Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
Contenu
- I. Introduction : La première soirée et la grammaire de l'espace
- II. Jumeaux siamois : l'autodestruction dans le succès
- III. La mine comme organisme vivant : une anthropologie du sous-sol
- IV. L'histoire comme stratification géologique : temporalités concurrentes
- V. Archéologie féministe : la conquête d'un espace interdit
- VI. Poétique de l'impossibilité : l'écriture comme contre-recherche
- VII. Coda : Ce que la mine raconte
I. Introduction : La première soirée et la grammaire de l'espace
Maylis de Kerangal, Kiruna (Lille : Éditions La Contre Allée, 2019).
Maylis de Kerangal traverse l'obscurité hivernale pour se rendre à Kiruna, une ville du nord de la Suède entièrement dominée par l'immense mine de fer. Dès son arrivée, elle constate que la mine, telle une montagne noire à l'horizon, façonne non seulement le paysage, mais aussi le tissu même de la vie citadine. Elle parcourt les rues enneigées, descend dans les tunnels, rencontre des ingénieurs, des mineurs, des urbanistes et des habitants, et retrace l'histoire d'une ville contrainte de se déplacer à mesure que la mine, en expansion constante, déstabilise le sol sous ses maisons. À l'écoute du grondement sourd des explosions, en examinant de vieilles photographies, en reconstituant l'histoire de la grève de 1969 et en suivant les traces du peuple sami, elle découvre un monde de strates géologiques, de souvenirs et de conflits enfouis. Pourtant, elle se heurte sans cesse à des limites : les profondeurs de la mine demeurent inaccessibles. Elle aborde donc son véritable objectif en observant la surface : les gens, leurs voix, leurs histoires et les marques d'un paysage transformé par l'extraction du minerai. Lorsqu'elle quitte enfin Kiruna, la mine disparaît de son champ de vision, mais les expériences et les rencontres demeurent. C'est précisément à partir de cette perspective limitée que se déploie le véritable mouvement du livre. Kiruna On peut y voir une réflexion sur l'impossibilité d'une connaissance directe. Au lieu de saisir directement la mine, le narrateur explore ses effets en surface : dans les corps, dans les récits des mineurs, dans le déplacement de la ville, dans les conflits avec les Samis et dans les sédiments de différentes époques. L'intrigue consiste donc moins en une succession d'événements spectaculaires qu'en un incessant va-et-vient autour d'un centre caché. La mine devient l'image d'une origine qui façonne le monde visible sans se révéler pleinement. En parcourant la surface et en imaginant les profondeurs, le narrateur… Kiruna Vers une poétique du savoir indirect : la compréhension ne naît pas d’une transparence absolue, mais de l’attention portée aux traces, aux fragments et aux résonances. Le déplacement de la ville apparaît ainsi comme l’expression d’une modernité dont la productivité sape ses propres préconditions. De cette manière, de Kerangal développe une écriture qui ne dissout pas le caché, mais en préserve l’obscurité et y trouve une possibilité de connaissance.
Le lien entre Kiruna et les considérations poétologiques de Kerangal La lentille et le roman (2026) s'inscrit dans une théorie commune de la vision. Kiruna La perception commence par un flou : à la nuit tombée, le paysage et la ville se fondent d'abord dans l'obscurité, et seuls les phares du bus dessinent brièvement une silhouette lisible. La mine elle-même demeure insaisissable pour la narratrice ; incapable d'en atteindre le cœur, elle doit se contenter de fragments, de traces et de voix isolées. Mais cette limitation se révèle féconde. À l'instar de la lentille de Fresnel, composée d'une multitude de petites surfaces discontinues qui focalisent la lumière, le roman fonctionne comme une optique du particulier : il ne propose pas une vue d'ensemble, mais construit une image à partir de fragments, une image toujours incomplète. Le flou devient ainsi une condition de la connaissance. La narratrice déchiffre la surface, imagine les profondeurs cachées et assemble, à partir de détails, de souvenirs et de documents, une structure qui ne nie pas l'invisible, mais le rend visible sans pour autant dissiper l'obscurité qui subsiste. En ce sens, le roman réalise… Kiruna déjà cette poétique que de Kerangal plus tard dans La lentille et le roman En clair : le roman est une lentille qui ne montre pas tout, mais qui aiguise le regard de l'individu et, précisément par sa portée limitée, permet une autre forme de perception.
Maylis de Kerangal ouvre Kiruna Avec une scène qui marque moins une arrivée qu'une prise de conscience. Dans le bus qui quitte le petit aéroport de Kiruna, ville minière du nord de la Suède, les environs peinent d'abord à former un ensemble cohérent. Cours intérieures, fragments de façades et points lumineux épars émergent sans s'organiser. Kiruna apparaît d'abord comme un assemblage disparate de signes – grues, ronds-points, fenêtres orangées – sans point central structurant l'espace. Lorsque le narrateur reconnaît la mine, la cohérence se dessine.
C'est seulement au moment où je reconnais la mine, où j'identifie sa forme alors qu'elle se masse dans l'axe de la route – sommet plat, profil en palier, pente douce – que l'espace s'organise, qu'il trouve soudain son unité. Elle est là, close et mate, plus black que le ciel, habillée au-delà d'une surface plane, et claire – la clarté fluorescente de la neige dans la nuit.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Ce n’est qu’au moment où je reconnais la mine, au moment où j’identifie sa forme, la façon dont elle se condense le long de l’axe de la route – sommet plat, profil en gradins, pente douce – que l’espace s’ordonne et retrouve son unité. Elle est là, close et terne, plus noire que le ciel, s’élevant au-delà d’une surface plane et en même temps brillante – la lueur fluorescente de la neige dans la nuit.
Dans cette scène, le programme poétique du livre est déjà condensé. La mine n'apparaît pas comme un objet parmi d'autres, mais comme le principe qui organise l'espace. La ville ne détermine pas la perception de la mine ; au contraire, elle tire sa forme de la présence du gisement souterrain. Kiruna n'est pas une ville surgie par hasard au-dessus d'une mine. La mine constitue le centre caché à partir duquel le monde visible se structure.
L'écriture de De Kerangal s'inscrit dans cette inversion. Ce n'est pas l'établissement humain, mais la logique du monde souterrain qui détermine la grammaire du visible. Cet essai explore cinq fils conducteurs entrelacés : la dialectique de la ville et de la mine et la dynamique d'autodestruction liée au succès ; la métaphore anthropomorphique de la mine comme corps vivant ; le concept d'histoire comme superposition d'époques différentes ; la question des femmes et leur appropriation progressive d'un espace longtemps interdit ; et enfin, la poétique du texte lui-même, qui développe son propre mode d'écriture à partir de l'échec de la recherche directe. Ces perspectives ne constituent pas des champs thématiques distincts. Elles s'apparentent plutôt à des puits concentriques convergeant vers un même sujet. En leur centre se trouve la question de savoir comment écrire ce qui échappe à l'observation directe.
II. Jumeaux siamois : l'autodestruction dans le succès
L'image de ceux qui sont nés ensemble
Dans la section « Sœurs siamoises », de Kerangal formule l’une des principales conclusions de ses recherches. Après avoir longuement observé la mine aux premières heures du matin, elle écrit :
À Kiruna, la ville et la mine ont surgi de terre comme deux sœurs siamoises à la fin du dix-neuvième siècle, et sont aujourd'hui encore le recto et le verso d'une même réalité. Cette histoire de co-création et de dépendance réciproque est au cœur de ce qui motive mon voyage, elle éclaire la tension phénoménale qui organise les lieux.
Maylis de Kerangal, Kiruna
À Kiruna, la ville et la mine ont émergé de la terre comme des jumelles siamoises à la fin du XIXe siècle et demeurent aujourd'hui les deux faces d'une même réalité. Cette histoire de création partagée et d'interdépendance mutuelle est au cœur de ce qui motive mon voyage ; elle éclaire la tension phénoménale qui structure ces lieux.
L'image des sœurs siamoises est plus qu'illustrative. Elle décrit une forme de fusion où les deux parties restent inextricablement liées. La ville et la mine partagent le même corps. C'est précisément de là que naît la dynamique que de Kerangal décrit comme la tragédie intérieure de Kiruna.
Depuis sa fondation en 1899, la mine a miné ses propres fondations. Plus d'un milliard de tonnes de minerai ont été extraites de la roche ; les conséquences de cette extraction sont visibles en surface. De Kerangal décrit ce processus dans un langage qui mêle vocabulaire géologique et imagerie, rendant ainsi visibles les conséquences spatiales.
Affaiements, éboulis, fractures : plus la mine s'étend sous terre et plus les fissures apparaissent en surface. Ce phénomène phénoménal, qui n'est pas la propriété de la mine de Kiruna, est le successeur du développement et de la rapidité de la préparation, finie par la direction des maisons situées dans la longue veine et par l'entraîneur des évacuations urgentes, effectuées au coup par coup et sans plan établi du 60ème anniversaire.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Affaissements, chutes de pierres, fissures : plus la mine s’étend profondément sous terre, plus les fissures en surface se multiplient. Ce phénomène de répliques sismiques, qui n’est pas propre à la mine de Kiruna, semble s’y être développé plus rapidement que prévu, menaçant directement les habitations riveraines et provoquant des évacuations d’urgence depuis les années 1960, menées au coup par coup et sans plan préétabli.
L'ambiguïté du mot français est remarquable. répliquerCe terme peut désigner à la fois une réplique et une réaction. La mine réagit, en quelque sorte, à sa propre expansion. Son étendue souterraine se reflète dans les fissures en surface. Production et destruction sont ainsi inextricablement liées.
Le cycle de la dépendance
De Kerangal décrit ce lien avec une grande clarté analytique :
Mensonges intimes, les destins de la mine et de la ville sont désormais pris dans une même impasse : la mine continue de s'étendre sans que rien ne bouge, les habitants, menacés, finis par vider les lieux. Or la mine fait partie des hommes pour fonction, et vous cadre de vie que leur donne la ville pour les retenir dans cette région des confins, enfouie dans la nuit polaraire ou baignée du soleil de minuit. Si la mine fermait ou si le rythme d'extraction du minéral ralentissait afin de préserver ce qui peut encore l'être, alors Kiruna se viderait sans doute d'au moins la moitié de ses habitants : il n'y aurait plus assez d'emplois pour retenir ici ci ci qui vivent, directement ou non, cette ressource.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Étroitement liés, le destin de la mine et celui de la ville sont désormais pris au piège d'une impasse commune : si l'expansion de la mine se poursuit sans aucune modification, les habitants menacés finiront par abandonner leurs foyers. Or, la mine a besoin de main-d'œuvre pour fonctionner, et de la structure que la ville offre pour retenir ses habitants dans cette région isolée, plongée dans la nuit polaire ou baignée par le soleil de minuit. Si la mine venait à fermer, ou si le rythme d'extraction du minerai était ralenti afin de préserver les maigres ressources restantes, Kiruna perdrait sans aucun doute au moins la moitié de sa population.
Cet argument décrit un cercle vicieux. La mine a besoin de la ville car elle a besoin de main-d'œuvre ; la ville a besoin de la mine car sa survie économique en dépend. Cette contradiction est insoluble sans compromettre l'une des deux parties.
La décision de LKAB et des autorités d'urbanisme ne vise donc pas à apaiser cette tension, mais plutôt à la relocaliser. Kiruna est déplacée. Les stratégies de communication de l'entreprise accompagnent ce processus avec un discours qui transforme la perte en perspective d'avenir.
Ces stratégies de communication jouent à plein, qu'elles rassurent ou que l'on fait semblant d'y croire. Elles ont pour objet de faciliter l'abandon des maisons et d'encourager l'appropriation de la nouvelle ville, oui, mais avant tout de convertir une solution imposée en issue consensuelle, de transformer l'obligation émanant d'un seul en action collective, de substituer à l'anxiété de la perte l'excitation d'une ville à inventer, de faire du « déménagement » et du « développement ».
Maylis de Kerangal, Kiruna
Ces stratégies de communication sont efficaces, qu'elles rassurent réellement ou qu'elles fassent semblant de le faire. Leur but est de faciliter l'abandon de son logement et de favoriser l'appropriation de la nouvelle ville ; en effet, et surtout, de transformer une solution imposée en un résultat consensuel, de convertir l'obligation individuelle en action collective, de remplacer la peur de la perte par l'enthousiasme de la création d'une nouvelle ville et de transformer le « déménagement » en un « développement ».
De Kerangal concentre son attention sur ces mutations linguistiques. Le mouvement devient développement, une nécessité devient projet. En rendant visibles ces transformations, son texte développe son propre contre-langage, qui révèle le décalage entre rhétorique et expérience.
Au bout de l'horizon politique apparaissent les voix des Samis, dont la perspective met l'accent sur un autre aspect :
À rebours de la première mondiale fascinante vantée dans les médias, ils voient le déplacement de Kiruna comme une conséquence sinistre de la prolifération minière et de la pression ultralibérale que connaît la région. La preuve topographique que l'on est ici dans l'une des ruines du capitalisme.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Contrairement à l'image idyllique véhiculée par les médias, ils perçoivent le déplacement de Kiruna comme une conséquence tragique de la prolifération minière et des pressions ultralibérales dans la région. Preuve topographique que ce lieu est l'une des ruines du capitalisme.
Cela confère une autre dimension à l'image des sœurs siamoises. De leur union ne subsiste pas une harmonie parfaite, mais un paysage marqué par les traces de leur histoire commune.
III. La mine comme organisme vivant : une anthropologie du sous-sol
Sous la peau de la Terre
Très tôt, de Kerangal a exprimé le véritable objectif de son voyage. Elle ne recherchait pas de simples informations ou une documentation technique, mais une expérience qui s'inscrirait dans sa chair :
Vous pouvez descendre de la mine, traverser la surface de la planète comme celle de la mer, et pénétrer dans une autre réalité, elle aussi déterminée et invisible : l'intérieur du corps humain. Vous voulez vivre cette expérience, vous voulez écrire : Je fais partie de Kiruna.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Je voulais descendre dans la mine, plonger mon regard sous la surface de la planète, comme on plonge son regard sous la surface de l'océan, m'immerger dans une autre réalité, aussi déterminante et invisible que l'intérieur du corps humain. Je voulais vivre cette expérience, je voulais l'écrire : je suis allé à Kiruna.
La métaphore de la plongée sous la surface de l'océan illustre une transition ni complète ni définitive. Une partie du corps demeure dans le monde connu, tandis que l'autre pénètre déjà dans une sphère cachée. Le monde invisible n'apparaît pas comme un contre-monde exotique, mais bien comme le domaine même qui rend possible le monde visible. Dans cette analogie, l'intérieur du corps humain et le sous-sol terrestre se correspondent. Tous deux échappent à notre vision, et pourtant tous deux définissent la surface.
Cette relation structure l'ensemble du texte. De Kerangal décrit la terre avec des termes habituellement réservés au corps : peau, veines, profondeur, rythme. Parallèlement, les êtres humains apparaissent sous des formes évoquant des processus géologiques : stratification, sédimentation et dépôt. Un mouvement continu d'analogies s'instaure entre le corps et la roche.
Le pouls de la mine
Cette anthropomorphisation est particulièrement manifeste dans la section « –1365 », qui fait référence à la profondeur de production actuelle. On y lit :
La mine est active 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours sur 365. Elle ne connaît aucun jour de pause, les machines qui refroidissent, les moteurs qui se rechargent : ici, ça ne s'arrête jamais. C'est un corps vivant.
Maylis de Kerangal, Kiruna
La mine fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par an. Elle ne connaît aucun répit : ni refroidissement des machines, ni recharge des moteurs. Ici, elle ne s’arrête jamais. C’est un organisme vivant.
La phrase finale sonne comme un diagnostic. La mine possède son propre rythme, jamais interrompu. Son métabolisme ne connaît pas de pause. En ce sens, elle apparaît comme un organisme doté de sa propre temporalité.
Le travail des mineurs est directement lié à ce rythme. Ils travaillent par roulement de huit heures. Ce rythme, écrit de Kerangal, révèle la nature unique du travail souterrain, ses risques et ses effets sur le corps humain. Le corps de la mine et celui des mineurs sont synchronisés sur un même rythme.
Le voyage dans les profondeurs
Cette tension s'accentue durant la descente dans le puits. Accompagnée de Lars, la narratrice parcourt les spirales du tunnel en wagonnet. Son attention se porte non seulement sur son environnement, mais aussi sur son propre corps.
Je suis représentatif de la scène en coupé, de la voiture de profil dans le boyau, de Lars et de mon intérieur, et de la hauteur de roche, qui fait partie de la beauté de nos visages, qui a une mesure que nous basculons dans la matière. […] J'ai l'impression que mon cœur s'accélère, que le sang s'active plus fort dans mes veines, je me demande si la pression va se faire sentir ici comme lorsque je plonge en apnée l'été au bas des falaises de Sainte-Marguerite.
Maylis de Kerangal, Kiruna
J'essaie de visualiser la scène en coupe transversale : la voiture de profil dans le puits, Lars et moi à l'intérieur, et la paroi rocheuse qui s'élève sans cesse au-dessus de nos têtes, grandissant à mesure que nous nous penchons contre la roche. […] Je sens mon cœur s'emballer, mon sang pulser plus fort dans mes veines ; je me demande si la pression ici sera aussi perceptible que lorsque je fais de l'apnée au pied des falaises de Sainte-Marguerite en été.
La plongée apparaît une fois de plus comme un modèle de descente. La narratrice perçoit l'espace à travers son corps. Les battements du cœur, la circulation sanguine et les sensations de pression deviennent des instruments de perception. L'invisible se révèle non par la distance et l'abstraction, mais par la résonance.
Ainsi se dessine une double phénoménologie. Tandis que la narratrice décrit les murs humides, les flaques d'eau et le gris monochrome du tunnel, elle enregistre simultanément les réactions de son propre corps. La connaissance devient alors un processus qui mêle observation et auto-observation.
La présence acoustique du sous-sol
Outre ses aspects visibles et tactiles, la mine possède une dimension acoustique. Dans la section « acoustique », de Kerangal note :
Je perçois parfois la vibration de la mine, sourde, qui semble s'intensifier la nuit quand la ville y est, ou bien ce groundement sec quand on dynamite la roche à plus d'un kilomètre dans le fond de la terre. J'écoute.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Parfois, je ressens la vibration sourde de la mine, qui semble s'intensifier la nuit quand la ville dort, ou ce grondement sec quand ils font exploser la roche à plus d'un kilomètre de profondeur sous terre. J'écoute.
La brève phrase finale témoigne d'une retenue singulière. Elle se refuse à toute explication et interprétation. La perception se substitue à l'analyse.
Les vibrations de la mine sous la ville endormie révèlent le décalage rythmique entre les deux entités. Tandis que la ville dort, la mine poursuit son activité. Sous le calme apparent de la surface, un mouvement persiste, un mouvement qui ne s'arrête jamais vraiment. Ces secousses sourdes deviennent ainsi la signature acoustique de cette activité cachée qui, à la fois, fait vivre la ville et la menace.
IV. L'histoire comme stratification géologique : temporalités concurrentes
Coordonnées et profondeurs
La composition de Kiruna Elle suit une logique spatiale. Les coordonnées géographiques sont suivies de relevés de profondeur, tels que -514 ou -1365. Cette structure traduit les principes de la géologie dans la forme du texte. L'histoire apparaît comme une stratification. Plus on descend en profondeur, plus les sédiments qui émergent sont anciens.
De Kerangal a formulé cette idée lors de sa visite au musée minier de Lewarde :
Espaces, empreintes, indices, voix, remémoration : ce jour-là, j'accède à la mine comme on accède à un lieu total, livré grandeur nature, un endroit dont la singularité tient, entre autre, aux différentes temporalités qui s'y entrechoquent, interfèrent, se réactivent, formant ce circuit troublant où l'on se déplace par un jeu de glissement continu. Vous commentez l’existence d’une mine dans un lieu qui provoque une accélération de l’histoire. Suscité des migrations et sédimenté une culture, stimuler les sciences et la technique, aménagé un territoire, mobilisé le droit, l'économie, l'urbanisme, créé une sociabilité, engendré un langage. Dès lors, la mine s'érige en lieu politique.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Espaces, empreintes, traces, voix, mémoire : ce jour-là, j’atteins la mine comme on atteint un lieu entier, livré dans son intégralité, un lieu dont la singularité réside, entre autres, dans les temporalités diverses qui s’y heurtent, se superposent et se réactivent, formant ce cycle déstabilisant où l’on évolue dans un jeu perpétuel de glissement. Ou encore : comment l’existence d’une mine en un lieu précis a déclenché une accélération de l’histoire. Elle a engendré des migrations et sédimenté une culture, stimulé la science et la technologie, façonné un territoire, mobilisé le droit, l’économie et l’urbanisme, créé une sociabilité et donné naissance à un langage. Dès lors, la mine s’élève au rang d’espace politique.
Une longue série de conséquences s'ensuivit : migrations, développements technologiques, réglementations juridiques, nouvelles formes de coexistence et émergence d'une langue distincte. L'histoire se dépose comme la roche. La culture apparaît comme un sédiment.
L'époque des Samis
De Kerangal oppose l'histoire de l'exploitation minière à une strate historique plus ancienne :
Ces informations, issues de la cartographie géographique du soleil, ne peuvent être retrouvées dans une autre donnée, essentielle, dans la situation de Kiruna à une époque où le Sud était préparé et où la mine était préparée, à une époque où le dispositif Laponie [...] et les Samis, le peuple autochtone d'Europe, hommes et femmes de tradition nomade dont une minorité pratique encore l'élevage des rennes : Kiruna est depuis 1973 le siège de leur parlement.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Ces informations, tirées de la cartographie géologique d'un sol, ne pouvaient masquer un autre fait essentiel qui situe Kiruna dans une époque antérieure à la Suède et à la mine, une époque qui rend visible la Laponie […] et les Samis, le dernier peuple autochtone d'Europe, hommes et femmes de tradition nomade, dont une minorité pratique encore l'élevage de rennes : Kiruna est le siège de leur parlement depuis 1973.
L'histoire de la mine commence avec la fondation de LKAB. L'histoire du peuple sami remonte à bien plus loin. Leur présence constitue une strate plus profonde, non effacée par l'expansion industrielle, mais occultée. Les routes migratoires des troupeaux de rennes et la logique de l'exploitation minière entrent de plus en plus en conflit.
Les différentes périodes coexistent. Aucune ne remplace complètement l'autre. C'est précisément cette superposition qui rend le lieu lisible.
La grève de 1969
L'histoire de la mine est aussi celle de ses conflits. De Kerangal se souvient de la grève de 1969 :
A coup d'arrêt tout de même, la grève de décembre 1969, quand, au matin du 9, trente-cinq mineurs de Svappavaara posent leurs outils et débrayent, bientôt rejoints par ceux des autres sites. Le malaise est profond. LKAB a double sa production durant les dix dernières années, engrangeant des bénéfices importants tandis que la paie des mineurs, elle, n'a pas augmenté en proportion. Les hommes ne veulent plus être payés à la pièce, ils exigent un salaire mensuel ; surtout, ils dénoncent un « esclavagisme ultramoderne » et revendiquent la suppression du contrôle des temps de travail par des systèmes censés chronométrer chaque tâche.
Néanmoins, ce fut un tournant : la grève de décembre 1969. Le matin du 9, trente-cinq mineurs de Svappavaara cessèrent le travail et se mirent en grève, bientôt rejoints par ceux des autres sites. Leur mécontentement était profond. LKAB avait doublé sa production au cours des dix années précédentes, réalisant des profits considérables, tandis que les salaires des mineurs n'avaient pas augmenté en conséquence. Les hommes refusaient désormais d'être payés à la pièce ; ils exigeaient un salaire mensuel. Surtout, ils dénonçaient ce qu'ils appelaient « l'esclavage ultramoderne » et réclamaient l'abolition des systèmes de pointage conçus pour paralyser toute activité.
Le terme « esclavage ultramoderne » englobe l’expérience d’une modernisation liée à de nouvelles formes de contrôle. L’électrification et la rationalisation apparaissent non comme des contre-images de l’exploitation, mais comme sa manifestation contemporaine.
Lorsque Lars fait remarquer que son grand-père a joué un rôle important au sein du syndicat, avant d'ajouter que tout cela appartient désormais au passé, on comprend comment les récits institutionnels relèguent les conflits au passé. L'histoire se fige. De Kerangal s'efforce de dévoiler à nouveau ces strates.
Le musée et la linéarité du progrès
De Kerangal s'intéresse particulièrement aux formes que prend l'histoire et à la narration qu'elle met en scène. Le musée souterrain, situé au niveau -514, apparaît comme un lieu de mise en scène. L'histoire qui y est présentée suit un récit linéaire du progrès :
D'emblée, j'éprouve devant ce récit, devant ces documents, ces machines, ces dioramas et ces objets, une impression de linéarité, d'évolution constante, inéluctable, comme si rien ne s'était jamais vraiment opposé à ce dessein industriel, à ce mouvement en avant que l'on Appelle aussi « la marche du Progrès », et qui occulte la dose de croyance, de convoitise, de courage et de violence qu'il fallut pour imaginer la mine et la rendre réelle – la dose de Folie aussi.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Immédiatement, face à ce récit, ces documents, ces machines, ces dioramas et ces objets, j'éprouve une impression de linéarité, d'un développement constant et inéluctable, comme si rien ne s'était jamais véritablement opposé à ce projet industriel, à ce mouvement en avant, également appelé « marche du progrès » – et qui dissimule le degré de foi, d'avidité, de courage et de violence qu'il a fallu pour concevoir et réaliser la mine – ainsi que le degré de folie.
Le diorama crée un récit fluide. Conflits, contradictions et coïncidences s'estompent derrière une logique de développement continu. L'histoire se trouve lissée et transformée en un récit clos.
De Kerangal oppose cette expérience à celle de Lewarde. Là-bas, c'est la voix d'un ancien mineur qui redonne vie au lieu. Le passé n'apparaît pas comme un objet de musée, mais comme une réalité qui se manifeste à nouveau par la mémoire et la matérialité. L'histoire se révèle ici non comme une séquence linéaire, mais comme une toile d'époques entrelacées.
V. Archéologie féministe : la conquête d'un espace interdit
Le long mouvement vers les profondeurs
Les personnages féminins du livre ne constituent pas un épisode à part entière. Leur histoire traverse tout le texte. Des cuisinières des premières années, en passant par la légendaire Svarta Bjørn et la foreuse Ing-Marie, jusqu'à la géologue Alice, se dessine une continuité qui relie différentes générations.
Dans la section consacrée à Ing-Marie, de Kerangal mentionne explicitement ce développement :
La vérité, à Kiruna avec d'autres femmes, réside dans la relation entre les femmes et la mine, dans une longue descente, dans l'histoire de la conquête, progressive dans l'espace entre les deux. L'accès au monde souterrain leur fut longtemps défendu, les employeurs « au fond » étant tout simplement illégaux. L'article de la loi de 1949 sur la protection des travailleurs stipule : « Les femmes ne doivent pas être utilisées pour des travaux souterrains dans les mines ou les carrières ».
Maylis de Kerangal, Kiruna
À Kiruna comme ailleurs, la relation entre les femmes et la mine peut s'interpréter comme un long déclin, l'histoire d'une conquête lente et progressive d'un espace interdit. L'accès au monde souterrain leur a longtemps été refusé ; les employer « au fond du puits » était tout simplement illégal. L'un des articles de la loi de 1949 sur la protection des travailleurs l'énonce sans équivoque : « Les femmes ne doivent pas être employées pour des travaux dans les mines ou les carrières souterraines. »
L'accès au monde clandestin fut interdit par la loi pendant des décennies. Cette interdiction ne se limitait pas au travail lui-même ; elle définissait le monde clandestin comme un espace masculin, stabilisant ainsi un ordre symbolique qui excluait les femmes d'une sphère centrale du monde industriel.
Svarta Bjørn
Parmi les figures les plus marquantes du texte figure Anna Rebecka Hofstad, connue sous le nom de Svarta Bjørn. Située entre histoire et légende, elle apparaît comme une figure pleine d'ambivalence :
Svarta Bjørn. C'est l'ensemble du viril et du féminin, de la protection et de la violence, de la batiste sordide, du 4x4 noir et du foyer noir, de la sauvagerie et de la tendresse, ce qui signifie que les chefs sont sérendipitaires et reçoivent par la suite sur le même chantier.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Svarta Bjørn. J'adore ce nom, qui entremêle le masculin et le féminin, la protection et la violence, la grange sordide, la fourrure chaude et le foyer noir, la sauvagerie et la tendresse – un surnom que plusieurs cuisinières du même lieu de travail recevront par la suite.
Ce nom réunit des contraires sans les résoudre. C'est précisément cette tension qui définit le personnage. Dans les histoires d'Anna, force et vulnérabilité, indépendance et exploitation se côtoient.
De Kerangal reconstruit ces contradictions sans les harmoniser :
Son père aurait péri dans un naufrage, sa mère serait morte quand elle était enfant […] La tradition populaire insiste sur sa force : elle serait vigoureuse comme un homme quand fine pourtant, la taille prise dans le tablier, si vigoureuse que nombreux sont ceux qui sifflent à la voir charger sur son dos un grand sac de farine qu'elle remonte le long de la voie ferrée. […] Un récit prend forme, dont le verso est trace à rebours de ce personnage de libre régnant sur une cantine et tenant les hommes à bout de gaffe ou les gagner selon son plaisir : Anna aurait été alcoolique, exploitée par les terrasseurs, abusée.
Maylis de Kerangal, Kiruna
On raconte que son père serait mort dans un naufrage, sa mère lorsqu'elle était enfant… La tradition populaire insiste sur sa force : on dit qu'elle était forte comme un homme, et pourtant délicate, la taille cintrée par son tablier, si forte que beaucoup sifflent lorsqu'elle porte un gros sac de farine sur son dos le long de la voie ferrée. […] Un récit se dessine, dont le revers est celui de cette femme libre qui règne sur une cantine et tient les hommes à distance ou les choisit à son gré : Anna aurait été alcoolique, exploitée et maltraitée par les ouvriers.
C’est précisément cette coexistence de récits contradictoires qui révèle la manière dont les figures féminines sont représentées. Elles apparaissent simultanément comme héroïnes et comme victimes. De Kerangal ne privilégie aucune version ; elle expose plutôt les mécanismes qui les produisent toutes deux.
Ing-Marie et la possibilité de proximité
Après sa rencontre avec Ing-Marie, de Kerangal note :
Je la regarde longuement. Je la regarde en ce jour comme une amie possible.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Je la regarde longuement. Aujourd'hui, elle me semble être une possible petite amie.
Cette formulation concise renferme un élément clé de son imaginaire historique. Les figures du passé ne demeurent pas de simples objets de contemplation ; elles sont perçues comme des sujets avec lesquels une forme de proximité est possible. La compréhension historique acquiert ainsi une dimension personnelle sans pour autant sombrer dans l’identification.
Alice
Le point d'arrivée provisoire de ce développement est Alice, la géologue. Elle allie expertise technique et responsabilité décisionnelle. À la fin de sa présentation, elle déclare :
Voilà : voici mon pilote de production.
Maylis de Kerangal, Kiruna
C'est moi qui gère la production.
La phrase se distingue par sa concision. Un long mouvement historique sépare les cuisiniers des premiers camps, les premières ouvrières, et le géologue qui gère aujourd'hui le processus de production.
De Kerangal dépeint Alice avec une grande attention portée à ses gestes quotidiens et à ses décisions pragmatiques. C'est précisément ce réalisme qui confère au personnage toute sa signification. Alice ne représente pas une figure exceptionnelle, hors du temps. Elle incarne plutôt l'aboutissement d'un long processus au cours duquel les femmes se sont progressivement approprié un espace qui leur avait été interdit pendant des décennies.
VI. Poétique de l'impossibilité : l'écriture comme contre-recherche
Le centre refusé
Le véritable paradoxe de Kiruna Le problème réside dans le fait que la narratrice n'atteint jamais pleinement son sujet. L'accès aux zones de travail de la mine lui reste interdit.
J'aimerais descendre encore, sortir de la zone d'accueil, quitter le musée et gagner les zones de travail, mais Lars secoue la tête, implacable : l'accès m'est interdit, sécurité oblige, confidentialité. La mine se dérobe, elle se retire. Pour l'atteindre, je vais devoir me tourner vers la ville, vers ceux qui vivent ici. Arpenter la surface, imaginer le fond.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Je voudrais descendre plus bas, quitter l'accueil, laisser le musée derrière moi et atteindre les zones de travail, mais Lars secoue la tête, inlassablement : l'accès est interdit, pour des raisons de sécurité, pour des raisons de confidentialité. La mine m'échappe, elle se dérobe. Pour l'atteindre, je devrai me tourner vers la ville, vers ceux qui y vivent. Traverser la surface, imaginer les profondeurs.
L'expression « La mine se dérobe » signifie bien plus qu'une simple contrainte organisationnelle. La mine apparaît comme quelque chose d'inaccessible. C'est précisément de cette expérience que naît la méthode poétique du texte.
Puisque le centre demeure inaccessible, l'attention se porte sur ses traces. La surface devient le lieu de la découverte. Personnes, conversations, souvenirs et paysages apparaissent comme autant d'indices d'un invisible, d'un invisible secret qui ne se dévoile jamais pleinement.
Contre le langage des institutions
Cette approche poétique s'intéresse notamment au langage employé par les entreprises et les autorités d'aménagement du territoire pour accompagner le déménagement de Kiruna. De Kerangal analyse les images et les concepts utilisés pour concevoir l'avenir de la ville. Elle perçoit les visualisations de Kiruna 2, en particulier, comme des formes de perception contrôlée.
quelque chose résiste : si les limites de Kiruna 2 s'effacent en sfumato sur les images, le terrain, lui, se donne pour un enclos, un espace où quelque chose est écrit d'avance, un terrain qui, par ailleurs, d'ici une centaine d'années, mais peut-être plus tôt, sera à son tour menacé par la mine.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Quelque chose résiste. Tandis que les limites de Kiruna 2 se dissolvent dans les images en sfumato, le site lui-même se présente comme une enceinte, un espace où quelque chose est prédéterminé, un site qui sera lui aussi menacé par la mine dans une centaine d'années, peut-être même plus tôt.
Le terme decolorèDe Kerangal, peintre de formation, décrit ici une stratégie esthétique de flou. Les visualisations dissolvent les contours et estompent les frontières. Il oppose cela à la matérialité du terrain. La réalité du sol contredit l'ouverture des images.
Ainsi, le texte développe un langage qui ne s'oppose pas frontalement aux récits institutionnels, mais qui en révèle plutôt les mécanismes. Ce contre-langage naît de la précision. Il consiste à prêter attention aux éléments qui déjouent la logique implacable de la publicité et de la planification.
La lumière des phares
Dès le début du livre, une image souligne la structure épistémologique fondamentale du texte. Durant le trajet depuis l'aéroport, le narrateur décrit l'obscurité à l'extérieur du bus :
De plus en plus tard, un problème est apparu sur la portion de route qui sépare l'aéroport de la ville : l'espace pour les voitures est noir, le relief et la végétation indistincts, inconcevable. Les éléments du véhicule constituent l'extérieur, la police entoure la route à une distance courtoise, le bâtiment, blanc, deux traces parallèles et une crête centrale.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Plus tard, je ressens ce même malaise sur la portion de route qui sépare l'aéroport de la ville : l'espace autour du bus se fond dans l'obscurité, le relief et la végétation se confondent, la profondeur de champ est imperceptible. Seuls les phares du véhicule dessinent l'extérieur, ils font apparaître la route au loin, ils la créent, blanche, deux voies parallèles et un renflement central.
Ce passage est de nature programmatique. La connaissance ne naît pas d'une vision d'ensemble, mais de cônes de lumière limités. La perception demeure fragmentaire. L'obscurité ne disparaît pas, mais constitue le fond nécessaire à toute visibilité.
L'écriture de De Kerangal suit la même logique. Elle met en lumière des fragments isolés – un geste, une voix, un visage, un objet – et laisse inexplorées les zones situées en dehors de ce cercle de lumière. Ainsi, l'ignorance n'est pas une lacune, mais bien une partie intégrante du processus.
Écriture et souterrainisme
Finalement, le texte revient à son point de départ. Même après ce voyage, la mine demeure en partie cachée. Les zones d'exploitation les plus profondes, les mineurs et le processus d'extraction lui-même restent invisibles. Pourtant, les contours de ce monde invisible se révèlent : l'histoire, les corps, les conflits, le langage et les différentes époques qui se superposent en ce lieu.
Peu avant son départ, de Kerangal décrit un geste apparemment anodin :
D'un geste machinal, je fais tourner autour de mon doigt l'anneau en os de renne acheté la veille au marché [...] À l'approche de l'aéroport, je cherche des yeux le Renard Blanc, à longue file d'attente, qui marchait souverain le long des palissades, le premier soir.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Machinalement, je fais tourner la bague en os de renne autour de mon doigt, celle que j'ai achetée au marché la veille. […] À l'approche de l'aéroport, je cherche du regard le renard blanc à la longue queue plate qui courait le long des clôtures le premier soir.
Le renard apparaît comme un motif récurrent. Il établit un lien entre le début et la fin du livre. On ignore si le narrateur le retrouve réellement. L'essentiel réside dans l'acte de recherche lui-même. Le texte ne s'achève pas sur une découverte définitive, mais sur la persistance du regard.
L'anneau en os de renne évoque lui aussi le monde sami. Son mouvement circulaire condense la structure du récit. L'écriture gravite autour d'un point central qu'elle n'atteint jamais pleinement. Elle s'en approche, le contourne et maintient la distance inhérente à toute compréhension.
VII. Coda : Ce que la mine raconte
Maylis de Kerangals Kiruna La narratrice aborde son sujet indirectement. Elle n'atteint pas les profondeurs de la mine et observe le travail souterrain de loin. C'est précisément de cette limitation que naît la forme singulière du texte. L'observation directe cède la place aux personnes, aux souvenirs, aux traces et aux récits qui se sont accumulés autour de l'invisible.
La mine n'apparaît donc pas seulement comme un objet technique ou une ressource économique. Elle se révèle comme une construction historique et culturelle. Elle a donné naissance à une ville, transformé des paysages, déclenché des migrations, engendré des conflits et favorisé de nouvelles formes de coexistence. Elle a façonné des corps, influencé des langues et entrelacé différentes temporalités.
La structure du livre suit ce mouvement. Les courts chapitres évoquent des échantillons de roche individuels juxtaposés. Couche après couche, une image se dessine, jamais totalement achevée. La forme du texte épouse ainsi la logique de son sujet. Tel un puits, il s'enfonce toujours plus profondément dans la matière sans jamais atteindre son fond.
Les dernières lignes du livre se lisent comme suit :
À mon retour, ma mine est différente et la chauffe est contre ma peau.
Maylis de Kerangal, Kiruna
Quand je me retourne, la mine a disparu et l'anneau se réchauffe contre ma peau.
La mine disparaît. Il ne reste que la chaleur d'un objet qui évoque une histoire ancienne. La trace du monde sami, le souvenir du marché et le contact de l'os demeurent. Dans ce geste discret, le mouvement du texte de Kerangal se condense. Écrire ici, c'est préserver une forme de proximité avec ce qui disparaît et redonner une présence sensorielle aux choses qui échappent à la vue.
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.









