Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
La réception internationale des Essais de Michel de Montaigne : Formes, interprétations, tendances. Edité par Olav Krämer, Andrea Grewe et Susanne Schlünder. spectre Literaturwissenschaft 86. Berlin/Boston : De Gruyter, 2026, 388 p.
Contenu
La mobilité textuelle de Montaigne
Visitant le cup in son délire, Montaigne éprouve dépit plus encore que pitié ; mais admiration, au fond, plus encore que tout. Dépit, sans doute, de voir que la raison, là même où elle peut atteindre ses étés, est infiniment proche de la plus profonde foil.
Foucault, Histoire du film à l'époque classique.
Lorsque Montaigne rendit visite à Torquato Tasso en proie à la folie, il éprouva plus d'agacement que de pitié ; mais surtout, finalement, de l'admiration. L'agacement, sans aucun doute, car c'est précisément là qu'il peut atteindre ses plus hauts sommets que se trouve l'infiniment proche de la folie la plus profonde.
Tiphaine Samoyault comprend dans son projet Toutes sortes de choses misérables (2026) considère la variation comme la caractéristique déterminante d'un classique et la condition même de sa mémorabilité. Elle réfute l'idée que les œuvres doivent rester figées dans le temps ; au contraire, une évolution constante par la réception, la traduction et la réécriture est nécessaire à leur pérennité. Dans ce contexte, elle prend Montaigne comme exemple éloquent d'un auteur conscient, dès l'écriture, de l'instabilité et de la mutabilité de sa langue. Puisque Montaigne supposait que ses textes pourraient devenir incompréhensibles après seulement cinquante ans en raison des mutations linguistiques, Samoyault perçoit les modernisations actuelles non comme une destruction, mais comme une forme de « restauration » autorisée par Montaigne lui-même, qui rend le texte accessible à de nouveaux lecteurs. Accessible est une chose ; interprétable, au sens d'intégrable à un contexte contemporain, en est une autre.
Antoine Compagnon classe Montaigne (en Les antimodernesMontaigne est considéré comme un père fondateur de la tradition « anti-moderne », qui, par son scepticisme envers le changement radical, a en réalité posé les fondements de la modernité. « D'ailleurs, Montaigne n'employait-il pas déjà le même raisonnement contre la Réforme ? Il justifiait par là son conservatisme pratique, son loyalisme politique et son légitimisme religieux. » Montaigne sert ici de modèle pour un réalisme qui met l'accent sur la « malice » du changement (comme dans la Réforme) et défend l'ordre établi non par aveuglement traditionnel, mais par une évaluation sceptique des risques du nouveau. Compagnon montre comment des penseurs postérieurs comme Albert Thibaudet ont perçu Montaigne comme un maître du pluralisme libéral et de la « critique voluptueuse ». Pour Roland Barthes également, Montaigne devint un refuge à la fin de sa vie et l'incarnation du « vrai livre », possédant une validité intemporelle au-delà de la croyance moderne au progrès. Dans le système de Compagnon, c'est Montaigne qui, dans la Querelle des Anciens et des Modernes, démontre que les « anciens » sont souvent les plus authentiques modernes.
Michel Foucault comprend Montaigne dans Histoire du film à l'époque classique Pour Foucault, Montaigne est une figure clé de la compréhension de la folie avant l'avènement de l'Antiquité. Il représente un mode de pensée où raison et déraison dialoguent encore et ne sont pas radicalement séparées. Montaigne reconnaît la « présomption » comme un trouble naturel de l'humanité et n'exclut pas la possibilité que toute pensée puisse être altérée par la déraison. Foucault oppose cette approche sceptique, qui perçoit la folie comme une figure immanente à la raison, au doute cartésien postérieur, qui exclut systématiquement la folie du domaine du sujet pensant. La visite de Montaigne au Tasse, alors considéré comme fou, est ici interprétée comme un moment de profonde connexion et, simultanément, de troublante similitude.
In Voyage à bout de nuit Louis-Ferdinand Céline interprète l'existence humaine comme une descente inexorable dans une « nuit existentielle » où toutes les valeurs civilisationnelles et tous les mécanismes culturels de consolation apparaissent comme des masques vides ; le narrateur, Bardamu, acquiert un vieux exemplaire de Michel de Montaigne pour un franc sur les quais de Seine et, en le lisant, découvre la lettre de Montaigne à sa femme à la mort de leur fils, dont l'assurance réconfortante que « tout finira par s'arranger » est tournée en dérision par Bardamu, d'autant plus que Montaigne lui envoie à la place une lettre de consolation de Plutarque qu'il a trouvée par hasard – une forme de condoléances littéraires que Bardamu perçoit comme une « belle œuvre » insensible et absurde. Montaigne devient ainsi une figure contrastée entre la sagesse bourgeoise et l'angoisse existentielle des classes populaires, à travers laquelle Céline démontre l'impuissance de la philosophie classique face à la misère humaine brute : même la plus haute sagesse échoue face à la brutale réalité de la mort, comme en témoigne, par exemple, l'agonie du jeune Bébert, et n'apparaît plus que comme une vaine distraction. Par cette inclusion intertextuelle, Céline montre qu'au terme du voyage, là où commence la nuit du nihilisme, la philosophie doit se taire, car elle ne possède aucun remède efficace contre la dépravation du monde et l'inévitabilité des « ignorances biologiques ». Tandis que Montaigne apparaît dans d'autres interprétations, comme celles d'Antoine Compagnon ou de Simone de Beauvoir, comme un maître du scepticisme ou un témoin des passions humaines, Céline le réduit à un « monsieur-je-sais-tout » qui masque l'horreur de l'existence par des formules creuses. Cependant, Montaigne demeure une figure intertextuelle centrale, à travers laquelle se manifeste la crise de la vision humaniste du monde au XXe siècle : Bardamu reprend le doute radical de Montaigne et son intérêt pour l’existence physique, mais ces motifs se transforment en une anthropologie désenchantée où l’humanité apparaît avant tout comme un corps souffrant et en décomposition ; l’exploration introspective de soi, qui chez Montaigne conduit à la sérénité, se mue ici en isolement, méfiance et nihilisme, faisant de Montaigne le dernier témoin d’un ordre humaniste disparu – l’origine intellectuelle du doute, dont le potentiel émancipateur, dans l’expérience moderne, se mue en désillusion radicale. Ainsi, même par opposition à la pensée moderne, la réception de Montaigne témoigne de la pertinence persistante de l’auteur. Essais bis heute.
Cela s'étend à une réinterprétation juridico-politique de Montaigne aujourd'hui : les références d'Eric Zemmour dans son livre Destin français Ces arguments peuvent être considérés comme des tentatives de récupération de Montaigne au service de son agenda politique extrémiste, fondées sur plusieurs instrumentalisations clés. Premièrement, Zemmour utilise la citation de Montaigne sur son amour de Paris « avec ses verrues et ses défauts » pour justifier une vision « intégrale » de l'histoire, appréhendant l'histoire de France comme un tout indivisible. En ce sens, Zemmour exige que même des périodes et des figures hautement problématiques, comme le collaborateur Maréchal Pétain, soient acceptées sans discussion comme faisant partie intégrante de l'identité nationale. Un autre aspect de son interprétation d'extrême droite réside dans la transformation du sceptique Montaigne en garant du pouvoir étatique autoritaire. Zemmour affirme que Montaigne a tiré des « leçons absolutistes » des guerres civiles de son époque. Il cite Montaigne affirmant que les lois tirent leur validité non de leur justice, mais uniquement du fait qu'elles sont des lois, ce que Zemmour qualifie de « fondement mystique de leur autorité ». Ce point de vue rejette les principes libéraux de l'État de droit et légitime à la place une souveraineté étatique incontestable.
L'affirmation de Zemmour selon laquelle même le modéré Montaigne avait accepté le massacre de la Saint-Barthélemy comme une nécessité politique est particulièrement radicale. Par cette attribution historiquement très controversée, Zemmour rapproche Montaigne d’une idéologie qui justifie la violence étatique massive contre les minorités religieuses ou politiques pour maintenir l’unité nationale. Enfin, Zemmour fonctionnalise la critique de Montaigne des prénoms bibliques protestants pour soutenir sa propre campagne moderne contre les prénoms musulmans en France : « Même Montaigne s'agace du refus obstiné des protestants de donner à leurs enfants « ces anciens noms de nos baptêmes, Charles, Louis, François, pour peupler le monde de Mathusalem, Ézéchiel, Malachie, beaucoup mieux sentant de la foi ». confiera à ses amis : « Il le fallait faire ». Zemmour établit un parallèle direct entre le refus protestant de l'époque d'adopter les noms de baptême traditionnels et les revendications identitaires musulmanes actuelles, qu'il interprète comme un signe de manque d'assimilation et comme une « subversion de l'État ». Dans son interprétation globale, Zemmour utilise ainsi Montaigne comme une autorité historique pour un modèle de société autoritaire fondé sur une stricte homogénéité culturelle et la subordination des droits individuels à l'intérêt de l'État.
Le concept théorique de « mobilité textuelle » (Samoyault) correspond directement au contenu de ce recueil d’essais sur la réception internationale de Montaigne, qui explore la diversité et la transformation actuelles de cette réception. Essais Documentées à travers les siècles et les frontières nationales, les Essais de Montaigne témoignent, selon Samoyault, de la nécessité pour un classique de s'adapter constamment aux nouvelles époques. Or, la collection de Montaigne apporte des preuves historiques de la diversité des traductions, interprétations et utilisations de son œuvre en Italie, en Angleterre et en Allemagne. Ces deux sources soulignent que l'autorité des Essais ne réside pas dans une version originale immuable, mais dans leur capacité à exister sous des formes toujours nouvelles, confirmant ainsi leur statut d'œuvre littéraire mondiale.
Histoire de la réception comparée des essais
Michel de Montaigne suscite un intérêt remarquablement vif au début du XXIe siècle – non seulement dans le monde universitaire, mais aussi auprès d'un large public de lecteurs, et non seulement en France, mais bien au-delà, ce qui nous permet de le lire dans le contexte de la littérature française contemporaine. Antoine Compagnon (Un été avec Montaigne) et Sarah Bakewell (Comment vivre) sont devenus des best-sellers internationaux ; le recueil d'hommages à Philippe Desan, publié en 2021, porte ce titre révélateur Montaigne globalDans ce contexte, il est d’autant plus remarquable qu’une étude comparative systématique à l’échelle internationale sur la réception de ces essais ait fait défaut jusqu’à présent. Le présent ouvrage, issu d’un colloque tenu à Osnabrück en décembre 2022, comble cette lacune.
Les directeurs de publication Olav Krämer, Andrea Grewe et Susanne Schlünder proposent un panorama de la réception internationale de Montaigne, réunissant histoire de la traduction, figures intermédiaires, traditions interprétatives et appropriations philosophiques en trois grandes parties. Ils s'intéressent à des pays et des époques jusqu'ici peu étudiés. Treize contributions, couvrant la période de la fin du XVIe siècle à nos jours, explorent les sphères de réception en Italie, en Espagne, en Amérique latine, dans le monde germanophone, en France et, dans une certaine mesure, au sein de la philosophie post-structuraliste.
L'introduction de douze pages des éditeurs offre un panorama précis et instructif de l'état actuel de la recherche, ainsi qu'une justification programmatique de leurs propres questions de recherche. Le point de départ est le constat qu'en 2009, Paul J. Smith avait recensé 224 traductions des Essais en 35 langues (2), mais que la majorité de ces traductions n'avaient fait l'objet que d'analyses superficielles, voire, au mieux, de brefs articles de synthèse. Les monographies exhaustives sur la réception internationale sont rares ; l'étude en deux volumes de Warren Boutcher en est un exemple. L'école de Montaigne dans l'Europe du début de l'époque moderne (2017) est l’exception la plus notable, mais elle se concentre sur la période moderne et sur des questions relatives à l’histoire des livres (3).
Les éditeurs définissent cinq dimensions comme concepts directeurs permettant de systématiser les lacunes de la recherche, chacune générant son propre ensemble de questions : premièrement, les traitements éditoriaux et leurs paratextes ; deuxièmement, les traductions comme actes de transfert culturel ; troisièmement, les figures intermédiaires et leurs profils socio-intellectuels ; quatrièmement, la genèse et le développement des interprétations de Montaigne ; et cinquièmement, les instrumentalisations politiques et idéologiques. Cette approche analytique est convaincante car elle empêche les études d’histoire de la réception de se réduire à une simple recherche d’influences ou à la recherche de sources : l’ouvrage entend explicitement la réception au sens large, englobant les éditions et les traductions, ainsi que les commentaires et les interprétations, les références intertextuelles et les « réponses » créatives (8).
L'introduction est particulièrement pertinente dans l'esquisse d'une perspective comparative encore à développer : par exemple, la mesure dans laquelle les réceptions dans différentes cultures nationales se sont développées organiquement ou se sont influencées mutuellement reste largement inexplorée. La question de l'impact de la réception internationale sur la réception française n'est également abordée que de manière préliminaire (7). Le fait que l'ouvrage juxtapose finalement ces résultats plutôt que de les synthétiser – ce qui n'est guère surprenant pour un ouvrage collectif – n'en diminue pas la valeur : il fournit la matière qui serait indispensable à de telles synthèses.
Sur le plan méthodologique, l'ouvrage s'oriente principalement vers les concepts de la recherche sur le transfert culturel et les études récentes en traductologie littéraire, sans pour autant les survaloriser. Certaines contributions font appel aux outils de l'analyse du discours, d'autres à une histoire comparative classique des motifs, et d'autres encore à des approches issues de l'histoire du livre. Cette hétérogénéité des méthodes reflète la diversité des questions abordées et les formations disciplinaires des auteurs, qui proviennent des études romanes, de la littérature comparée, de la philosophie et de la traductologie. L'ouvrage est trilingue : les contributions sont publiées en allemand, en anglais et en français, ce qui correspond à sa portée internationale mais requiert parfois une attention particulière lors de la lecture individuelle.
La traduction comme acte d’interprétation : Hans Stilett et la question de la visibilité du traducteur
La contribution de Vera Elisabeth Gerling et Hypolite Kembeu (p. 217-241) est parmi les plus abouties, tant sur le plan méthodologique que sur le fond. Elle est dédiée à Hans Stilett (1922-2015), auteur de la traduction allemande intégrale la plus récente des Essais, parue en 1998 dans la collection « Die andere Bibliothek » (L’Autre Bibliothèque) de Hans Magnus Enzensberger. Stilett, qui travailla d’abord comme rédacteur en chef à l’Office fédéral de presse avant de se consacrer plus tard à l’étude de la littérature comparée, consacra des décennies à sa traduction, selon une approche singulière : il entreprit ce travail de sa propre initiative, sans commande d’éditeur, et ne chercha un éditeur que par la suite, avec un zèle considérable mais finalement vain.
Pour leur reconstitution, Gerling et Kembeu exploitent non seulement la traduction elle-même et ses paratextes, mais aussi des documents d'archives inédits provenant des Archives littéraires rhénanes de Düsseldorf, qui conservent la riche correspondance de Stilett avec les éditeurs. Cette combinaison de sources textuelles et de documents d'archives permet une étude de cas exemplaire qui dépasse largement la simple description d'une traduction : elle illustre avec force la nature du contexte éditorial et commercial du livre à la fin du XXe siècle, contexte dans lequel un projet de traduction ambitieux devait s'imposer (11), et elle montre comment les traducteurs pouvaient acquérir une visibilité textuelle et publique grâce aux préfaces et postfaces, à leur présence médiatique et à leurs publications universitaires.
En matière de stratégie de traduction, Stilett manifeste une nette tendance à la modernisation : il traduit en allemand contemporain, rend systématiquement en allemand les citations latines et grecques – la connaissance de ces langues n’étant plus acquise chez les lecteurs d’aujourd’hui (222) – et présente les nombreuses citations classiques disséminées dans l’œuvre de Montaigne, restées non traduites, sous forme de vers rimés dans la langue cible. Gerling et Kembeu analysent ce procédé à l’aide de l’exemple d’une citation d’Horace, que Stilett transforme en trimètre iambique, prenant ainsi de grandes libertés sémantiques et la rendant méconnaissable (223). C’est là l’une des tensions les plus intéressantes mises en lumière par l’article : l’objectif affiché de Stilett, à savoir la lisibilité et la modernisation, se trouve en contradiction productive avec sa volonté de préserver les particularités de Montaigne. Karin Westerwelle, qui a analysé de manière critique la traduction de Stilett, est citée dans l’article comme un témoin clé du caractère problématique de cette stratégie (268).
Cet essai éclaire à plusieurs égards la question de la pertinence contemporaine de Montaigne. Il démontre, par exemple, que la décision de lire ou non Montaigne aujourd'hui dépend non seulement de facteurs philologiques, mais aussi, et de façon significative, des stratégies d'édition et de commercialisation. Le succès du projet de Stilett reposait sur l'acceptation ou non de son inclusion par Hans Magnus Enzensberger dans sa collection – et donc sur sa capacité à toucher un public. Comme le montre cet essai, la visibilité d'un classique sur la scène littéraire contemporaine est loin d'être acquise.
Interprétations des XIXe et XXe siècles : Flaubert, Nietzsche et la question de l'art de vivre
Les deux essais consacrés à Flaubert et Nietzsche constituent le cœur littéraire et historique de la troisième partie. L’étude de Karin Westerwelle, « Rencontre fortuite : Flaubert lecteur de Montaigne » (p. 243-293), est l’étude individuelle la plus importante du volume. Westerwelle, l’une des plus grandes spécialistes de Montaigne dans le monde germanophone, retrace la lecture intensive et constante des Essais par Flaubert tout au long de sa vie, à partir de lettres, de carnets, de manuscrits et des soulignements manuscrits de son exemplaire. Elle montre que Flaubert découvrit Montaigne dès l’âge de dix-sept ou dix-huit ans – avec une ferveur gastronomique qui semble elle-même bien à son image : « En littérature, en gastronomie, il y a certains fruits qu’on mange à pleines dents, dont le goût est si riche et si succulent que le jus coule jusqu’au cœur » (p. 252), écrit le jeune Flaubert à son ami d’école Ernest Chevalier. Pour lui, Montaigne est, en un mot, « mon homme » (« c’est là mon homme ») – une phrase que Westerwelle identifie comme un écho pastiche du « c’est mon homme que Plutarque » de Montaigne (253).
L’intérêt de cette perspective historique pour la compréhension de Flaubert est considérable : Westerwelle démontre de façon convaincante que le style d’écriture non-jugeant et ironiquement détaché de Montaigne a largement contribué à l’élaboration par Flaubert d’une « esthétique moralisatrice » caractérisée par les notions d’« impersonnalité », d’« impassibilité » et d’« impartialité » (244). L’emploi logico-syntaxique particulier de la conjonction « et » dans la prose de Montaigne, qui peut être énumératif, adversatif ou ironique, se retrouve également dans l’œuvre de Flaubert – une caractéristique qu’Albert Thibaudet a qualifiée d’« et de mouvement » (246). De plus, et c'est une découverte systématiquement importante, Flaubert approfondit la vision sceptique du monde de Montaigne : là où Montaigne reste dans un scepticisme joyeux et ludique, l'auteur de Bouvard et Pécuchet pousse le doute jusqu'au bord du néant – jusqu'à l'exclamation désespérée de Pécuchet : « Oh ! le doute ! le doute ! j'aimerais mieux le néant ! » (245).
L'un des points forts de l'étude de Westerwelle réside dans son cadre d'analyse historico-réceptive : elle décrit avec précision comment la réception de Montaigne en France au XIXe siècle s'est organisée sur les plans institutionnel et éditorial – 54 éditions des Essais ont paru au cours de ce seul siècle (249) – et comment l'intérêt bourgeois pour l'histoire à cette époque a favorisé l'essor des études montaigniennes. Ce cadre permet de comprendre Flaubert non comme un génie isolé, mais comme un acteur d'une culture de réception riche et complexe.
La contribution de Robert Krause, « L’art exquis de vivre ? Les annotations et les appropriations des Essais de Montaigne par Nietzsche » (295-311), s’inscrit dans la continuité directe des travaux de Westerwelle, tant sur le plan méthodologique que thématique. Krause analyse les traces de lecture dans l’exemplaire de la traduction de Tietz conservé par Nietzsche à la bibliothèque, une source jusqu’ici peu étudiée (297). Sur 93 pages de cet exemplaire, on trouve des marques cornées, des annotations et des soulignements, témoignant d’une lecture intensive qui s’est poursuivie tout au long des trois phases de l’œuvre de Nietzsche (300).
L'analyse que Krause fait de ces annotations se concentre sur deux essais centraux : « Des livres » (II, 10) et « De l'expérience » (III, 13). Prenant ce dernier comme exemple, il montre quels passages ont particulièrement captivé Nietzsche : la conviction de Montaigne que la nature possède sa propre « sagesse » et offre un guide à l'humanité (305) ; son intuition que « les lois sont tenues en estime non pas en raison de leur justice, mais parce qu'elles sont des lois » (305) – un passage que Nietzsche a annoté en marge et que Derrida (dans Force de loi) jouera à nouveau un rôle important ; enfin, le plaidoyer de Montaigne pour une éthique du juste milieu : « La grandeur de l’âme ne consiste pas tant à aller vers le haut et vers l’avant qu’à savoir se modérer et se composer » (308) – Nietzsche a en outre souligné la dernière phrase de ce passage.
Les recherches philologiques de Krause sont rigoureuses et fructueuses : il démontre que Nietzsche reconnaissait en Montaigne non seulement un précurseur du scepticisme, mais surtout un maître de « l’esthétique de l’existence » – au sens que Michel Foucault a forgé plus tard pour désigner le concept de soin de soi. Comme le souligne Krause, Nietzsche s’appuyait sur la traduction allemande de Tietz car sa maîtrise du français était initialement insuffisante pour une lecture productive de l’original (301) – un point qui illustre parfaitement l’imbrication de l’histoire de la traduction et de l’histoire de la réception.
Instrumentalisations politiques et lectures déconstructives : conservatisme, libéralisme, Derrida
Les deux contributions finales du troisième bloc – l’analyse par Olav Krämer des traditions d’interprétation politique et l’étude par Simon Godart de la réception de Montaigne dans la déconstruction – abordent des questions qui sont au plus près de la signification contemporaine des essais.
Dans sa contribution, « Le “conservatisme” ou le “libéralisme” de Montaigne : deux traditions interprétatives du XXe siècle » (p. 313-345), Krämer, l’un des trois directeurs de l’ouvrage, examine une pratique singulière des études montaigniennes : le recours à des concepts politiques d’ordre, forgés aux XIXe et XXe siècles, pour décrire les attitudes d’un auteur du XVIe siècle. Krämer analyse cette pratique non pour la rejeter, mais pour en dévoiler les fonctions. J’ai moi-même évoqué, en préambule, les interprétations du conservatisme de Montaigne.
Krämer distingue quatre fonctions : premièrement, une fonction de compréhension et d’organisation, car les termes unissent des aspects hétérogènes des Essais sous un principe directeur ; deuxièmement, une fonction historiographique, car ils situent Montaigne dans une évolution diachronique ; troisièmement, une fonction d’actualisation, car ils établissent un lien entre les Essais et les conflits politiques contemporains ; et quatrièmement, une fonction évaluative, car l’usage de ces termes est rarement neutre. Il illustre cette dernière fonction avec une grande clarté à travers l’exemple d’Hugo Friedrich : le discours de Friedrich sur le « conservatisme » de Montaigne recèle des signaux subtils mais sans équivoque de jugement de valeur – la distinction entre « l’idéalisme du révolutionnaire » et le « nihilisme du désespéré » qualifiés d’« excès », par exemple (328) – et, dans le contexte des premières années d’après-guerre, apparaît comme un plaidoyer implicite pour une morale descriptive et un retour à l’individu.
La comparaison que fait Krämer entre Friedrich et la philosophe américaine Judith N. Shklar, dont le livre Les vices ordinaires (1984) Montaigne fut proclamé « héros » car il considérait la cruauté comme le pire des vices (330 et suiv.). Shklar voit en Montaigne un pionnier d’un « libéralisme de la peur » : quiconque place la cruauté au sommet de l’échelle du mal se doit, politiquement, de défendre la tolérance, la limitation du pouvoir d’État et la protection contre l’arbitraire. L’analyse de Krämer montre que Shklar non seulement interprète Montaigne, mais réécrit aussi l’histoire du libéralisme – et établit simultanément une position libérale pour le présent, sans l’affirmer explicitement. Marc Fumaroli, présenté dans l’article comme la troisième étude de cas, procède de manière similaire, en décrivant le libéralisme de Montaigne comme une réponse aux pathologies politiques du XXe siècle.
La contribution de Simon Godart (347-388), qui clôt le volume, est la plus aboutie sur le plan philosophique et, en même temps, la plus indépendante sur le plan stylistique. Godart y analyse la réception de Montaigne dans les textes tardifs de Jacques Derrida. Force de loi (1990), Politiques d'amitié (1994), L'animal que donc je suis (1999/2002) – qui a émergé après le « tournant éthique » de Derrida. Son constat est paradoxal : Montaigne est omniprésent et pourtant absent de ces textes. Il apparaît en page de titre, en épigraphe, à des moments clés des introductions, mais il ne fait jamais l’objet d’une lecture indépendante, « déconstructive » – comme Derrida l’a fait pour Rousseau, Heidegger ou Husserl.
L'analyse de Godart est la plus révélatrice. Force de loiDans cet ouvrage, Derrida reprend la formule du « fondement mystique de l’autorité » tirée de l’essai de Montaigne « De l’expérience » (III, 13) comme catégorie essentielle qui donne son titre à l’essai : « Les lois se maintiennent en credit, non par ce qu’elles sont justes, mais par ce qu’elles sont loix. C’est le fondement mystique de leur autorité » (354). Derrida utilise ce passage comme point de départ de sa réflexion sur le rapport entre droit et justice, sans toutefois saisir le contexte global ni l’ironie de l’argument de Montaigne. Godart montre ainsi que l’interprétation que fait Derrida de cette phrase ne rend pas compte du paradoxe même de Montaigne : pour ce dernier, droit positif et droit naturel ne sont pas en opposition irréconciliable car « coutume » et « crédit » font partie intégrante de la nature humaine (359) – une nuance que Derrida omet.
Le titre de Godart – « Montaigne indéconstructible » – est donc à prendre au sens littéral : Montaigne échappe à la lecture déconstructive non pas malgré, mais grâce à ses qualités. Il est trop important pour que Derrida interroge ses structures fondamentales par une lecture détaillée, et pourtant apparemment pas assez important pour éviter d'être réduit au statut de simple amorce intertextuelle dont les fragments offrent des pistes de réflexion sans être eux-mêmes l'objet de l'analyse (352). Cette constatation éclaire la question de la pertinence de Montaigne aujourd'hui : elle montre comment l'un des mouvements philosophiques les plus influents de la fin du XXe siècle utilise Montaigne comme une ressource sans véritablement le lire – et quelles occasions d'une lecture authentique de Montaigne sont ainsi manquées.
Réception Montaigne aujourd'hui
Cet ouvrage collectif remplit son programme avec une remarquable cohérence. Il ouvre des perspectives de réception jusque-là négligées – notamment en Italie et en Amérique latine –, il approfondit la compréhension d’étapes clés de l’histoire de la réception de Montaigne en langue allemande et en français, et il pose la question fondamentale des formes et des fonctions des interprétations politiques de son œuvre.
S’agissant de la question de l’importance de Montaigne pour la littérature et la culture françaises contemporaines, deux constats méritent d’être soulignés. Premièrement, les essais sur Flaubert, Nietzsche et Derrida démontrent qu’aux XIXe et XXe siècles, Montaigne était perçu moins comme un monument historique que comme un interlocuteur vivant dont les textes – qu’il s’agisse du scepticisme de l’Apologie de Raimond Sebond, de la pertinence pratique des Essais sur l’expérience ou du paradoxe du fondement mystique de l’autorité – ont été judicieusement adaptés à divers projets esthétiques et philosophiques. Cette appropriation féconde n’est pas seulement un sujet d’histoire littéraire, mais aussi un modèle pour le présent : les Essais ne sont pas un document canonique à vénérer avec révérence, mais un texte à lire, à annoter, à réfuter et à approfondir.
Deuxièmement, cet ouvrage démontre que la forme de cette appropriation est toujours médiatisée par les traductions et les éditions. Le fait que Nietzsche ait lu et annoté Montaigne dans la traduction de Tietz, que la traduction allemande de Stilett en 1998 ait rendu Montaigne accessible à un public contemporain, que Derrida ait lu Montaigne à la Bibliothèque de la Pléiade et non dans une édition critique – tout cela a laissé des traces que cet ouvrage met en lumière. Comme le démontre avec force ce recueil, l’histoire de la réception est indissociable de l’histoire des conditions matérielles et institutionnelles de la lecture.
Les éditeurs eux-mêmes relèvent les lacunes de l'ouvrage : une étude comparative systématique des tendances nationales et de leurs interactions fait défaut, de même qu'une analyse approfondie de la réception créative de Montaigne dans la littérature contemporaine – autrement dit, la question de savoir quels romanciers et essayistes contemporains font explicitement référence à Montaigne et comment ils s'approprient son œuvre. Ces questions relèvent de recherches futures, pour lesquelles ce volume constitue une excellente base.
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.