La vérité historique à l'ère de l'IA et des politiques identitaires : Jean-Frédéric Schaub

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Un rempart contre la déréalisation

Quand Olivia Elkaim dans le roman La disparition des choses L’exploration narrative par Elkaim de l’existence à peine documentée de la mère de Georges Perec est aussi émouvante que méthodologiquement exigeante : là où les archives se taisent, l’imagination prend le relais. Elle invente gestes, dialogues et élans intérieurs – non pour remplacer les faits, mais pour redonner une dimension sensuelle à une femme effacée de l’histoire. C’est là la force de sa démarche : elle résiste à une seconde suppression par le détachement bureaucratique, transformant « l’acte de disparition » en un présent narratif qui rend tangibles le deuil, la tendresse et la violence historique. C’est aussi là que réside l’objection que soulèverait l’historien Jean-Frédéric Schaub : toute perspective intérieure imaginée comporte le risque d’une ventriloquie rétrospective, d’une projection des sensibilités contemporaines sur une expérience irrémédiablement perdue. L’ajout poétique peut apparaître comme un acte de justice épistémique – ou comme une appropriation esthétique de ce qui, précisément par son absence, devrait être respecté. L'ouvrage d'Elkaim oscille entre sauvetage et transformation, entre urgence éthique et présomption méthodologique – et c'est dans cette tension qu'il tire son agitation productive.

Jean-Frédéric Schaubs Le passé ne s'invente pas (L'ouvrage d'Albin Michel, *The Past Cannot Be Invented*, 2026), est un plaidoyer passionné et rigoureux sur le plan méthodologique en faveur de l'étude de l'histoire comme pilier indispensable de la démocratie libérale. À une époque que Schaub qualifie d'« empire du mensonge », il affirme que seule une histoire menée comme une science peut protéger les citoyens de la manipulation, de la démagogie identitaire et de la perte de contact avec la réalité.

Schaub perçoit plusieurs menaces pesant sur la recherche historique. La première est technologique : l’intelligence générative est désormais capable de créer des traces du passé qui n’ont jamais existé. Il l’illustre de façon frappante par l’exemple de Damien Rieu, homme politique d’extrême droite qui a diffusé une image générée par IA (via Midjourney) censée représenter des négriers arabes au XIXe siècle. Ici, la fiction n’est plus présentée comme de l’art, mais instrumentalisée au service d’un récit idéologique.

La seconde menace réside dans l'instrumentalisation de l'identité. Schaub met en garde contre les « entrepreneurs du conflit » qui utilisent des traditions fabriquées et des identités manipulées pour justifier l'agression. Il cite explicitement Vladimir Poutine, dont l'essai sur l'unité historique des Russes et des Ukrainiens a précédé l'invasion de 2022. Dans ce contexte, l'histoire devient une arme qui ne sert plus l'émancipation, mais l'asservissement. Il perçoit également, au sein des sociétés démocratiques, le danger d'un « scepticisme de circonstance » qui rejette l'expertise scientifique comme la simple opinion de « savants ».

Schaub analyse des œuvres qui, de manière ludique ou achronologique, brouillent la frontière entre réalité historique et invention : le roman de Laurent Binet civilisations Schaub présente une histoire alternative où les Incas conquièrent l'Europe, l'utilisant comme exemple de récit uchronique. Emmanuel Carrère est mentionné dans le contexte du « pacte » flou entre auteur et lecteur, Schaub soulignant que l'œuvre de Carrère Le Royaume (Le royaume de dieuIl ne s'agit pas d'une exégèse scientifique. En résumé, la critique de Schaub s'adresse à toute forme d'historiographie qui, délaissant la réalité « indisponible » du passé, la remplace par des inventions poétiques, politiques ou identitaires.

Il est intéressant de noter que Schaub cite Patrick Modiano comme exemple d'écrivain qui respecte la frontière avec l'histoire. Dora Bruder Modiano part à la recherche d'une jeune fille juive déportée en 1942. Se présentant comme un chercheur, il exhibe des documents, mais là où ces derniers restent muets, il ne dit rien. Il ne cherche pas à deviner les sentiments ni les rêves de Dora. C'est précisément ce refus de toute fictionnalisation qui fait de ce livre, pour Schaub, une œuvre majeure sur le passé, car il respecte l'« indisponibilité » de la victime.

Prenons comme exemple le roman de Roberto Bolaño 2666 Schaub met en lumière les limites de la littérature documentaire. Bolaño décrit des centaines de meurtres de femmes au Mexique dans un style froid et distant, presque policier. Pourtant, l'effet produit sur le lecteur n'est pas un éclairage rationnel, mais plutôt une expérience hypnotique et insoutenable. Alors qu'un reportage journalistique ou une étude sociologique invitent à l'analyse, le traitement littéraire engendre un véritable « sabre de mort » qui submerge émotionnellement le lecteur au lieu de lui transmettre un savoir détaché.

Jean-Frédéric Schaub est un historien français de renom et directeur de recherche à l'EHESS, reconnu pour ses analyses approfondies de l'histoire de l'anthropologie politique et de l'émergence de l'État moderne. Ses travaux se caractérisent par une approche novatrice de l'histoire du racisme et de l'exclusion sociale au début de l'époque moderne, et examinent le lien entre les pratiques coloniales et la formation de l'identité européenne. Intellectuel influent, il conjugue une recherche archivistique rigoureuse à une approche interdisciplinaire pour analyser de manière critique les racines historiques des hiérarchies sociales contemporaines.

Pour Schaub, l'érudition historique n'est pas un simple jeu de langage ni une sous-catégorie de la fiction. C'est une « technologie » de la vérité qui insiste sur l'inviolabilité du passé. Pour Schaub, la distinction entre fait et fiction n'est pas une querelle académique, mais une question de survie pour la démocratie. Si le passé devient arbitrairement malléable, soutient Schaub, les fondements de l'action politique collective s'effondrent.

L'ouvrage de Schaub, qui s'inscrit dans un contexte différent de celui des débats sur le postmodernisme, suit une logique claire et progressive, partant du diagnostic d'une crise actuelle pour aboutir à la défense des normes scientifiques. Son analyse de « l'empire du mensonge » commence par l'intelligence artificielle générative, les deepfakes et la désinformation politique (comme le trumpisme ou le révisionnisme historique de Poutine). Il s'attarde ensuite sur la transformation du métier d'historien, démontrant comment la discipline s'est professionnalisée grâce à la philologie, aux statistiques et à l'étude de la mémoire. La troisième partie est consacrée à l'instrumentalisation du passé à des fins politiques, suivie d'une analyse fondamentale de sa distinction avec la littérature et l'art. L'ouvrage culmine avec la définition de l'histoire comme science dont le fondement est la véracité.

Démarcation des sciences historiques

Schaub s'appuie sur diverses positions historiques qui rejettent fondamentalement sa conception de la nature scientifique de l'histoire : il cite Oswald Spengler comme un auteur pour qui la réalité n'existe pas et la nature n'est qu'une fonction de la culture. Il fait référence à l'œuvre principale de Spengler. Le Déclin de l'Occident (L'Untergang des AbendlandesSchaub rappelle le jugement sévère de Paul Valéry en 1931, où Valéry décrivait l'histoire comme un « poison » pour l'esprit, car elle est incapable de saisir le véritable changement. Il fait référence à Valéry Regards sur le monde actuel.

Pour Schaub, la distinction entre fiction et art est cruciale précisément parce que la littérature poursuit des objectifs différents de ceux de la science. Tandis que la littérature et l'art visent à pénétrer et à imprégner le monde, agissant comme un « magicien », l'histoire, en tant que science, tente de saisir et de fixer le monde dans la mesure où l'intelligence humaine le permet.

La distinction méthodologique s'effectue par le biais de trois points essentiels :

La référence au « locuteur »La recherche historique postule un référentiel stable et externe : le passé réel. Les historiens ne peuvent combler les lacunes par l’imagination. Ils travaillent avec des « ruines » — des traces matérielles de l’activité humaine, dont la plénitude s’est perdue et qui présentent souvent un tableau chaotique.

Discontinuité persistante. Alors que la littérature (notamment le roman réaliste du XIXe siècle) tend à proposer des récits fluides et causales, l'historien se doit de révéler les lacunes de ses connaissances. Un rapport scientifique ne doit pas être plus « joli » que les sources disponibles ; il doit refléter les imperfections et les incertitudes du savoir.

Le rejet de la « ventriloquie » (ventriloquie). Schaub critique les tentatives visant à donner une voix au « muet » de l'histoire par le biais de récits de fiction afin de « réparer » les injustices passées. Pour lui, il s'agit d'une forme de présomption. La véritable « justice épistémique » consiste à reconnaître le silence des archives plutôt qu'à le masquer par des inventions poétiques.

La ligne argumentative de Schaub

Schaub soutient que la recherche historique joue un rôle crucial dans la défense de la démocratie libérale. Sa thèse centrale est que l'étude du passé doit être menée comme une science afin de protéger les institutions démocratiques. Il met en garde contre toute confusion entre l'histoire académique et les évocations artistiques ou les instrumentalisations politiques du passé.

Chapitre 1 : L'empire du mensonge et les crises de la conscience historiqueÀ l'ère de la numérisation et de l'intelligence artificielle générative, Schaub perçoit un risque de déréalisation, où les traces du passé peuvent être manipulées ou fabriquées (par exemple, en cours de route). Il analyse le phénomène de la « post-vérité » non pas comme de simples mensonges, mais comme une stratégie visant à semer une méfiance et une incertitude fondamentales par le biais de la désinformation (Harry Frankfurt) et d'un déluge d'informations. Pour lui, la vérité historique est le seul remède à cette érosion de la réalité.

Chapitre 2 : Qu'est-ce qui a changé dans la profession d'historien ?Schaub décrit l'évolution de la discipline au cours des cinquante dernières années. L'ethnologie (l'importance du langage des acteurs) et la philologie ont apporté des contributions majeures. Il aborde le « tournant linguistique », les méthodes statistiques de visualisation des processus sociaux invisibles et la « micro-analyse » (l'« exceptionnel normal » d'Edoardo Grendi). Il s'intéresse également à l'émergence de la culture de la mémoire (Pierre Nora) et de l'égo-histoire, où les historiens s'interrogent sur leur propre positionnalité.

Chapitre 3 : Invoquer le passé renforce la communauté démocratique. Ce chapitre examine comment l'État instrumentalise le passé pour créer un sentiment d'appartenance. Schaub oppose les commémorations démocratiques légitimes à l'instrumentalisation de l'histoire par des autocrates comme Poutine ou des populistes comme Trump. Il aborde les lois mémorielles françaises (loi Gayssot, loi Taubira) et souligne que si la politique définit le cadre du souvenir, la recherche ne doit pas dicter la vérité.

Chapitre 4 : Évocation artistique : la littérature. Schaub examine ici le lien étroit entre historiographie et littérature, toutes deux étant écrites en langue naturelle. Il retrace l'histoire du statut de l'écrivain (du « Sacre de l'écrivain » à l'autonomisation de l'art) et met en garde contre un « biais littéraire » qui attribue à la littérature une forme de connaissance supérieure, soustraite à l'examen scientifique.

Chapitre 5 : Comment la fiction peut-elle intégrer la réalité ? Schaub analyse des genres tels que le « true crime », l'autofiction et le documentaire (par exemple, ceux de Roberto Bolaño). 2666Il critique les approches comme celle de Saidiya Hartman, qui cherchent à « réparer » des archives incomplètes par l'imagination, comme une forme de « ventriloquie ». Il oppose cela à des œuvres telles que celles de Patrick Modiano. Dora Bruder À l'inverse, il soutient que l'indisponibilité du passé est respectée précisément en ne comblant pas les lacunes par la fiction. Il conclut par une analyse des dystopies uchroniques (Philip K. Dick).

Chapitre 6 : L'histoire en tant que science. En conclusion, Schaub explique pourquoi l'histoire doit se conformer aux normes scientifiques : elle postule un référent externe et stable (ce qui s'est réellement passé) qui échappe au caprice humain. Il se réfère à Primo Levi et Bernard Williams pour montrer que la recherche de faits objectifs constitue un rempart contre la corruption et la terreur. Schaub rejette un relativisme radical qui conçoit la vérité uniquement comme consensus social.

Réponse de Schaub à Hayden White

L’argumentation de Hayden White (qui a joué un rôle clé dans l’établissement du « tournant linguistique » en histoire des sciences) est un point central de controverse pour Schaub, même s’il l’aborde souvent dans le contexte de tendances plus générales. 1

Concernant la question de la narration et de la forme, White soutenait que les récits historiques sont en définitive des artefacts littéraires dont le sens se construit à travers la forme narrative choisie (l'intrigue) et les figures de style. Schaub reconnaît que les historiens suivent souvent inconsciemment des modèles narratifs littéraires et que leurs travaux peuvent être analysés comme des intrigues. Cependant, il rétorque que l'élégance formelle sert souvent à masquer la discontinuité du savoir. Là où la littérature aspire à une histoire « lisse », Schaub affirme que la recherche doit exposer les lacunes et les « rugosités » des archives.

Contrairement à White, qui a tendance à considérer l'histoire comme une construction linguistique (un jeu de langage), Schaub insiste sur l'« indisposabilité » du passé. Il soutient que le passé possède une « structure rigide » : les événements se sont produits soit successivement, soit simultanément – ​​il ne s'agit pas d'une question d'interprétation, mais d'un fait. Les historiens n'ont pas la « main libre » d'inventer le passé à leur guise ; ils sont contraints par les traces matérielles (les ruines).

Tandis que l'approche de White brouille la frontière entre réalité et fiction, Schaub insiste sur la différence entre les objectifs de l'art et de la science. Il cite avec approbation l'écrivain László Krasznahorkai : la littérature cherche à pénétrer et à imprégner le monde comme par magie, tandis que la science cherche à le saisir et à le figer. Pour Schaub, la véracité est un devoir éthique de l'historien, fondé sur l'exactitude et la sincérité.

La réfutation la plus incisive de Schaub est d'ordre politique : elle dénonce le danger politique du relativisme. Si l'on radicalise la position de White et que l'on considère l'histoire comme un simple récit parmi d'autres, on prive les faibles de toute protection contre le pouvoir arbitraire des forts. En l'absence de vérité objective, seule la loi du plus fort prévaut. Pour Schaub, la distinction entre les faits et le récit qui en est fait est la condition nécessaire à une science émancipatrice et à une démocratie fonctionnelle.

Schaub considère l'uchronie (uchronie) comme la forme la plus pure de l'irréel. Il analyse « Le Maître du Haut Château » de Philip K. Dick. Dick y présente un scénario où les puissances de l'Axe remportent la Seconde Guerre mondiale. Pour Schaub, le génie de Dick réside dans l'inclusion d'un autre livre au sein du roman, qui décrit une autre version de l'issue du conflit. Ceci rompt tout lien avec la réalité ; la fiction reconnaît sa propre irréalité. Schaub juge cette démarche honnête, car elle ne prétend pas être historique mais fonctionne comme une expérience de pensée vertigineuse.

À mon avis, Hayden White n'aurait pas interprété les distorsions historiques de Donald Trump ou de Vladimir Poutine comme une réfutation de sa théorie, mais plutôt comme une intensification de celle-ci. métahistoire Il a démontré que l'histoire est toujours construite narrativement : les événements sont sélectionnés, pondérés et intégrés à un cadre interprétatif – par exemple, celui du déclin, de la renaissance ou d'une lutte héroïque. Lorsque Poutine met en scène l'effondrement de l'Union soviétique comme une humiliation nationale dont la Russie se relève héroïquement, ou lorsque Trump invoque une grandeur américaine perdue qu'il faut reconquérir, ils suivent précisément ce type de schéma narratif. Pour White, le problème ne réside pas dans le récit lui-même, mais dans l'intention politique qui le sous-tend.

Parallèlement, je suis convaincu qu'il aurait clairement distingué, précisément ici, la construction narrative de la falsification factuelle. Le fait que l'histoire soit organisée narrativement ne signifie pas que les faits soient arbitraires. Les documents, les données et les événements résistent à cette idée. Quiconque nie ou invente des faits vérifiables quitte le domaine de la construction légitime du sens pour entrer dans celui du mensonge. La théorie de White n'en serait pas modifiée ; au contraire, sa pertinence politique deviendrait évidente : précisément parce que l'histoire est toujours racontée, il faut analyser quels schémas narratifs sont choisis, quels affects sont mobilisés et quelles revendications de pouvoir s'y dissimulent.

L’imagination « réparatrice » et la fictionnalisation

Schaub examine en profondeur les approches qui tentent de combler les lacunes documentaires des archives par l'invention littéraire afin de donner une voix aux groupes marginalisés :

Un exemple central et largement commenté est l'œuvre de la chercheuse en littérature Saidiya Hartman, et plus particulièrement les dangers de la fiction « réparatrice ». Hartman tente de rompre le silence des archives concernant les femmes réduites en esclavage lors de la traversée de l'Atlantique par le biais de l'« imagination contrefactuelle ». Schaub rejette catégoriquement cette méthode de recherche historique. Il soutient qu'on ne peut « donner » la parole à ces femmes sans tomber une fois de plus dans le paternalisme. Il oppose cette approche au travail de Rebecca Scott et Jean Hébrard, qui ont minutieusement reconstitué la vie de Rosalie, une femme réduite en esclavage, grâce à des recherches d'archives, sans recourir à la fiction. Pour Schaub, la trace réelle – aussi ténue soit-elle – est plus précieuse que la plus belle des inventions.

Schaub critique la méthode d'« imagination contrefactuelle » de Hartman. Il cite son essai « Vénus en deux actes » ainsi que son livre « Vies rebelles. Histoires intimes de filles noires en révolte, de radicales queers et de femmes dangereuses » (original : Des vies capricieuses, de belles expériencesIl l’accuse d’utiliser cette méthode pour pratiquer une forme de « ventriloquie » qui ne donne pas la parole aux victimes de l’histoire, mais les infantilise une fois de plus.

Schaub cite Ivan Jablonka à propos des efforts déployés par les historiens pour obtenir le statut d’« auteur » et pour appréhender l’érudition historique comme une forme de littérature, et en particulier l’œuvre de Jablonka. L'histoire est une littérature contemporaine : manifeste pour les sciences sociales.

Schaub examine des positions qui remettent en question l'historiographie elle-même, la considérant comme une construction européenne influencée par le colonialisme : Dipesh Chakrabarty, par exemple, est cité comme représentant d'un courant de pensée qui perçoit l'histoire comme un modèle de connaissance ancré dans la tradition chrétienne occidentale, imposée à d'autres cultures, notamment en [pays manquant]. Provincialiser l'Europe : la période postcoloniale et la différence dans l'histoire (Provincialiser l'Europe).

Schaub se démarque clairement de la conviction de Richard Rorty selon laquelle la vérité cimente une communauté sociale, citant notamment l'ouvrage *À quoi bon la vérité ?* (écrit en collaboration avec Pascal Engel). Bien que Schaub note que Stanley Fish s'est éloigné du relativisme radical dans des travaux plus récents, il le cite dans le contexte des « communautés interprétatives » qui négocient arbitrairement le sens des textes, par exemple dans Quand lire c'est faire (Y a-t-il un texte dans cette classe ?).

La fiction de la neutralité en science historique : l'imagination contre la violence des actes

Revenons à Saidiya Hartman : la défense par Jean-Frédéric Schaub de l’historiographie comme discipline objective fondée sur des preuves matérielles se heurte à une conception radicalement différente chez Hartman quant à la nature même des « archives » et à la violence qu’elles exercent. Une réponse de son point de vue ne rejetterait pas la rigueur scientifique, mais remettrait en question le postulat selon lequel les archives officielles seraient un référent neutre de la réalité. Pour Hartman, les archives de l’esclavage et de la ségrégation raciale constituent elles-mêmes une fiction du pouvoir, un « certificat de décès » et une « tombe » qui n’enregistrent la vie des personnes asservies qu’au moment où elles sont violées, vendues ou punies. Elle qualifierait l’exigence de Schaub de « supporter les lacunes du savoir » de continuation de la violence originelle : ceux qui se contentent d’accepter le silence des archives scellent le destin de ceux que ce silence était censé effacer.

La méthode de « fabulation critique » d'Hartman (au sens de spéculation narrative imaginative) n'est donc pas un simple embellissement, mais bien, selon elle, un acte nécessaire de justice épistémologique. Elle soutient qu'il est impossible de raconter l'histoire des dépossédés sans transgresser les archives elles-mêmes. L'exemple frappant en est celui de Vénus, cette jeune fille anonyme qui n'apparaît dans les archives que par une simple mention lors du procès du capitaine négrier John Kimber. Tandis que Schaub exigerait que l'on s'en tienne à la simple constatation statistique de sa mort ou à la brève mention judiciaire, Hartman démontre dans son essai « Vénus en deux actes » que ces sources sont elles-mêmes le fruit de la terreur. Elle recourt au subjonctif pour nommer l'indicible : et si Vénus et l'autre jeune fille mentionnée lors du procès s'étaient réconfortées mutuellement dans l'obscurité de la cale du navire ? Ce récit ne vise pas à « réparer » les archives, mais plutôt à rendre visible l’ampleur de leurs lacunes à travers l’idée d’intimité humaine au milieu de l’horreur.

Dans son travail Des vies capricieuses, de belles expériences Elle développe cette contre-argumentation par une analyse des appareils de surveillance étatiques. Schaub met en garde contre le « ventriloquie », mais Hartman souligne que la voix des femmes noires dans les documents officiels a déjà été étouffée par des sociologues, des journalistes d'investigation de Vice et des policiers. Si un dossier de Centre de rééducation de l'État de New York Quand une jeune femme comme Mattie Jackson est qualifiée de « moralement dépravée » ou d’« incorrigible », Hartman soutient qu’il ne s’agit pas d’un « passé traçeutique » objectivement vérifiable, mais plutôt d’une classification imposée par le pouvoir qui masque la résistance sous couvert de pathologie. À l’encontre de la « séparation des ordres » de Schaub, elle propose une « narration rapprochée », un style qui entremêle inextricablement la voix du narrateur aux rythmes et aux visions des « indisciplinés ». Un exemple concret en est le désir de beauté de Mattie – son amour des pulls en cachemire ou des bracelets en or, que ses employeurs qualifiaient de « socialisme à bas prix » ou de vol. Hartman réinterprète ces actions comme de « belles expériences » dans l’art de la survie, défiant la catégorisation étatique.

La critique de Schaub selon laquelle l'imagination, une fois de plus, prend de haut les victimes serait contrée par Hartman qui observerait que la neutralité de l'historien est une illusion, adoptant souvent le point de vue de l'archiviste – c'est-à-dire du dirigeant. Tandis que Schaub, Patrick Modiano Dora Bruder Tout en louant Schaub pour ne rien avoir inventé, Hartman soulignait que les archives de la Shoah et celles de l'esclavage diffèrent fondamentalement par leur densité et leur finalité. Dans des archives conçues pour réduire l'esclave à une simple « marchandise », l'imagination est le seul outil permettant de réintégrer l'humanité dans le domaine du concevable. La « justice épistémique » citée par Schaub, selon Hartman, n'exige pas la « dure réalité du silence », mais plutôt une pratique qui appréhende la « présence du passé » comme un projet de liberté inachevé.

En conclusion, Hartman soutient que son travail n'est pas une fuite dans la fiction, mais une technologie de la vérité qui déconstruit la violence des « faits ». Lorsque Schaub affirme que l'histoire doit « réparer » le monde, Hartman rétorque que, pour les opprimés, cette fixation a souvent pris la forme d'un carcan ou d'une barre de prison. Une historiographie qui rejette l'imagination radicale reste prisonnière de la logique de ceux qui ont constitué les archives. La « contre-histoire » de Hartman, en revanche, est une forme d'abolitionnisme qui tente de comprendre les morts non comme des chiffres, mais comme les acteurs de leur propre libération éphémère, même si celle-ci ne consistait que le temps d'une danse dans un cabaret ou d'un murmure interdit dans le couloir d'un immeuble insalubre.

Ce que les études littéraires pourraient offrir comme réponse critique

La stricte distinction entre les ordres opérée par Schaub suscite des désaccords dans le domaine des études littéraires et culturelles. Une réponse critique pourrait notamment aborder les points suivants :

L'inévitabilité de la narration : Depuis le « tournant linguistique » (que Schaub aborde mais dont il rejette les conséquences radicales), on a soutenu que l'histoire devait toujours être construite comme un récit (une intrigue). Des critiques comme Hayden White objectent que les historiens utilisent les mêmes figures de style (métaphores, synecdoques) que les écrivains. Il n'existe pas de fait « brut » en dehors du langage.

La littérature comme mode d'acquisition des connaissances : Les spécialistes de littérature pourraient affirmer que la fiction permet une « compréhension morale » qui dépasse la simple accumulation de données. La littérature peut simuler des états intérieurs, des dilemmes moraux et la complexité de l’expérience humaine pour lesquels il n’existera jamais de preuves archivistiques, mais qui n’en sont pas moins « vrais » en ce sens qu’ils relèvent d’une expérience humaine fondamentale.

Le devoir éthique d’imaginer : On pourrait objecter à la critique de Schaub sur la ventriloquie en faisant valoir que les archives elles-mêmes sont un produit des rapports de pouvoir. Se fier uniquement aux traces des vainqueurs ne fait que consolider leur domination. Dans ce contexte, l'imagination pourrait être perçue comme un acte de résistance et une obligation éthique envers les oubliés, afin de leur accorder au moins une place dans le champ de la pensée.

L'estompement des frontières entre les genres : Des formes modernes comme l'autofiction ou le récit documentaire démontrent que la frontière entre « sincérité » et « exactitude » est souvent floue. Un écrivain comme Carrère ou Modiano recourt à des méthodes historiques pour atteindre la vérité littéraire ; la séparation stricte opérée par Schaub paraît presque anachronique au regard de ces textes hybrides.

L'argument de Schaub consiste essentiellement en une défense de la raison face à l'érosion imminente de tous les critères de vérité. Il considère toute prémisse idéologique de la « fabulation critique » avec la même méfiance qu'une instrumentalisation politique inadmissible. Il s'appuie sur le pouvoir intrinsèque des faits vérifiables pour protéger la démocratie contre le charme des mythes et des mensonges. Les études littéraires, quant à elles, soulignent que l'ambivalence et la liberté poétique possèdent un pouvoir qui sensibilise les individus à la complexité du monde – une tâche que l'érudition historique, avec ses « ruines », ne peut peut-être pas accomplir pleinement.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « La vérité historique à l'ère de l'IA et des politiques identitaires : Jean-Frédéric Schaub. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2026. Consulté le 10 avril 2026 à 00:38. https://rentree.de/2026/02/23/historical-truth-im-zeitalter-von-ki-und-identitaetspolitik-jean-frederic-schaub/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. Il convient de mentionner les points suivants : Métahistoire : L'imaginaire historique en Europe au XIXe siècleBaltimore : The Johns Hopkins University Press. 1973. – Le contenu de la forme : discours narratif et représentation historiqueBaltimore : The Johns Hopkins University Press. 1987. – La fiction narrative : essais sur l'histoire, la littérature et la théorie, 1957-2007Baltimore : The Johns Hopkins University Press. 2010. Éd. Robert Doran. – Édition du 40e anniversaire : Métahistoire : L'imaginaire historique en Europe au XIXe siècleBaltimore : The Johns Hopkins University Press. 2014.>>>

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