La dictature des sitcoms : pensée politique, forme littéraire, Machiavel et Giorgia Meloni dans Hélène Frappat

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Décret et spectacle

Néron (Actes Sud, 2025, cité sous l'abréviation NER) d'Hélène Frappat raconte l'histoire d'une nation européenne anonyme, gouvernée par une dictatrice populiste de droite qui se fait appeler « le Prince » par décret. Nerona, fille d'une mère célibataire issue des classes populaires et fondatrice du mouvement FEU (Force, Énergie, Union), règne par un flot incessant de décrets qui touchent à tous les aspects de la vie : politique migratoire, contrôle des médias, valeurs familiales, développement économique et, en fin de compte, tentative d'interdire les catastrophes naturelles. Son ascension politique est présentée comme une série d'auto-dramatisations : elle utilise le récit de son enfance misérable, l'incendie traumatisant de son appartement et l'avortement volontairement empêché de sa mère comme autant de récits fondateurs quasi mythologiques.

Le récit se déploie en scènes fragmentées – discours, interviews, conversations avec les conseillers, les chants prophétiques de sœur Sibylle – qui brossent un panorama du pouvoir populiste sous différents angles. La structure multiperspective de NER est en elle-même un acte politique : en ne dépeignant jamais le pouvoir populiste du point de vue d'un observateur unique et privilégié, mais en le fragmentant en un panorama simultané – l'autoprésentation de la dirigeante, le cynisme désabusé de ses conseillers, la lamentation prophétique de sœur Sibylle, le ton détaché du plateau de tournage, les conversations timides et angoissées des visiteurs du musée – Frappat révèle ce que le populisme occulte structurellement : qu'il ne décrit pas une seule réalité, mais qu'il en recouvre et en refoule plusieurs. Nerona peut parler à l'infini car ses discours ne sont jamais confrontés à ce qui se passe simultanément ; or, le roman impose précisément cette confrontation. Tandis qu'elle évoque l'amour militaire au centre de détention, les survivants de l'effondrement du pont répètent la scène de la Pietà. Pendant les jeux de gladiateurs, Sibylle chante les anonymes de l'île sans sépulture. La forme du roman prive le populisme de son privilège le plus précieux : le monopole de la perspective.

Dans le même temps, la polyphonie révèle une asymétrie essentielle au pouvoir populiste. Nerona s'adresse toujours à un public, consciente d'être entendue et vue ; son langage est purement performatif, construit pour produire un effet. Les autres voix du roman – Sibylle, les survivants, les conseillers entre eux, les visiteurs du musée qui chuchotent par crainte des micros – s'expriment dans des moments de relative indifférence, et c'est précisément pour cette raison qu'elles disent la vérité. Frappat juxtapose ces voix sans intervention narrative, obligeant le lecteur à juger par lui-même, à supporter la simultanéité que le discours populiste étouffe constamment par son spectacle. Le récit fragmenté n'est donc pas un simple choix esthétique, mais un geste démocratique : aucune voix ne prévaut sur une autre – si ce n'est celle du roman dans son ensemble, à travers sa structure.

Au cœur de la tension narrative se trouvent les relations familiales : Nerona et sa sœur Sibylle, dotée de dons prophétiques et annonciatrice d'un désastre imminent, et leur mère, qui a donné naissance à Nerona et forgé une mythologie politique explosive. En parallèle, Frappat développe une seconde strate narrative – le film « Le Pont de la Vérité » de la réalisatrice India Shiva, avec Julia Roberts – composé de témoignages authentiques de survivants d'un quartier détruit par l'effondrement du pont, donnant ainsi la parole aux victimes de la corruption des infrastructures d'État. Ces images cinématographiques contrastent constamment avec l'arrogance de Nerona, qui, simultanément, commande la construction d'un pont gigantesque, déporte les migrants sur une île au sein du camp du Protocole – le « Protocole Confin » – et invente le spectacle télévisé « Jeux des Princes », où des migrants s'affrontent comme des gladiateurs.

Le dernier tiers du roman culmine en un dénouement apocalyptique. Avant d'inaugurer le nouveau pont, Nerona fait noyer sa mère et sa sœur dans un accident de bateau mis en scène – un matricide faisant directement allusion au Néron historique. Tandis que les forêts environnantes brûlent, que le pays est en proie au chaos et que la voix de la Sibylle morte hurle de plus en plus fort dans l'esprit de la protagoniste, Nerona traverse le pont, suspendu au-dessus du gouffre entre deux mers. Le pont se met à trembler ; les yeux de Nerona sortent littéralement de leurs orbites. Dans un chapitre final surréaliste, semblable à un montage, la dictatrice sombre aveuglément et seule, appelant sa mère, sa sœur et son peuple – tandis que la chanson que sa grand-mère chantait toujours, « Si tout finit dans le feu, brûlons ensemble ! », résonne comme la dernière phrase du roman.

L’ouvrage se conclut par une annexe : une citation de l’écrivaine Anne Carson – « Parfois je pense que le langage devrait se couvrir les yeux quand il parle » – qui, rétrospectivement, peut se lire comme un manifeste poétique pour l’ensemble du roman. Un langage conscient de sa propre cécité : telle est la critique linguistique fondamentale que Frappat dissimule derrière une grotesque apparence.

Le « fasciste de la sitcom » : Réflexion sur le genre comme critique politique

Le texte promotionnel d'Actes Sud présente NER avec le terme « sitcom fasciste » – une expression qui, de prime abord, semble être une provocation marketing, mais qui, à y regarder de plus près, décrit une poétique précise du genre. La sitcom – cette forme télévisuelle fondée sur des quiproquos comiques et la constance des personnages – offre à Frappat un modèle structurel idéal pour dépeindre le pouvoir populiste pour deux raisons : d'abord, elle simule une intimité qui empêche toute réflexion à distance ; ensuite, elle repose sur le postulat que les personnages ne tirent jamais de leçons de leurs erreurs, que le monde retrouve son équilibre après chaque épisode et que la comédie se poursuit indéfiniment.

Frappat utilise ce principe comme une analogie structurelle avec la politique populiste : elle aussi se nourrit de l’éternel retour des mêmes gestes rhétoriques, du même spectacle, de la même performance qui ne s’intensifie jamais – jusqu’à ce que, soudain, elle s’emballe. La satire ne naît pas de l’exagération, mais de la précision. La décision dramaturgique cruciale réside peut-être dans la construction de la voix de Nerona : elle parle dans un langage qui ne surprend personne. Nous avons déjà entendu ces répliques. Le passage tristement célèbre où Nerona s’adresse au personnel du centre de détention pour migrants en les appelant « soldats » à Noël sonne ainsi :

On ne choisit pas d'être un soldat par haine. Sur le choix d'un soldat par amour. On ne choisit pas d'être un soldat parce qu'on aime la guerre. Sur le choix d'un soldat parce qu'on aime sa patrie.

La structure chiasmatique – haine/amour, guerre/patrie – est caractéristique d'un style rhétorique qui simule la profondeur par la symétrie. Frappat ne cite aucun homme politique en particulier ; elle met en lumière une structure. La phrase sonne comme du Giorgia Meloni, du Marine Le Pen ou du Viktor Orbán – précisément parce qu'elle ne provient d'aucun d'eux, et pourtant elle aurait pu sortir de la bouche de n'importe lequel d'entre eux.

La sitcom – format télévisé à épisodes, fondé sur des personnages stables et l'impossibilité structurelle d'un véritable changement – ​​offre un modèle formel pour un diagnostic politique : le populisme fonctionne comme une sitcom car il répète le même spectacle, car ses personnages ne tirent jamais de leçons de leurs erreurs et car le monde semble retrouver son équilibre après chaque épisode. Frappat utilise ce parallèle pour exposer les conditions de production du pouvoir populiste : les conseillers qui élaborent des discours et s'horrifient lorsque le dirigeant les prend au pied de la lettre ; les décrets qui acquièrent une vie propre ; le public qui applaudit par habitude. Une tension littéraire singulière se crée : le lecteur rit car les scènes sont comiques et est simultanément horrifié car il reconnaît ce rire – le même rire avec lequel on observe les vrais politiciens avant qu'il ne cesse. Le terme « fasciste » employé pour désigner ce genre n'est pas une exagération, mais un prolongement : la sitcom ne s'arrête jamais d'elle-même, elle doit être annulée – et la question de savoir qui l'annule reste ouverte.

Le choix du genre « sitcom » correspond à une réflexion sur la forme : NER n’est pas un roman réaliste. Il n’y a ni voix narrative, ni introspection psychologique, ni perspective unifiée. En revanche, il y a une polyphonie : les monologues du protagoniste, des fragments de dialogues avec ses conseillers, des conférences de presse, des extraits de discours, des commentaires télévisés, des chants prophétiques, des instructions de réalisateurs, des brochures publicitaires et des feuilles de bulletin contenant des décrets. La forme est le message : le populisme apparaît comme un bruit médiatique où toute critique cohérente est exclue.

Le prince en princesse : Le Prince comme prétexte

La dimension machiavélique du roman est explicite. Le titre lui-même est une réappropriation féministe délibérée : l’insistance de Nérona à être appelée « le Prince » (avec l’article masculin) est une allusion directe à Machiavel. Le Prince (1532). Néron l'explique dans une interview :

Après mon élection, je suis nommé Prince par décret. Monsieur le Prince. C'est mon titre. C'est le titre que le peuple a choisi.

Le traité de Machiavel était, comme chacun sait, un manuel de réalité politique – un ouvrage qui distinguait l'éthique du pouvoir de la morale de la vie privée et qui définissait la capacité du prince à se maintenir au pouvoir comme le bien politique suprême. Dans NER, cette séparation est poussée à l'extrême, de manière parodique. Nerona perçoit Machiavel non comme un héritage philosophique, mais comme une doctrine de gestion. Sa conception de la « virtù » – pour Machiavel, l'art de composer avec la « fortuna », le hasard, le destin – se réduit à une forme d'énergétique populiste : celui qui crie le plus fort, décrète le plus vite et orchestre les événements les plus efficaces a raison.

Le dialogue dans lequel un journaliste confronte Nerona au terme « dictateur » est particulièrement révélateur :

Eh bien, sous la République Romaine qui a inventé ce titre, le dictateur est un magistrat unique et souverain, nommé extraordinairement, en certaines circonstances critiques, pour une durée qui ne peut pas céder six mois.

Cette stratégie archéologique – interpréter le mot à partir de sa « pureté » historique afin de neutraliser ses connotations modernes – est l’une des principales techniques de la politique linguistique populiste et, simultanément, une application déformée de la méthode philologique de Machiavel. Machiavel était un humaniste ; il travaillait à partir de sources latines pour extraire des principes de l’histoire. Nerona caricature cette méthode : elle utilise la philologie historique non pour acquérir des connaissances, mais pour se prémunir contre la critique.

La trinité machiavélique Église – Peuple – Prince trouve son équivalent contemporain en Nouvelle-Zélande, au sein de la constellation parti FEU – médias – population. Machiavel enseignait qu'un prince avisé devait instrumentaliser l'Église sans pour autant en devenir dépendant. Nerona traite le pape de la même manière : elle le cite comme témoin pour justifier son interdiction de la GPA, mais dès qu'un journaliste souligne la connotation religieuse – « Amen » – elle s'offusque. L'alliance entre politique populiste de droite et conservatisme religieux est stratégique, non de fond.

Dans *Le Prince* de Machiavel, le chapitre *Matricidium* apparaît comme un prétexte des plus évidents. Machiavel y recommande, avec une froideur manifeste, qu'un prince soit prêt à agir cruellement, même envers ses confidents et sa famille, lorsque les intérêts de l'État l'exigent. Néron applique ce principe au pied de la lettre lorsqu'elle fait noyer sa mère et sa sœur dans une barque piégée, puis reprend aussitôt ses activités habituelles.

«— Faut que je retourne à ma réunion, le Conseil m'attend.»

Cette phrase est la plus cynique du roman. Elle surpasse Machiavel : Machiavel décrivait l’indifférence au pouvoir ; Frappat montre que cette indifférence n’est même plus perçue comme telle. Elle est devenue une routine, la forme la plus banale du mal.

Rhétorique populiste : une analyse du discours

L'une des caractéristiques les plus remarquables de NER est la précision linguistique avec laquelle Frappat reconstitue l'idiome du populisme de droite. La rhétorique de Nerona suit des schémas reconnaissables, bien décrits dans la recherche en sciences politiques, et Frappat les emploie avec une méticulosité quasi pédagogique.

Le mythe populaire de l'origine. Nerona entame son autoportrait par sa propre biographie : enfant issue d’un milieu modeste, elle parvient, malgré l’adversité – un père absent, des incendies, l’exode rural dû à la pauvreté –, à une position influente. Cette stratégie narrative est fondamentale pour la légitimation populiste : le leader n’a pas à parler au nom du peuple, il doit en être issu. La grand-mère et son café au piment, la mère qui refuse d’avorter et se rend dans un café plutôt qu’à l’hôpital : autant de mythes fondateurs, délibérément autobiographiques et invérifiables, mais aussi archétypaux. Frappat laisse transparaître les incohérences : un conseiller remarque qu’il ne comprend pas le lien entre le café au piment et l’avortement, révélant ainsi la nature construite du récit.

« Sérieux, c'est quoi le rapport entre les plats de la grand-mère et l'avortement ?

Ce niveau méta de critique par les consultants est crucial pour la dramaturgie : nous assistons non seulement au récit de Nerona, mais aussi aux conditions de sa production. NER est également un roman sur les conseillers en communication, sur les coulisses de la performance populiste.

La sémantique de la déviation. Nerona systématise les comportements déviants sous le terme de « déviances », un mot qui peut englober aussi bien les troubles alimentaires et l'homosexualité que l'opposition politique. Le principe est celui d'une homogénéisation discursive : tous les opposants – juges, journalistes, ONG, voire sa propre mère – sont regroupés sous l'appellation d'« ennemis de l'intérieur ». Cette stratégie trouve son fondement théorique chez Laclau et Mouffe : le populisme constitue un peuple par la construction d'un extérieur, d'un ennemi. Frappat rend ce mécanisme transparent en le poussant à son extrême absurdité : finalement, Nerona promulgue un décret contre les éruptions volcaniques car elles aussi relèvent de la catégorie des « ennemis de l'intérieur ».

Scolie. Dans son programme de protection et de modernisation du territoire national, le Prince interdit les incendies et les éruptions volcaniques, deux ennemis de l'intérieur, signe d'un archaïsme dépassé.

Le paradoxe ici est celui de la réduction à l'absurde : dès lors que le discours populiste absolutise la logique de l'inimitié, il ne connaît plus de limites naturelles. Nature, climat, volcans – tout peut devenir un ennemi intérieur. Il ne s'agit pas d'une simple satire ; c'est de l'épistémologie politique.

Gestion des effets. Nerona pleure fréquemment – ​​dans ses discours, ses interviews, ses conversations. Frappat démontre avec une grande précision comment le corps populiste instrumentalise les émotions à des fins politiques. Ses larmes ne passent jamais inaperçues ; elles coulent toujours devant un public ou un micro. Pourtant, en privé, Nerona reste impassible – le meurtre de sa mère et de sa sœur ne laisse aucune trace émotionnelle tant que personne ne la regarde. Cette dualité entre émotion publique et cynisme privé constitue l'un des diagnostics les plus clairs de l'ouvrage : l'affect populiste est une performance, non un état.

Exemple : Centre de fidélisation

Le centre de détention de l'île de Confin remplit plusieurs fonctions qui se chevauchent dans le roman, formant ensemble l'un des diagnostics politiques les plus pertinents du livre.

Sur le plan narratif, il s'agit du projet de prestige central de Nérone : le « Protocole du Confinement » – Externalisation, Rétention, Sécurisation, Réhabilitation – est la mesure politique par laquelle elle consolide le plus fortement son pouvoir et dont elle se vante auprès de l'Europe. Le pont reliant le continent à l'île est à la fois un projet d'infrastructure, un arc de triomphe et un tombeau – au sens propre, puisque sa mère et sa sœur se sont noyées dans les eaux en contrebas. Le centre est ainsi le lieu où la culpabilité personnelle, la violence d'État et la fierté nationale convergent en un seul symbole.

Sur le plan de l'analyse du discours, Frappat démontre comment le centre de rétention est constamment redéfini linguistiquement. Dans le discours de Noël de Nerona au personnel, il devient un centre de secours humanitaire : les migrants sont « sauvés » de l'exploitation par les passeurs, de la criminalité, d'eux-mêmes. L'inversion des rôles de bourreau et de victime, de violence et de soin, est totale : le camp n'est plus un camp, mais un centre de réhabilitation ; ceux qui sont gardés ne sont plus des prisonniers, mais des personnes secourues. Sibylle, cependant, nomme l'île : « Sur l'île sans sépultures / Tu marches sur les cadavres » – un lieu sans tombes, sans noms, sans mémoire. Le centre est ainsi aussi un enjeu politique de mémoire : il produit l'anonymat comme système.

Sur un plan satirique, le camp est perverti en agence d'emploi : les survivants des jeux de gladiateurs sont proposés à la population comme « livrors » – livreurs dans l'économie collaborative – et finalement, Nerona envoie les détenus au Mégafeux comme pompiers, le chef des pompiers habituel ayant failli à sa mission. Le centre de détention illustre ainsi parfaitement une logique politique qui traite les individus comme une ressource marchande et, simultanément, présente ce processus comme une manifestation d'humanité.

Le genre du prince : le féminisme comme sape subversive

NER est aussi un roman féministe, quoique complexe, puisque son héroïne est une femme qui exerce le pouvoir d'une manière profondément antiféministe. Frappat s'intéresse au paradoxe de la femme autoritaire au sommet d'un système patriarcal. Nerona elle-même exprime ce paradoxe avec une remarquable franchise :

"Je suis convaincue qu'il existe des femmes absolument adaptées à ce rôle. Simplement il va falloir, disons, briser un tabou."

Le « tabou » que Nerona brise n’est pas le patriarcat, mais la réticence des femmes à s’emparer du pouvoir absolu. Le principe du titre – « le Prince » au lieu de « la Présidente » – est ambigu : d’une part, il s’agit d’un rejet du féminin grammatical, d’une masculinisation du pouvoir ; d’autre part, il s’agit d’une appropriation directe de l’héritage de Machiavel.

Sibylle, la sœur aux dons prophétiques, incarne la féminité refoulée que le protagoniste a bannie de la sphère politique. Sibylle est conscience, mémoire douloureuse, figure de Cassandre. Son nom fait directement référence aux anciennes Sibylles, ces voix oraculaires qu'il ne fallait pas ignorer et qui pourtant furent ignorées. Les versets prophétiques de Sibylle prennent la forme de lamentations antiques.

« Les morts n'ont pas de nom sur leur tombe / Attention ! / Sur l'île sans sépultures / Tu marches sur les cadavres / Tu piétines les âmes errantes »

Ces vers évoquent directement la migration : les morts anonymes des routes migratoires, sans sépulture sur l’île du camp de Confin. Sibylle n’est pas seulement la voix de la conscience pour Nerona ; elle incarne littérairement cette mémoire morale que le populisme détruit systématiquement.

Néron, le néronisme et la dimension historique

Le nom propre « Nerona » est chargé de sens. Il renvoie à l’empereur romain Néron (37-68 ap. J.-C.), connu pour son matricide, son narcissisme, ses incendies criminels (qu’ils soient historiques ou mythiques) et sa chute. Frappat inscrit ainsi une continuité explicite dans l’histoire : le populisme qu’elle représente n’est pas nouveau. Il a des précédents ; il suit un schéma récurrent.

Les parallèles avec le Néron historique sont précis : le Matricidium comme acte politique, le palais d’or (le « Palais Doré » de Néron à Néronapolis), l’incendie de la ville (le Mégafeux), l’auto-déification (le « Train du Souvenir » et ses boutiques de souvenirs). Frappat pousse l’allégorie si loin que la fin du roman apparaît comme une transposition littérale de celle de Néron : l’empereur perd le pouvoir, la vue, son peuple – et meurt seul.

Dans le même temps, Frappat introduit le terme « néronisme » : dans le roman, désignation officielle de l’héritage politique de Nerona ; dans le contexte intertextuel, terme générique pour une pathologie politique. Dans le roman, le « néronisme » est déjà institutionnalisé, digne d’un musée, avant même sa fin – qui porte un constat amer : les mouvements fascistes et populistes laissent leur empreinte sous forme de kitsch, de souvenirs, de figurines de Taurinus dans les boutiques de musées.

Quand tout finit par le feu

Le roman s'ouvre sur un geste d'intimité et d'affirmation de soi : Nerona s'adresse directement au lecteur – « Je m'appelle Nerona. Je vais vous raconter mon histoire » – et se situe d'emblée au sein de sa famille, à la table de la cuisine de sa grand-mère, autour d'une partie de tarot. La scène d'ouverture est chaleureuse, nostalgique, presque féerique : une femme du peuple, restée fidèle à ses racines, qui a fait sienne la maxime instinctive de sa grand-mère – « Ne réfléchis pas, Nerona, tire une carte ! » – et y puise son énergie politique. La narration à la première personne suggère familiarité, transparence et authenticité : voici une femme qui n'a rien à cacher, qui partage son histoire car elle croit au pouvoir de la vérité. Sur le plan rhétorique, ce début est l'ouverture populiste par excellence – le peuple, la famille, l'instinct, la continuité de la grand-mère à la petite-fille, puis à la nation.

La fin, c'est la destruction totale de cet ordre précis. Nerona, seule dans sa limousine sur le pont qu'elle a elle-même construit, est entourée de flammes. Sans chauffeur, sans filet de sécurité, sans yeux – ses yeux tombent littéralement de ses orbites et roulent sur le sol. Elle appelle Sibylle, sa mère, le peuple, le chauffeur – personne ne répond. Le récit à la première personne, d'abord souverain et engageant, s'effondre dans un délire de soliloques, d'hallucinations et de cris de détresse. Il ne reste que le chant de la grand-mère : « Si tout finit dans le feu, brûlons ensemble ! » – ce même chant qui, au début, symbolisait la chaleur familiale, revient à la fin comme un accomplissement apocalyptique. Frappat boucle ainsi un cercle sans issue : les ressources auxquelles Nerona puisait sa force – la famille, le feu, l'instinct, la voix – sont précisément celles qui la détruisent. Le populisme se consume lui-même avec son propre mythe fondateur.

Parallèles et différences avec Giorgia Meloni

Les références à Giorgia Meloni sont si fréquentes dans le roman qu'il faut parler d'une figure centrale – bien que Frappat reste discret et ne mentionne ni pays ni nom. Nerona n'est pas une caricature de Meloni ; c'est une condensation littéraire qui synthétise les traits du populisme de droite européen. Néanmoins, les similitudes sont importantes et les différences révélatrices.

Meloni et Nerona fondent toutes deux leur légitimité politique sur une biographie d'origine : fille d'une mère célibataire, elles grandissent dans un milieu ouvrier urbain (dans le cas de Meloni, le quartier de Garbatella à Rome) et sont socialisées politiquement dès leur plus jeune âge. Ces récits de « femmes du peuple » sont structurellement identiques. Toutes deux défendent une politique de « Dieu, Patrie, Famille » qui instrumentalise la rhétorique religieuse sans s'appuyer sur une base théologique. La position de Meloni sur la GPA (Gestation pour autrui), largement abordée dans le roman, correspond directement à la politique menée par l'Italie dans le monde réel : le gouvernement italien a déclaré la GPA « crime universel », une formulation que Frappat reprend mot pour mot. Le protocole migratoire du personnage du roman – externalisation, détention sur une île, travail forcé – reflète l'accord conclu entre l'Italie et l'Albanie, qui prévoit le transfert des migrants vers des camps albanais.

La stratégie médiatique est également similaire : Meloni, à l’instar de Nerona, utilise les réseaux sociaux et les apparitions télévisées pour communiquer directement avec le peuple, court-circuitant les intermédiaires institutionnels et instaurant une relation parasociale où le leader parle et le peuple écoute. Les phrases employées par Nerona dans ses discours au sein du roman – son style d’émotions rhétoriquement mises en scène, son appel à la fierté nationale et le mythe de la victime – constituent une paraphrase littéraire précise du style oratoire de Meloni.

La différence cruciale entre Nerona et Meloni réside dans le caractère radical de leurs constructions fictives. Meloni gouverne au sein d'un système démocratique qu'elle a perverti par sa politique, sans toutefois l'abolir formellement. Nerona, quant à elle, règne par décret, a de facto aboli la liberté de la presse, contrôle le pouvoir judiciaire et va jusqu'à faire assassiner sa propre mère – une escalade qui trouve son origine dans le Néron historique, et non dans la politique italienne actuelle. Frappat esquisse un avenir possible : que resterait-il si les freins institutionnels étaient levés ? La réponse relève d'une extrapolation dystopique, et non d'une description de la réalité.

Une autre différence réside dans le réseau international. Le personnage d’« Egon Must » – un magnat de la tech richissime qui noue une alliance d’affaires discrètement amoureuse avec Nerona à Las Vegas et se voit nommé à la tête d’une « Commission de Contrôle » – évoque un type de personnage sans équivalent structurel dans l’œuvre de Meloni. Ce personnage semble davantage être une condensation des récentes activités politiques européennes d’Elon Musk (déjà massives en 2025, année de publication de Frappat), peut-être combinée au modèle berlusconien du pouvoir médiatique : l’entrepreneur non élu qui gouverne néanmoins. Dans cette configuration, NER révèle une logique politique qui dépasse celle de Meloni et analyse la relation entre les dirigeants démocratiquement élus et les super-richesses privées à l’échelle mondiale.

Finalement : Meloni était mariée et avait une fille ; Nerona était divorcée et avait elle aussi une fille, Victoire. La petite Victoire est l'un des personnages les plus attachants du roman : intelligente, déterminée et empathique. Elle critique sa mère avec une franchise enfantine. Frappat introduit ici une lueur d'espoir : l'enfant voit ce que la mère ne voit plus. Quant à savoir si cela s'applique à Meloni, le roman laisse la question en suspens.

Forme littéraire et épistémologie politique

Enfin, il convient de s'interroger sur la fonction cognitive de cette forme. Pourquoi NER est-il un roman – et non un essai politique, une satire ou un reportage journalistique ? Qu'apporte ici la littérature que d'autres formes ne sauraient égaler ?

La réponse réside dans le choix de la polyphonie et du montage opéré par Frappat. Un essai aurait exposé des arguments ; un magazine satirique aurait construit des scènes distinctes. Frappat, au contraire, démontre la simultanéité : tandis que Nerona évoque l’amour militaire dans le centre de rétention pour migrants, la metteuse en scène India Shiva répète la scène de la Pietà avec les survivants ; tandis que les jeux de gladiateurs de Nerona battent leur plein, un conseiller remarque silencieusement que la plaisanterie sur le libror a été inventée par eux et est désormais un décret officiel. Le monde du populisme et celui des victimes coexistent, et le livre nous prive de toute échappatoire à cette simultanéité.

La citation d'Anne Carson qui conclut le livre doit être lue à la lumière de ceci : « Parfois je pense que le langage devrait se couvrir les yeux quand il parle. » Nerona parle sans cesse, les yeux grands ouverts et en pleine conscience – et pourtant elle est aveugle. La littérature, en revanche, le roman de Frappat, voit. Elle voit ce que produit le discours populiste : les corps sur le pont, les morts sans sépulture sur l'île, la petite Victoire qui demande à sa mère pourquoi son chien doit subir les mêmes tests que les migrants.

NER est un livre qui dissimule une profonde tristesse sous ses éclats de rire. La dernière phrase du résumé dit : « Rions ensemble pendant qu'il est trop tard. » – ce qui sous-entend le contraire : le temps pourrait bientôt manquer. Ce rire n'est pas insouciant ; c'est celui qu'on pousse quand on ne sait plus comment réagir.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « La dictature de la sitcom : pensée politique, forme littéraire, Machiavel et Giorgia Meloni dans Hélène Frappat. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2026. Consulté le 18er mai 2026 à 11:53. https://rentree.de/2026/04/27/die-sitcom-diktatur-politiks-denken-literarische-form-machiavelli-und-giorgia-meloni-bei-helene-frappat/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.


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