Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
Contenu
Dépasser une conception statique de l'œuvre d'art
La double critique qui suit compare les deux œuvres de Tiphaine Samoyault : Toutes sortes de choses misérables (Seuil, 2026, cité comme TSM) et Traduction et violence (Seuil, 2020, cité comme TEV). Ces deux ouvrages partagent un intérêt fondamental pour la transformation des textes littéraires – que ce soit par la variation culturelle et l’adaptation d’un classique ou par l’acte tout aussi créatif et violent de la traduction.
L’intérêt particulier de cette thèse initiale sur Tiphaine Samoyault pour les études littéraires contemporaines réside dans sa rupture radicale avec la notion de « texte stable » et son adhésion à une poétique de la mobilité textuelle. À une époque où les archives numériques suggèrent un excès de mémoire et où les marchés mondiaux réduisent souvent les classiques littéraires à de simples marchandises, les œuvres de Samoyault invitent à concevoir la littérature non comme un monument figé, mais comme un processus dynamique de transformation.
Un élément central de cette pertinence actuelle est la redéfinition du « classique ». Samoyault affirme que la variation est la condition de l’existence d’un classique. Une œuvre comme « Les Misérables » demeure vivante non pas malgré ses innombrables adaptations, abrégés et traductions, mais précisément grâce à cette « métamorphose perpétuelle ». Pour les études littéraires, cela signifie que l’étude des adaptations et des réceptions ne peut plus être considérée comme un aspect marginal de la philologie, mais doit être reconnue comme un domaine fondamental de la constitution d’une œuvre. L’auteur démontre que les œuvres sont « enclines à absorber et à produire leurs variantes », ce qui rend indispensable un examen historico-critique de leur usage.
Ces quelques variations sur « Cosette » – qui ne sont qu'une sélection parmi beaucoup d'autres – permettent de poser deux considérations qui peuvent sembler, de première abord, paradoxales. La première est que le personnage doit être dispersé et différencié. Selon l'édition où nous la découvrons, les mots qui la disent ne sont pas les mêmes. Nous ne lisons pas la même Cosette. La deuxième est que la multiplication des Cosette garantit que nous les rencontres toutes et tous, à un moment de nos existences lectrices. C'est pourquoi tout le monde se souvient de Cosette. Ainsi, et là le paradoxe disparaît, plus Cosette est réécrite, plus elle devient mémorable. Les implications théoriques de cette phrase – sur lesquelles la suite de cet essai reviendra plus longuement – invitent à nous demander de quoi nous nous souvenons lorsque nous lisons et sur quoi repose nos communes références. (TSM)
Ces quelques variations sur « Cosette » — qui ne représentent qu'une sélection parmi tant d'autres — soulèvent deux constats qui peuvent paraître paradoxaux au premier abord. Premièrement, le personnage se dissout constamment, se diversifie sans cesse. Selon l'édition où nous la rencontrons, les mots qui la décrivent diffèrent. Nous ne lisons pas la même Cosette. Deuxièmement, la multiplication des versions de Cosette fait que chacun d'entre nous, en tant que lecteur, la rencontre à un moment ou un autre de sa vie. Par conséquent, chacun se souvient de Cosette. Dès lors, le paradoxe disparaît : plus Cosette est réinventée, plus elle devient inoubliable. Les implications théoriques de cette affirmation — qui seront développées plus loin dans cet essai — nous invitent à nous interroger sur ce dont nous nous souvenons lorsque nous lisons, et sur les fondements de nos références communes.
Ici, Samoyault démontre concrètement comment elle s'appuie sur un travail philologique approfondi (comparaison de versions pour enfants du texte de Hugo) pour étayer sa théorie. Elle aborde le paradoxe selon lequel la fragmentation et la variation de l'original n'affaiblissent pas sa présence culturelle, mais la renforcent au contraire. Pour ce projet de livre, cela signifie que les études littéraires doivent se détacher de leur obsession pour « le texte unique » et reconnaître la « mobilité textuelle » comme l'essence même du classicisme.
La réflexion sur la transformation est d'une grande pertinence dans les débats actuels autour de la « culture de l'annulation ». Samoyault soutient que toute culture repose sur un équilibre fragile entre mémoire et oubli et constitue donc, d'une certaine manière, toujours une forme de « culture de l'annulation ». La pertinence de sa thèse réside dans sa conception de la réécriture comme l'antithèse de l'effacement : réécrire une œuvre est une manière de se souvenir de l'original. Au lieu de condamner les corrections morales apportées aux textes (comme on en trouve dans les œuvres d'Agatha Christie ou de Mark Twain) comme de la censure, Samoyault nous invite à comprendre ces interventions comme faisant partie d'une « justice réparatrice » qui donne la parole aux voix invisibles et aux perspectives marginalisées au sein du canon littéraire.
Concernant la traduction, Samoyault invite les études littéraires à remettre en question l'image répandue de la traduction comme un pont pacifique entre les cultures. À l'ère de l'intelligence artificielle et de la traduction automatique, qui aspire à une transparence et une équivalence parfaites, son observation selon laquelle « la transparence est violence » est d'une grande pertinence. La recherche contemporaine doit donc se concentrer de plus en plus sur la « traduction agonistique » – un modèle qui ne gomme pas les conflits et les frictions entre les langues, mais les préserve au contraire comme une force créatrice et politique. La traduction est ici comprise comme un « espace potentiellement sécessionniste et émancipateur » capable de déstabiliser les structures linguistiques hégémoniques.
L'approche de Samoyault invite les études littéraires à déplacer leur attention de l'autorité de l'original à celle du processus. La transformation des textes littéraires devient le lieu où se décident les rapports de pouvoir sociaux, les responsabilités éthiques et la pérennité des identités culturelles. Dans un monde globalisé, elle démontre qu'« un classique se définit moins par sa permanence que par sa mutabilité ». Cet intérêt pour la transformation unit ainsi la philologie à des études culturelles engagées qui conçoivent la littérature comme un rapport vivant, souvent douloureux, mais toujours nécessaire au monde.
Lectures individuelles : Les textes comme processus dans l'espace et le temps
TSM examine la nature des classiques littéraires en prenant pour étude de cas l'œuvre monumentale de Victor Hugo. Samoyault soutient que la variation est la condition de l'existence d'un classique : il ne survit que grâce à des adaptations, des abréviations, des traductions et des réécritures constantes. Dans le contexte des débats contemporains autour de la « cancel culture », elle démontre que la réécriture n'est pas un effacement, mais bien un processus nécessaire de mémoire collective qui empêche les œuvres de stagner.
TEV remet en question l'image communément admise et purement positive de la traduction comme un pont pacifique entre les cultures. Samoyault analyse la violence inhérente à la traduction – la destruction et le recomposition des textes – ainsi que son imbrication historique dans le colonialisme et le totalitarisme. Elle défend une théorie « agonistique » de la traduction qui embrasse le conflit et la différence entre les langues, plutôt que de feindre un faux consensus ou une transparence illusoire.
Le lien entre ces deux questions réside dans le concept de mobilité textuelle. Dans les deux ouvrages, Samoyault rompt avec la notion d’« original sacré ». Si le premier célèbre la variation comme stratégie de survie du classique, le second montre que ce processus même de transmission est souvent une lutte douloureuse pour l’autorité et l’identité. Ces deux œuvres plaident pour une approche des études littéraires qui appréhende les textes non comme des monuments figés, mais comme des processus dynamiques inscrits dans l’espace et le temps.
Toutes sortes de choses misérablesRéécrire en se souvenant

Le présent ouvrage montre que la variation définit la classe, qui est la condition de son existence. Il veut le faire dans le contexte contemporain des attaques contre une prétendue culture de l'annulation où l'on s'insurge contre le droit de toucher à un texte. En prenant en compte les variations dans la durée de tout objet culturel – Les Misérables seront mon objet d'étude premier, mais j'aurai recours à beaucoup d'autres exemples dans le domaine des arts –, je rappellerai que toute culture promet en reléguant, voire en effaçant ce qui précède. La valeur des œuvres n'est que consubstantielle : elle est potentiellement active ou non selon les époques. Et si la culture est friande d'un équilibre entre différents souvenirs et objets, il est possible d'affirmer que la culture est, de cette manière, une « culture d'annulation ». Tout simplement parce que toute culture est la configuration singulière d'une mémoire collective, incluant part d'oubli temporaire et d'oubli définitif. C'est ainsi, on le verra, que réécrire n'est pas effacer, mais faire jouer les ombres et les lumières d'une manière chaque fois différente. (TSM)
Ce livre vise à démontrer que la variation définit le classique, qu'elle est la condition même de son existence. Il entend le faire dans le contexte actuel des attaques contre une prétendue culture de l'effacement, où le droit de modifier un texte se heurte à des résistances. Considérant la durée de vie variable de chaque objet culturel – Les Misérables sera mon principal sujet d'étude, mais je m'appuierai sur de nombreux autres exemples issus des arts –, je rappellerai que toute culture favorise le progrès en différant, voire en effaçant, ce qui l'a précédée. La valeur des œuvres n'est pas intrinsèque : c'est un potentiel qui s'active ou non, selon l'époque. Et si toute culture repose sur un équilibre mouvant entre mémoire et oubli, alors on peut dire que chaque culture est, à sa manière, une « culture de l'annulation ». Tout simplement parce que chaque culture est la configuration unique d'une mémoire collective, incluant sa part d'oubli, temporaire ou permanent. Comme nous le verrons, la réécriture n'est pas un effacement, mais plutôt un jeu d'ombre et de lumière différent à chaque fois.
Cet extrait pose les fondements théoriques de l'ouvrage : Samoyault remet en question la vision statique des œuvres littéraires qui rejette toute adaptation sous prétexte de « cancel culture ». Elle défend plutôt l'idée qu'un classique ne survit que par une transformation constante. L'intérêt du projet réside dans la réinterprétation de la « suppression » : non pas un acte destructeur, mais une composante productive de la formation de la mémoire collective qui assure la pérennité des textes.
Chapitre 1 : Cent fois Cosette. Samoyault commence par évoquer les innombrables versions et adaptations pour enfants du personnage de Cosette. Elle observe que les versions abrégées modifient souvent davantage le personnage que les réécritures, par exemple lorsque des références religieuses sont supprimées. La variation n'est pas ici une perte d'authenticité, mais un gain de mémorabilité : « plus Cosette est réinventée, plus elle devient mémorable ».
Chapitre 2 : Trois fois Les Misérables. L'auteure revient sur ses trois lectures du roman, effectuées à différentes étapes de sa vie et à partir de différentes éditions. Elle montre comment l'expérience individuelle modifie le texte : « Nous lisons ce que nous sommes, bien plus que nous ne sommes ce que nous lisons. » Pour les études littéraires, cela signifie que la lecture est un processus actif de transformation qui reconstitue constamment le texte.
Chapitre 3 : Mille fois encore, ailleurs. Ce chapitre élargit la perspective à la littérature mondiale et examine la réception de Hugo en Russie, en Chine et en Corée. Samoyault démontre qu’une œuvre « gagne en valeur par la traduction ». Le classique est ici défini comme un « objet éphémère » qui n’existe que dans la totalité de ses versions. Cette conception rompt avec le paradigme de la philologie nationale au profit d’une perspective globale.
Chapitre 4 : Qu'est-ce qu'un texte lisible ? À travers les exemples d’Annie Ernaux et de Montaigne, la lisibilité est envisagée comme une construction idéologique. Samoyault soutient que les œuvres vieillissent et deviennent « opaques », d’où la nécessité de les adapter constamment. Les études littéraires acquièrent ainsi la perspective que la lisibilité n’est pas un fait, mais un mouvement qui englobe l’incompréhensible.
Chapitre 5 : Adaptateur, est-ce toujours altérer ? Samoyault analyse les changements de titres dans les œuvres d'Agatha Christie et la réappropriation féministe des contes de fées. Elle démontre que ce que nous considérons comme « original » ou « canon » est souvent lui-même le fruit de réécritures antérieures. Elle en conclut que l'adaptation est la condition de la pérennité du canon face à l'évolution du contexte moral.
Chapitre 6 : Les deux durées. L’auteure établit ici une distinction entre la pérennité des œuvres et la durée éphémère des adaptations théâtrales. À travers les exemples de Shakespeare et Brecht, elle démontre que la paternité collective est souvent occultée par une culture de l’écriture autoritaire. Ceci implique de repenser la notion de génie et de privilégier la reconnaissance du processus créatif collectif.
Chapitre 7 : La réécriture comme contestation de l'autorité culturelle. Samoyault aborde la réécriture comme une critique du pouvoir, citant des exemples tels que Toni Morrison et Mark Twain. Elle soutient que la philologie est plus révélatrice que l'idéologie pour démontrer la réceptivité de la littérature. Dans ce contexte, la réécriture est un acte de justice réparatrice qui donne la parole aux personnes marginalisées.
Chapitre 8 : Réécrire n'est pas effacer. Ce chapitre recourt à des analogies artistiques (Rauschenberg, Vermeer) pour montrer que l'effacement est souvent une révélation. « Supprimer n'est pas détruire. » Samoyault établit ainsi une distinction entre la censure (qui exclut) et l'effacement productif, qui révèle de nouvelles strates de sens.
Chapitre 9 : La disparition des livres. Samoyault s'interroge sur la crainte de voir les bibliothèques brûler et les livres disparaître. Elle constate qu'à l'ère du numérique, nous souffrons davantage d'un « excès » de mémoire. Les études littéraires doivent apprendre à composer avec la perte et la fragmentation pour que les textes restent vivants.
Chapitre 10 : Faut-il réécrire les classiques ? Samoyault conclut que les classiques sont des institutions politiques constituées par des rapports de pouvoir. Il soutient qu'il ne faut pas craindre les variations, car elles reflètent la métamorphose des récits et des langues. La littérature demeure un espace de critique de toutes les institutions.
Traduction et violenceLa transparence est une violence

Pour penser la transformation des relations que ce développement de la traduction assistée par ordinateur implique, il faut cesser de penser la traduction comme une opération exclusivement positive d'accueil de l'étranger ou d'apprentissage des autres par leur langue. Il faut cesser d'en faire l'éloge ou de voir simplement elle l'espace de la rencontre entre les cultures et les différentes façons de penser. La traduction peut aussi être utilisée dans l'outil principal de la marche contre un monde d'isolement, sans l'approche de l'autre partie du petit morceau d'oreillette. La transparence est violence. Tout en se gardant bien d'observer ces évolutions sur le mode de la hantise ou de l'angoisse, l'apparait donc important de penser autrement l'ensemble des processus de communication ; et, pour cela aussi, de comprendre la traduction comme une opération ambiguë, complexe, capable du meilleur comme du pire. Il faut rappeler source puissance d'appropriation et de réduction de l'altérité elle a manifesté dans l'histoire des rencontres culturelles, qui sont aussi des histoires de domination. (VET)
Pour comprendre les changements induits par le développement de la traduction assistée par ordinateur, il est essentiel de cesser de considérer la traduction comme un processus exclusivement positif, où l'on s'imprègne de l'étranger ou où l'on apprend à connaître autrui par sa langue. Il faut cesser de la glorifier ou de la réduire à un simple lieu de rencontre entre les cultures et les modes de pensée. La traduction peut aussi devenir l'instrument privilégié d'un monde isolé, où chacun ne perçoit l'autre qu'à travers un simple écouteur. La transparence est une violence. Sans appréhender ces évolutions avec crainte ou anxiété, il apparaît donc important de repenser tous les processus de communication et, ce faisant, de comprendre la traduction comme un processus ambigu et complexe, capable du meilleur comme du pire. Il nous faut garder à l'esprit le pouvoir d'appropriation et de réduction de l'altérité que la traduction a exercé tout au long de l'histoire des rencontres culturelles, qui sont aussi des histoires de domination.
Samoyault remet en question le discours euphorique qui entoure la transparence technologique. Elle soutient que la communication prétendument « sans barrière » grâce à l’IA empêche de véritables rencontres avec la différence. L’ouvrage déconstruit ainsi la notion de traduction comme un pont purement pacifique, la révélant comme un acte ambivalent d’appropriation et de réduction de l’altérité.
Introduction : Seuls, chacun dans sa langue. Samoyault met en garde contre l'illusion d'une transparence parfaite, pilotée par l'IA. Elle affirme : « La transparence est une forme de violence. » Dans le cadre de son projet, cela implique de considérer la traduction comme une opération complexe qui non seulement relie, mais divise et s'approprie également.
Chapitre 1 : Traduction et consensus démocratique. L'auteure critique le discours euphorique des organisations internationales qui réduisent la traduction à un simple instrument de paix. Elle dénonce cette vision comme un déni des rapports de pouvoir. Elle postule ainsi la nécessité de réintroduire la dimension « négative » dans la théorie de la traduction afin de rendre visibles les frictions interculturelles.
Chapitre 2 : Les antagonismes de la traduction. Des exemples historiques tels que la conquête de l'Amérique (Malinche) et de l'Algérie montrent comment la traduction a contribué à l'effacement des cultures. La traduction est souvent un « service rendu à l'unification idéologique ». Cela aiguise notre conscience de la responsabilité politique du traducteur dans des rapports de force asymétriques.
Chapitre 3 : La traduction agonique. Samoyault développe le concept de traduction agonistique, qui ne résout pas le conflit mais l'utilise comme force créatrice. Elle démontre, à partir des exemples de Beckett et Celan, que la traduction place l'œuvre dans un « état de différence ». Pour les études littéraires, cela offre un modèle permettant de concevoir les textes au-delà des notions d'identité et de propriété.
Chapitre 4 : La double violence. Ici, la violence exercée sur l’original (destruction de la forme) et la violence exercée sur la langue cible (aliénation) sont analysées. À travers les exemples d’Artaud et de Pézard, elle montre que les traductions radicales réinventent le langage. La traduction est alors perçue comme un « espace de sécession » qui permet l’émancipation.
Chapitre 5 : La traduction dans les camps. L'analyse de l'œuvre de Primo Levi révèle la traduction comme un acte de survie et de témoignage. « La survie dépend de la capacité à traduire. » Ceci souligne que le témoignage lui-même est une traduction de l'expérience dans un langage qui paraît souvent inadéquat à l'événement.
Chapitre 6 : Rendre justice par la traduction. Samoyault établit un lien entre « justesse » et « justice ». Elle aborde le concept derridien de traduction « pertinente ». Une traduction juste est celle qui restitue la langue de l’œuvre ou, comme Mallarmé l’a fait en arabe, qui en révèle les profondeurs cachées.
Chapitre 7 : Une zone d'imprévisibilité. Pour Édouard Glissant, la traduction s'inscrit dans le processus de « relation » et de « créolisation ». Elle constitue un domaine de l'imprévisible qui bouleverse les structures hiérarchiques. Il en résulte une poétique de la traduction qui repose non sur le contenu, mais sur les processus relationnels.
Chapitre 8 : Traduction et communauté. Samoyault examine comment la traduction crée des communautés, mais aussi comment elle les exclut. À travers l'exemple de Michel Vinaver, elle montre comment la non-traduction peut marquer une distance par rapport aux événements mondiaux. Pour les études littéraires, cela conduit à l'idée que la traduction ne crée pas un « nous » universel, mais plutôt un « nous de la différence ».
Chapitres 9-10 : Traduction, procréation et tournant sensible. L'auteure analyse les métaphores sexualisées en traduction et les relie aux processus biologiques de la reproduction. Elle plaide finalement pour une prise en compte du sensuel : la traduction doit également considérer l'inaudible et le non-humain (le « langage des animaux »). Cette perspective élargit considérablement le champ des études littéraires, bien au-delà du texte humain.
J'ai observé que si les métaphores de l'enfant dominaient le discours sur la vie, les cellules qui sont employées pour parler de l'acte de traduire touchent non plus à la naissance ou au fait de donner la vie, mais aux douleurs qui leur sont associées. Les douleurs de la naissance, les douleurs de l'enfantement, qui sont aussi en anglais les douleurs de la naissance, éprouvées à la naissance, et que la « nature » nous enjoint d'oublier, se manifestent à la fois la collusion entre traduction et création (tant les métaphores sont proches) et l'idée que la traduction est un travail qui continue de se dérouler dans la création d'une forme de révélation ; L'âme et le génie sont aussi bons que possible. La procréation, et les manipulations que l'on peut exercer à partir d'elle, rendent illusoire cette question de l'origine, et ne subsiste plus alors que l'exercice du corps dans ce qu'il a de plus pénible car de plus contrainte. La traduction prolonge la création, mais elle en prolonge aussi – et dès lors en exprime – les difficultés et les peines. Elle la pousse, littéralement. Elle la sorte du corps propre en tentant de lui en donner un autre qui soit un peu le sien. (VET)
J'ai constaté que si les métaphores de la naissance dominent le discours sur la création, celles employées pour parler de la traduction ne renvoient plus à la naissance ou au don de la vie, mais plutôt à la douleur qui y est associée. Les douleurs de l'enfantement, qui désignent en français les souffrances ressenties lors de l'accouchement et que la « nature » nous contraint à oublier, révèlent à la fois l'imbrication de la traduction et de la création (tant les métaphores sont proches) et l'idée que traduire est un travail, tandis que la création continue d'être conçue comme une forme de révélation ; de l'inné et du génie, puisque cette dernière est sa propre origine. La reproduction et les manipulations qu'on peut exercer sur elle rendent illusoire cette question de l'origine, ne laissant subsister que l'exercice du corps sous sa forme la plus douloureuse, car la plus contrainte. La traduction prolonge la création, mais elle prolonge aussi les difficultés et les labeurs – et leur donne ainsi une expression. Elle les propulse littéralement en avant. Elle les extrait de son propre corps et tente de leur en donner un autre qui soit aussi un peu sien.
Samoyault remet en question les métaphores genrées de l'histoire littéraire. Elle montre que la traduction n'est pas un acte de création divin, mais une « naissance » (une procréation) laborieuse, marquée par la souffrance d'une condition inférieure. La récompense réside dans le réengagement matériel et physique inhérent à la traduction : c'est un « travail », une résistance physique qui brise l'illusion d'un original souverain et autonome.
Conclusion et perspectives : Poétique de la mobilité textuelle
Dans ses deux ouvrages, Samoyault allie une analyse textuelle philologique rigoureuse à une théorie politique et culturelle. Si TSM adopte une approche plus inductive, partant d'une œuvre unique pour aboutir à une théorie du classique, TEV est plus déductif et déconstruit le consensus éthique des études de traduction. Les deux livres rejettent une conception positiviste de la littérature. L'œuvre de l'auteur est résolument interdisciplinaire, intégrant les beaux-arts, les études théâtrales, la philosophie du droit et les sciences naturelles (biotechnologie).
Sa méthode de travail se caractérise par une « hyper-lecture ». Elle compare les moindres nuances des versions pour enfants des « Misérables », ainsi que différentes traductions de Celan ou de Kafka. Elle reste toujours concrète et vivante, par exemple lorsqu'elle décrit l'effort physique de la traduction comme un « travail du corps ».
Un paramètre temporaire qui influence la période et l'orientation du processus de classicisation, des fluctuations de la société considérée comme classique et sur la réécriture même des classiques, c'est le rôle du pouvoir. An ouvrage n'est pas élaboré en classique pour des valeurs qui seraient intrinsèques, mais selon la façon dont il est reçu. Et cet accueil est fait par Franchir plusieurs seuils de consécration. Celui de l'institution littéraire de l'époque, de l'édition, de l'école, de la recherche universitaire… Au XIXe siècle, pour la première fois en France, un éditeur, Hachette, lançait une collection dite de classiques. Ce ne fut pas un pari. Cette initiative doit accompagner l'exaltation du « National Romain ». On aspirait alors à lier étroitement langue, littérature et nation. (TSM)
Un dernier facteur temporel, peut-être encore plus direct, influence le processus de classification, les fluctuations de la conception sociale du classique et la réinterprétation des classiques eux-mêmes : le rôle du pouvoir. Une œuvre ne devient pas un classique par sa valeur intrinsèque, mais par la manière dont elle est reçue. Cette réception la fait passer par plusieurs étapes de reconnaissance : celles des institutions littéraires de l’époque, de l’édition, des écoles, de la recherche universitaire… Au XIXe siècle, la maison d’édition Hachette lance en France la première collection dite « classiques ». Ce n’est pas un hasard. Cette initiative coïncide avec l’engouement pour le « roman national ». À cette époque, on observe une forte volonté de lier étroitement langue, littérature et nation.
Samoyault remet en question l'idée que les classiques possèdent des valeurs intemporelles et intrinsèques. Elle démontre que le statut d'une œuvre résulte de rapports de pouvoir et de décisions institutionnelles. Ce constat est essentiel à son argumentation pour légitimer la nécessité actuelle de réinterprétations (par exemple, dans une perspective décoloniale) : puisque le canon a été construit politiquement, il doit aussi demeurer politiquement négociable.
Dans *The Classical Mechanics*, Samoyault adopte une méthode inductive et philologique, prenant le roman de Victor Hugo comme principal objet d'étude et comparant méticuleusement ses innombrables variations. Elle mène des analyses textuelles détaillées pour démontrer comment les abrégés, les adaptations pour enfants ou les changements de titre altèrent souvent l'« esprit » d'une œuvre plus profondément qu'une paraphrase littérale. Son approche combine cette analyse philologique avec une analyse du discours historique qui examine comment des institutions telles que les maisons d'édition et les établissements scolaires constituent et utilisent les classiques comme instruments de pouvoir politique. De plus, elle élargit sa perspective à la littérature mondiale et aux histoires de la réception transnationale (par exemple, en Chine, en Russie et en Corée) afin de dépasser le paradigme de la philologie nationale et de comprendre le classique comme un réseau dynamique et global de versions.
Dans TEV, l'auteure adopte une méthode déconstructive et critique-théorique, remettant en question le discours euphorique dominant sur la traduction comme instrument purement pacifique de compréhension internationale. Elle analyse des textes institutionnels politiques et des études de cas historiques (comme la conquête de l'Amérique ou l'Algérie coloniale) pour démontrer l'imbrication de la traduction avec les asymétries de pouvoir, l'effacement culturel et la violence. Sur le plan méthodologique, elle développe de nouvelles catégories conceptuelles telles que la « traduction agonistique », qui ne gomme pas le conflit entre les langues mais le conçoit comme un potentiel créatif, et déplace l'attention de la « correction » philologique.justesse) à la « justice » éthique (justiceSon analyse s'appuie également sur des études de cas littéraires d'expériences frontalières extrêmes, comme dans les œuvres de Primo Levi ou de Paul Celan, pour ancrer la traduction comme un acte existentiel de survie et de témoignage.
La traduction place le même dans un état de différence, et de différence continue. Il faut essayer de prendre la mesure de ce par quoi cette différence peut être critique. À l'ère des post (postmoderne, postcolonial ou posthumain…), le nouveau, l'inédit, l'original ont laissé la place à une différence qui est pensée moins comme altérité éventuellement menaçante que comme état permanent de variations, d'hétérogénéités, d'hybridations. Le risque est la dilution de la différence, ce qui implique qu'il s'agit d'une critique. Si la traduction a pris tant de place non seulement dans la pensée (comme régulation d'un rapport à la mondialisation) mais également dans les écritures contemporaines, c'est sans doute parce que notre époque a pris conscience des dangers de la représentation. Les écrivains bilingues, les écrivains qui s'autotraduisent ou qui choisissent d'écrire dans une langue étrangère, littéralisent le topos selon lequel toute littérature serait écrite dans une sorte de langue étrangère, travaillant la différence dans et pour la langue. La traduction du produit n'est jamais que la ressemblance habitée de dissemblances. (VET)
La traduction place une même chose dans un état de différence, une différence en perpétuelle évolution. Il convient de s'interroger sur la pertinence de cette différence. À l'ère postmoderne (postmodernisme, postcolonialisme, posthumanisme…), le nouveau, l'inconnu et l'original ont cédé la place à une différence perçue moins comme une altérité potentiellement menaçante que comme un état permanent de variations, d'hétérogénéités et d'hybridations. Le risque réside parfois dans la dilution de cette différence, ce qui implique qu'elle doit être critique. Si la traduction occupe une place si prépondérante non seulement dans la pensée (comme régulation de notre rapport à la mondialisation) mais aussi dans la littérature contemporaine, c'est assurément parce que notre époque a pris conscience des dangers de la représentation. Les écrivains bilingues, ceux qui se traduisent eux-mêmes ou choisissent d'écrire dans une langue étrangère, donnent une forme littéraire au topos selon lequel toute littérature est écrite dans une langue étrangère et travaillent la différence dans et pour la langue. La traduction ne produit toujours qu'une similarité imprégnée de dissemblances.
Cet extrait aborde le concept central de « traduction agonistique ». Samoyault démontre que la traduction ne doit pas créer d’identité, mais plutôt maintenir un « état de différence ». Dans le cadre de ce projet, cela signifie qu’une traduction éthique ne gomme pas les conflits, mais exploite au contraire les frictions entre les langues comme source de potentiel créatif et critique.
Dans ces deux ouvrages, Samoyault démontre que « la littérature ne jouit d’aucun privilège ». Sa force réside dans sa capacité à résister à l’ordre mondial par une transformation et une traduction constantes. Ses textes exigent une rupture radicale avec la conception statique du texte dans les études littéraires contemporaines, au profit d’une poétique de la mobilité textuelle qui appréhende l’œuvre non comme un monument immuable, mais comme un réseau dynamique de variations infinies. Un classique, dès lors, se définit non par sa permanence, mais par sa mutabilité dans l’espace et le temps, la réécriture, l’abréviation et l’adaptation étant la condition même de sa mémorabilité et de sa pérennité. Cette perspective remet en question le paradigme étroit de la philologie nationale et ancre l’objet littéraire dans une littérature mondiale transnationale, où un auteur ne déploie pleinement son impact culturel qu’à travers les métamorphoses globales de ses traductions – comme en témoigne la réception d’Hugo en Chine et en Russie. L’original perd son statut de texte originel sacro-saint et souverain pour être appréhendé comme un objet volatile qui n’existe véritablement que dans la totalité de ses versions et de ses usages.
Méthodologiquement, cette approche aboutit à la revendication d’une philologie agonistique qui, au lieu de gommer les asymétries de pouvoir et la violence inhérente à la circulation des textes comme facteurs de perturbation, les utilise de manière productive comme points de friction favorisant la connaissance. Au lieu de feindre une transparence illusoire ou un faux consensus démocratique qui efface les différences culturelles, la recherche doit embrasser le conflit entre les langues comme une force créatrice et concevoir la traduction comme un espace potentiellement sécessionniste et émancipateur. De plus, Samoyault exhorte les études littéraires à un tournant sensible, qui élargit son champ d’étude au-delà du langage purement rationnel pour inclure le sensoriel et le non-humain – de la texture matérielle des sons au « langage des animaux ». Ce n’est que par cette ouverture à l’imprévisible, à l’opacité et aux « douleurs » matérielles du transfert textuel que la discipline peut affronter la complexité des crises mondiales et concevoir la littérature comme un espace de justice réparatrice, toujours prêt à accueillir « toutes sortes de misères ».
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.