Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
Contenu
- Un livre né de l'esprit de défaite
- Introduction : L'histoire intellectuelle comme thérapie
- André Gide : La France au-delà du cliché
- Romain Rolland en tant que figure hybride franco-allemande
- Paul Claudel : Le païen et le supranational
- André Suarès : Le ressentiment anti-allemand et son dépassement
- Charles Péguy : Mysticisme français
- Sur l'image de la France – synthèse de la lecture
- Le projet d'études culturelles de Curtius
- Sept thèses sur les relations franco-allemandes selon Curtius
- Dépassé ou révolutionnaire : un avis
Un livre né de l'esprit de défaite
Ernst Robert Curtius, Les pionniers littéraires de la nouvelle France2e et 3e éditions. Potsdam : Gustav Kiepenheuer Verlag, 1920. 290 pp. (Cité comme WNF)
Je ne connais qu'une seule façon d'être un bon Européen : s'approprier pleinement l'âme de sa nation et la nourrir de tout ce que l'on trouve d'unique dans l'âme des autres nations, amies ou ennemies. Même les plus hostiles sont nos amis par leur grandeur ; et si nous appartenons à la beauté, alors leurs plus belles œuvres nous appartiennent. Seule une âme ouverte peut nouer de véritables amitiés.
Cette citation est tirée du dernier chapitre, où Curtius reprend la définition du bon Européen selon Suarès – une devise philosophique audacieuse. Le point crucial réside dans un seul mot : « ennemi ». Suarès a écrit cela avant la guerre, mais Curtius le cite en 1919 – l’année suivant l’armistice – et le lecteur en perçoit l’écho : l’Allemagne et la France sont les ennemis en question. La citation affirme que même les ennemis, dans la mesure où ils ont accompli de grandes choses, sont des amis spirituels ; que la beauté ne connaît pas de nationalité. Il s’agit d’un rejet direct du boycott culturel propagé de part et d’autre après la guerre. Parallèlement, la citation recèle une tension subtile : Suarès, qui par ailleurs cultive un sentiment anti-allemand affirmé, formule ici un principe qui transcende sa propre hostilité. Le choix de Curtius de mettre en avant précisément cette citation est déterminant. Tel un leitmotiv, il énonce la thèse fondamentale de l’ouvrage : l’assimilation culturelle triomphe de l’hostilité politique.
La France joua un rôle prépondérant dans le traité de Versailles. Principale victime de la guerre, elle exigea une sécurité maximale face à une résurgence de la puissance allemande et soutint donc des conditions particulièrement sévères : cessions territoriales, restrictions militaires et lourdes réparations. Marquée par ses propres pertes et dévastations, la France mena une politique d’affaiblissement et de contrôle de l’Allemagne, notamment par la reconquête de l’Alsace-Lorraine et des garanties de sécurité le long du Rhin. Pour la République de Weimar, cette position française engendra non seulement des pressions extérieures, mais aussi des troubles politiques internes, renforçant le sentiment d’être à la merci d’un vainqueur vindicatif.
Ernst Robert Curtius schrieb sein Vorwort zur Studie WNF am 22. November 1918 – wenige Tage nach dem deutschen Waffenstillstand, mitten in der politischen Katastrophe. Dass ein 29-jähriger Bonner Romanist in diesem Moment ein Buch über das literarische Leben des Feindes der letzten vier Jahre veröffentlichte, war kein bloßer Zufall der Verlagsplanung. Es war ein programmatischer Akt. Curtius hatte die Vorlesungen, auf denen der Band beruht, bereits im Sommer 1914 gehalten – im selben Sommer, in dem die Kriegsmobilmachung alles in der Luft zerriss. Nun, nach der deutschen Niederlage, erscheint das Buch und will – so formuliert es Curtius im Vorwort mit einer Direktheit, die fast naiv wirkt – „die ungeprüft übernommenen Vorstellungen von französischer Geistesart berichtigen, die bei uns umlaufen“, und den „jungen Deutschen ein Bild von dem neuen geistigen Frankreich geben, wie seine Wegbereiter es erschauen.“
Ce que Curtius entreprend ici n'est rien de moins qu'une tentative de compréhension intellectuelle à l'heure de la plus profonde humiliation nationale. Et il la mène avec un geste résolu : « Je n'ai pas écouté les voix de la haine viscérale qui ont retenti de France. Que d'autres se sentent appelés à calculer et à juger ici et là. Notre regard n'est pas tourné vers le passé, mais vers l'avenir, vers le haut. » Il ne s'agit pas d'indifférence face à la guerre, mais d'une prise de distance consciente par rapport à l'état d'esprit d'après-guerre, empreint de ressentiment et de revanchisme. L'ouvrage est adressé – et Curtius nomme explicitement son destinataire – à la « nouvelle jeunesse de notre peuple », qu'il souhaite appeler à vivre la « renaissance spirituelle de l'Allemagne ».
Le contexte historique est essentiel à la compréhension de cet ouvrage aujourd'hui. Allemagne, 1919-1920 : monarchie effondrée, tentatives de révolution, traité de Versailles, amertume et désorientation. France : déchirée entre le triomphe nationaliste et le traumatisme de la guerre. De part et d'autre du Rhin, un climat de division régnait. L'ouvrage de Curtius s'y oppose résolument. Il ne s'agit donc pas d'une simple étude littéraire, mais d'une prise de position culturelle et politique, et d'un témoignage précoce de l'attitude qui allait guider Curtius toute sa vie : la conviction que la culture européenne est une responsabilité partagée qui doit surmonter l'étroitesse d'esprit et le ressentiment nationalistes.
Sur le plan méthodologique, l'ouvrage mêle introduction et analyse critique. Curtius écrit que sa « tâche principale » est de communiquer des « faits » ; le travail se veut un « compte rendu ». En réalité, il est bien plus que cela : il s'agit également d'un diagnostic, d'une évaluation et, implicitement, d'une autocritique allemande. Curtius examine en détail cinq auteurs : André Gide, Romain Rolland, Paul Claudel, André Suarès et Charles Péguy. Une histoire culturelle introductive de la France du XIXe siècle encadre les différentes études, et un chapitre final, « Sur l'image de la France », en synthétise les conclusions.
Introduction : L'histoire intellectuelle comme thérapie
Avant d'aborder les cinq auteurs, Curtius retrace l'image intellectuelle de la France depuis l'époque romantique dans une introduction historique et culturelle. Cette introduction est particulièrement éclairante pour la dimension franco-allemande de l'ouvrage, car elle déconstruit – même sans le dire explicitement – une perception allemande répandue de la France.
La France du XIXe siècle, telle que la dépeint Curtius, n'est pas le lieu de vie facile, d'esprit superficiel et de matérialisme amusé que le critique culturel allemand aimait à imaginer. C'est plutôt un pays imprégné de profonds courants pessimistes, à l'instar de l'Allemagne. Flaubert est décrit comme l'incarnation même du « sacrifice de sa vie pour l'art », Baudelaire comme le précurseur d'un sentiment de décadence qui a empoisonné toute une génération. Le positivisme de Taine et l'élégant scepticisme de Renan constituent le climat intellectuel dans lequel la jeune génération a grandi aux alentours de 1885. Curtius cite Georges Pellissier, en 1890 : « Il y a vingt ans, une jeunesse s'est levée qui, à un âge censé être porteur d'espoir, d'enthousiasme et d'une activité joyeuse et féconde, n'a trouvé en elle-même que déception précoce, amère appréhension de l'expérience la plus paralysante, incapacité d'agir et désir de néant. »
Le point crucial, cependant, est comparatif : ce pessimisme est lié à Schopenhauer, le philosophe allemand qui, même sans l’avoir lu directement, a influencé la France comme une sorte d’esprit du temps. « Il y a encore quelques années, la philosophie de Schopenhauer nous était à peine connue… Mais une grande partie de notre jeunesse, et même notre élite, la portait déjà en elle comme une évidence », rapporte Curtius, citant Pellissier. Ceci établit implicitement un parallèle : le climat pessimiste de la fin du XIXe siècle n’est pas un phénomène purement français, mais paneuropéen. Cette observation remet en question l’arrogance avec laquelle les Allemands considéraient la prétendue décadence de la France.
Le dépassement de cette crise par Bergson, Claudel, Rolland et les autres pionniers apparaît alors comme un mouvement de renouveau qui – selon l’interprétation proposée – est également pertinent et exemplaire pour l’Allemagne. L’introduction n’est donc pas neutre, mais constitue un guide de lecture : elle prépare le lecteur allemand à reconnaître dans la nouvelle France non pas l’ennemi, mais un contemporain dans le combat intellectuel européen commun.
André Gide : La France au-delà du cliché
Gide est placé en tête du volume car Curtius le perçoit comme un « médiateur et un harmoniseur », comme la figure à travers laquelle la transformation de la pensée française se manifeste le plus aisément. Le passage introductif du chapitre consacré à Gide est particulièrement révélateur quant à la dimension franco-allemande :
Dans la conscience européenne perdure une image bien définie de l'esprit français, tel qu'il s'est manifesté dans ses grandes créations de la fin de la Renaissance à nos jours. De Ronsard à Racine et Anatole France, un caractère typiquement français, doté d'une rigueur formelle bien définie, semble s'être transmis, que l'on conçoit généralement comme la fusion d'un intellect transparent et d'une forme maîtrisée, d'un goût humaniste et d'une humanité pleinement épanouie dans son rapport au monde social.
Ce stéréotype – clarté, forme, rationalisme, intellectualisme social – est l’image de la France contre laquelle Curtius construit son ouvrage. Gide lui-même la brise : il n’est ni intellectuel ni classiciste au sens académique du terme. Il était ouvert aux « courants artistiques des mondes germanique et slave » : « Goethe, Novalis, Nietzsche ; Dickens, Meredith, Wilde ; Dostoïevski et Tolstoï – Gide a vécu avec eux et s’est inspiré d’eux. » Paradoxalement, le représentant le plus subtil de la clarté française se révèle être le plus ouvert à l’influence allemande, germano-nordique.
Curtius interprète cela comme une correction du stéréotype allemand : le véritable Gide n’est pas un héritier de la France rationaliste latine, mais un Européen. Cette affirmation se fait encore plus tranchée lorsque Curtius souligne la critique que Gide adresse au néoclassicisme nationaliste des cercles de Barrès et Maurras : « Gide n’a jamais fait la moindre concession au nationalisme littéraire et au néoclassicisme chauvin des cercles de Barrès et Maurras. » On cite également Gide, s’opposant à Barrès : « Que ne comprenez-vous pas que ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de confort (et j’entends : du confort de l’esprit), c’est d’héroïsme. » L’héroïsme contre le confort nationaliste : un slogan qui résonne immédiatement dans le contexte allemand de l’après-guerre.
L'analyse détaillée de Les grottes du Vatican La conception que Curtius se fait du transnational révèle sa compréhension de ce phénomène : il perçoit le roman comme une fusion du roman picaresque espagnol avec l’œuvre du romancier anglais Sterne, Smollett et Fielding, et y reconnaît un « plaisir des trivialités » inédit, presque germano-septentrional, propre à la littérature française. Le schéma franco-allemand se manifeste ici sous la forme d’une généalogie littéraire : la France nouvelle s’ouvre aux traditions nordiques.
Romain Rolland en tant que figure hybride franco-allemande
Le chapitre consacré à Rolland est le plus important pour la thématique franco-allemande de l'ouvrage et celui où Curtius rompt le plus clairement avec les clichés. Rolland est l'auteur de Jean-Christophe – ce roman monumental dont le héros est un Allemand, un musicien rhénane originaire du Taunus, dont le parcours de vie le conduit à Paris et qui y trouve son ami le plus proche et son frère spirituel en la personne du Français Olivier.
Curtius cite d'abord un contemporain allemand (Otto Grautoff, 1914) qui exprimait son étonnement à propos de Rolland comme suit :
Il est peut-être presque étonnant pour beaucoup que cette voix vienne de cette terre que nous accusons si souvent de tendances neurasthéniques, cette terre que nous avons coutume de considérer comme le terreau de désirs corrupteurs. Nous ne croyons pas que la santé, la force, l'équilibre mental, une beauté claire et éclatante puissent également se trouver de l'autre côté du Rhin.
Curtius ne cite pas cette affirmation pour la confirmer, mais pour la réfuter. Rolland ne correspond pas à l'image allemande de la France ; il faut donc changer cette image : « Au lieu d'affirmer avec aplomb qu'il n'est pas français, nous devrions plutôt abandonner cette image, puisqu'elle est manifestement erronée. »
Jean-Christophe incarne à merveille la synthèse franco-allemande. Curtius décrit la fameuse scène de la rencontre entre Christoph et Olivier : « Ils furent tous deux stupéfaits de ce qu’ils découvrirent l’un chez l’autre. Que de choses ils avaient en commun ! Chacun apportait des richesses incommensurables dont il n’avait pas conscience jusque-là : le trésor intellectuel de son peuple ; Olivier, la vaste culture et la finesse psychologique de la France ; Christoph, la musicalité intérieure de l’Allemagne et son amour de la nature. » Ce modèle de talents complémentaires – l’intériorité de l’Allemand, la clarté du Français – est un cliché traditionnel et, à certains égards, problématique, mais Rolland et Curtius lui donnent une forme dynamique et ouverte : il ne s’agit pas de hiérarchie, mais de complémentarité.
La guerre fait de Rolland une figure clé. Auteur d’« Au-dessus de la mêlée » (1915), le célèbre traité pacifiste qui lui valut la haine de la France nationaliste, il incarne ce que Curtius a en tête : la possibilité d’une intelligentsia européenne affranchie des loyautés nationales. Curtius cite la dédicace du dernier volume de Rolland. Jean-Christophe« En achevant cet ouvrage, je le dédie aux âmes libres de toutes les nations qui souffriront, lutteront et vaincront. » Dans le contexte de l’année 1919, il s’agit d’un programme.
Curtius s'intéresse particulièrement à l'image que Rolland se fait de la France. Le célèbre passage où Olivier éclaire l'Allemand Christoph sur la « vraie France » est longuement cité : « La haute société visible, décorative, littéraire – les salons, les théâtres de boulevard, les visages des politiciens – n'est pas la France. La vraie France réside dans les étages supérieurs, dans les provinces silencieuses, dans les laboratoires de recherche, dans les ateliers révolutionnaires. Vous n'avez vu ni nos savants ni nos poètes. Vous n'avez vu ni les artistes solitaires qui languissent dans le silence, ni le foyer ardent de nos révolutionnaires. » Pour Curtius, ce passage est un modèle : l'image que la France se fait de l'Allemagne et l'image que l'Allemagne se fait de la France sont toutes deux des caricatures. Quiconque souhaite connaître le vrai visage du pays doit creuser plus profondément.
Le chapitre consacré à Rolland contient également une remarque critique : Curtius souligne que la « culture protestante et musicale intériorisée de la personnalité » de Rolland est à l’origine du « sentiment d’affinité intellectuelle qu’il éprouvait pour l’Allemagne ». Cela sous-entend que Rolland, le Français, est allemand dans sa structure profonde – ou plutôt, qu’il se situe à la frontière des cultures, une figure hybride au sens le plus noble du terme.
Paul Claudel : Le païen et le supranational
Claudel est la figure la plus déroutante et la plus complexe du recueil – et celle sur laquelle Curtius déploie le plus clairement sa méthode. Poète catholique fervent, ambassadeur et converti, créateur d'un langage poétique biblique et cosmique, Claudel est aux antipodes du protestantisme allemand et de la laïcité. Curtius transcende cette aliénation en la transformant en un défi stimulant.
L'aspect franco-allemand crucial réside ici dans l'histoire de la réception : l'œuvre de Claudel a été diffusée précocement en Allemagne avant la guerre, grâce aux traductions de Franz Blei et Jakob Hegner – plus tôt que dans une grande partie de la France même. Curtius le consigne méticuleusement dans sa bibliographie. Ce fait est révélateur : la nouvelle France que présente Curtius est parfois mieux connue en Allemagne que dans son propre pays. L'ironie du transfert culturel.
An Tête d'OrDans son analyse des premiers écrits de Claudel, Curtius souligne que le plus chrétien des cinq auteurs révèle dans ses premiers écrits une dimension païenne et terrestre : « L’état d’esprit religieux n’est ni chrétien ni grec. Il est païen, mais d’un paganisme terrestre qui imprègne toutes les formes historiques, à travers le monde et le temps. » Cette formulation trouve un écho direct dans le contexte allemand de la réception de Nietzsche et dans le climat philosophique de l’époque.
La géographie mystique de Claudel – ses voyages en Orient, en Extrême-Orient, dans les paysages bibliques – ouvre la voie à une lecture antinationaliste chez Curtius : la France de Claudel n’est pas une France nationale, mais un système de coordonnées cosmiques. Son catholicisme n’est pas un traditionalisme national-clérical (comme chez Maurras), mais une piété universelle qui se manifeste aussi bien sur le globe que sur le trottoir parisien. Ce faisant, Curtius libère Claudel du catholicisme national politique et le rend accessible à un public européen.
André Suarès : Le ressentiment anti-allemand et son dépassement
Suarès représente le cas le plus complexe pour les études littéraires franco-allemandes, car il se caractérise par un antigermanisme affirmé qui s'est accentué durant la guerre. Curtius aborde cette question avec une franchise surprenante.
L'image que Suarès se fait de l'Allemagne est celle d'une terre nordique, d'introspection, de profondeurs mélancoliques : « Tant que son regard restait fixé sur les abîmes abyssaux de la pensée… Suarès trouvait sa place dans le climat spirituel nordique. » Mais c'est aussi l'image d'un Nord menaçant pour la vie : les « Hyperboréens », hostiles au Sud et aux plaisirs antiques. Curtius cite Suarès lui-même : « Les Hyperboréens ne sauront jamais combien ils sont répugnants aux dieux. »
Il s'agit là d'un antigermanisme flagrant, que Curtius ne conteste pas, sans le dissimuler ni le minimiser. Il l'interprète plutôt d'un point de vue culturel et psychologique : la fracture Nord-Sud, omniprésente dans l'œuvre de Suarès, est, pour Curtius, une figure problématique de l'histoire intellectuelle européenne dans son ensemble, et non un parti pris franco-allemand. « De même que la polarité de cette fracture a déterminé le cours de l'histoire intellectuelle de l'Europe occidentale depuis les Grandes Invasions, de même sa tension, jamais totalement surmontée, ne cesse de saisir ceux qui, comme Suarès, se sentent contraints de rechercher une expression personnelle du contenu vital qu'elle recèle. » Suarès lui-même, souligne Curtius, « respirait l'air des steppes empreint de mélancolie slave, était contaminé par le désir de souffrance de l'âme russe » ; il est donc lui-même un Français façonné par des influences germano-slaves septentrionales.
Malgré tout, la conception que Suarès se fait de l'Européen est significative pour Curtius : « Être Européen, c'est être Allemand avec Goethe et Wagner ; Italien avec Dante et Michel-Ange ; Anglais avec Shakespeare ; Scandinave avec Ibsen ; Russe avec Dostoïevski : s'emparer de toutes ces forces et ne pas s'y perdre. » Cette formulation désigne l'Allemagne comme la composante première et essentielle d'une conscience culturelle européenne, brisant ainsi l'antigermanisme superficiel et révélant un Suarès qui, à travers Goethe et Wagner, est plus allemand qu'il ne voudrait l'admettre.
Bien entendu, Curtius n'hésite pas non plus à formuler des critiques : lorsque Suarès affirme que l'Europe n'existera que si la France reste au pouvoir, il commente laconiquement : « Il tombe ici dans le nationalisme culturel le plus naïf. » C'est l'un des rares passages explicitement critiques du livre – et il vise le nationalisme français.
La misogynie de Suarès et sa conception du pouvoir sont évoquées par Curtius, mais non sans une certaine distance : le fameux passage sur les femmes émancipées et le « fouet » pour dompter les femmes est cité – et, en l’intégrant à une caractérisation de l’arrogance aristocratique de Suarès, il est identifié comme un aspect problématique, même si Curtius évite toute condamnation explicite.
Charles Péguy : Mysticisme français
Le chapitre consacré à Péguy est le plus long et, pour comprendre la France, le plus intéressant. Péguy, fils d'une famille de réparateurs de chaises d'Orléans, dreyfusard et socialiste, mystique et nationaliste, soldat tombé en 1914 : il ne correspond à aucun stéréotype de la France, et pour Curtius, c'est une preuve.
Péguy est présenté à travers une biographie détaillée qui, chose inhabituelle pour cet ouvrage, s'attarde sur son milieu social et son apparence physique. La description de Péguy, petit homme vêtu d'une jupe trop courte et de chaussures de fer, déambulant parmi des groupes de lycéens parisiens collectant de l'argent pour financer des grèves, est l'une des rares images véritablement saisissantes du livre.
Dans la dimension franco-allemande, le rapport de Péguy à l'Allemagne et à Bergson est crucial. Péguy est le plus fervent admirateur de Bergson, un philosophe dont l'œuvre a été davantage débattue en Allemagne qu'en France et qui a fait l'objet de plusieurs traductions allemandes. Péguy dit de Bergson : « Il a brisé nos chaînes. » Bergson devient ainsi un pont : la libération philosophique de la nouvelle France s'opère par l'intermédiaire d'un penseur d'origine judéo-allemande qui a rencontré un vif succès en Allemagne.
Le concept péguyen de « mystique » versus « politique » — la distinction entre le fondement idéal authentique d'un mouvement et sa dégénérescence politico-institutionnelle — est pour Curtius bien plus qu'une simple notion française. Il s'agit d'un schéma universel : le dreyfusisme, en tant que mysticisme, s'est mué en politique, en système de coercition, sous le nom de combisme. Ce phénomène s'applique aisément au contexte allemand : l'idéalisme des guerres de libération s'est mué en politique au sein de l'appareil d'État prussien.
La relation de Péguy avec Jeanne d'Arc est l'exemple le plus frappant du nationalisme particulier que Curtius s'attache à mettre en lumière : non pas un nationalisme politique et chauvin, mais un enracinement mystique au cœur même de la France. Les ancêtres au « pied agile, aux hommes noueux comme des vignes » : voilà la généalogie de Péguy. Et Curtius le souligne : c'est précisément cet enracinement français profond qui fait de Péguy une figure européenne.
Sur l'image de la France – synthèse de la lecture
Dans le chapitre de conclusion intitulé « Sur l’image de la France », Curtius rassemble les propos des cinq auteurs sur leur propre pays et en dégage une contre-image au cliché allemand sur la France.
La thèse de Gide – que la France n'est pas une terre latine, mais un carrefour, un lieu de rendez-vous – devient le principe directeur. Curtius cite l'argument de Gide selon lequel l'esprit classique de la France s'exprimait à travers la forme latine, mais que cette expression n'était qu'une surimpression sous laquelle subsistaient les éléments gaulois, celtiques et germaniques. La célèbre formule concernant Anatole France – exemple d'une « culture parfaite » qui, précisément pour cette raison, manque de profondeur – est mise en avant. Ainsi, l'image classique de la France cultivée par l'Allemagne est déconstruite de l'intérieur : ce que l'observateur allemand considérait comme typiquement français est, pour Gide, le symptôme d'une pauvreté de tempérament.
L'analyse culturelle et psychologique de la France par Rolland est reconnue comme la plus profonde et la plus complète : « Tout ce que Rolland dit de la France réelle, du peuple, du monde de l'éducation, des destins et du caractère de la France, provient d'une telle profondeur de perception, d'une telle étendue de connaissances, d'une telle ampleur d'esprit que, par sa force de pénétration, son exhaustivité et sa sensibilité, il s'agit du portrait de la France le plus significatif de la littérature contemporaine. »
La conception cosmopolite de la culture chez Suarès et sa définition de l'Européen comme celui qui « possède puissamment l'âme de sa nation » et la nourrit à travers celle des autres sont présentées de manière positive, malgré la critique de Curtius concernant le chauvinisme national de Suarès. L'observation de Suarès selon laquelle la France est « profondément athée et non moins religieuse » parce qu'elle est une nation de « paysans calculateurs » qui croient en la terre, fait voler en éclats les clichés rationaliste-anticlérical et catholique-clérical de la France.
Le projet d'études culturelles de Curtius
Sur le plan méthodologique, l'ouvrage présente un mélange singulier. Curtius recourt abondamment aux citations – il reconnaît d'ailleurs que le livre adopte parfois un style purement informatif – mais celles-ci s'inscrivent dans des cadres d'interprétation culturels et psychologiques façonnés par Dilthey, Bergson et un idéal d'éducation implicite. Le concept directeur est celui de « spiritualité » : l'auteur y incarne sa propre forme de vitalité intellectuelle, sa manière d'enrichir et de comprendre la vie.
Pour Curtius, le concept unificateur des cinq pionniers réside dans le dépassement du pessimisme et du nihilisme du XIXe siècle par un nouveau vitalisme : non pas le vitalisme biologique des nationalistes, mais une volonté spirituelle de vivre orientée vers la puissance créatrice et l’engagement éthique. Bergson est le guide philosophique qui fournit à ces cinq auteurs (chacun à sa manière) le cadre intellectuel nécessaire.
L'une des faiblesses caractéristiques de cet ouvrage réside dans sa tendance à instaurer une hiérarchie fondée sur un cadre philosophique implicite : les auteurs qui célèbrent la vie sont considérés comme supérieurs à ceux qui la rejettent. Malgré la reconnaissance qu'il reçoit, Gide demeure en définitive l'artiste esthétiquement hédoniste ; son « égotisme » fait contrepoint à la foi fraternelle de Rolland, à la ferveur religieuse de Claudel et à l'activisme prophétique de Péguy. Cette approche hiérarchique constitue une faiblesse qui confère à l'ouvrage un aspect aujourd'hui désuet.
Par ailleurs, l'ouvrage contient une critique implicite des études romanes, remarquable et novatrice pour 1919 : la philologie littéraire s'était enlisée dans des détails historiques et linguistiques insignifiants, se coupant ainsi du présent. Le tournant que prend Curtius vers les questions contemporaines – les auteurs vivants, les débats actuels – constitue une provocation méthodologique pour la discipline. Ce faisant, il instaure une tradition d'analyse culturelle littéraire, qu'il développe plus avant dans ses travaux ultérieurs sur la France et, finalement, dans son œuvre majeure. Littérature européenne et littérature médiévale tardive (1948) continuera.
Sept thèses sur les relations franco-allemandes selon Curtius
Ces 1 : Dans son ouvrage novateur, Curtius déconstruit activement les stéréotypes.
Ce volume propose une analyse systématique du cliché allemand sur la France : la France rationaliste, formaliste et latine dont le critique culturel nord-allemand savait qu’elle n’existait tout simplement pas pour ses pionniers. Gide embrasse la culture germanique, Rolland est fondamentalement protestant et introspectif, et Péguy brise toutes les contraintes latines. Curtius s’appuie sur ces auteurs pour démontrer que l’image que nous nous sommes forgée de la France en dit plus long sur nous que sur la France elle-même.
Ces deux-là : La figure hybride comme modèle culturel et politique.
Jean-Christophe incarne à la perfection un projet : l’Allemand et le Français se complètent et, par leur amitié, deviennent les artisans d’une synthèse européenne. Curtius érige cette figure littéraire en idéal culturel et politique. La France nouvelle qu’il décrit n’est plus une France nationale, mais une France européenne.
Ces 3-là : La guerre est évitée, pas oubliée.
Curtius omet délibérément certains aspects : la dimension politique de la guerre, la question de la culpabilité, les discours de haine des deux camps – tout cela n’est pas abordé. L’espace intellectuel est plutôt occupé par la question : que voulait la France nouvelle avant la guerre ? La réponse – renouveau, vitalisme, spiritualisme, européanisme – vise à montrer que le véritable message de la France moderne n’a pas été détruit par la guerre, mais simplement enfoui.
Ces 4 éléments anti-allemands sont documentés, mais réinterprétés.
Le sentiment anti-allemand de Suarès n'est pas ignoré, mais replacé dans un contexte culturel et psychologique, et son ambivalence est analysée. L'aspect le plus pertinent de l'ouvrage réside dans la démonstration de Curtius selon laquelle la nouvelle France n'est pas une France pro-allemande. Cependant, l'essence même de la pensée des auteurs – leur ouverture européenne, leur ancrage dans des traditions occidentales partagées – transcende l'animosité politique.
Ces 5 points : La « vraie France » est un concept éducatif.
Le concept de « vraie » ou « secrète » France – au-delà des apparences véhiculées par la presse à sensation et les politiciens – évoqué par Rolland et Curtius, remplit une fonction précise : il permet de distinguer la France nationaliste et chauvine (qui s’oppose à l’Allemagne) de la France apte au dialogue. Cette approche est intellectuellement risquée car elle invite à une sélection arbitraire, mais pédagogiquement cohérente.
Ces 6 points : les études romanes deviennent des études culturelles – et c’est ce qui perdurera.
L'ouvrage de Curtius marque un tournant méthodologique : les études romanes quittent le champ protégé de la philologie pour s'aventurer dans l'analyse des cultures contemporaines. Il s'agit là de sa contribution la plus novatrice et la plus durable. Il a ainsi instauré une tradition qui s'étend de Walter Benjamin et de la philologie de l'exil aux études culturelles.
Ces 7 points : Le livre contient une autocritique cryptée de l'Allemagne.
Ce que Curtius loue dans la nouvelle France – le dépassement du pessimisme matérialiste, la fusion du spiritualisme et de l’activisme, l’ouverture à la communauté européenne – constitue implicitement le programme de l’Allemagne après sa défaite. Ce livre n’est pas une simple introduction à la France, mais un programme de renouveau allemand. Le message est clair : ce que les Français ont accompli spirituellement avant la guerre – vaincre la décadence, redécouvrir le sens de la vie – est ce que les Allemands doivent désormais accomplir.
Dépassé ou révolutionnaire : un avis
Quels aspects de cet ouvrage paraissent aujourd'hui dépassés ? Tout d'abord, la hiérarchie implicite des identités nationales. Si Curtius s'attaque aux stéréotypes, il les remplace par un nouveau modèle structurel tout aussi rigide : l'Européen idéal allie l'intériorité allemande à la clarté française – un cliché qui perpétue le clivage nord-sud si obstinément invoqué par Suarès. L'idée d'une Europe aux cultures complémentaires, susceptible d'une unification harmonieuse, a été radicalement réfutée par le XXe siècle.
La méthode de sélection des œuvres pose également problème. Ce que Curtius décrit comme la « nouvelle » France est en réalité une sélection délibérée et intéressée : Barbusse, Romains, Duhamel, le mouvement des Jeunes Catholiques – tout ce qui indique une perspective différente est explicitement désigné dans la seconde préface comme étant réservé à un ouvrage ultérieur. Cette démarche est intellectuellement honnête, mais elle révèle le caractère construit de l’ensemble.
Le traitement de la misogynie et de la glorification du pouvoir de Suarès, qui consiste simplement à les rapporter sans commentaire, est insatisfaisant du point de vue actuel : les traits profondément réactionnaires de certains pionniers ne sont pas suffisamment examinés de manière critique dans l’enthousiasme du programme de renouveau.
Enfin, la catégorie fondamentale vitaliste-philosophique de la vie – la vie comme valeur suprême, le vitalisme comme norme – confère à l'ouvrage une dimension historique qui rappelle de façon troublante les développements idéologiques ultérieurs de l'entre-deux-guerres, même si le vitalisme de Curtius demeure démocratique et humaniste.
Néanmoins, la méthode d'analyse comparative des stéréotypes reste pertinente aujourd'hui. Curtius montre comment un philologue peut corriger sa propre représentation de l'autre grâce à une lecture attentive de textes issus d'autres cultures – une méthode qui demeure plus que jamais d'actualité à l'heure de la montée du nationalisme.
La décision d'inscrire les études romanes dans l'époque contemporaine, au lieu de se cantonner à une perspective historique rassurante, fut institutionnellement courageuse et intellectuellement novatrice. Les travaux ultérieurs de Curtius, tels que ses essais sur T.S. Eliot, Joyce et Valéry, s'inscrivent dans cette continuité.
L'idée que l'Europe possède une tradition culturelle commune qui transcende les frontières nationales et qu'il faut invoquer en temps de crise est l'intuition profonde et durable de Curtius. Des formulations comme la définition de l'européanité par Suarès – « posséder puissamment l'âme de sa nation et la nourrir puissamment de tout ce qui est unique dans l'âme des autres nations, amies ou ennemies » – résonnent aujourd'hui, un siècle plus tard, plus comme le présent que comme le passé.
Enfin, la figure du transhumaniste, de l'intellectuel en transit entre les cultures, que Curtius construit chez Gide, Rolland, Claudel, Suarès et Péguy, demeure une figure culturelle et politique marquante. Reste à savoir si elle correspond au Rolland historique ou au Péguy réel, question que les biographes devront trancher. En tant que programme d'un intellectualisme humaniste européen, elle conserve toute sa pertinence aujourd'hui.
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