Identité négative : problématiser la littérature juive française dans l’œuvre de Bernard Vorms

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Une masse non dissoute

Bernard Vorms s'allonge avec Pas gentil (2020, Éditions de l'Olivier, cité sous l'abréviation de PG) présente un ouvrage qui échappe à toute catégorisation facile au sein des typologies de genres habituelles : il est à la fois roman et essai, autobiographie et histoire culturelle, polémique et auto-ironie. Vorms écrit en tant que membre sécularisé et assimilé de la troisième ou quatrième génération des « Israélites françaises », c'est-à-dire cette classe intellectuelle juive bourgeoise et laïque prise entre deux impossibilités depuis l'affaire Dreyfus : l'impossibilité de faire oublier le judaïsme et l'impossibilité de le vivre positivement comme identité religieuse ou nationale. La thèse centrale de cet essai est que PG n'est pas un document de littérature juive au sens traditionnel, mais plutôt une problématisation radicale du concept même de « littérature juive française ». En posant la question : « Que suis-je en tant que Juif ? » Répondant invariablement par « Je ne sais pas » – tout en gardant le silence –, il développe une poétique de l'identité négative : la judéité ne se constitue pas par l'appartenance, mais par l'irritation insoluble de son impossibilité. Les questions directrices de cet essai sont les suivantes : comment la judéité est-elle configurée dans ce texte en termes de contenu, de narration, de symbolisme-métaphorique et d'histoire politique ? Quelle perspective narrative permet une telle réflexion sans apitoiement sur soi ni héroïsme ? Quelle fonction remplit le dense réseau intertextuel de Proust, Montaigne, Sartre, Arendt et de l'esprit juif ? Et comment le début et la fin du roman s'articulent-ils lorsqu'on le lit comme un parcours d'apprentissage ou de construction identitaire ?

« PG » est un texte autobiographique et réflexif qui explore la question de l’identité d’un intellectuel juif français sécularisé et assimilé au début du XXIe siècle. Le livre s’ouvre sur une scène du quotidien en apparence anodine : le narrateur, un ancien expert en urbanisme et logement, reçoit une lettre de sa caisse de retraite l’invitant à organiser des obsèques. Cette lettre déclenche une profonde réflexion : le narrateur prend conscience qu’il est devenu un vieil homme qui ne s’identifie ni au catholicisme de cette lettre, ni aux traditions juives de ses ancêtres. Il est, comme il le dit lui-même, un « grumeau » – une masse qui, malgré tous ses efforts d’assimilation, ne s’est pas complètement fondue dans la société française. Dans la première grande partie du livre, Vorms brosse le portrait d’un homme qui – malgré lui, mais avec une distance analytique – est sans cesse confronté à la question de ce que signifie être juif en France.

Dans la seconde partie, le narrateur dévoile une histoire familiale marquée par de multiples formes d'exil : ses ancêtres sont originaires de Worms (Rhénanie-Palatinat), d'Amsterdam et de Constantinople, mais tous ont renié leurs cultures d'origine et se sont pleinement identifiés à la France, se considérant comme des « Israélites français ». La confrontation avec cet héritage se fait à travers des fragments de mémoire, des lettres et des généalogies, que le narrateur rassemble avec une curiosité quasi-essayiste. Des souvenirs d'enfance – comme une visite en Suisse chez une tante qui révèle son identité juive, sans qu'il en comprenne les implications – alternent avec des analyses politiques de l'antisémitisme sous la Troisième République, à l'époque de Vichy et à l'époque contemporaine. Ces analyses sont complétées par des réflexions sur la figure juive « archétypale » en littérature, notamment le personnage de Bloch chez Proust, figure emblématique et miroir du renoncement à soi dans l'assimilation.

Dans la troisième partie du texte, le narrateur établit un ensemble de règles élaborées – cinq « règles d’hygiène » pour la vie quotidienne juive dans une société démocratique – découlant de son « axiome d’altérité absolue » : pour le non-Juif, être Juif est une altérité absolue, et pour le Juif également. Cet aphorisme lui permet de ne s’assimiler ni de folkloriser, d’adopter ni la posture de la victime ni celle du militant identitaire. À cela s’ajoutent des réflexions approfondies sur les mécanismes des préjugés, sur les paradoxes historiques (ces hommes juifs qui mettent leurs plus belles cravates pour se présenter au commissariat), et sur le fossé fatal entre réalité et stéréotype, que le narrateur illustre à l’aide du journal de l’avocat Maurice Garçon pendant l’Occupation.

Dans le quatrième et dernier mouvement, le narrateur, tardivement et avec une humilité délibérée, aborde les fondements religieux et intellectuels du judaïsme. Il lit, pose des questions, consulte un beau-frère et s'essaie au Talmud, sans prétendre le comprendre véritablement. Ce qu'il en retire n'est pas une expérience religieuse, mais une forme d'affinité intellectuelle : il choisit le camp d'Hillel plutôt que celui de Shammaï, l'humour du Midrash plutôt que la solennité du credo. Le texte s'achève sur une plaisanterie juive – la culpabilité déplacée comme sagesse ultime – et une phrase à la fois programmatique et percutante : « Maintenant, c'est à nous de jouer. » Le roman retrouve ainsi une dignité qui ne relève ni de la capitulation face aux préjugés ni de l'assimilation à l'invisible, mais plutôt d'une affirmation de soi assurée, laïque et empreinte d'humour.

Un panorama des problèmes d'identité juive : l'essai comme roman

La constellation de personnages de PG est construite de manière à éviter presque entièrement les figures de fiction conventionnelles. Il n'y a ni antagoniste, ni histoire d'amour au sens strict, ni conflit aux conséquences dramatiques. Le texte est peuplé, en revanche, d'une série de figures miroirs qui explorent toutes les facettes de la crise d'identité juive que le narrateur reconnaît en lui-même ou cherche à fuir. Face au narrateur se dressent plusieurs portraits types, historiques et littéraires, que Vorms assemble en un panorama de l'auto-représentation juive assimilée. Le « Bloch » de Proust en est l'exemple le plus frappant : le Juif qui dirige son antisémitisme contre d'autres Juifs et hait son propre « type ». À cela s'ajoute directement Roger Stéphane (de son vrai nom Roger Worms), l'écrivain et résistant qui, malgré tous ses actes de courage, ne cesse de justifier son identité juive. Ce personnage, dont le nom de famille ne diffère de celui de l'auteur que par une seule orthographe, établit un lien profondément autoréflexif : Vorms s'inscrit dans une tradition où le nom « Worms » est lui-même porteur d'une ambivalence judéo-française ; on le retrouve chez Jean Santeuil de Proust, dans Anatole France comme nom d'un préfet juif carriériste, comme nom d'une banque appartenant à une institution collaboratrice durant l'Occupation, et dans l'onomasticon de la biographie de l'auteur. Cette parenté onomastique entre l'auteur, les figures historiques et les personnages de fiction tisse un réseau dense de correspondances sémantiques qui transforme la question de l'identité en une question de nom, de généalogie et de marqueur linguistique.

Eveline, l’épouse du narrateur, demeure une figure périphérique, mais significative : fille de réfugiés, elle n’a même pas reçu leur langue maternelle. En elle se cristallise le paradoxe de la transmission sans transmission : le judaïsme lui a été refusé, et c’est précisément pour cette raison qu’elle développe – au même âge que le narrateur – un intérêt croissant pour cette religion. De même, le personnage de « l’ami très proche » joue un rôle important : sa famille caricature le déni de ses origines et, tout au long de sa vie, il expérimente toutes les modes morales sans jamais accepter son propre héritage. Chez ce personnage, la malhonnêteté intellectuelle de l’assimilation totale est poussée à l’extrême ; il est le pendant négatif du narrateur qui, tout en ignorant lui aussi ses origines, sait au moins qu’il ne les connaît pas.

L’une des décisions narratives les plus subtiles et les plus significatives du texte concerne le changement de perspective narrative susmentionné. Le premier quart du roman est systématiquement écrit à la troisième personne : « Il », « notre héros », personnage que le narrateur observe pour ainsi dire de l'extérieur. Le narrateur explique explicitement cette décision par une citation de Proust : « J'ai eu le malheur de commencer mon livre par le mot Je et aussitôt sur a cru que, au lieu de chercher à découvrir des lois générales, je m'analysais au sens individuel et détestable du mot. Le pronom distanciant « Il » permet à l'auteur d'écrire sur lui-même en tant que « tiers », et d'éviter ainsi toute apparence de narcissisme. Dans le même temps, il admet ouvertement ce dispositif artistique et annonce que le « Il » devra céder la place à la perspective à la première personne : « Le Il devra en faire son deuil et céder la place au Je ».

Cette transition de « Il » à « Je » s'opère dans le sous-chapitre « Shmcoming Out », un titre à portée programmatique qui associe le préfixe juif « shm » – expliqué en détail dans le texte comme un procédé yiddish de dévalorisation ironique – à l'expression anglaise « coming out ». Ainsi, « Shmcoming Out » n'est pas une déclaration triomphante, mais une auto-révélation ironique qui relativise le geste de dévoilement de soi au moment même où il est accompli. Cette subtilité linguistique résume l'ensemble du programme du livre : l'identité ne peut être acceptée qu'avec la réserve du « shm », c'est-à-dire avec une conscience constante de sa construction, de sa nature provisoire et de son ambiguïté ironique. Cette attitude est reprise dans le concept de « shmessais » à la fin du texte : le narrateur appelle ses propres notes « shmessais », c’est-à-dire des essais « par les Noix », citant ainsi la tradition de l’essai de Montaigne, s’y inscrivant et la dégonflant en même temps par l’ironie yiddish.

Les formes de communication dans le texte sont d'une diversité et d'une hétérogénéité remarquables : discours direct (dans les scènes de retour en arrière), lettres insérées (la lettre de l'oncle de 1924 louant sa fiancée pour son apparence « pas sémite »), courriels (la lettre de l'assurance pension au début), citations historiques, aphorismes, plaisanteries juives, maximes philosophiques et axiomes scientifiques. Cette polyphonie communicative correspond à la nature essayistique de l'œuvre : il n'y a pas de narrateur déroulant un récit, mais plutôt un penseur extériorisant ses pensées, assemblant divers discours et démontrant ainsi implicitement que le thème de l'identité juive en France ne peut être appréhendé dans un seul ton ou genre.

Temporalité verticale et topographies de l'appartenance

PG ne suit pas une trame narrative conventionnelle. Au lieu d'une succession d'événements, on y trouve des enchaînements de pensées, des bribes de souvenirs, des digressions analytiques et des panoramas historiques. Ces fils narratifs se répartissent en quatre grandes catégories : d'abord, des réminiscences autobiographiques (épisodes d'enfance en Suisse, le voyage à Pékin, la rencontre avec des ouvriers agricoles) ; ensuite, des analyses historico-politiques (l'antisémitisme sous la Troisième République, le régime de Vichy, les attentats contre Charlie Hebdo) ; ensuite, des réflexions littéraires et intertextuelles (Proust, Montaigne, Sartre, Roth, Arendt, Berlin) ; et enfin, des explorations quasi théologiques ou philosophiques de la religion (Hillel contre Shammaï, le Midrash, le Kaddish). Ces quatre fils narratifs ne sont pas agencés de manière linéaire, mais plutôt entrelacés – à la manière d'un recueil d'essais – selon des affinités thématiques et une logique associative.

La structure des chapitres de l'ouvrage est double et asymétrique : la première grande section, intitulée « Une question d'âge », comprend plusieurs sous-sections (« Repos ! », « Alerte aux lubies », « Remise à zéro », « Shmcoming out », « Le type », « 北京站 », « Le stéréotype », « L'archétype », etc.). La seconde, « Quelles règles d'hygiène élémentaire », comporte cinq sous-sections. La troisième section principale, "Il est tard" (Il est tard), forme le mouvement narratif final. Le choix du titre est sémantiquement ambigu : « Une question d'âge » fait référence à la fois à l'âge du narrateur (l'âge comme point de calcul et de réflexion) et à l'âge culturel d'une question posée « depuis des temps immémoriaux ». « Il est tard » boucle la boucle : le narrateur est en retard, la question est posée tard, mais pas trop tard – ce qui maintient le texte dans un étrange entre-deux, entre résignation et curiosité.

La structure temporelle du roman est complexe et à plusieurs niveaux. Le récit du protagoniste s'étend de sa retraite à son enfance, puis vers un avenir incertain. La chronologie historique couvre l'affaire Dreyfus, l'Holocauste et les attentats de 2015 à Paris et Copenhague. La dimension philosophique et religieuse transcende cette chronologie, abordant les controverses entre Shammaï et Hillel, les Psaumes et le Livre des Juges. Cette superposition de strates temporelles crée une temporalité verticale : l'histoire n'est pas progrès, mais récurrence ; les préjugés antisémites circulent à travers les siècles, s'adaptant à de nouveaux discours – antibolchevisme, anticapitalisme, antisionisme – sans pour autant altérer leur structure fondamentale. Cette intuition, que le narrateur condense en son « axiome de l'altérité absolue », constitue le centre de gravité du texte, tant sur le plan structurel que thématique.

Les espaces décrits dans PG sont chargés de sémiotique. Paris est l'espace fondamental : le narrateur est un Parisien de troisième ou quatrième génération, et Paris représente la possibilité d'une assimilation complète, le « melting-pot » que son père associait au service militaire. Pourtant, paradoxalement, Paris demeure aussi l'espace de la différence : le « carré israélite » dans les cimetières parisiens, la synagogue, la « shule », qui subsistent comme des signifiants disparus – tout cela montre que même l'assimilation urbaine la plus totale ne peut effacer certaines traces.

Lausanne est le lieu de la première prise de conscience : c’est là que l’enfant de sept ans apprend de sa tante Maude qu’elle est « israélite ». La Suisse, espace de normalité protestante, impose la première catégorisation, une catégorisation que l’enfant n’aurait jamais connue à Paris. Ce contraste – Paris, espace d’évidence, Lausanne, espace de questionnement – ​​structure l’imaginaire géographique de tout le texte. Pékin représente le changement d’espace le plus radical : en Chine, au milieu de 50 000 personnes à la gare de Pékin, le narrateur est immédiatement identifié comme juif par un inconnu chinois – « Nez d’aigle, yeux ». Ce qui est invisible à Paris apparaît avec une clarté soudaine à Pékin. Le corps devient l’espace de l’inscription d’une identité à laquelle le narrateur ne peut échapper. Cet épisode est le plus poignant du texte : le narrateur passe la nuit « terre » dans son compartiment, persuadé de porter « une étoile de David clignotante » au-dessus de la tête. L'image de l'étoile de David clignotante, comme visibilité imaginée, condense tout le problème du corps juif en tant que sémiophore involontaire.

La route de campagne d'Île-de-France, où la famille croise soudain des hassidim, constitue un autre espace significatif : ici, les autres Juifs, « les autres que nous », s'inscrivent comme un élément perturbateur dans un paysage harmonieux. Les parents baissent la voix comme s'ils se trouvaient devant un tableau de nu – « Emmène le petit dans l'autre pièce ! » – et cette assimilation de l'apparence juive orthodoxe à l'obscène ou à l'offensant révèle avec une clarté implacable combien le besoin de se distinguer de la différence juive visible était profondément enraciné dans la famille bourgeoise assimilée. Budapest apparaît comme un contre-exemple : la synagogue néo-juive, calquée sur une cathédrale, représente l'impossibilité d'une assimilation complète par mimétisme – elle n'a servi à rien. Tous les éléments du paysage contribuent au même message : l'identité juive est un problème spatial qui ne peut être résolu ni par la visibilité ni par l'invisibilité.

"Shmintellectuel"

Le champ sémantique le plus frappant du roman est celui de la cuisine et de l'art culinaire. La première épigraphe du texte – une recette de Raymond Oliver pour des crêpes et la lutte contre les grumeaux tenaces – n'est pas fortuite : le « grumeau », ce morceau de pâte qui refuse de se dissoudre, est la métaphore centrale de la non-assimilation juive. Le père de Vorms ne voulait pas que son enfant soit un « grumeau » qui gâcherait la « sauce » ; mais la métaphore suggère déjà que cette tentative est vaine : une émulsion parfaite ne contient pas de grumeaux, or une émulsion parfaite est une utopie. Les métaphores culinaires imprègnent tout le texte : le Juif est tantôt traité comme un « piment d'Espelette », qui donne de la « profondeur » à l'histoire, tantôt comme une « fleur de sel », qui sublime une sauce – dans chaque cas comme un assaisonnement, un complément culinaire utilisé mais non reconnu comme ingrédient principal.

Un second champ sémantique central est celui de l'hygiène. Le chapitre « Quelques règles d'hygiène élémentaire » développe les cinq « règles d'hygiène » – une métaphore à la fois ironique et sérieuse : aux XIXe et XXe siècles, le corps juif était l'objet de discours hygiénistes au sens le plus péjoratif du terme ; Vorms s'approprie ce champ et le renverse : désormais, c'est le Juif lui-même qui établit des règles d'hygiène mentale et sociale pour éviter de devenir paranoïaque, servile ou hypocrite. L'ironie réside dans le fait que ces règles ne sont rien d'autre que la raison séculière appliquée – « fais-toi la réponse de Raymond Aron », « tu ne te valoriseras pas aux dépens des Juifs plus exotiques que toi » – qui pourrait s'appliquer à tous, mais revêt une urgence particulière pour le Juif assimilé.

Le préfixe « shm », que Vorms explique en détail et emploie avec poésie, constitue le cœur linguistique et sémantique du texte. Le yiddish n'y est pas une marque d'identité, ni une référence nostalgique à une culture disparue, mais un outil d'humour détaché, un mécanisme linguistique qui relativise ironiquement toute conviction sans la détruire. « Shmcoming out », « Shmessais », « Shmintellectuel » – le préfixe démystifie le « coming out », réduit l'essai à ses prétentions à la validité et dépouille l'intellectuel de son aura. C'est une forme de « capital négatif » : on écrit, certes, mais le « shm » révèle la conscience de la nature construite de son propre discours.

Déconnecté de la réalité : dimension politico-historique

Le thème central du roman est l'échec de l'assimilation en tant que projet culturel – un échec que le narrateur décrit non pas sur un ton accusateur, mais analytique. Vorms montre comment, depuis l'émancipation, les Juifs français (« Israélites ») ont tout fait pour devenir invisibles : ils ont francisé leurs noms (l'auteur souligne que son propre nom, « Worms », est régulièrement orthographié avec un « V » par les non-Juifs), tenté de maîtriser leur corps (ne pas gesticuler, ne pas porter de chapeau), élevé leurs enfants dans une assimilation excessive, et pourtant, le « type sémite » a ressurgi à maintes reprises comme une stigmatisation physique – à Pékin, à Orly, dans l'imaginaire d'un regard antisémite.

Un autre thème central est l'indestructibilité des préjugés. Vorms utilise le journal de guerre de Maurice Garçon pour démontrer combien les préjugés sont imperméables à la réalité : tous les Juifs que Garçon connaît personnellement contredisent l'image qu'il se fait des Juifs – mais au lieu de revoir son image, il interprète ces contradictions comme la preuve de l'exception qui confirme la règle. L'« axiome de l'étrangeté absolue » est la conséquence la plus amère de cette observation : aucun comportement juif ne peut modifier l'image que le non-Juif se fait des Juifs, car cette image est déconnectée de la réalité. Parallèlement, il en va de même pour les Juifs eux-mêmes : pour eux aussi, leur propre judéité est une « étrangeté absolue », car ils ne la connaissent ni ne peuvent s'en défaire complètement.

La dimension politico-historique mérite une attention particulière car Vorms analyse systématiquement l'antisémitisme comme la surface changeante d'une logique structurelle sous-jacente. Il montre comment les topoi antisémites passent de la « finance juive » au « bolchevisme juif » puis au « sionisme » sans que leur fonction ne soit altérée : ils servent d'explication simpliste à des phénomènes sociaux complexes par le biais de la personnalisation. L'analyse que fait Vorms de la gauche après les attentats de Charlie Hebdo est particulièrement pertinente : le paradigme explicatif sociologique (discrimination, ségrégation, crise identitaire) sert à contextualiser, et donc à relativiser, l'impulsion antisémite des auteurs des attentats, transformant involontairement la gauche en une complice d'une violence qui, historiquement, lui a également été adressée. L’observation selon laquelle « l’antisémitisme est une maladie générale permanente, et dont les Juifs ne sont pas exempts plus que les autres » – une phrase d’Emmanuel Berl citée par Vorms – a une double portée : les Juifs aussi peuvent avoir des pensées antisémites, et les Juifs aussi pratiquent des mécanismes d’exclusion envers d’autres groupes juifs.

dimension poétique et autopoétologique

PG n'est pas seulement un livre sur l'identité juive, mais aussi sur l'écriture elle-même. La dimension autopoétologique est particulièrement développée dans le sous-chapitre « Remise à zéro », où le narrateur explique explicitement pourquoi il écrit et son rapport à Montaigne. Le parallèle avec les Essais dépasse largement la simple référence littéraire : il s'agit d'un programme. À l'instar de Montaigne, le narrateur consigne ses « chimères et monstres fantastiques », ses « dipagations », non pour leur donner une forme doctrinale, mais pour reconnaître, à travers leur expression écrite, ce qu'il pense. Écrire est ici un processus de connaissance, non une proclamation.

Le choix de l'essai comme genre pour un texte publié sous forme de roman constitue en soi une affirmation poétique. Vorms rejette la plausibilité narrative qu'attendrait un récit juif de traumatisme, de persécution ou de survie. Point de scène de déportation, point de souvenir du ghetto, point d'histoire de sauvetage. S'y trouvent des contrariétés quotidiennes : un courriel de la caisse de retraite, un inconnu chinois à la gare, une remarque d'un ami d'enfance. Cette banalité stratégique du matériau source est délibérée : l'identité juive dans la France laïque du XXIe siècle ne se construit pas sur des traumatismes majeurs, mais sur les frictions quotidiennes d'un regard étranger.

Le roman représente également une forme d'écriture thérapeutique, que le narrateur décrit explicitement comme un antidote à ses pensées obsessionnelles lorsqu'il court : « En courant, il ne maîtrise plus le fil de ses pensées. » Écrire est une tentative de canaliser et de saisir rationnellement ces pensées incontrôlées qui reviennent sans cesse aux mêmes obsessions, sans pour autant étouffer l'irrationalité qui leur est inhérente. Cette tension entre rationalité discursive et récurrence irrationnelle persistante constitue le thème central du roman.

Un livre de livres

Montaigne

Le tissu intertextuel de PG est d'une densité exceptionnelle et embrasse un large éventail de discours. Son cadre de référence le plus important est Montaigne : le roman peut être lu comme une continuation consciente des Essais de Michel de Montaigne, dans la mesure où il conçoit l'écriture non comme un moyen de représentation, mais comme une méthode de connaissance de soi. À l'instar de Montaigne, le narrateur consigne ses pensées, ses idées et ses obsessions non pour élaborer une doctrine cohérente, mais pour comprendre d'abord ce qu'il pense. L'écriture fonctionne ainsi comme un instrument de connaissance : en consignant ses « chimères et ses monstres fantastiques », le narrateur examine ses propres convictions et se soumet à une investigation ouverte. À cet égard, le roman adopte le principe fondamental de Montaigne selon lequel le moi n'est pas un point de départ stable, mais un champ de pensée expérimental.

Parallèlement, Vorms modernise la tradition essayistique en la transposant dans un présent où l'identité n'est plus principalement déterminée par la classe sociale ou la religion, mais par les ruptures historiques, l'assimilation et les assignations sociales. Tandis que Montaigne puisait dans sa propre expérience un matériau exemplaire pour ses réflexions anthropologiques, Vorms examine la situation spécifique du Juif français sécularisé au XXIe siècle à travers son propre prisme. Le roman substitue à l'intrigue classique une succession de réflexions, d'anecdotes, de digressions historiques et de citations littéraires – une structure plus proche d'un recueil d'essais que d'un roman, qui transpose la méthode associative et digressive de Montaigne dans une forme contemporaine.

Schließlich ist Pas gentil Non seulement il s'agit d'une continuation, mais aussi d'une subversion ironique de la tradition de l'essai. Vorms s'inscrit explicitement dans la lignée de Montaigne, tout en la subvertissant par un humour juif et une auto-ironie : le terme « Shmessais », que le narrateur emploie pour désigner ses propres notes, mêle hommage à Montaigne et distanciation parodique. Ce faisant, il relativise et actualise simultanément l'autorité de l'introspection classique propre à l'essai : le sujet moderne ne peut s'examiner qu'avec réserves, ironie et conscience de son contexte historique. Dans ce double mouvement de connexion et de subversion, le roman se révèle comme une variante contemporaine et post-assimilationniste des essais – une œuvre qui adopte la méthode de Montaigne mais ne peut plus partager ses certitudes humanistes.

Marcel Proust

Dans PG, Marcel Proust, aux côtés de Montaigne, constitue le second axe littéraire majeur sur lequel Bernard Vorms oriente sa réflexion sur l'identité juive. La toute première épigraphe, une citation de Jacques Lacan – « Pourquoi n'aimons-nous pas les Juifs ? Parce qu'ils ne sont pas gentils » – fait indirectement allusion à l'univers romanesque de Proust, où le personnage de Bloch apparaît comme un « Israélite antisémite » paradigmatique. Bloch incarne cette posture paradoxale où les personnages juifs adoptent le regard antisémite de la société majoritaire pour se distancier de leur propre appartenance. En plaçant ce motif dès le début, Vorms signale que son introspection s'inscrit dans une tradition littéraire qui a déjà analysé de manière exemplaire les mécanismes d'assimilation et de renoncement à soi.

Dans le texte de Vorms, Proust fait ainsi office de miroir reflétant l'histoire de l'assimilation des Juifs français. La figure de Bloch n'est pas seulement citée comme un exemple littéraire, mais comme le symptôme d'une stratégie collective d'adaptation : s'identifier au regard de l'antisémite apparaît comme une tentative de se redéfinir hors de la catégorie de « Juif ». Vorms retrace cette stratégie jusqu'à nos jours, démontrant sa persistance à travers divers gestes historiques. L'épisode de Roger Stéphane est particulièrement frappant à cet égard : devant Jacques Vergès, il se présente comme « un Juif que les nazis considéraient comme un Juif » afin d'obtenir une sorte de preuve symbolique de son identité. Cette scène illustre la logique paradoxale selon laquelle l'identité juive s'authentifie non par conviction personnelle, mais par assignation extérieure – un motif déjà présent chez Proust et qui, chez Vorms, devient un diagnostic amer du présent.

Philip Roth

En tant que pendant transatlantique de Proust, Vorms présente Philip Roth (avec PatrimoineCe récit transpose le problème de la transmission de la tradition juive dans le contexte américain. L'image du vieux père qui veut imposer les tefillin à ses fils, qu'aucun d'eux ne veut porter, condense la question de la transmission de l'héritage juif en une scène familiale d'une grande force symbolique. Ici, la double impossibilité que Vorms décrit à maintes reprises apparaît clairement : d'une part, l'héritage juif ne peut être simplement abandonné ; d'autre part, il ne peut plus être transmis automatiquement. Les objets religieux deviennent les reliques d'une tradition chargée d'émotion mais désormais abandonnée. Dans cette configuration, Vorms reconnaît une similitude structurelle entre l'expérience française de l'assimilation et la diaspora américaine, faisant de Roth un point de référence important pour sa propre analyse.

Isaïe Berlin, Sartre, Sigmund Freud, l'humour juif

Parallèlement à ces références littéraires, Vorms s'appuie sur un réseau dense d'autorités philosophiques qui constituent le système de coordonnées intellectuelles de sa réflexion. Les essais d'Isaiah Berlin sur la situation des Juifs offrent une perspective historique et politique sur l'ambivalence entre émancipation et exclusion, tandis que Hannah Arendt et Raymond Aron incarnent la tension entre héritage juif et pensée universaliste. La célèbre thèse de Jean-Paul Sartre, selon laquelle le Juif est « une personne que les autres prennent pour Juif », occupe une place centrale : cette définition déplace entièrement la question de l'identité dans le domaine de la perception sociale et confirme l'analyse de Vorms selon laquelle l'être juif relève moins d'une essence intérieure que d'une position assignée. Dans le roman, ces voix philosophiques ne fonctionnent pas comme des arguments d'autorité, mais plutôt comme des interlocuteurs dans un débat ouvert et permanent sur l'appartenance, l'altérité et la définition de soi.

À la fin du texte, Vorms invoque Sigmund Freud comme une sorte de témoin final (notamment en ce qui concerne L'homme Moïse et la religion monothéisteFreud avait tenté d'expliquer la survie du judaïsme à travers les millénaires, tout en reconnaissant le caractère spéculatif de ses propres hypothèses. Pour Vorms, cet aveu d'ignorance n'est pas un échec, mais un modèle intellectuel. Le fait que même Freud – le grand théoricien de la mémoire et de la tradition culturelle – n'ait pu expliquer définitivement la persistance du judaïsme confirme le scepticisme de Vorms envers toutes les théories figées de l'identité. Ici, l'ignorance devient une posture honnête et productive, permettant à la question de l'identité juive de rester ouverte, au lieu d'être transformée en certitudes idéologiques.

Une ressource intertextuelle particulièrement précieuse réside dans le corpus des blagues juives, que Vorms qualifie explicitement de « plus précieux que le Talmud ». Cette formulation, bien que provocatrice, révèle une conviction profonde : dans les blagues transmises de génération en génération se condense une forme d'expérience collective à la fois auto-ironique et profonde. Les anecdotes relatées dans le roman ne se limitent donc pas à un simple divertissement, mais constituent de véritables miniatures de sagesse politique et existentielle. Elles reflètent, sous une forme condensée, les questions de pouvoir, de culpabilité, de dignité et d'assimilation, et montrent comment l'identité juive se manifeste souvent précisément dans cette capacité d'auto-observation ironique. En intégrant ces blagues à son texte, Vorms s'inscrit dans une tradition orale et populaire et, simultanément, élargit le champ des « sources » auxquelles puise son introspection essayistique.

L'identité négative comme procédé littéraire

Comparer le début et la fin du roman est révélateur, car cela permet de voir si, et dans quelle mesure, le texte subit une transformation. L'ouverture du roman est emblématique : un vieil homme reçoit un courriel de sa caisse de retraite, lui rappelant sa mortalité. Il adopte une distance ironique – « Non, ce n'est pas un spam » – et remarque avec un amusement contenu qu'une autre lettre du conseil diocésain, exigeant le paiement de la taxe ecclésiastique, a été envoyée au mauvais endroit, tandis que la caisse de retraite « a vu juste ». Le ton est détendu, détaché et légèrement ironique. Mais dès la deuxième page, l'atmosphère change : à la radio, le matin, un scandale d'abus au sein de l'Église relègue temporairement au second plan « les débats sur l'antisémitisme », et le narrateur pousse un soupir de soulagement : « Ça va pouvoir souffler un peu. » Cette petite phrase révèle tout le poids existentiel que pèse pour lui la question de son identité juive : il est soulagé lorsque les Juifs disparaissent momentanément des médias. Le début du roman instaure ainsi une tension fondamentale entre le calme conscient que le narrateur tente de cultiver et le malaise refoulé qui finit néanmoins par éclater.

La conclusion du roman instaure une atmosphère radicalement différente. À la fin du récit, le narrateur, après des mois passés à étudier des textes juifs, s'est tourné vers Hillel et le Midrash, et fait une déclaration décisive, quoique modeste : « Je comprends seulement que, pour moi, le judaïsme tient plus de l'expérience que de l'état. » Il ne souhaite ni réciter le Kaddish, ni participer à des cérémonies religieuses, mais il reconnaît son appartenance à la lignée : « Notre famille en dispose depuis des temps immémoriaux. » Le texte s'achève sur une plaisanterie juive sur le rejet de la faute et la phrase : « Maintenant, tu peux dormir, c'est lui qui s'inquiète. » L'analogie avec sa propre situation est évidente : le narrateur a délégué son inquiétude – à l'histoire, à la tradition, à Dieu, ou à quelqu'un d'autre – et peut désormais vivre dans un calme relatif. Le dernier mot, « À lui de s'inquiéter », est le renversement significatif du geste initial : au début, le narrateur pousse un soupir de soulagement lorsque les Juifs disparaissent des nouvelles ; à la fin, il a transmis le fardeau de l'inquiétude à son homologue imaginaire.

Il est également significatif, d'un point de vue formel, que le texte revienne finalement au singulier (« oui ») et s'y maintienne : il n'y a pas de retour à la perspective distante de la troisième personne. Le processus de « révélation » – si l'on peut dire – est achevé : non pas comme une révélation dramatique, mais comme la reconnaissance discrète et laconique d'un fait que le narrateur, sans l'avoir choisi, est prêt à accepter. Ce n'est pas une fin triomphante, mais ce n'est pas non plus une fin déprimante : c'est une fin empreinte d'une lucidité mature.

PG est un livre singulier, quasiment sans égal dans sa singularité. Il n'est ni un récit autobiographique, ni une confession, ni un essai culturel, ni un roman au sens conventionnel du terme – et c'est précisément ce qui le rend si intéressant pour la question de la littérature juive française. Vorms ne construit ni une vision positive du judaïsme, ni un sentiment d'appartenance fondé sur l'origine ou la religion, ni une identité collective. Ce qu'il accomplit en revanche est plus rare encore : il fait de l'impossibilité d'une telle identité positive le sujet de son œuvre – et, ce faisant, il atteint une forme de dignité qui ne repose ni sur la nostalgie ni sur la rébellion.

La force du texte réside dans son honnêteté méthodologique : Vorms admet son ignorance, mais la formule avec précision. Il explicite l’axiome de « l’étrangeté absolue », démontrant ainsi que l’insaisissabilité de l’identité juive n’est pas un déficit, mais une constante anthropologique sans lien avec des échecs personnels. Le préfixe yiddish « shm » concrétise linguistiquement cette attitude : il permet d’être sérieux sans se prendre trop au sérieux, de penser avec précision tout en se méfiant de ses propres pensées.

Dans la tradition de la littérature juive française, PG est une œuvre qui remet en question, de manière féconde, les frontières de cette catégorie. Il existe en France une première littérature juive, d'Élie Wiesel à Patrick Modiano, qui prend la Shoah pour horizon constitutif ; une autre, d'Albert Cohen à Romain Gary, qui célèbre le judaïsme méditerranéen entre humour et tragédie ; et enfin, la tradition de l'intellectuel assimilé, de Proust à Raymond Aron, qui appréhende son identité juive comme un problème insoluble, mais finalement peut-être pas tragique. Vorms appartient à cette troisième tradition, mais il écrit dans le présent du XXIe siècle, marqué par les événements de Charlie Hebdo, les attentats djihadistes contre les institutions juives et le regain de débat sur l'antisémitisme, qu'il traite avec le même détachement analytique que l'affaire Dreyfus. Cette perspective temporelle fait de PG un document de diagnostic contemporain, sans que le texte ne perde jamais sa sérénité essayistique.

En définitive, dans sa dimension autopoétique, le livre plaide implicitement pour l’essai comme forme appropriée d’introspection juive : non pas le récit avec sa promesse linéaire de sens, non pas le manifeste avec son appel collectif, mais plutôt une pensée hésitante, ironique, essayistique, qui révèle ses propres contradictions. « Maintenant, c’est à nous de jouer » – cette phrase finale n’est pas une déclaration de guerre, mais une invitation : une invitation à poursuivre le jeu de l’identité par la pensée et l’humour, sans s’entêter à un but insaisissable.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « Identité négative : problématiser la littérature juive française dans l'œuvre de Bernard Vorms. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2026. Consulté le 21 mai 2026 à 05h21. https://rentree.de/2026/03/23/negative-identitaet-problematisierung-franzoesisch-juedischer-literatur-bei-bernard-vorms/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.


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