Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
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Considérations préliminaires concernant le moment opportun pour lire « La Légende »
J'ai lu et relu les livres de ces revenants devenus illustres, Charlotte Delbo, Elie Wiesel, Jorge Semprun, Primo Levi, je n'ai pas trouvé un mot de haine, l'ombre d'une envie de vengeance, pas la moindre expression de colère. […] À ma manière, je suis un rescapé, mais moi je ne trouve pas assez de mots, je n'ai pas assez de force en moi pour dire ma colère, ma honte, ma haine et je sais que rien ne pourra étancher le désir de vengeance que je porte en moi.
Boualem Sansal, Le Village de l'Allemand ou le journal des Frères Schiller
J’ai relu maintes et maintes fois les livres de ces célèbres survivants – Charlotte Delbo, Elie Wiesel, Jorge Semprun, Primo Levi – et pourtant je n’y ai trouvé pas un seul mot de haine, pas la moindre trace de vengeance, pas la moindre expression de colère. […] À ma façon, je suis une survivante, mais les mots me manquent, je n’ai pas la force intérieure d’exprimer ma colère, ma honte, ma haine, et je sais que rien ne pourra étouffer le désir de vengeance qui brûle en moi.
Rachel, le frère de Schiller (dont le nom se mêle à ceux de « Rachid » et « Helmut »), oppose le calme des véritables survivants – qui se contentent de témoigner sans haine – à sa propre rage dévorante. Le roman met clairement en lumière cette asymétrie : la dignité réside dans un témoignage sobre, et non dans la soif de vengeance qui finira par détruire Rachel. (À l’occasion de la parution du nouveau livre de Boualem Sansal.) La Légende Une fois lu, le passage devient une question prudente à l'auteur : Un livre qui se lit comme La Légende Même en le concevant comme un « livre de combat » qui « nomme » et « accuse » et se termine par des listes de traîtres et de loyalistes, Sansal choisit le ton même contre lequel le destin de Rachel nous met en garde. Sansal a déjà exploré, en termes littéraires, la différence entre témoigner et régler ses comptes ; ce passage nous rappelle qu’il en avait conscience.
Qu'aucune discussion de La Légende La raison de sa publication tient avant tout à la nature même de l'ouvrage. Publié par Grasset le 2 juin 2026, ce texte est le récit autobiographique des 361 jours que Sansal a passés en détention algérienne entre novembre 2024 et novembre 2025. Il se présente explicitement non comme un livre neutre, mais comme un manifeste qui nomme et accuse. Un récit de prison de ce genre exige une attention différente de celle qu'on porte à un roman : il se veut avant tout le témoignage d'une personne injustement emprisonnée – et rien ne s'y oppose. Une lecture littéraire qui l'analyserait en termes de forme serait prématurée et risquerait d'opposer l'urgence des événements à sa forme.
Les premières critiques confirment et renforcent cette impression. Journal du Dimanche Le livre est célébré comme un événement, plaçant Sansal au même rang que Soljenitsyne et Camus – comme un grand écrivain dont le destin est que la liberté subisse la violence. Cette critique, par conséquent, appréhende l'œuvre moins comme une œuvre littéraire que comme un produit du martyre, et c'est significatif : le livre impose une prise de position avant même que sa forme puisse être jugée. L'opinion contraire se manifeste tout aussi tôt. Jean-Marie Laclavetine, éditeur de longue date de Sansal, l'accusa de… Libération On lui reproche de l'ingratitude et des liens avec la « bollosphère » — une allusion au groupe Hachette, associé au milliardaire conservateur Vincent Bolloré, auquel appartient Grasset —. La défense de Sansal, qui affirme être libre et ne suivre aucune ligne idéologique, est fragilisée par sa présence simultanée à un festival soutenu par le maire de Perpignan, proche du Rassemblement national, et par sa reconnaissance, par ce parti, de l'adoption de certaines de ses positions par le Rassemblement national.
Et franchement, c'est là que réside la véritable irritation. Fin de Sansal. La Légende Avec une liste d'environ 170 soutiens, il consacre une annexe à ceux qui se prétendaient ses amis et l'avaient « poignardé dans le dos » ; il s'en prend notamment à la direction de Gallimard, l'accusant de l'avoir « jeté à la rue » comme un sans-abri. Son propre aveu de « ne pas bien comprendre » la protestation des auteurs de Grasset et son sentiment de « parfaite entente » avec un éditeur qui lui a versé une avance d'un million d'euros transforment le discours, d'un témoignage, en un règlement de comptes. On peut comprendre la force de caractère d'un homme qui a enduré une année de détention arbitraire et lutté contre un cancer – et qui, précisément pour cette raison, a été suivi de près en Allemagne, sa grâce étant le fruit d'une intervention du président Steinmeier. Mais le livre s'enlise tellement dans les rapports de force entre amis et ennemis et les jeux politiques de l'édition qu'il est presque impossible de discerner ce qui relève de l'œuvre elle-même et ce qui relève des polémiques qui l'entourent. Une traduction allemande n'est pas encore disponible, et les critiques détaillées dans la presse française se font toujours attendre.
Cette série s'intéresse à la littérature en tant que forme – à la manière dont un texte façonne l'expérience, et non à la façon dont une personnalité publique se positionne. Par conséquent, plutôt que le livre polémique présenté ici, je recommande la lecture d'un ouvrage antérieur de Sansal. Le Village de l'Allemand ou le journal des Frères Schiller (Gallimard, 2008), une œuvre qui a donné à la culpabilité, à la mémoire et à l’appropriation de l’individu par les idéologies une forme détachée de son contexte originel et qui demeure lisible précisément pour cette raison. La Légende Il sera peut-être possible de revenir sur ce sujet une fois que le bruit médiatique autour du livre aura laissé place au livre lui-même – et lorsqu'une critique sera possible qui aille au-delà d'un simple vote dans une confrontation entre deux groupes opposés.
Le passage cité au début de Le Village de l'Allemand Ce texte, « Auschwitz, la fin du voyage » (février 1996), apparaît à la fin du voyage de recherche de Rachel. Pendant des mois, Rachel a suivi les traces de son père allemand, Hans Schiller – à travers l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne et l’Égypte – et conclut consciemment son pèlerinage sur le lieu de la plus grande culpabilité. À Birkenau, il tente de marcher sur les traces de son père et lit les témoignages des survivants. C’est là que commence la citation : Rachel compare le calme des témoins directs à sa propre rage dévorante. S’ensuit immédiatement une explosion de colère désespérée contre son père défunt (« Hans Schiller, sois maudit ! ») et peu après, sa rencontre avec le survivant âgé, à qui il offre par procuration son pardon. La citation marque ainsi le point de bascule : le moment où la connaissance se transforme en une culpabilité que Rachel ne peut plus supporter. C’est la dernière étape de son voyage avant son retour à Paris – et avant son suicide deux mois plus tard. La rage que Rachel avoue ici est déjà celle qui finira par le détruire.
Les quatre mouvements d'une histoire
Quiconque perçoit le roman de Sansal comme un simple entrelacement de trois grands ensembles historiques de violence – l’Holocauste, la guerre civile algérienne et la radicalisation dans les banlieues françaises – en néglige la véritable valeur littéraire : ces ensembles ne sont pas narrés de manière séquentielle, mais imbriqués les uns dans les autres, de sorte que chacun laisse transparaître l’autre. Cet essai soutient que Le Village de l'Allemand Il s’agit d’un « roman croisé » au sens le plus strict, un texte qui non seulement thématise l’entre-deux, mais en fait sa méthode d’écriture constitutive : l’entrelacement de deux voix de journaux intimes, de deux registres linguistiques et de trois espaces mémoriels nationaux génère du sens précisément dans la transition, la comparaison, l’analogie risquée. Parallèlement, le roman oscille inextricablement entre deux paradigmes de lecture – il est un texte de mémoire au sens de la littérature européenne de la Shoah et un texte postcolonial au sens de la littérature des migrations franco-maghrébines – et c’est précisément cette double affiliation qui constitue à la fois son caractère explosif et sa nature problématique. Ceci conduit aux questions clés suivantes : comment l’entrelacement formel des deux journaux intimes organise-t-il l’opération comparative que le roman exige du lecteur ? Par quels moyens poétiques spatiaux, temporels et métaphoriques l’analogie entre le camp et la Cité est-elle établie – et à quel moment devient-elle elle-même sujette à caution ? Dans quelle mesure le roman, dans sa dimension autopoétique, reflète-t-il le danger que son propre éditeur fictif identifie dans la préface comme des « parallèles dangereux » ? Et enfin : quelle image de l’identité, fluide, traduisible et infinie, projette un texte dont les protagonistes portent des noms comme Rachel (de Rachid et Helmut) et Malrich (de Malek et Ulrich) ?
Le roman de Boualem Sansal, publié chez Gallimard en 2008 Le Village de l'Allemand ou Le Journal des Frères Schiller L'histoire commence par une mort qu'il faut lire à rebours. En octobre 1996, Malrich Schiller, le cadet des deux frères, raconte le suicide de son aîné, Rachel, qui, six mois plus tôt, s'était asphyxié dans les gaz d'échappement de sa voiture, dans le garage de leur maison de banlieue – vêtu d'un pyjama rayé et le crâne rasé et tordu. Les deux frères, fils d'une mère algérienne et d'un père allemand, étaient nés dans le village algérien d'Aïn Deb et, l'un après l'autre, étaient venus vivre chez un oncle dans une ville française. Rachel, ingénieur diplômé travaillant dans une multinationale, laisse derrière lui quatre carnets, un journal intime, que le commissaire de police remet à Malrich, désœuvré et sans avenir scolaire, en lui disant que cela « lui fera une balle dans la tête ».
Le second volet de l'histoire se déroule à la lecture de ce journal. L'élément déclencheur du traumatisme intérieur de Rachel est un massacre perpétré par un groupe islamiste (GIA) à Aïn Deb en avril 1994 : ses parents sont tués, ainsi que des dizaines de villageois. Rachel se rend en Algérie pour se recueillir sur les tombes et découvre une incohérence : ses parents figurent sur la liste des victimes sous d'autres noms. Elle trouve également une valise contenant les papiers de son père. Ces documents – un livret de solde de la Wehrmacht, des insignes SS, des photographies et des noms de camps – révèlent que Hans Schiller était un criminel de guerre impliqué dans l'extermination des Juifs d'Europe. Après 1945, il s'est réfugié en Algérie via l'Égypte, a participé à la guerre d'indépendance, s'est converti à l'islam et est finalement mort comme un cheikh respecté de son village.
Le troisième mouvement est un voyage à travers le paysage mémoriel européen. Rachel suit les traces de son père en Allemagne (Uelzen, Hambourg), en Autriche, en Pologne, en Turquie et en Égypte. Son journal relate cette quête comme une autodestruction progressive qui culmine à Auschwitz : là, il tente de marcher sur les traces de son père, rencontre une survivante âgée et lui demande pardon en son nom. Il ne reviendra jamais de ce voyage ; son suicide est l’aboutissement logique d’une culpabilité héritée.
Parallèlement, durant le quatrième mouvement, Malrich tient son journal et perçoit le présent de la « cité » à travers le regard de son frère. Il reconnaît dans l’extrémisme islamiste qui s’empare de sa cité – incarné par un imam et un nouveau groupe de « kapos » violents – le retour d’un système d’anéantissement. Finalement, ses parents sont morts, Rachel est morte, son oncle est mourant ; Malrich se retrouve seul, accablé par la double tâche de survivre et de raconter son histoire.
Le genre du journal intime entrelacé
Journal intime double et asymétrie des deux voix
Le sous-titre du roman identifie précisément son genre : Le Journal du frère Schiller — le journal des frères Schiller. Il ne s’agit pas d’un seul journal, mais de deux, que le texte juxtapose dans un montage alterné. Les carnets de Rachel et les notes de Malrich alternent, mais leur relation n’est pas symétrique. Malrich lit, commente, paraphrase et encadre le texte de Rachel ; le journal de Rachel, quant à lui, contient ses propres documents, citations et lettres insérés. Une structure à plusieurs niveaux, comme encadrée, se dessine, dans laquelle la voix du plus jeune enveloppe protectrice celle du plus âgé — le livre entier porte finalement la signature de Malrich, car la préface fictive, où un professeur est censé avoir réécrit le texte « en bon français », est signée « MALRICH SCHILLER ».
Cette asymétrie est le véritable moteur de la comparaison dans le roman. Rachel apporte le savoir historique et la perspicacité intellectuelle ; Malrich, quant à lui, traduit ce savoir dans le langage expérimental de la « cité ». Lorsque Malrich avoue avoir eu du mal à lire le journal de Rachel – « Son français n’est pas le mien » – 1 Ainsi, cette phrase marque une différence non seulement sociolectale, mais aussi épistémologique : deux manières d’appréhender un même monde se confrontent de façon féconde. C’est de cette friction que naît la thèse du roman, qu’aucun narrateur ne saurait formuler seul.
Journal intime, lettre et document : formes hybrides de communication
Le roman est formellement hybride. Les carnets de Rachel contiennent non seulement des réflexions introspectives, mais aussi des documents intégrés : son livret de paie allemand avec la mention « Hans Schiller, né le 5 juin 1918 à Uelzen », des arrêtés de mutation algériens, une lettre cryptée d’un certain « Jean 92 » et des coupures de presse. La partie consacrée à Malrich, quant à elle, renferme une lettre ouverte fictive adressée à un ministre, qui se conclut par la formule : « Monsieur le Ministre, veuillez prendre ici l’expression de ma colère civique. » 2 – une parodie de la formule polie du langage administratif français, dans laquelle le mot rage le rituel salutation Ce montage de documents confère au texte un caractère quasi-criminel : le lecteur devient co-enquêteur, reconstituant une biographie cachée à partir d’indices circonstanciels. Le journal devient ainsi le réceptacle d’une enquête criminelle qui est simultanément une œuvre historique.
Deux narrateurs à la première personne et le problème de l'authentification
Les deux journaux sont à la fois homodiégétiques et autodiégétiques : chaque frère raconte sa propre histoire à la première personne. Cependant, les sources d’authenticité sont disparates. La voix de Rachel ne nous parvient que par l’intermédiaire de Malrich, qui admet avoir abrégé et sélectionné les passages : « J’ai résumé, j’ai pris les meilleurs, le reste, ce ne sont que des ragots de mosquée. » 3Ce travail d'édition assumé sape toute illusion d'accès direct aux morts. Le roman fait ainsi d'un problème central de la culture du souvenir son principe formel : le témoignage des personnes directement concernées est toujours déjà médiatisé, traduit, remanié. Lorsque Rachel observe à Auschwitz que le guide se trouve « dans ses livres, dans ses notices techniques », 4 S’il est piégé et passe à côté de l’essentiel, cette autocritique l’affecte également – et donc le roman lui-même, qui est conscient de l’irréversibilité de l’expérience.
Espace, temps et métaphore de l'intersection : analogie et ses limites
Trois chambres, un village : l’isotopie du « village »
La structure spatiale du roman s'organise autour d'un centre sémantique, que le titre annonce déjà : le village. Aïn Deb, le village algérien du père, est à la fois son lieu de naissance et le théâtre du massacre. Uelzen, son village natal allemand, se révèle être un village disparu : « Papa est né dans une ville qui a disparu. » 5La « cité » en banlieue parisienne est souvent qualifiée de « village », de « village hors des sentiers battus ». 6Et Auschwitz apparaît enfin dans la description grandiose de Rachel comme une ville monstrueuse née d'un « village pauvre et isolé au cœur de la vieille Pologne ». 7 a grandi. Quatre villages, quatre espaces de mort ou d’anéantissement, se superposent à travers un seul mot. Dans le roman, l’espace n’est pas un décor, mais un argument : la répétition du mot « village » constitue la forme spatiale de l’analogie centrale.
Cette superposition atteint son apogée dans l'équation calculée de Rachel. Auschwitz a « traité » 1,3 million de personnes en quatre ans, soit en moyenne mille âmes par jour – « Cela équivaut certainement à la disparition d'un village de la carte, maison après maison, famille après famille, entre l'aube et le crépuscule. » 8Ici, la phrase entrelace Aïn Deb et Auschwitz en une seule image : le village algérien disparu devient l’unité de calcul d’un massacre industriel. L’audace – et le risque – de cette opération sont manifestes.
Deux échéanciers et le geste du report
La structure temporelle s'entrecroise également. Le journal de Rachel s'étend d'avril 1994 à la mort de son père, le 24 avril 1996 ; les entrées de Malrich commencent en octobre 1996 et se poursuivent jusqu'en 1997. La symétrie des dates est significative : Rachel meurt le 24 avril, deuxième anniversaire du massacre d'Aïn Deb. Son suicide, intimement lié à ce crime collectif, subordonne le temps individuel au temps historique. Le père, quant à lui, incarne une troisième temporalité, meurtrière : sa phrase favorite, que Rachel retrouve à Auschwitz, est « un ordre est un ordre » – conservée dans la version originale allemande – et sa ponctualité pédante (« précise comme un métronome ») relie le rythme du camp à celui de la vie familiale à Aïn Deb. Le temps de la machine d'extermination, « la machine sublime et immuable ». 9, devient la structure profonde des trois états présents.
Du « pyjama rayé » à la « cité camp de concentration »
Les métaphores du roman tirent leur force de l'application systématique du vocabulaire des camps à la « cité ». Malrich, qui n'a acquis cette connaissance que de Rachel, décrit systématiquement son ensemble de logements sociaux en termes d'Auschwitz à la fin : c'est « déjà un camp de concentration », on est « enregistré, surveillé, constamment rappelé aux règles du camp ». 10Les habitants deviendraient des « Kapos » ; il ne manquait plus que « les chambres à gaz et les fours crématoires ». Le roman n'impose pas ce transfert au lecteur sans commentaire, mais le met plutôt en scène comme une appropriation : Malrich pense dans le vocabulaire de son frère défunt, et le texte montre comment un cadre d'interprétation migre d'un espace de mémoire à un autre.
L'image la plus marquante de cet enchevêtrement est la mort de Rachel elle-même. Elle ne meurt pas de façon rapide, mais « dans une flamme sourde ». 11Gazé par les gaz d'échappement de sa voiture, en pyjama rayé et le crâne rasé, son corps endosse le rôle de la victime : le fils du SS se métamorphose en déporté et reproduit sur son propre corps l'agonie perpétrée par son père. Malrich commente le paradoxe théologique de ce geste : Rachel accomplit « un geste unique et identique pour la victime et le bourreau ». 12 L'œuvre est achevée. C'est précisément à ce moment que l'analogie même du roman devient discutable, car elle assimile le fils coupable à la victime et menace d'effacer la distinction même que le roman s'efforce de maintenir. La maturité littéraire du texte réside dans cette ambiguïté féconde.
Aspects liés au genre : un monde de pères et de fils
La structure genrée du roman est frappante. L'axe central est patrilinéaire : père et fils, culpabilité et héritage, le nom Schiller. À l'inverse, les personnages féminins sont relégués à la marge. La mère, Aïcha, reste muette ; ses frères la comprenaient à peine, « elle parlait berbère ». 13 Elle représente l'origine inaccessible, pré-linguistique. Ophélie, la femme de Rachel, est dépeinte comme superficielle, nerveuse et obsédée par l'ordre domestique, une « Barbie » qui veut préserver son foyer du désastre. Cette représentation généralement réductrice des femmes qui lui sont proches contraste avec le seul personnage féminin du roman à bénéficier d'une dignité pleine et entière : la vieille survivante d'Auschwitz, dont la sœur Nina a été assassinée à Birkenau. C'est à elle que Rachel adresse son plaidoyer central pour le pardon, et elle répond par la phrase qui imprègne tout le livre : « Merci, mon fils, cela me touche profondément ; c'est la première fois que quelqu'un me demande pardon. » 14Dans cette scène, une femme franchit la ligne entre victime et bourreau, établissant ainsi cette « fraternité au-dessus de l'abîme ». 15, que le roman présente comme une contre-image utopique de l'anéantissement.
Poétique de la culpabilité et écriture comme héritage
La question de Primo Levi comme centre poétique
Le roman est profondément ancré dans la littérature testimoniale européenne, et son texte de référence est explicitement nommé : Primo Levi's Voir les réponsesRachel cite l'épisode de Kuhn où Levi refuse de prononcer une prière d'action de grâce, insistant sur le fait que rien – ni prière, ni pardon, ni expiation – ne pourra jamais réparer le mal. Cette formule revient comme un leitmotiv dans le roman : « aucune intercession expiatoire, aucun pardon, aucune pénitence de la part du coupable, en fin de compte, rien de ce dont l'homme a le pouvoir ne pourra jamais réparer le mal. » 16L'existence même de Rachel est une tentative d'inverser la question posée par Levi dans le titre : le bourreau est-il lui aussi un être humain ? Sa réponse est que tous deux le sont – « aussi dégradée que soit la victime, elle est un être humain, et aussi déshonorant que soit le bourreau, lui aussi est un être humain ». 17Avec cette interprétation, Sansal poursuit et déplace simultanément la littérature sur l'Holocauste : du témoignage de la victime au témoignage impossible du descendant du bourreau.
Outre Levi, le texte invoque Charlotte Delbo, Elie Wiesel et Jorge Semprún, et énumère les noms des auteurs historiques de ces crimes (Höß, Mengele, Eichmann) ainsi que ceux des « justes » (Oskar Schindler, Albert Battel). La télévision, en particulier, joue un rôle d'intermédiaire : Rachel apprend le massacre grâce au début du journal télévisé, et le contexte historique contemporain s'en trouve enrichi. Notre HistoireLe rapport sur les procès de Nuremberg fournit le cadre d'interprétation. La représentation de l'histoire par les médias constitue ainsi un thème central du roman.
La préface fabriquée et les « parallèles dangereux »
La dimension autopoétique se concentre dans la préface fictive. L'auteur supposé, Malrich, y remercie une enseignante qui a réécrit son livre « en bon français » et rapporte son avertissement : « Elle dit qu'il y a des parallèles dangereux qui pourraient me causer des ennuis. » 18Par cette phrase, le roman anticipe et interroge son propre fonctionnement – le parallèle entre l’Holocauste et le terrorisme islamiste – et ses risques. La réponse provocatrice de Malrich : « Je m’en fiche, ce que j’avais à dire, je l’ai dit, point final, et je l’accepte. » 19Le style d'écriture du roman est conçu comme une provocation délibérée. Le texte est conscient du caractère explosif de son analogie et l'affronte de front.
La poétique du roman est une poétique de la traduction au sens le plus large. Rachel traduit le silence de son père en savoir ; Malrich traduit le français savant de Rachel en langage citadin ; et le roman tout entier transpose une mémoire européenne dans un espace d’expérience postcolonial. L’écriture elle-même devient un héritage : les derniers mots de Rachel sont une demande de léguer son journal à son frère, et l’écriture de Malrich accomplit cette demande. « Un jour, tu liras mon journal et tu comprendras. » 20 – cette prophétie adressée à Malrich est aussi l'autodescription du livre.
Identité en transition : le nom traduisible
La constellation de personnages se condense dans leurs noms. « Rachel » est la fusion de « Rachid » et « Helmut », « Malrich » celle de « Malek » et « Ulrich » — un prénom algérien et un prénom allemand, entrelacés pour former un troisième qui n'est ni l'un ni l'autre. Les identités des frères sont, au sens propre, traduites, créées dans la transition, un composite de deux langues et de deux histoires. Le père, lui aussi, porte plusieurs noms — Hans Schiller, le nom converti « Hassan », le nom de code des Maquis « Si Mourad » — et c'est le déplacement de son nom sur la liste des victimes qui a déclenché la quête d'indices de Rachel. L'identité apparaît tout au long du roman comme fluide, stratifiée et sans fin : elle n'est pas une possession, mais un processus de traduction, et c'est là que réside à la fois sa vulnérabilité et son potentiel.
Conclusion
Le Village de l'Allemand Ce roman est un « roman croisé », non pas parce qu'il juxtapose des récits allemand, français et algérien, mais parce qu'il érige cet entrelacement en méthode de compréhension. L'entrelacement des deux journaux intimes, la répétition du mot « village » dans les quatre chambres d'exécution, la synchronisation symétrique du massacre et du suicide, la migration du vocabulaire du camp d'Auschwitz à la « ville » – autant de formes d'un même geste poétique : l'analogie risquée qui, loin de résoudre les différences, entretient une tension féconde. Le roman peut se lire simultanément comme un texte de mémoire, s'inscrivant dans la tradition de la littérature testimoniale européenne, de Levi à Semprún, et comme un texte postcolonial qui inscrit l'expérience migratoire franco-maghrébine dans cette mémoire. Sa grandeur réside dans le fait qu'il ne réconcilie pas les deux, mais qu'il façonne, par la figure du descendant du bourreau devenu déporté, leur rencontre impossible. Le texte lui-même reconnaît les dangers de cette rencontre – il inclut une mise en garde contre les « parallèles dangereux » dans sa préface. Là où Rachel est écrasée par la culpabilité héritée et finit par implorer le pardon par-delà l'abîme, Malrich embrasse l'héritage de l'écriture et, de ce fait, la tâche de rendre la différence narrable. Dans ce roman, l'identité demeure un composé de deux noms, la mémoire une transition entre deux histoires, et la littérature le lieu où l'entre-deux n'est pas suspendu mais rendu visible comme un mouvement incessant.
Ce second passage, extrait du livre, provient de la toute dernière entrée, datée du 24 avril 1996 – jour du suicide et deuxième anniversaire du massacre d'Aïn Deb. Il s'agit du message d'adieu de Rachel, écrit quelques heures avant sa mort (« Il est 23 heures. C'est l'heure de mon rendez-vous. »). Dans cette entrée, il fait le point et s'interroge sur la justesse du jugement porté sur son père : ni exonération, ni simple condamnation. Cette citation s'inscrit dans une tentative de comprendre l'acte dans son contexte historique – comme le fruit du hasard, du temps et du lieu – sans pour autant se dédouaner. De manière significative, cette même entrée contient le contre-mouvement : immédiatement après, Rachel revient sur son exonération (« Mais en même temps, le choix nous appartient entièrement ») et insiste sur le fait que son père a bel et bien fait un choix. Cette citation ne représente donc pas les derniers mots de Rachel, mais plutôt une pensée en perpétuelle évolution – cette dualité que tout le roman cultive et que le suicide de Rachel vient tragiquement interrompre.
On ne choisit rien dans la vie. Mon père n'a rien choisi, il s'est trouvé là, sur ce chemin qui menait à l'infamie. […] Comme le soleil évacue son trop-plein d'énergie en de fantastiques explosions sporadiques, de temps en temps l'histoire expulse la haine que l'humanité a accumulée en elle, et ce vent brûlant emporte tout ce qui se trouve sur sa route. Le hasard fera que l'on soit là ou là, ouvert ou exposé, d'un côté ou de l'autre du Manche.
Boualem Sansal, Le Village de l'Allemand ou le journal des Frères Schiller
On ne choisit pas sa vie. Mon père n'a rien choisi ; il s'est simplement retrouvé là, sur ce chemin qui mène à la honte. […] De même que le soleil libère son surplus d'énergie dans des explosions fantastiques et sporadiques, l'histoire déchaîne parfois la haine que l'humanité a accumulée en elle, et ce vent ardent emporte tout sur son passage. Le hasard décide si vous êtes ici ou là, protégé ou non, d'un côté ou de l'autre de la poignée.
Rachel aborde ici l'idée la plus troublante que le roman ose envisager : la frontière entre bourreau et victime pourrait aussi être une question de hasard, de lieu, du côté du puits choisi – et, simultanément, elle se confronte au fait que cette pensée n'exonère pas de responsabilité, mais l'intensifie au contraire. C'est une poétique du doute, du « et/et ». La Légende Ce point marque un tournant. Le roman conçoit les deux lieux situés à la frontière de l'histoire comme contingents, inextricablement liés et jamais moralement certains. Ces deux moments sont unis par la date du 24 avril : le massacre (1994) et le jour de la mort (1996). Tous deux appartiennent à Rachel, la voix instruite et réfléchie, et non à Malrich, l'héritier. Et tous deux illustrent le mouvement caractéristique du roman : celui-ci ne conçoit jamais la culpabilité comme une notion figée, mais comme quelque chose de fluctuant, de transposable et d'insoluble.
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.
Remarques- « Son français n'est pas le mien »>>>
- « Veuillez accepter, Monsieur le Ministre, l'expression de ma rage citoyenne »>>>
- «J'ai résumé, j'ai pris le meilleur, le reste est un vrai bla-bla de mosquée»>>>
- « Cela se trouve dans ses livres, dans ses techniques techniques »>>>
- « Papa n’est pas dans une ville différente. »>>>
- « un village hors des routes »>>>
- « Un village pauvre, isolé du cœur de la vieille ville de Pologne »>>>
- « C’est un village qui diffère de la carte, maison après maison, famille après famille, entre les arbres et le crépuscule. »>>>
- « La machine superbe et inaltérable »>>>
- « on est fiché, surveillé, constamment rappelé au règlement du Lager »>>>
- “à petit feu”>>>
- « Une âme et mon geste pour la victime et le bourreau »>>>
- “elle parlait berbère”>>>
- "Merci, mon fils, ça me touche beaucoup, c'est la première fois quelqu'un me dit pardon">>>
- "un geste de fraternité. Par-dessus le gouffre">>>
- «Aucune prière propitiatoire, aucun pardon, aucune expiation des coupables, rien enfin de ce que l'homme a le pouvoir de faire ne pourra jamais plus réparer»>>>
- «quelle que soit sa déchéance, la victime est un homme, et quelle que soit son ignominie, le bourreau est aussi un homme»>>>
- «Elle dit qu'il ya des parallèles dangereux qui pourraient me valoir des ennuis»>>>
- "Je m'en fiche, ce que j'avais à dire, je l'ai dit, point, et je signe">>>
- « Un jour, tu liras mon journal et tu comprendras »>>>





