La Mésopotamie entre mythologie archaïque, présent impérial et culpabilité postcoloniale : Olivier Guez

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Gertrude Bell et la fondation de l'Irak moderne

Olivier Guez mésopotamie (Paris : Grasset, 2024, cité sous l'acronyme MPO).

Allemand : Olivier Guez, Le monde entre leurs mains, Traduit du français par Nicola Denis (Cologne : Kiepenheuer & Witsch, 2026). 1

Le roman MPO d'Olivier Guez est un récit historiographique qui se concentre sur la vie de l'archéologue, agent de renseignement et fonctionnaire coloniale britannique Gertrude Bell (1868-1926). 2 Guez retrace le parcours de Bell, de ses premiers voyages en Orient à son rôle déterminant dans la fondation de l'Irak moderne après la Première Guerre mondiale. Le récit débute en 1916, lorsque Bell est appelée à Bassora pour servir la puissance coloniale britannique en Mésopotamie – la région située entre le Tigre et l'Euphrate – en tant qu'experte politique et agent de renseignement. Grâce à sa maîtrise rare de l'arabe et du persan, à ses vastes travaux de terrain archéologiques et à son important réseau de chefs tribaux et de cheikhs, elle devient la conseillère civile la plus précieuse de l'Empire au Moyen-Orient.

Ce livre présente un double récit : d’une part, la biographie d’une femme hors du commun dans l’Angleterre victorienne et édouardienne, qui défie toutes les conventions sociales liées à son genre ; d’autre part, l’épopée de l’impérialisme britannique dans le monde arabe, la Première Guerre mondiale en Orient et le rétablissement de la colonisation au Moyen-Orient. Aux côtés de Bell, on croise des figures historiques telles que T.E. Lawrence (Lawrence d’Arabie), Winston Churchill et le prince arabe Fayçal. L’intrigue suit Bell à travers ses amours – notamment sa passion tragique et non partagée pour le major Dick Doughty-Wylie, un homme marié –, ses expéditions archéologiques dans le désert syrien et les grandes négociations politiques de l’après-guerre à Paris et au Caire, qui aboutissent finalement au tracé des frontières de l’Irak.

Un motif structurant central du roman est la relation entre les civilisations archaïques de Mésopotamie – Sumer, Akkad, Babylone, Assyrie – et le projet impérial moderne qui s'inscrit sur ce même sol. Gertrude Bell est à la fois archéologue et colonisatrice : elle exhume le passé et façonne l'avenir. Guez démontre comment la rhétorique de la mission civilisatrice de l'Empire britannique invoque directement le mythe de la Mésopotamie comme « berceau des civilisations » – berceau de l'humanité, jardin d'Éden, terre d'Abraham et de Babel. Cette dimension mythique sert simultanément de fondement à la légitimation de la violence impériale et de miroir reflétant l'hubris des colonisateurs.

Le dernier tiers du roman et le long épilogue présentent une chronologie accélérée de la catastrophe postcoloniale : le coup d’État de 1958, qui anéantit la monarchie hachimitique imaginée par Bell et Lawrence ; les nationalisations pétrolières ; le règne de terreur de Saddam Hussein ; la guerre Iran-Irak ; les invasions américaines de 1991 et 2003 ; la montée en puissance de l’État islamique ; et le pillage du Musée national de Bagdad – le musée même que Gertrude Bell avait fondé. L’image finale est symboliquement condensée : le buste en bronze de Gertrude Bell fut volé au musée et ne fut jamais retrouvé. Le roman s’achève sur un inventaire apocalyptique des ruines du projet colonial auquel Bell avait consacré sa vie.

La Mésopotamie comme origine mythique : strates temporelles et superposition d’histoires

La période archaïque comme palimpseste

L'une des techniques littéraires les plus révélatrices de MPO réside dans la superposition constante de strates historiques. Guez conçoit la Mésopotamie non seulement comme un lieu géographique, mais aussi comme un palimpseste temporel – une toile vierge sur laquelle des millénaires d'histoire humaine se superposent et transparaissent. Le narrateur articule déjà cette approche dans le prologue, adoptant une perspective épique d'ensemble.

Durant la seconde moitié du Dix-Neuvième siècle, l'économie atteint pour la première fois dans l'histoire de l'humanité un niveau mondial. […] une région redéfinit le nom du monde, comme au temps d'Alexandre le Grand et de César, des premiers califats arabes, des routes de la soie.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'économie s'est mondialisée pour la première fois dans l'histoire de l'humanité. […] Une région s'est à nouveau retrouvée au centre du monde, comme à l'époque d'Alexandre le Grand et de César, des premiers califats arabes et des routes de la soie.

Le mot « redevenue » est ici crucial : la région redevient le centre du monde – elle l’était déjà sous Alexandre le Grand, sous César, sous les premiers califats. Guez met ainsi en branle un rythme historique non linéaire, mais cyclique : les puissances apparaissent et disparaissent, toutes convoitent les mêmes terres, toutes invoquent le même symbolisme. Cette structure a des conséquences sur l’interprétation du projet impérial : l’Empire britannique n’apparaît pas comme une exception historique, mais comme l’incarnation la plus récente d’un modèle archétypal.

Cette superposition se manifeste au niveau du langage quotidien des personnages. Lorsque Bell arrive à Bassora, le narrateur remarque nonchalamment : « Comme au temps d’Abraham, il n’y a ni routes carrossables ni voies ferrées dans le sud de la Mésopotamie. » 3 La comparaison avec l'époque d'Abraham inscrit la logistique militaire britannique dans une dimension mythique, où les patriarches des religions abrahamiques ont foulé le même territoire. Bell évolue dans un espace sacré où chaque empreinte se superpose aux traces d'une préhistoire mythique.

Cette technique est particulièrement marquée dans la description des sites archéologiques. Lorsque Bell et Lawrence visitent les fouilles de Karkemish – l’ancienne capitale hittite –, le narrateur dévoile une scène des temps les plus reculés de la préhistoire :

Les fondations d'un palais émergeaient, découvrant des bas-reliefs décorés de monstres ailés et de démons, de prêtres à barbes frisottées et de prétresses charriant des épis de blé, des corbeilles de fruits, une procession, et des gazelles, des chasses aux lions.

Les fondations d'un palais ont été mises au jour, révélant des reliefs ornés de monstres et de démons ailés, de prêtres à la barbe frisée et de prêtresses portant des épis de blé et des paniers de fruits, ainsi que d'une procession, de gazelles et de chasses aux lions.

Cette ekphrasis archéologique dévoile un monde qui existait des millénaires avant Bell et Lawrence, mais qui leur devient immédiatement présent par le biais des fouilles. Le « monde des merveilles » dont parle Guez – « un pays des Merveilles surgi de la mythologie et des Écritures » – est à la fois une découverte historique réelle et une construction imaginaire où les participants à l’expédition superposent leurs propres projections romantiques du passé.

La topographie mythique : Babylone, Babel, Éden

Au cœur de l'imaginaire mythique du roman se trouve Babylone. Pour les fonctionnaires coloniaux britanniques, la Mésopotamie moderne est indissociable de sa topographie mythique : la terre entre les fleuves est à la fois le jardin d'Éden, la terre d'Abraham, le berceau de l'écriture, le lieu du Déluge et la tour de Babel. Cette superposition de significations sacrées et historiques confère au projet colonial une dimension eschatologique.

Cet aspect est particulièrement manifeste chez A.T. Wilson, colonialiste convaincu qui prônait l'annexion de la Mésopotamie à l'Empire britannique. Pour Wilson, le projet de colonisation représentait une forme de salut civilisationnel.

L'Éden, Sumer, Babylone : ​​régénérer le berceau des civilisations, n'est pas une aventure coloniale comme une autre. C'est une entreprise de rédemption, prométhéenne et sacrée, l'apothéose du projet impérial, qui justifie la guerre, les morts, les sacrifices consentis.

Éden, Sumer, Babylone : la renaissance du berceau des civilisations n’est pas une simple aventure coloniale. C’est une entreprise prométhéenne et sacrée de salut, l’aboutissement du projet impérial qui justifie la guerre, les morts et les sacrifices consentis.

La structure rhétorique de ce passage est révélatrice : le colonialisme, présenté comme « prométhéen et sacré », instrumentalise directement la mythologie pour légitimer la violence impériale. L’emploi des noms d’Éden, de Sumer et de Babylone dans un point culminant unique fusionne les références à l’histoire du salut et à l’histoire antique en un seul argument : quiconque colonise la Mésopotamie perpétue l’héritage civilisationnel de toute l’humanité.

Guez permet à Bell d'intérioriser et de s'approprier cette mythologie : « Il faudra un siècle ou deux, peut-être un millénaire », songe-t-elle à propos du projet colonial – une mesure en temps mythique. Mais l'auteur prend ironiquement ses distances avec cette logique : le personnage de Bell, qui se sent « comme le Créateur en pleine semaine » 4, la « sage-femme » d’un nouveau pays, se révèle être la créatrice d’un monstre.

La perspective coloniale et ses fondements archéologiques

L'archéologie comme appropriation épistémique

Un argument central du roman est que, pour Bell et Lawrence, l'archéologie et le colonialisme ne sont pas deux activités distinctes, mais structurellement liées. Ces deux pratiques reposent sur un acte d'appropriation épistémique : l'archéologue fouille les cultures étrangères et les soumet à la science occidentale ; le colonisateur cartographie et administre les territoires étrangers et les soumet à la politique occidentale.

Cette dualité est particulièrement manifeste dans l'attitude caractéristique de Bell envers les tribus arabes, qu'elle admire profondément et dont elle maîtrise les langues et les cultures, mais qu'elle considère avec le même détachement que les objets archéologiques. Même sa façon de décrire son travail de renseignement est révélatrice :

À Miss Bell de sonder, filtrer, séduire, enrôler éventuellement.

Il revient à Mlle Bell d'évaluer la situation, de filtrer, de séduire et, si nécessaire, de recruter.

Le verbe « sonder » – éclairer, explorer – possède une connotation archéologique : on sonde le terrain à la recherche de strates cachées. L’étude des individus par Bell suit la même logique que la recherche d’artefacts anciens : l’objet de connaissance – qu’il s’agisse d’un palais hittite ou d’un chef tribal arabe – est mesuré, catalogué et rendu exploitable à des fins impériales.

Guez montre également comment l'expertise archéologique des protagonistes influence directement leur action politique. Grâce à leurs fouilles, Bell et Lawrence acquièrent une connaissance des structures tribales, des droits d'eau, des routes commerciales et des pratiques religieuses restés inchangés pendant des siècles. Ce savoir leur confère un avantage structurel sur les élites locales et les fonctionnaires ottomans qui administraient le pays. Le savoir archéologique devient un outil de pouvoir.

Les Allemands comme concurrents : l'archéologie comme géopolitique

Dans ce contexte, la comparaison entre les fouilles britanniques et allemandes, que Guez intègre à l'épisode de Karkemish, est particulièrement révélatrice. Bell commence par faire l'éloge des archéologues allemands, qu'elle connaissait d'Assur :

Elle revenait d'Assur, l'ancienne capitale Assyrienne, que la Société allerande d'Orient était en train d'excaver, et dont les fouilles l'avaient impressionnée. Elle leur signifia qu'ils travaillaient de manière rudimentaire et que leur expertise laissait à désirer comparée à celle des archéologues de tous les pays.

Elle revenait d'Assur, l'ancienne capitale assyrienne, où la Société orientale allemande menait des fouilles et dont le travail l'avait impressionnée. Elle fit remarquer que leurs méthodes étaient rudimentaires et que leur expertise laissait à désirer comparée à celle des archéologues allemands.

Ce passage est empreint d'ironie : Bell critique Lawrence et ses collègues pour leurs compétences techniques inférieures à celles des Allemands – ces mêmes Allemands contre lesquels l'Empire britannique allait faire la guerre quelques années plus tard. La compétition archéologique entre Britanniques et Allemands en Mésopotamie n'est pas une simple rivalité scientifique ; elle reflète la lutte géopolitique pour l'héritage de l'Empire ottoman en déclin. Le chemin de fer de Bagdad, ce projet ferroviaire germano-ottoman évoqué à plusieurs reprises dans le roman comme une menace stratégique pour les intérêts britanniques, est la manifestation concrète de cette rivalité.

La France dans le roman : la rivale absente

L'antipathie franco-britannique comme principe structurel

Le rôle de la France dans MPO est l'une des dimensions littéraires les plus intéressantes du roman, précisément parce qu'il est dépeint de manière complexe et ambivalente. La France n'est jamais une puissance neutre : elle est rivale, ennemie, obstacle et, dans l'épilogue, un signal d'alarme implicite.

L'antipathie envers la France est déjà manifeste dès la première rencontre entre Bell et Lawrence. Lors de leur conversation à Karkemish, ils trouvent immédiatement un terrain d'entente dans leur aversion :

Des Français, que Lawrence et Gertrude abhorraient l'un comme l'autre. Elle est accessible à un jeune homme en France à vélo, sur les traces de Richard Cœur de Lion. Les châteaux l'avaient enchanté mais il avait gardé des Français une image de boutiquiers et d'avocats, des petits bourgeois blasés terre à terre. Elle les trouvait arrogants et obscènes […].

Les Français, que Lawrence et Gertrude méprisaient tous deux. Jeune homme, il avait parcouru la France à vélo, sur les traces de Richard Cœur de Lion. Les châteaux l'avaient enchanté, mais il ne gardait en mémoire que des boutiquiers et des avocats – une petite bourgeoisie blasée et terre-à-terre. Elle les trouvait arrogants et indécents […].

Guez donne une forme littéraire à l'image stéréotypée que les Britanniques se font de la France : les Français y sont dépeints comme des « bouquetins », des « petits bourgeois », des vitrines de la dépravation morale. Cette attitude n'est pas seulement personnelle : Bell et Lawrence partagent « le point de vue de Burke sur la révolution de 1789 », ce sentiment conservateur et antirévolutionnaire qui distingue la tradition politique anglaise de la tradition française. L'aversion pour la France repose donc sur des fondements épistémologiques : la France représente une conception différente, incompatible, de la politique et de la société.

Particulièrement éclairante dans ce contexte est la remarque de Lawrence, qu'il fait lors d'une rencontre avec Bell à Bassorah :

Le moment enflamme l'imagination des Arabes, et la juste valeur est versée aux Turcs et renouer avec le passé prestigieux grâce à l'Angleterre. Telle estre notre mission, Gertie, et certainement pas celle des Français. Il transforme la région en pétaudière. L'Entente cordiale n'est pas une rupture, nous demeurerons rivaux : à terme, l'ennemi en Syrie c'est la France.

Nous devons enflammer l'imagination des Arabes et leur faire comprendre que, grâce à l'Angleterre, ils peuvent se libérer des Turcs et renouer avec leur glorieux passé. C'est notre mission, Gertie, et certainement pas celle des Français. Ils plongeraient la région dans le chaos. L'Entente cordiale n'est qu'un répit temporaire ; nous restons rivaux : en fin de compte, la France est l'ennemie en Syrie.

Cette affirmation mérite une analyse approfondie. Lawrence y formule implicitement la thèse de l'ensemble du roman : le véritable objectif stratégique de la politique britannique au Moyen-Orient n'est pas seulement la défaite des Ottomans, mais aussi l'endiguement de l'influence française. L'alliance anglo-arabe que Lawrence et Bell envisagent est, dès le départ, également dirigée contre la France. Ils invoquent le discours de la « mission » : seule l'Angleterre, et non la France, peut aider les Arabes à renouer avec leur passé « prestigieux ».

Sykes-Picot et la conférence de Paris

Les tensions entre la Grande-Bretagne et la France atteignirent leur paroxysme lors de la Conférence de paix de Paris, à laquelle Guez consacre un chapitre entier. Clemenceau, Lloyd George et Wilson y apparaissent comme trois personnalités fondamentalement incompatibles qui, malgré une rhétorique commune de victoire, poursuivaient des objectifs radicalement différents.

Pour Wilson et Lloyd George, Clemenceau est un nain hargneux obnubilé par la revanche. Pour Clemenceau et Wilson, Lloyd George est une girouette cynique, et pour Lloyd George et Clemenceau, Wilson un raseur arrogant qui veut les priver des dividendes de la victoire.

Pour Wilson et Lloyd George, Clemenceau est un nain grincheux obsédé par la vengeance. Pour Clemenceau et Wilson, Lloyd George est un opportuniste cynique, et pour Lloyd George et Clemenceau, Wilson est un arrogant ennuyeux qui veut les priver des fruits de la victoire.

Ces caractérisations, que Guez tire de mémoires et de sources historiques, ont des allures de comédie d'erreurs aux conséquences désastreuses. La célèbre réplique de Clemenceau aux Quatorze Points de Wilson – « Dieu a été si humble qu'il n'a donné que dix commandements. » 5 – apparaît dans le roman comme une expression appropriée du réalisme sarde de Tigre, qui oppose les phrases idéalistes de Wilson à la froide logique des jeux de pouvoir.

Guez présente les revendications françaises avec une certaine ambivalence. D'une part, elles sont dépeintes comme impérialistes et hégémoniques : la France souhaite une « Grande Syrie » fondée sur l'accord Sykes-Picot, invoquant sa « mission civilisatrice au Levant ». D'autre part, la France est le pays qui a le plus souffert durant la Première Guerre mondiale.

La France est, de tous les belligérants, celui qui a le plus souffert. Un jeune Français sur quatre a été fauché, le Nord-Est, industriel et agricole, ravagé par quatre ans de combat.

De tous les belligérants, la France fut la plus durement touchée. Un jeune Français sur quatre y perdit la vie, et le nord-est industriel et agricole fut ravagé par quatre années de guerre.

Cette formulation oblige le lecteur à établir une distinction morale : les revendications de la France ne relèvent pas uniquement de l’impérialisme, elles constituent aussi des réparations, elles représentent la culpabilité des autres Alliés envers le soldat blessé au combat. Guez se refuse à une condamnation simpliste.

L'orientalisme français comme discours colonial

Concernant le nationalisme arabe, Guez dresse un tableau accablant de l'orientalisme français. L'analyse du Quai d'Orsay sur le nationalisme arabe est citée par le narrateur avec une ironie glaciale :

on ne transforme pas une myriade de tribus en tout cohérent […] une révolte de forçats, unie par un désir désespéré d'évasion impossible hors du bagne, du cancer inguérissable de la chaise, par le moyen d'une technique guerrière de bandit, sans aucun idéal spirituel commun, menée par un être étranger à toute compréhension de la foi musulmane.

On ne transforme pas une multitude de tribus en un tout cohérent […] – une révolte de condamnés, unis par le désir désespéré d’une évasion impossible du camp pénal, du cancer incurable de la chair, par le banditisme et la guerre, sans aucun idéal spirituel commun, menée par un être étranger à toute compréhension de la foi musulmane.

Ce passage – extrait des archives du ministère français des Affaires étrangères pendant la guerre – illustre parfaitement le discours colonial au sens où l'entend Said : les Arabes y apparaissent comme une masse homogène et primitive, dépourvue de volonté politique, comme des criminels (« forçats »), comme religieusement incompétents. Ils « ne comprennent absolument rien à la foi musulmane ». 6, mène la révolte – c’est-à-dire Lawrence – et est lui-même aliéné et pathologisé par cette perspective orientaliste.

En présentant cette appréciation par le biais du narrateur, sans commentaire explicite, mais en la situant dans le contexte immédiat du dynamique Faysal et du charismatique Lawrence, Guez en révèle l'absurdité par un montage de contrastes. C'est là le procédé littéraire subtil du roman : le texte colonial et discursif contient sa propre réfutation.

Enfin, la France joue un rôle modeste mais significatif dans l'épilogue. Revenant sur l'Irak qu'elle a créé dans l'une de ses dernières lettres, Bell établit une comparaison explicite avec la politique française en Syrie :

Peut-être à-elle créé un monstre. Peut-être at-elle divisée pour mal régner, tels les Français en Syrie, qui ont détaché le Liban, et gouvernent en s'appuyant sur les franges chrétiennes et alaouites.

Peut-être a-t-elle créé un monstre. Peut-être l'a-t-elle divisé pour mieux gouverner, à l'instar des Français en Syrie, qui ont divisé le Liban et le gouvernent désormais avec l'aide de groupes chrétiens et alaouites marginaux.

Ce passage revêt une grande importance littéraire et historique : Bell y compare son propre échec colonial à celui des Français en Syrie. Cette comparaison, à la fois autocritique et disculpatoire, relativise la culpabilité de Bell si la France a agi de même. Guez, cependant, ne laisse pas cette relativisation sans commentaire : le parallèle entre les politiques britanniques en Irak et françaises en Syrie ne confirme pas l’innocence de Bell, mais plutôt l’identité structurelle des deux projets coloniaux.

La perspective historique postcoloniale : la temporalité de l’échec

Le projet impérial comme chimère

Le roman ne s'achève pas avec la mort de Bell en 1926, mais par un long épilogue postcolonial qui retrace l'histoire de l'Irak jusqu'à nos jours. Cet épilogue est au cœur de l'argumentation postcoloniale de MPO et constitue son procédé littéraire le plus marquant : l'accélération du temps.

En quelques pages seulement, Guez résume des décennies d'échecs catastrophiques : le coup d'État de 1958, le massacre de la famille royale hachimite, l'arrivée au pouvoir de Saddam Hussein, la guerre du Golfe, l'invasion américaine de 2003 et, enfin, l'État islamique. Sa conclusion est succincte et accablante :

Depuis l'aube de l'humanité, les conquérants se succèdent en Mésopotamie dans l'espoir de mettre la main sur ses richesses naturelles.

Depuis le début de l'histoire humaine, les conquérants ont afflué en Mésopotamie, espérant s'emparer de ses richesses naturelles.

Cette formulation fait écho à la structure temporelle cyclique du prologue et boucle la boucle : l’Empire britannique n’est pas l’aboutissement d’un projet civilisationnel, mais plutôt l’avant-dernier acte d’un cycle sans fin de conquistadors. Après les Britanniques viennent les Américains – animés par les mêmes motivations, employant les mêmes méthodes et avec les mêmes conséquences dévastatrices.

Le roman ne laisse aucun doute : les frontières de l’Irak tracées par Bell étaient structurellement vouées à l’échec. Les trois provinces – Bassora, Bagdad et Mossoul – fusionnées en un seul État, n’avaient ni identité politique commune, ni histoire partagée en tant qu’entité unifiée.

Les trois provinces sont rivales à des civilisations rivales, des cosmos divergents, depuis la nuit des temps. Bassora est tournée vers le sud, le golfe Persique et les Indes, Bagdad est liée au monde persan, Mossoul à la Turquie et la Syrie. Elles sont religieuses et ethniques discordantes.

Ces trois provinces ont toujours été liées à des civilisations rivales et à des sphères culturelles distinctes. Bassora est tournée vers le sud, en direction du golfe Persique et de l'Inde ; Bagdad est connectée au monde perse ; et Mossoul à la Turquie et à la Syrie. Elles diffèrent sur le plan religieux et ethnique.

Bell le sait lorsqu'elle le cache à son père lors d'un dîner à Paris. Le roman transforme ce silence en une révélation morale : l'architecte de l'État irakien connaissait l'impossibilité structurelle de son projet et l'a occultée. Ce décalage entre savoir et agir constitue la véritable faute morale que Guez reproche à Bell – non pas la stupidité, mais la complicité avec un système qu'elle avait pourtant percé à jour.

Le patrimoine volé : musées et espaces commémoratifs

La dernière phrase de l'épilogue possède une qualité concise et poétique : « Parmi les œuvres volées figurait le buste en bronze de Gertrude Bell. Il ne fut jamais retrouvé. » 7 Bell a fondé le Musée national de Bagdad afin de préserver les trésors archéologiques de Mésopotamie pour la nation irakienne. Le musée a été pillé en 2003, au début de l'invasion américaine, alors que les GI restaient passifs. Le buste de Bell, volé au musée qu'elle avait elle-même fondé, est un symbole d'une rare intensité : le sujet colonial qui a mis au jour et préservé le passé est devenu lui-même l'objet mis au jour et perdu.

Guez ajoute une autre dimension à cela en évoquant la fureur destructrice de l'État islamique :

Ces zélotes fanatiques avaient auparavant dévasté les sites archéologiques, les vieux monastères et les anciennes mosquées sous leur contrôle, dégradant de manière irrémédiable le patrimoine mondial de l'humanité. La déprédation du patrimoine culturel de la Mésopotamie est à la disposition des premiers ministres lors de l'invasion américaine en 2003.

Ses partisans fanatiques avaient auparavant dévasté les sites archéologiques, les monastères antiques et les mosquées historiques situés dans leur zone d'influence, portant ainsi un préjudice irréparable au patrimoine culturel mondial. Le pillage du patrimoine culturel mésopotamien avait déjà commencé dès les premiers jours de l'invasion américaine en 2003.

La destruction du patrimoine archéologique par Daech est une cruelle ironie de l'histoire postcoloniale : les artefacts que Bell et ses contemporains ont mis au jour, catalogués scientifiquement et, pour certains, transportés à Londres ou à Paris – les soumettant ainsi à une forme de dépossession coloniale – ont été détruits par un autre régime de violence. Ce long cycle de destruction relie l'appropriation impériale à la ferveur anticoloniale : toutes deux aboutissent à la perte.

Gertrude Bell comme figure tragique dans la littérature postcoloniale

Olivier Guez construit le personnage de Bell comme une figure profondément contradictoire, incarnant à la fois la logique interne du système colonial et ses limites et contradictions. Bell est à la fois féministe et anti-suffragiste, amoureuse et solitaire, archéologue et agent de renseignement, admiratrice de la culture arabe et garante de l'empire britannique. Ces contradictions ne relèvent pas d'un paradoxe psychologique ; elles sont les contradictions structurelles du projet colonial lui-même.

La scène finale du roman lui-même – Bell à cheval au bord du désert, peu avant sa mort – résume cette ambivalence : elle contemple la terre qu’elle a façonnée, une terre qui est à la fois sa création et son mensonge :

Gertrude contemple la beauté crue de l'horizon, le pays qu'elle a modelé. […] Son œuvre est achevée : l'Irak de bric et de broc, multiconfessionnel et pluriethnique, s'étendra du golfe Persique aux montagnes kurdes.

Gertrude contemple la beauté sauvage de l'horizon, la terre qu'elle a façonnée. […] Son œuvre est achevée : l'Irak, une mosaïque de territoires divers, multiconfessionnels et multiethniques, s'étendra du golfe Persique aux montagnes kurdes.

L'expression « de bric et de broc » – assemblée de bric et de broc – traduit l'auto-évaluation que Bell fait de son œuvre. Elle a cousu une courtepointe, et elle le sait. Il y a quelque chose de tragique et de désespérant dans cette conscience de soi : cette prise de conscience arrive trop tard, ne change rien et ne sauve personne.

Le roman autobiographique comme forme postcoloniale

Littérature entre historiographie et fiction

Guez situe explicitement son roman à la frontière entre fiction historique et historiographie. En annexe, il propose une bibliographie exhaustive, allant des archives et mémoires aux monographies universitaires. Parallèlement, il souligne que MPO est un roman – une classification de genre qui prétend saisir, par la fiction, des vérités inaccessibles à l'histoire en tant que discipline.

Le choix littéraire de privilégier le point de vue intérieur de Bell permet à Guez d'accéder à une perspective que les textes historiographiques ne peuvent atteindre : celle d'une représentation en temps réel de la conscience d'une colonisatrice. Nous observons comment Bell vit, justifie et refoule ses contradictions. Nous voyons comment le sujet impérial se construit comme héroïque et nécessaire – et comment cette construction se désagrège progressivement.

À cet égard, MPO, au sens où l’entend Homi Bhabha, est un texte qui rend visible, sous une forme littéraire, « l’ambivalence du discours colonial » : le colonisateur n’est jamais totalement sûr de son pouvoir, jamais pleinement convaincu de son droit. La fascination pour l’Autre – le monde arabe, le mode de vie bédouin – et la domination exercée sur lui sont inextricablement liées.

Le silence de l'histoire : genre et colonialisme

En fin de compte, MPO est aussi un livre sur le silence de l'histoire envers les femmes. La devise de l'éditeur : « Vous ne la connaissez pas, et pourtant elle tenait le monde entre ses mains. » 8 – souligne la dimension féministe du roman. Bell fut l'une des figures les plus influentes de l'Empire britannique à une époque cruciale ; pourtant, elle a été marginalisée par l'historiographie, tandis que Lawrence, Churchill et Fayçal sont devenus des figures mythiques.

Guez ne réhabilite pas Bell sans esprit critique – il souligne ses défauts, son arrogance, sa complicité – mais il insiste sur l'injustice de son invisibilité. Le fait qu'une femme ait tracé les frontières de l'Irak et fondé un musée national, tandis que ses collègues masculins en récoltaient les fruits, illustre le système patriarcal que Bell elle-même – paradoxalement – ​​a défendu contre le suffrage féminin.

Conclusion : La Mésopotamie comme miroir du présent

Malgré sa richesse en détails biographiques, *MPO* d'Olivier Guez est un roman qui explore la persistance de la logique impériale. La Mésopotamie, berceau de la culture humaine, y fait office de miroir, reflétant le présent à travers le prisme du passé – et inversement. La chronologie cyclique du roman – de Sumer à Alexandre, César, les premiers califats, l'Empire britannique, jusqu'à l'invasion américaine de 2003 – démontre que l'échec des projets coloniaux n'est pas une exception historique, mais bien leur norme structurelle.

Dans ce panorama, la France apparaît comme une rivale, un miroir et un avertissement : en compétition avec la Grande-Bretagne pour un même héritage impérial, reflété par sa politique syrienne structurellement analogue, et servant de mise en garde par son échec, qui a précédé celui de Bell. La rivalité franco-britannique au Moyen-Orient, poursuivie par Bell et Lawrence avec une passion quasi personnelle, était en fin de compte une version rivale d’un même projet – un fait que le roman, par son ampleur épique, met en lumière plus clairement que toute accusation directe.

Le portrait en bronze volé de Gertrude Bell est l'image finale du roman : ceux qui écrivent l'histoire peuvent être effacés par elle. La colonisatrice qui a ouvert la Mésopotamie à l'Empire britannique et inventorié ses trésors muséaux a disparu du musée même qu'elle avait fondé. L'épilogue du roman se conclut par une citation de Lawrence :

Les rêveurs du jour sont des hommes dangereux, car ils peuvent agir leur rêve les yeux ouverts, pour le rendre possible.

Les rêveurs d'aujourd'hui sont des personnes dangereuses, car ils peuvent réaliser leur rêve les yeux grands ouverts, afin de le rendre possible.

Bell et Lawrence étaient des rêveurs : ils ont réalisé leur rêve, qui, pour des millions de personnes, s’est transformé en réalité : un État failli, des décennies de violence et, finalement, l’avènement de l’État islamique. Le roman de Guez est une réflexion littéraire sur ce rêve : lucide et élégiaque, mais sans fausses excuses.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « La terre entre deux fleuves : mythologie archaïque, présent impérial et culpabilité postcoloniale : Olivier Guez. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2026. Accessed on Mai 8, 2026 at 03:53. https://rentree.de/2026/04/22/das-zweistromland-zwischen-archaischer-mythologie-imperialer-gegenwart-und-postkolonialer-schuld-olivier-guez/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. En l'absence de traduction allemande, j'ai effectué les traductions suivantes, comme c'est l'usage ici.>>>
  2. Voir aussi : Georgina Howell, Gertrude Bell : Reine du désert, bâtisseuse de nations (Londres : Macmillan, 2006). – Janet Wallach, Reine du désert : la vie extraordinaire de Gertrude Bell (New York : Doubleday, 1996).>>>
  3. «Comme au temps d'Abraham, il n'y a ni route carrossable ni chemin de fer dans le sud de la Mésopotamie.»>>>
  4. « comme le créateur au milieu de la semaine »>>>
  5. «Dieu avait eu la modestie de ne prescrire que dix commandements»>>>
  6. « Etre étranger à toute compréhension de la foi musulmane »>>>
  7. "Parmi les œuvres volées figuraient le buste en bronze de Gertrude Bell. Il n'a jamais été retrouvé.">>>
  8. « Tu n'y connais rien, tu verses un tenu le monde entre ses plats principaux »>>>

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