Montaigne sur le banc des accusés : Philippe Desan

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

L'amitié entre humanisme, herméneutique et fiction

Avec Montaigne – La Boétie : une affaire ténébreuse (Odile Jacob, août 2024, citée comme MBA) mentionne Philippe Desan, professeur émérite Howard L. Willett à l'Université de Chicago, et notamment rédacteur en chef de Études de Montaigne et auteur de l'ouvrage de référence Montaigne : une biographie politique Depuis 2014, il a changé de champ d’étude sans pour autant renoncer à son sujet. Le chercheur, lauréat du Grand Prix de l’Académie française pour ses travaux, nous livre un roman policier historique. Il ne s’agit pas d’un simple divertissement tardif, mais d’une expérience minutieusement conçue : celui qui a consacré une grande partie de sa vie à mesurer la frontière entre la vie et l’œuvre de Montaigne la met désormais à l’épreuve par le biais de la fiction. Cet essai propose une lecture du livre en trois temps : roman sur une amitié, roman sur la lecture, et confession cryptée du spécialiste de Montaigne.

Pour comprendre à quelle tradition de lecture Desan s'oppose, il est utile de se pencher sur l'œuvre d'Hugo Friedrich. Montaigne (1949) – et ce n’est pas un hasard, car Desan lui-même a édité l’ouvrage de Friedrich et rédigé l’introduction de l’édition anglaise de 1991. Dans le premier chapitre, Hugo Friedrich loue le courage de Montaigne d’embrasser la subjectivité – explicitement comme une vertu historiquement située. Il écrit que le courage et la rigueur de la subjectivité sont nécessaires précisément dans ces moments historiques où une tradition sclérosée dans le formalisme étouffe l’individu et lui bloque l’accès à l’humanité concrète. Le scepticisme de Montaigne apparaît ainsi comme une résistance contre un système rigide – et Friedrich nomme ouvertement le concept opposé : Essais Ils ont dissous l'idée d'une science totalitaire. Cette expression, utilisée en 1949 et liée à l'image d'un esprit étouffé par le système, peut difficilement être lue sans une connotation politique.

Friedrich lit le Essais S’inscrivant dans une anthropologie philosophique de l’Europe post-classique, cet ouvrage souligne constamment les racines de Montaigne dans l’héritage humaniste et la tradition éducative occidentale. Son Montaigne témoigne d’une culture européenne continue qui s’étend de l’Antiquité à la Renaissance, jusqu’à l’époque moderne. La conclusion va dans ce sens : le caractère joyeux et serein de Montaigne, cette sagesse qui n’offre à l’être humain dévalorisé ni désespoir ni faux espoir de salut, mais plutôt une affirmation de sa mortalité, est le geste par lequel un auteur, en 1949, oppose au nihilisme une affirmation humaniste de la vie. (Frank Rutger Hausmann) 1 L'œuvre de Friedrich s'inscrit dans une série regroupant d'autres œuvres monumentales des études romanes allemandes d'après-guerre (telles que celles d'Erich Auerbach). Mimesis ou Ernst Robert Curtius Littérature européenne et littérature médiévale tardiveIl convient toutefois de faire une distinction : Auerbach et Curtius écrivaient depuis l’exil ou depuis une position de détachement intérieur, tandis que Friedrich avait passé les années nazies à un poste universitaire en Allemagne. Son invocation de l’humanisme comporte donc aussi une note d’auto-affirmation et de revendication de continuité, ce qui tend à masquer plutôt qu’à affronter sa propre complicité – expliquant ainsi l’absence frappante de toute réflexion directe sur cette période dans la préface.

Friedrich inscrit Montaigne dans la grande tradition de l'histoire intellectuelle romane, comme un tout unifié, et s'oppose précisément à la dissection fragmentaire de son œuvre en « -ismes » isolés : le scepticisme, l'épicurisme, etc., ne sont que les composantes d'un esprit hautement organisé dont la cohérence se perd dès lors qu'on le divise en deux parties, l'une tournée vers le passé et l'autre vers l'avenir. Sur le plan méthodologique, il défend le désordre apparent de Montaigne comme une caractéristique essentielle. Essais n'étaient pas terminés articulationmais à travers coacervatioConstruite par une accumulation délibérée, l'œuvre de Montaigne est consciemment opposée au concept kantien de système : quiconque la réduit à une idée centrale comme « Que sais-je ? » en manque la portée, car la contradiction n'est pas une déficience, mais un symptôme constant de l'esprit infiniment agité, intéressé par l'expérience toujours nouvelle, et non par le résultat. Sur le plan du contenu, Friedrich élève Montaigne au rang de fondateur du moralisme moderne, qu'il distingue nettement de l'éthique : il a peu à voir avec la morale, mais plutôt avec les coutumes et les traditions ; ses tenants ne sont ni des éducateurs ni des professeurs d'éthique, mais des observateurs, des analystes et des façonneurs de la nature humaine. Le concept générique d'« être humain » est remplacé par l'idée de diversité, de variété et de différence. Contrairement à la polémique de Desan dans Réflexions sur les problèmes sociaux Tout en suggérant que Friedrich attribue cela au schéma en trois étapes d'humiliation, d'acceptation et de sagesse, Friedrich ne décrit pas une ligne de maturation sans faille ; son propos est, au contraire, l'inépuisable mobilité d'un esprit qu'aucun système ne peut saisir – une différence plutôt progressive, puisque la poussée anti-idéaliste de Desan est également dirigée contre l'hypothèse d'unité, et non contre la thèse de Friedrich sur la mobilité.

Il subsiste néanmoins une différence, sur laquelle Desan fonde son analyse. Friedrich recherche l'unité d'un esprit hautement organisé et considère l'auto-interprétation de Montaigne – le « livre consubstantiel à son auteur » – comme la clé d'une vérité où l'individu, par l'écriture, crée sa propre image. Desan, dans ses travaux, rejette ce lien entre vérité et personne cohérente ; dès son introduction à Friedrich, il prend prudemment ses distances – « il est peut-être nécessaire de se dissocier de l'affirmation de Friedrich » – et transforme le moraliste en « anthropologue de l'homme moral », l'observateur intemporel en un penseur bourgeois du début du XXe siècle dont le scepticisme naît de la crise concrète de la fin de la Renaissance. Là où Friedrich insiste sur la cohérence organique d'un style de pensée, Desan met l'accent sur sa contingence historique, sa stratégie et son enchevêtrement social. Ce passage du moi consubstantiel à la personne socialement construite constitue le postulat tacite du roman : MBA brise l’idée d’un Montaigne dont le livre serait le reflet transparent de son âme. Un Montaigne qui aurait empoisonné son ami et dissimulé son crime sous la couverture de son œuvre est tout sauf un autoportrait transparent.

La fiction comme instrument légitime de connaissance

La préface comme contrat : son propre mensonge devient une condition de la vérité.

Desan s'ouvre par un geste que tout lecteur de Montaigne reconnaîtra immédiatement. Le premier vers – « C'est ici un roman de bonne foi, lecteur » – est une adaptation littérale du célèbre « C'est ici un livre de bonne foi, lecteur » de Montaigne, avec la seule et cruciale substitution de livre durch romainLe propos du livre réside dans ce simple mot échangé. Le narrateur prévient : « Il s’agit d’une fiction, mais d’une fiction plausible, inspirée de la biographie d’un homme qui a écrit un recueil d’essais. » La fiction n’est pas présentée comme l’antithèse de la vérité, mais comme son prolongement, riche de probabilités.

Desan fonde la légitimité de cette démarche sur le sujet lui-même. Il cite Montaigne, qui affirme la perméabilité de l'histoire et de l'invention : « Dans mon étude de nos coutumes et de nos comportements, les récits inventés me servent, dans la mesure où ils sont possibles, tout aussi bien que les récits véridiques. » 2 Le romancier prend l'essayiste au mot. 3 et transforme une digression méthodologique de Montaigne en texte fondateur d'un ouvrage entier. Si l'on considère le possible comme aussi valable que le réel, alors un roman sur Montaigne ne constitue pas une trahison de l'érudition, mais bien son prolongement cohérent par d'autres moyens.

La richesse des allusions de la préface dépasse le simple cadre des citations. En posant en introduction la formule du seuil propre à Montaigne, Desan instaure un protocole de lecture : le lecteur est invité à lire deux fois dès la première ligne, à percevoir constamment le prétexte de l’essai au sein même du roman. Il ne s’agit pas là d’une simple coquetterie érudite, mais d’un bouleversement des attentes liées au genre. Un roman policier historique promet généralement la résolution d’une énigme avec certitude ; or, la préface de Desan annonce que la solution elle-même sera une invention – « assurément une fiction » –, le lecteur étant ainsi tenu non pas à la vérité, mais à la probabilité. La « bonne foi » que Montaigne offrait au lecteur se mue, sous la plume de Desan, en une sincérité paradoxale : le narrateur est honnête précisément en déclarant son mensonge. La devise qui précède la préface – le désir de Montaigne de parler non des événements, mais de « ce qui peut advenir » – érige cette priorité du possible sur le fait au rang de devise.

La poétique épicurienne du clinamen

Desan imprègne sa méthode d'une métaphore physique, elle-même inspirée des lectures de Montaigne. Épicure, écrit-il, figurait parmi les auteurs favoris de Montaigne, qui appréciait sa théorie atomique. De là, Desan tire sa conclusion narrative : « Par le déplacement infime et involontaire d'un seul atome, notre monde se transforme de façon inattendue. » 4 Le roman fonctionne de la même manière : « de légères variations dans les événements, les rencontres ou les décisions des protagonistes remodèlent la réalité et créent ainsi un autre monde tout aussi possible ». 5.

Il s'agit d'une autodescription précise, fondée sur la poétique. Desan ne modifie pas le climat politique général de l'histoire ; il déplace des atomes isolés — un sonnet disparu, une fiole empoisonnée, un ex-voto aux yeux verts — et, à partir de ces infimes variations, il crée un monde alternatif, d'une vraisemblance parfaite. clinamenLa déviation épicurienne devient le principe structurel d'une biographie contrefactuelle de Montaigne. L'ironie que Desan emploie plus tard est douce-amère : Montaigne trouvait étrange que les atomes d'Épicure ne se soient jamais agglomérés en une maison ou une chaussure — « ironiquement, cependant, ils avaient contribué à dévoiler son crime ». 6Les mêmes atomes qui sont dans EssaisLe scepticisme, qui servait d'image à une contingence absurde, fournit une preuve médico-légale dans le roman sous la forme de résidus d'arsenic.

Une architecture narrative d'équilibre précaire

Desan décrit les rouages ​​de son texte à l'aide de l'image d'une horloge. Les événements s'entremêlent imperceptiblement, « un peu comme si l'histoire et la fiction se disputaient la première place, mais chaque fois que l'une semble prendre le dessus, le pendule de l'horloge oscille dans la direction opposée, rétablissant un fragile équilibre ». 7Cette formule nomme non seulement un thème, mais aussi la structure : Les personnages des deux premières parties sont tous réels, mais «parfois, la réalité est légèrement altérée et provoque des répercussions imprévues». Le roman est organisé comme Affaire classée Pendant près de cinq siècles, une enquête dont la solution est elle-même une fiction, mais dont le récit, selon Desan, retrouve son chemin vers l’histoire, « comme pour dissiper le brouillard ». Une fois encore, Montaigne affirme : « l’écrivain ne doit rendre compte que d’une vérité pillée ».

L'architecture en trois parties d'une amitié fatale : de l'empoisonnement au tribunal de l'herméneutique

Première partie – Le XVIe siècle, époque du crime

La première partie situe l'action à Bordeaux en 1559, au Parlement, au sein du milieu des « robins » – cette aristocratie juridique à laquelle appartiennent Montaigne et La Boétie. Desan met en scène leur première rencontre comme un duel rhétorique sur la coutume, où le jeune et ambitieux Michel, avec une audace calculée, induit en erreur le célèbre Maître du Palais. La Boétie, anticipant la manœuvre, la répète « comme une répétition théâtrale ». 8On assistait alors à des monologues d'acteurs plutôt qu'à une conversation éclairée. Cette métaphore théâtrale est programmatique : l'amitié apparaît d'emblée comme une performance, un jeu de rôle, et non comme la communauté d'âmes transparente du « De l'amitié » canonique.

C’est là que réside le pouvoir narratif de Desan. La célèbre amitié est réinterprétée comme une asymétrie, voire une tromperie. Le roman révèle systématiquement que tout ce que nous savons de La Boétie est médiatisé par Montaigne – plaçant ainsi une question authentiquement philologique au service de l’intrigue policière.

Ce qui est remarquable, c'est le soin méticuleux avec lequel Desan reconstitue le tissu social dans lequel se déroule cette rencontre. Le jeune Michel est coincé à la Chambre des enquêtes, vêtu de la robe rouge des fonctionnaires de second rang, tandis que les conseillers d'enquête, en noir, sont considérés comme les véritables magistrats. La Boétie l'informe de la situation des « rouges-gorges », ces arrivistes, « issus du même monde de négociations, mais qui ne rêvent que de naissance noble ». Ces passages ne sont pas de simples fioritures ; ils imprègnent le roman de la conviction, propre à Desan, que l'écriture de Montaigne est née d'une stratégie politique et sociale, et non d'une contemplation désabusée. Le rapprochement avec La Boétie apparaît ici comme une manœuvre professionnelle, conseillée par son père, Pierre Eyquem, qui souhaite la longue robe pour son fils et l'ardoise pour lui-même. Là où la tradition idéaliste célèbre l'amitié comme un pur choix d'âmes, Desan révèle ses racines dans l'ambition, les jeux politiques du mariage et l'angoisse du statut social – jetant ainsi les bases du réseau de motivations dont l'hypothèse du meurtre ultérieur tire sa plausibilité.

Deuxième partie – La tradition comme scène de crime

La seconde partie retrace le parcours d'un document à travers les siècles : un sonnet compromettant de La Boétie, que la veuve de Montaigne, Françoise de la Chassaigne, découvre après sa mort et qu'elle est incapable de détruire. Desan transforme l'atelier de reliure en un lieu d'une symbolique intense. Françoise possède le manuscrit du Essais Elle le reliait magnifiquement en parchemin doré et dissimulait le sonnet entre la page de garde et la couverture, y inscrivant un indice codé. Son geste était une vengeance déguisée en piété : « Il appartient aux générations futures de déchiffrer sa révélation », se disait-elle. 9 Le document devient « une bouteille jetée à la mer ». 10.

Desan compte le temps passé dans l'oubli avec la précision pédante d'un bibliographe : le sonnet sera oublié pendant « 192 ans et quatre mois – plus précisément, 70 166 jours ». 11 Cette précision quasi maniaque n'est pas le fruit du hasard. Elle trahit le collectionneur et l'érudit pour qui la matérialité du texte – reliure, tranches rognées, écritures effacées – n'est pas un détail, mais bien le sujet même. La veuve, qui souhaite réunir le livre et le corps dans la chapelle des Feuillants, illustre de façon macabre la maxime de Montaigne selon laquelle il était « consubstantiel » à son livre : « C'est comme si elle avait revêtu le poème de son habit mortel. »

Troisième partie – Le présent comme tribunal

La troisième partie nous transporte dans le monde universitaire contemporain. Jacques Saint-Maur, spécialiste de Montaigne d'origine française, enseigne dans une université peu connue de l'Iowa et est un collectionneur obsessionnel de EssaisLes dépenses de Desan entraînent sa brillante doctorante, Diane Osborne, sur le banc des accusés. Sa thèse est scandaleuse : Montaigne aurait empoisonné La Boétie. La présentation des preuves culmine avec une plaidoirie à la Sorbonne, que Desan présente ouvertement comme un procès : « la thèse se transformait en procès, et Diane devait assumer son rôle de procureur ». La défense de l’ouvrage devient une « exigence de règle, sans possibilité d’appel ».

Diane s'appuie sur les mots clés de « De l'amitié », dans lequel Montaigne décrit son amitié comme « une force inexplicable et fatidique ». 12 Toute sa dissertation, explique-t-elle au jury, s'attache à expliquer ces deux mots : « Pourquoi inexplicable ? et fatale pour qui ? » Une formule consacrée dans la prose de l'amitié devient le prétexte d'un crime. Son interprétation perçoit la relation comme un malentendu entre deux conceptions incompatibles de l'affection : La Boétie en quête de la « licence grecque », Montaigne en « homme à femmes » qui rejette cette pratique ancestrale. La philologie de la couleur des yeux – verts, chez seulement un à deux pour cent de la population du Sud-Ouest français – est censée identifier l'amante cachée, Marguerite, sur l'ex-voto et fournir le mobile du meurtre.

La chaîne de preuves féministes de Diane

L'épisode où Diane construit tout un édifice de preuves à partir des remarques de Montaigne sur le regard des femmes est particulièrement révélateur. Avec la méticulosité d'une concordance, elle rassemble les passages où l'essayiste décrit le « douceur des yeux », les « yeux chastes », les « yeux effarouchés » ou la « grâce de leurs yeux », et en conclut une obsession intrusive : il est convaincu de pouvoir lire dans les yeux de sa maîtresse, y projette ses désirs et interprète un simple clignement d'œil comme un consentement. Le point culminant de son argumentation est une accusation : « Combien de femmes ont dû subir ses agressions sexuelles simplement parce qu'elles ont cligné des yeux ou battu des cils une seule fois ? » 13

Desan aborde ce passage avec une ambivalence calculée. D'une part, il accorde à l'interprétation de Diane espace et dignité ; d'autre part, il fait conclure intérieurement à Saint-Maur que ce discours féministe « ne la mènera pas bien loin » auprès de la soutenance. 14Cette scène illustre à petite échelle le problème herméneutique fondamental de tout le roman : une thèse cohérente peut être construite à partir d’un ensemble d’indices textuels, une thèse qui paraît convaincante mais qui repose sur un raccourci du probable à l’affirmé. La couleur verte des yeux sur l’ex-voto, érigée statistiquement en signe d’identification, en est l’exemple parfait : une information intrinsèquement fiable transformée en preuve irréfutable par une ambition interprétative. Desan, juré expérimenté, sait à quel point la brillance philologique et l’excès de zèle sont intimement liés – et il fait de cette proximité même l’objet de son analyse.

Le roman comme galerie de miroirs du chercheur

Saint-Maur en autoportrait

Le personnage de Saint-Maur porte indéniablement les traits de son créateur. Tous deux ont obtenu leur doctorat en Californie en 1984 ; tous deux sont des spécialistes franco-américains de Montaigne aux États-Unis ; tous deux sont des collectionneurs passionnés. La bibliothèque privée de Saint-Maur, qui surpasse celles de Harvard et de Chicago et devient la « Bibliotheca Mauriana », est le reflet exact de la véritable « Bibliotheca Desaniana » de Desan, avec ses quelque 161 éditions de Montaigne. Le roman s’achève sur le projet de Saint-Maur de déménager à Boulder, dans le Colorado – et la préface est datée de « De Boulder, Colorado ». Le masque est volontairement transparent.

Desan utilise cet autoportrait pour mettre en scène sa propre position méthodologique. Saint-Maur incarne le chercheur pour qui l'interprétation purement textuelle est insuffisante, « pour la simple raison que la personne derrière le livre a toujours été négligée dans les études littéraires ». 15À l'encontre de la tradition qui absorbe toute la vie de Montaigne dans son livre, il oppose la « matérialité du texte » et une « culture matérielle de la Renaissance ». Il s'agit là, à peine dissimulé, du programme contextualo-sociologique qui a toujours distingué le travail savant de Desan de la philologie idéaliste de Montaigne — ici ironiquement exagérée au point d'être qualifiée de « théorie — très critiquée par ses collègues » — sur les objets comme médiateurs entre le monde et l'imagination.

L'ironie affectueuse de Desan dans la représentation de son alter ego préserve l'œuvre de toute simple auto-glorification. Saint-Maur est un personnage comique : le cycliste raté qui expose ses petits haltères de plomb sur la cheminée, qui prétend avoir rencontré Sartre dans Les Deux Magots et prêche à ses élèves de toujours dire non, qui force Marx et Montaigne à se rencontrer, et le Kapital dans la première édition française de 1872, qu'il avait rendue obligatoire pour son séminaire. L'autocaricature permet à Desan de révéler sa propre obsession méthodologique : le lien entre le matérialisme historique et la forme de l'essai, que le véritable auteur… La modernité de Montaigne Il est poursuivi, présentant et relativisant simultanément ses découvertes. Le chercheur rit de lui-même pour pouvoir parler sérieusement de son domaine. Lorsque Saint-Maur envisage finalement d'écrire soit un roman sur Montaigne et La Boétie, soit un ouvrage sur le modernisme de Montaigne, la boucle est bouclée : le personnage annonce précisément l'œuvre que son créateur a déjà écrite.

La thèse de la recherche comme fiction

Desan place la réplique la plus cinglante dans la bouche de sa jeune protagoniste. Après l'échec de sa soutenance, Diane confie avoir compris que la recherche universitaire est elle-même une forme de fiction : « Plus je travaillais, plus je me rendais compte que la recherche universitaire est une forme de fiction. Il faut inventer, formuler des hypothèses, élaborer des théories et se démarquer des autres interprétations. » 16 Cette intuition constitue le noyau idéologique du roman. L'intrigue policière n'était que le prétexte pour rendre visible le lien entre la formulation d'hypothèses et l'invention narrative.

De manière significative, Diane échoue précisément parce qu'elle croit en une vérité unique et universelle : « Je ne suis pas une grande lectrice de Montaigne, car il pensait que la vérité est subjective et malléable. » 17Elle exige des certitudes fermes et irréfutables et se sent donc « plus proche des sciences que des lettres ». Desan inverse ainsi la hiérarchie habituelle : ce n'est pas le montaignetiste sceptique, mais le chercheur à l'esprit positiviste qui se révèle être un lecteur inférieur de Montaigne. Le roman défend le doute de Montaigne – « Que sais-je ? » – contre la quête de vérité de son héroïne.

L'apothéose ironique de l'auteur

La fin est marquée par une ironie révélatrice. Le scandale ne profite à personne plus qu'à l'accusé. « Montaigne s'en était quant à lui sorti indemne », dit-on ; on ne renverse pas si facilement un « pilier de la pensée française ». New YorkerL’article intitulé « L’affaire Montaigne » traite cette affaire comme une leçon de « byzantinisme académique » des deux côtés de l’Atlantique – et les chiffres de vente de Essais explosent sur Amazon. L'auteur part de l'accusation « grandi et plus populaire que jamais face aux ergotages savants de ceux qui faisaient profession de lere et de l'interprète ».

C’est là que réside la critique la plus acerbe de Desan, adressée à son propre domaine. La tentative de démasquer Montaigne avec une rigueur quasi-médicale ne fait que confirmer son indestructibilité ; les érudits qui l’interprètent paraissent insignifiants face à leur sujet. Finalement, Saint-Maur brûle les preuves photographiques du sonnet et choisit l’oubli : « Il avait suffisamment intériorisé les enseignements de Montaigne sur le repentir pour continuer. » 18Le chercheur efface sa propre sensation, et le roman revient ainsi à la thèse initiale de sa préface : les secrets, « inaccessibles et indicibles ». 19Elles accompagnent chaque personne tout au long de sa vie ; l’invention nous permet de les révéler, voire de les juger – mais la question de savoir si cette révélation perdurera reste ouverte.

Le travail au sein du travail

La biographie politique comme proie

Wer Montaigne : une biographie politique Quiconque a lu (2014) reconnaîtra dans la première partie du roman le dénouement narratif. La principale thèse biographique de Desan est que l'auteur Montaigne est une invention du XIXe siècle ; les spécialistes ont créé un « Montaigne universel et atemporel » en négligeant « le serviteur du roi et l'officier public », qui a toujours aligné ses stratégies d'écriture sur des calculs de carrière. Il est important de « déconstruire l'image stéréotypée qui dépeint l'essayiste comme isolé dans sa tour d'ivoire, loin du tumulte de son époque ». 20Le roman dépeint avec force cette démystification : le jeune Michel aborde La Boétie non par affinité, mais sur les conseils de son père, qui souhaite pour son fils la longue robe et une ascension sociale pour sa famille. Tout le mécanisme des « robins » – cette aristocratie légale « issue du même monde des affaires » – est analysé avec lucidité dans la biographie. 21 était et « le seul rêve de gloire chevaleresque » 22 — devient le théâtre de leur première rencontre dans le roman. Ce que la biographie formule comme une thèse socio-historique, le roman le dramatise comme un motif : la célèbre amitié se développe dans un contexte d'ambition, de jeux de pouvoir matrimoniaux et d'angoisse liée au statut social, et c'est précisément ce contexte qui fournit le fondement de l'hypothèse du meurtre. La maxime de Montaigne, « Le maire et Montaigne ont toujours été séparés par une nette distinction », que Desan révèle dans la biographie comme une auto-stylisation à ne pas prendre au pied de la lettre, réapparaît dans le roman – cette fois comme la séparation entre façade publique et secret privé dissimulé, que toute l'intrigue cherche à briser.

Réflexions sur les problèmes sociaux et la matérialité du livre

L'œuvre sociologique majeure de Desan Montaigne, pensez au social (2018) se conçoit comme un prolongement de la biographie « de la pratique à la théorie » et lit Montaigne, au même titre que Durkheim, Bourdieu et Elias, comme un « individu collectif » dont le moi « n’a de sens que dans sa relation aux autres ». L’ouvrage rejette catégoriquement la tradition psychologisante qui explique l’œuvre en termes de caractère – et, de manière assez significative, inclut Friedrich parmi ses représentants car il fait de l’unité d’un style de pensée et de la consubstantialité de l’homme et du livre l’axe de l’interprétation. Dans le roman, ce programme académique est transposé dans la psychologie caricaturale de Saint-Maur et simultanément caricaturé. L’ancien trotskiste, qui force Marx et Montaigne à se rejoindre, cherche la vérité sur l’essayiste dans la « matérialité du texte » et dans une « culture matérielle de la Renaissance ». Il déplore que « l’homme derrière le livre était toujours absent de l’interprétation littéraire ». C’est le credo anti-idéaliste de Desan, poussé à l’extrême jusqu’à l’obsession comique : là où le scientifique… Essais Analysé comme « objet social » et « fait social », le protagoniste du roman traque des objets réels – une petite bouteille, un ex-voto, un sonnet – dont la matérialité est censée prouver le meurtre. Le roman pousse la thèse sociologique à ses limites, voire au-delà : l’exigence légitime de lire le livre dans son contexte matériel et social se mue en « théorie farfelue » selon laquelle les objets peuvent témoigner d’un crime. Ce faisant, Desan éprouve la portée de sa propre méthode – et son potentiel de tentation.

Le sonnet non dit et les stratégies éditoriales

Le lien le plus subtil concerne le cœur de l'intrigue, le sonnet caché. Dans sa biographie politique, Desan analyse en détail l'édition de 1571 des œuvres de La Boétie par Montaigne et souligne que Montaigne… Discours de la servitude volontaire bien qu'il ait voulu publier cela Mémoire Cependant, à propos du décret de janvier « préféra passer sous silence » – un acte de « déminage préventif en matière de politique éditoriale ». Dans Réflexions sur les problèmes sociaux Le même motif revient : le désir initial de Montaigne de… Discours “au cœur de ses Essais« Pour situer l’œuvre, et son retrait ultérieur face à l’appropriation protestante du texte. La question de ce que Montaigne a transmis de La Boétie et de ce qu’il a supprimé n’est donc pas une invention romanesque, mais un véritable nœud philologique dans les recherches de Desan. Le roman la radicalise en une hypothèse criminelle : si Montaigne a si soigneusement orchestré l’héritage de son ami, qu’aurait-il pu dissimuler d’autre, interroge l’intrigue ? Le trentième sonnet fictif, que Françoise cache dans la couverture du livre, incarne narrativement ces lacunes éditoriales que Desan, en tant qu’érudit, a cartographiées – le point où la tradition se tait et où l’interprétation doit commencer. La thèse de Diane, selon laquelle tout chez La Boétie est « unique en signification » parce qu’« aucun texte de La Boétie n’a été imprimé par son conseil » et que Montaigne contrôle la transmission, est une traduction littérale des conclusions philologiques de Desan, transposées dans le langage de l’accusation. »

L'édition anglaise de Friedrich comme charnière

La présence d'Hugo Friedrich, dont Desan a édité et préfacé l'ouvrage sur Montaigne, dans le roman en tant que contrepoint négatif, boucle la boucle entre les deux œuvres. Dans l'introduction consacrée à Friedrich, Desan formule une observation qui deviendra la poétique du roman : Montaigne transcende toujours le récit qui se présente à lui et crée « un nouvel objet qu'il ramène à lui-même » ; parmi deux récits, l'esprit supérieur choisit « celui qui est le plus probable ». Ce privilège du probable sur le simple factuel, que Desan décrivait à propos de Montaigne en 1991, devient le principe structurel de son propre roman en 2024, dont la préface privilégie la fiction sur le fait, pourvu qu'elle reste « vraisemblable ». L'intuition même de Friedrich, qui Essais L’expérience sans cesse renouvelée du « mais pas du résultat » est intéressante et réapparaît dans le roman comme son noyau idéologique – dans la prise de conscience par Diane que la recherche elle-même est une forme de fiction, et dans son incapacité à atteindre des « certitudes fermes et irréfutables ». Le point de fuite commun à la monographie de Friedrich, aux travaux de Desan et à son roman est ce même Montaigne que Friedrich décrivait comme un « esprit en perpétuel mouvement » : un mode de pensée qui situe la vérité dans le processus, non dans le résultat, et qui, de ce fait, échappe à tout système – même celui des preuves médico-légales. Là où Desan dépasse Friedrich, c’est dans les conséquences pour l’individu : là où Friedrich saisit encore cette fluidité au sein de l’unité d’un moi consubstantiel, Desan dissout même cette dernière unité et révèle un Montaigne dont le livre ne garantit plus une âme transparente, mais peut dissimuler des secrets. Ainsi, les ouvrages scientifiques et le roman se révèlent être un seul et même projet poursuivi à travers différents genres : le refus persistant de laisser Montaigne se complaire dans l’hypothèse confortable que son œuvre coïncide parfaitement avec sa personne.

MBA est plus qu'un simple jeu intellectuel, même si Desan le décrit modestement dans ses Remerciements comme un « divertissement savant » et un « jeu avec Montaigne », mais aussi comme une idée mûrie pendant vingt ans. L'ouvrage est un traité fictif sur les conditions des études montaigniennes, écrit par l'un de ses plus éminents représentants, qui se place lui-même sur le banc des accusés, comme un personnage du roman. Il démontre que toute interprétation est une hypothèse et donc un récit ; que la frontière entre biographie et invention, que Montaigne fut le premier à explorer systématiquement au XVIe siècle, suscite le même malaise au XXIe siècle. La référence dans le titre – la « sombre affaire » de Balzac entrelacée avec le roman policier comme forme philosophique – n'est donc pas purement décorative. Desan a choisi le genre policier car, en tant que technique littéraire, il peut faire de l'herméneutique elle-même l'intrigue : lire, c'est développer des soupçons, interpréter des indices, construire une histoire probable mais jamais prouvable. Que ce spécialiste, de tous les gens, ait formulé cette idée non pas dans une monographie mais dans un roman, constitue l'hommage le plus cohérent à un auteur qui a assimilé le possible au réel.

Le message central du livre, en tant que leçon, peut se résumer ainsi : l’interprétation est inévitablement un acte inventif, qui travaille avec les probabilités, et l’honnêteté intellectuelle ne consiste pas à découvrir la vérité ultime sur Montaigne, mais plutôt à rester conscient de ses propres procédés narratifs. De là découle, peut-être comme une leçon dérangeante du roman : la méfiance envers sa propre cohérence. Car l’hypothèse du meurtre ne s’effondre pas parce qu’elle est mal construite – au contraire, elle est élégante, étayée matériellement et parfaitement plausible. Elle s’effondre parce que sa cohérence même révèle l’ambition interprétative considérable qu’il a fallu déployer pour passer du probable à l’invisible affirmé. Ce qui captive Diane dans sa thèse – la chaîne de preuves impeccable, le mobile cohérent, la confirmation médico-légale – est précisément ce qui devrait servir d’avertissement au lecteur averti. Desan adresse cet avertissement non seulement à l’étudiant en doctorat radical, mais à toute interprétation, y compris la sienne : plus une interprétation élimine parfaitement la résistance de son objet, plus elle a déjà remplacé cet objet par sa propre invention. Le doute de Montaigne n'est donc pas un défaut chez le chercheur qui ne parvient à aucun résultat, mais bien sa vertu même : la volonté de reconnaître son histoire comme telle et de ne pas la confondre avec la vérité. Que le chercheur finisse par brûler ses preuves et choisir l'oubli est la conséquence ultime de cette attitude : certaines cohérences sont trop parfaites pour être dignes de confiance.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « Montaigne sur le banc des accusés : Philippe Desan. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2026. Consulté le 9 juin 2026 à 05h35. https://rentree.de/2026/06/02/montaigne-auf-der-anklagebank-philippe-desan/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. Voir la postface de Frank Rutger Hausmann à l'édition allemande et son essai : Frank-Rutger Hausmann, « Hugo Friedrich, Montaigne », Scientia Poetica : Annuaire d'histoire de la littérature et des sciences 18, Numéro 1 (2014) : 241–59. >>>
  2. « Dans l'étude que je fais de nos mœurs et de nos comportements, les témoignages fabuleux, pourvu qu'ils soient possibilités, y servent comme les vrais. »>>>
  3. « Je suis sûr que vous lirez la lettre. »>>>
  4. "Par le déplacement négligeable et non prémédité d'un seul atome, notre monde se métamorphose de manière inattendue.">>>
  5. « De minimes variations de faits, de rencontres, ou de décisions prises par les protagonistes, réorganisent la réalité pour créer un autre monde tout aussi possible »>>>
  6. « Ironiquement, ils avaient en revanche permis de révéler son crime »>>>
  7. « Un morceau d’histoire et de fiction se vit dans la bataille pour l’imposteur, mais, qui possède l’ensemble de l’emporium, l’équilibre de la montre est équilibré dans les sens opposés et crée un équilibre pré-équipé »>>>
  8. « comme une réplique de théâtre »>>>
  9. « Aux générations futures de déchiffrer sa révélation, se dit-elle. »>>>
  10. « bouteille jetée à la mer »>>>
  11. « Cent quatre-vingt-douze ans et quatre mois dans l'oubli – soixante-dix mille cent soixante-six jours, plus exactement »>>>
  12. « une force inexplicable et fatale »>>>
  13. "Combien de femmes ont-elles subi ses agressions sexuelles pour un simple clin d'œil ou un battement de paupières ?">>>
  14. « Ne la mènerait pas bien loin »>>>
  15. "Pour la bonne raison que l'homme derrière le livre était toujours absent de l'interprétation littéraire">>>
  16. "Plus je travaillais, plus je suis rendu compte que la recherche universitaire est une forme de fiction. Il faut inventer, lancer des hypothèses, élaborer des théories, se démarquer des autres interprétations.">>>
  17. « Je ne suis pas une bonne lectrice de Montaigne, car il croyait que la vérité est subjective et malléable »>>>
  18. « Avait suffisamment médité les leçons de Montaigne sur le repentir pour aller de l'avant »>>>
  19. «inaccessible et inavouable»>>>
  20. « démythifier l'image d'Épinal qui présente l'essayiste isolé dans sa tournée, loin des agitations de son temps »>>>
  21. « issues you même monde du négoce »>>>
  22. «ne rêvent que de noblesse d'épée»>>>

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