable », Besson, Une soirée d'été>>>
- "Ce serait une belle mort", Besson, Une soirée d'été>>>
- « Parvenir à ce les sportifs nomment le « second souffle » […] revenir à sa base épuisée, s'écrouler avec soulagement sur le sable, magnifiquement mort », Cathrine, Roman de plages>>>
- «Alors vous returnnez nager!», Cathrine, Roman de plages>>>
- « Pas d'histoire de locaux et d'étrangers : ils seraient tous « d'ici » », Cathrine, Roman de plages>>>
- «Je suis jeune pour avoir déjà perdu quelque chose comme ça.» – « Nous irons ailleurs », Cathrine, Roman de plages>>>
- « Les seuls Noirs dans le bassin, à part lui : des gamins sur les bords », Bergmann, Nage libre>>>
- "Au contact de l'eau fraîche, tout son corps se raidit. Elle émerge, reprend ses esprits", Donguy, Un été exceptionnel>>>
- «Quand elle flanche, elle va plonger ses yeux dans les eaux calmes du lac, plonger son corps dans la mouvance de l'eau, plonger son âme dans sa pureté», Donguy, Un été exceptionnel>>>
- "À ce moment précis, rien n'avait changé.">>>
- « Paf le chien, paf la vague dans la figure […] À la sortie, l'orgueil en a pris un coup, on se redresse l'air de rien », Lacire, Atlantique>>>
- «Elle n'avait jamais rien vécu d'aussi intense.»>>>
- «Je suis jeune pour avoir déjà perdu quelque chose comme ça.»>>>
- «Je suis jeune pour avoir déjà perdu quelque chose comme ça»>>>
- “Nous fermons ailleurs.”>>>
- «Quand j'y repense, ces mots, ces mots tout simples, étaient justes, profondément justes», Besson, Une soirée d'été>>>









