Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
Contenu
- Quand la théorie, la consommation et les systèmes ont remplacé les gens
- Première partie : Les nouveaux intellectuels
- Partie 2 : Culture des jeunes
- Troisième partie : Rome et Moscou – Mauriac et l'Aragon
- Partie 4 : Proust 66
- 5e partie : Un hérétique moderniste mineur – Barthes contre Picard
- Partie 6 : Théorie, littérature, politique
- Partie 7 : Les enfants des années 1960 – Bresson, Morin, Godard
- Partie 8 : Le tournant vers la textualité
- Partie 9 : L'année de terreur de Malraux
- Partie 10 : La mort de l'homme – Foucault contre Sartre
- Partie 11 : Althusser – Lacan
- Partie 12 : L'affaire de Treblinka
- Partie 13 : Avant mai
- Conclusion
Quand la théorie, la consommation et les systèmes ont remplacé les gens
Pour commencer, je vais compiler quelques questions soulevées par les analyses de Compagnon de 1966, pertinentes pour notre époque, 60 ans plus tard :
Nos universités ne sont-elles aujourd'hui que des « universités Potemkine » ? Compagnon cite des critiques contemporains qui, en 1966, déploraient que des « mauvais étudiants » soient formés dans de « mauvaises universités » par de « mauvais professeurs » pour des « mauvais examens ». Lorsque nous nous plaignons aujourd’hui de la dévalorisation des diplômes et de l’administration purement technocratique du savoir, nous devons nous interroger : avons-nous jamais fait évoluer le système d’éducation de masse au-delà du simple stade de façade, ou ne faisons-nous que gérer le déclin académique amorcé en 1966 ?
La libération de l'individu n'était-elle en réalité que sa soumission totale au « système » ? En 1966, Foucault proclamait la « mort de l'homme », substituant au sens vécu la froide logique du système. À l'heure où algorithmes et structures de données régissent nos vies, une question radicale se pose : le structuralisme de 1966 ne nous a-t-il pas libérés, ou n'a-t-il pas plutôt fourni le modèle idéologique d'un monde où l'individu n'est plus qu'une variable insignifiante au sein d'un réseau anonyme ?
Notre culture tout entière n'est-elle plus qu'un gigantesque « gadget » ? Compagnon décrit 1966 comme l'année où la culture, à travers les livres de poche et les médias de masse, est devenue un bien de consommation jetable, comparable à un briquet jetable. Devons-nous désormais admettre que notre consommation culturelle – du streaming à la surenchère des réseaux sociaux – n'est que l'expression ultime de cette « culture du jetable », où le symbole prime sur le contenu et où la possession d'un objet prestigieux remplace la lecture authentique ?
Avons-nous sacrifié la mémoire de la Shoah au spectacle ? L’affaire de Treblinka en 1966 a démontré que le silence entourant le génocide ne pouvait être rompu que par un scandale retentissant et la provocation des victimes. Cela nous pose-t-il un dilemme aujourd’hui : une véritable exploration des traumatismes historiques est-elle possible dans une société dominée par les médias sans le recours au mécanisme du scandale et de l’exploitation commerciale, comme l’a démontré Steiner en 1966 ?
La « rébellion de la jeunesse » n'était-elle en réalité que la naissance du consommateur parfait ? Compagnon soutient qu'en 1966, la jeunesse s'est constituée en classe moins par le biais d'idéaux politiques que par celui de son pouvoir d'achat et de ses désirs de consommation spécifiques (minijupes, transistors, posters). Faut-il, rétrospectivement, conclure que tout le mythe de la révolte n'était qu'une habile stratégie marketing ayant préparé le terrain pour une société où la résistance elle-même n'est plus qu'un produit de consommation courante ?
Antoine Compagnon déploie son panorama d'une année, 1966, année miraculeuse (Gallimard, 2026) son interprétation d'une année miraculeuse. Inspirée par la description que Victor Hugo fait de l'année 1817. Les Misérables).Compagnon s'attache à révéler l'essence d'un siècle sous le vernis des préoccupations quotidiennes. Pour ce faire, il scrute la presse, la littérature, la radio, la télévision et la mode afin de rendre tangible l'image d'une époque. Il a choisi 1966 car cette année est souvent éclipsée par la forte symbolique de 1968. Compagnon soutient pourtant que 1966 représente un tournant décisif, un point de convergence de tendances politiques, culturelles et sociales de long terme. C'est l'année où la France est entrée définitivement dans la société de consommation et a connu une « seconde Révolution française », engendrant de profondes ruptures démographiques et sociales. L'auteur utilise une distance temporelle d'environ soixante ans pour conserver un regard critique tout en explorant les profondeurs de cette période.
Ce livre envisage 1966 moins comme une année calendaire que comme une saison culturelle qui débuta dès l'automne 1965. Ce fut une période de normalisation institutionnelle sous De Gaulle, mais aussi de bouillonnement intellectuel. Tandis qu'André Malraux, avec ses « Centres culturels », érigeait des cathédrales modernes contre l'absurdité du monde mécaniste, et que la pilule contraceptive et les nouvelles lois sur le mariage inauguraient l'émancipation juridique des femmes, une révolte intellectuelle couvait déjà sous l'apparente stabilité du gaullisme, une révolte qui, dans le scandale situationniste de Strasbourg, annonçait précisément les bouleversements de mai 1968. Compagnon, cependant, souhaite démontrer que 1966 possède une signification propre, qu'on ne saurait réduire à un simple prélude à 1968. Ce projet mêle un travail de recherche archivistique minutieux à l'exploration personnelle d'un auteur qui a vécu cette période de près, dans sa jeunesse.
L'année 1966 marque également l'apogée de la prospérité économique, inscrivant la France dans la société de consommation et révélant la jeunesse comme force économique indépendante, illustrée par des phénomènes tels que la frénésie de collection des porte-clés publicitaires et la mode de la minijupe. Cette année-là, l'explosion démographique atteint les universités, donnant naissance à une nouvelle classe d'« intellectuels modernes », tandis que la « théorie » s'impose comme la nouvelle monnaie d'échange et que des penseurs comme Michel Foucault, avec leur thèse de la « mort de l'homme », relèguent l'héritage humaniste de Sartre aux archives du XIXe siècle. C'est la naissance de la sémiotique moderne et d'une textualité radicale qui réorganise la vie littéraire sous l'impulsion de figures comme Roland Barthes et Philippe Sollers, tandis que la diffusion massive des livres de poche consacre définitivement Marcel Proust comme le plus grand écrivain des temps modernes. Dans le même temps, un changement profond s'opère dans la conscience collective, la Shoah, à travers les controverses entourant Jean-François Steiner et Hannah Arendt, entrant pour la première fois dans la culture mémorielle française comme un crime unique.
Première partie : Les nouveaux intellectuels
L’étude débute avec l’explosion démographique étudiante des années 1960, qui a donné naissance à une nouvelle classe sociale. Ces « nouveaux intellectuels » comprenaient non seulement des universitaires, mais aussi un nombre croissant d’employés de bureau et de technocrates formés par l’enseignement supérieur. Ce groupe constituait le principal lectorat des nouvelles collections de livres de poche et des magazines d’information spécialisés tels que… L'Express.
Méthodiquement, Compagnon établit un lien entre les données statistiques sur l'éducation et les analyses littéraires, telles que celles du roman de Georges Perec. Les chosesIl démontre comment la dévalorisation des titres universitaires et la féminisation du métier d'enseignant ont modifié le statut de l'intellectuel. L'université se trouvait dans un état de crise permanente, tentant de transposer des structures élitistes à l'enseignement de masse.
Le texte met également en lumière les souffrances de cette génération, que Compagnon qualifie de « malades de l'université ». Il s'appuie sur des rapports de centres de consultation psychologique pour étudiants afin d'illustrer l'aliénation et le désarroi de cette nouvelle classe. Des figures littéraires telles qu'Adam Pollo dans Le Clézio… Le protocole Ils servent de prototypes à ces jeunes gens en manque de confiance.
La principale conclusion de cette section est la démonstration que l'essor culturel de 1966 aurait été impossible sans ce nouveau public de masse. L'une des thèses de Compagnon est que les étudiants des années 1960 se caractérisaient moins par la rébellion que par une forme particulière d'aliénation psychologique et de déclassification sociale. De plus, il apparaît clairement que les réformes éducatives menées par Christian Fouchet ont involontairement préparé le terrain pour les troubles de 1968 en détruisant les fondements humanistes traditionnels sans pour autant créer de nouvelles perspectives professionnelles.
Partie 2 : Culture des jeunes
Cette section s'intéresse aux signes visibles de la culture jeune, tels que les cheveux longs, les minijupes et l'étrange engouement pour les porte-clés publicitaires. Compagnon interprète ces phénomènes comme l'expression d'un optimisme euphorique en période de prospérité économique. Pour la première fois, les jeunes étaient perçus comme une force économique indépendante, dotée d'un pouvoir d'achat spécifique.
La méthode employée ici consiste en une analyse culturelle des objets du quotidien et des médias de masse. L'auteur examine le livre de poche comme bien de consommation ayant suscité un vif débat sur la démocratisation de la culture. Il oppose le rejet élitiste de cette « culture du livre de poche » par des critiques comme Hubert Damisch à la défense pragmatique qu'en a faite Jean-Paul Sartre.
Par ailleurs, Compagnon analyse l'instrumentalisation politique de la jeunesse. Il décrit les efforts du ministre François Missoffe pour élaborer une politique nationale de jeunesse, efforts qui ont finalement échoué faute d'une compréhension des problèmes réels auxquels est confrontée la jeune génération. L'échec de cette planification technocratique se manifeste clairement dans la confrontation entre Missoffe et Daniel Cohn-Bendit.
Cette section démontre clairement que la jeunesse des années 1960 s'est constituée en classe principalement par la consommation, et non par la politique. Une thèse surprenante réside dans l'importance du briquet jetable « Cricket » comme symbole de la transition vers une société de consommation, que Sartre utilisait comme métaphore de la nouvelle culture. L'enseignement principal est que la prétendue « révolte de la jeunesse » puisait ses racines dans une profonde marchandisation de la vie quotidienne.
Troisième partie : Rome et Moscou – Mauriac et l'Aragon
Compagnon présente les deux « papes littéraires », François Mauriac et Louis Aragon, comme les figures dominantes de 1966. Mauriac représentait le gaullisme catholique, tandis qu'Aragon incarnait le pouvoir intellectuel du Parti communiste. Tous deux ont utilisé leur immense présence médiatique pour influencer les événements littéraires et politiques.
L'auteur recourt à une approche biographique et littéraire pour mettre en évidence les parallèles entre ces deux parcours. Il décrit le quatre-vingtième anniversaire de Mauriac comme un événement national et son soutien à De Gaulle durant la campagne présidentielle. Parallèlement, il décrit les efforts d'Aragon pour concilier l'héritage du surréalisme et le marxisme, et pour reconquérir la jeunesse au communisme.
Compagnon s'intéresse tout particulièrement aux crises privées qui se cachent derrière la façade publique. Il analyse une lettre poignante d'Elsa Triolet à Aragon, datant du printemps 1966, qui révèle le mensonge de leur idylle mythifiée. Cette rupture se reflète dans la structure même du roman d'Aragon. Blanche ou l'oubli à nouveau, ce qui a été interrompu pendant cette période.
Cette section révèle à quel point la vie littéraire était encore dominée par des figures paternelles autoritaires qui, simultanément, défendaient des idéologies politiques. Une thèse provocatrice avance qu'Aragon n'a adopté le langage de l'avant-garde et du structuralisme que pour masquer la rigidité dogmatique du Parti communiste. Compagnon met en lumière un profond fossé entre l'image publique de ces « grands auteurs » et leur désespoir intérieur face au vieillissement et à la désillusion politique.
Partie 4 : Proust 66
Cette section examine la renaissance de Marcel Proust en 1966. Compagnon démontre comment Proust fut définitivement consacré comme le « plus grand écrivain du XXe siècle » à cette époque. Ce processus coïncida avec la disparition des derniers témoins vivants et le passage à une analyse purement académique.
La méthode employée ici relève de l'histoire de la réception et de la critique des médias. L'auteur analyse l'impact d'un important documentaire télévisé consacré à Proust, dans lequel sa gouvernante, Céleste Albaret, devint la véritable sensation, bouleversant la perception élitiste de l'écrivain. Les éditions de poche et les expositions permirent à un large public de découvrir Proust.
Dans le même temps, Compagnon décrit l'essor des études proustiennes à l'université, qui abandonnèrent les anecdotes biographiques au profit des méthodes structuralistes. La biographie de George Painter suscita une vive controverse, car elle affirmait que l'œuvre ne pouvait être comprise qu'à travers le prisme de la vie de l'auteur – une thèse que de nouveaux critiques, tels que Barthes, renversèrent avec audace.
L'un des enseignements de cette section est que Proust a été réinventé en 1966, au croisement de la culture savante et de la consommation de masse. Un argument avancé est que Céleste Albaret a « démocratisé » Proust en le rendant accessible par « l'escalier des domestiques », brisant ainsi l'aura sophistiquée de l'auteur. De plus, il est démontré que le recours à Proust par l'avant-garde a marqué la fin de l'existentialisme.
5e partie : Un hérétique moderniste mineur – Barthes contre Picard
Cette section traite de la célèbre controverse entre la « Nouvelle Critique » et la critique académique traditionnelle de la Sorbonne. Déclenchée par les travaux de Roland Barthes sur Racine, une polémique éclata sur l'interprétation légitime des textes classiques. Raymond Picard s'en prit violemment à Barthes dans un pamphlet, l'accusant d'« imposture » et d'aveuglement idéologique.
Compagnon recourt à une analyse sociologique inspirée de Pierre Bourdieu pour révéler que la controverse n'était qu'une pure lutte de pouvoir au sein du champ intellectuel. Il s'agissait moins de la vérité sur Racine que de la domination de disciplines nouvelles, comme la sémiotique, sur les humanités classiques. Barthes chercha à s'allier à la presse et aux étudiants contre le « mandarin » de la Sorbonne.
La défense méthodique de Barthes dans Critique et vérité Barthes est considéré comme un tournant dans la théorie moderne du texte. Il revendiquait le droit à une lecture subjective et systémique et rejetait l'idée d'une vérité philologique objective. Il a établi la notion selon laquelle le critique devient lui-même écrivain.
L'apport essentiel de cette perspective réside dans la reconstitution d'un conflit qui allait façonner les méthodes pédagogiques des écoles et universités françaises pendant des décennies. La thèse centrale est que, malgré leur animosité, Barthes et Picard furent complices dans la défense du canon littéraire. L'observation de Bourdieu selon laquelle Barthes n'aurait fait qu'exploiter le caractère archaïque de l'université pour instaurer une nouvelle routine technocratique est particulièrement pertinente.
Partie 6 : Théorie, littérature, politique
Compagnon analyse ici l'ascension de la « théorie » au rang de nouvelle discipline dominante. Il décrit comment la pensée est passée de l'existence au concept et du sens au système. 1966 fut l'année où le structuralisme conquit les médias, bien que ses partisans aient souvent rejeté cette appellation.
L'auteur examine méthodiquement l'introduction du formalisme russe en France à travers l'anthologie de Tzvetan Todorov. Théorie de la littératureIl démontre comment ces textes ont été instrumentalisés pour créer une nouvelle généalogie du structuralisme. Le lien entre linguistique et littérature est devenu le cœur de cette nouvelle conception intellectuelle de soi.
Un autre axe de réflexion porte sur la dimension politique de cette évolution théorique. Au sein du Parti communiste, le formalisme fut utilisé comme une arme contre le réalisme socialiste rigide. Aragon et Pierre Daix ont promu ces courants afin de moderniser culturellement le parti sans pour autant renoncer complètement au marxisme.
Cette section montre comment la « théorie » est devenue la religion de facto des intellectuels en 1966. L’une des thèses principales est la mise au jour de l’histoire « édulcorée » du structuralisme, que Roman Jakobson présentait comme un médiateur universel, masquant ainsi les divisions au sein de l’école russe. La conclusion repose sur le constat que la rigueur scientifique servait souvent de paravent aux luttes de pouvoir internes au parti.
Partie 7 : Les enfants des années 1960 – Bresson, Morin, Godard
Dans cette section, Compagnon compare l'œuvre cinématographique de Robert Bresson et Jean-Luc Godard avec le travail sociologique d'Edgar Morin. Tous trois ont abordé la jeunesse de 1966 de différentes manières, allant de la métaphysique à l'enquête de terrain. L'œuvre de Bresson Par exemple, Balthazar et Godard Masculin – Féminin Elles sont considérées comme des études complémentaires sur l'aliénation moderne.
Cette méthode associe l'analyse filmique à l'étude de pratiques sociologiques telles que l'entretien. Morin a mené une étude de terrain à Plozévet, en Bretagne, afin de documenter l'intrusion brutale de la modernité dans une communauté traditionnelle. Il a identifié les femmes et les jeunes comme les véritables moteurs de ce changement.
Godard, quant à lui, a utilisé le cinéma-vérité pour dépeindre la génération « Marx et Coca-Cola ». Son film est interprété comme un essai sociologique qui met en lumière le fossé entre les garçons engagés politiquement et les filles tournées vers la consommation. Il a directement intégré la réalité de 1966 à son récit fictionnel.
Cette section met notamment en lumière une profonde parenté entre Bresson, figure « anti-moderne », et Godard, figure « moderne », dans leur rejet du cinéma commercial. Une thèse avance que, dans les années 1960, l’école a cessé d’être le principal moteur de la modernisation et a été supplantée par la culture de consommation. Par ailleurs, il apparaît clairement à quel point l’entretien, en tant que forme littéraire et académique nouvelle, a marqué cette année.
Partie 8 : Le tournant vers la textualité
Cette section met en évidence la rupture entre le magazine Tel Quel et le « Nouveau Roman ». Philippe Sollers rompit avec Alain Robbe-Grillet et proclama une textualité radicale qui concevait l’écriture comme une « expérience des limites ». L’avant-garde acheva ainsi la transition du réalisme psychologique à l’investigation purement linguistique.
Compagnon analyse méthodiquement les textes programmatiques de Sollers et la réorientation théorique de Barthes. Il montre comment des figures telles que Sade, Artaud et Bataille furent élevées au rang de nouveaux guides spirituels. La littérature n'avait plus vocation à représenter le monde, mais plutôt à refléter sa propre création.
À l'opposé de cette froideur théorique, l'œuvre de Marguerite Duras se présente comme une forme de roman qui, malgré toutes ses expérimentations, a conservé une profondeur émotionnelle. Le vice-consul Ce fut un moment phare de sa carrière, salué même comme prophétique par Jacques Lacan. Duras devint la véritable icône de 1966.
L'intérêt de cette section réside dans la reconstitution d'une radicalisation de l'avant-garde, qui s'est progressivement éloignée de son lectorat. Une thèse centrale est la fin du « Nouveau Roman » en tant que projet réformateur de la bourgeoisie et son remplacement par une « théorie du texte » agressive. L'observation selon laquelle le succès de Duras reposait sur son traitement de l'histoire coloniale d'une manière qui trouvait un écho auprès du public moderne de 1966 est particulièrement intéressante.
Partie 9 : L'année de terreur de Malraux
Compagnon décrit 1966 comme une année de crise pour André Malraux, ministre de la Culture. Malraux était politiquement impliqué dans des querelles de censure autour du film de Rivette. La nonne et la pièce de Genet Les murs Il subissait des pressions. Parallèlement, il traversait une profonde dépression et travaillait secrètement sur son Antimémoires.
La méthode consiste à juxtaposer les brillants discours publics de Malraux à ses tourments intérieurs. L'auteur analyse la vision malrauxienne des « Maisons de la Culture » comme des cathédrales modernes destinées à redonner du sens à la vie dans un monde dominé par les machines. Malraux rejetait toute forme d'instruction pédagogique et croyait au « choc esthétique » immédiat.
Par ailleurs, l'ouvrage aborde la brouille avec Pierre Boulez qui entraîna l'exil du compositeur. Malraux fut raillé comme un « ministre de la Culture » (avec un « K ») qui, malgré ses grandes ambitions, échoua dans la mise en œuvre de réformes concrètes et dans la lutte contre la censure. Son repli sur l'écriture de ses mémoires est interprété comme une fuite face aux problèmes non résolus de son époque.
Cette section révèle le paradoxe d'un ministre qui prône la liberté artistique tandis que son gouvernement la réprime. Une thèse surprenante est la comparaison entre culture et construction d'autoroutes, par laquelle Malraux a tenté de justifier son budget devant le Parlement. La leçon à retenir est que le véritable héritage de Malraux en 1966 n'était pas sa politique, mais plutôt la réinvention de la forme littéraire de l'« anti-mémoire ».
Partie 10 : La mort de l'homme – Foucault contre Sartre
Cette section est consacrée au succès retentissant de Michel Foucault L'ordre des chosesCe livre devint un symbole de la fin de l'existentialisme et de l'avènement du structuralisme. La thèse de Foucault sur la « mort de l'homme » ébranla les fondements humanistes de la philosophie chrétienne et marxiste.
Méthodiquement, Compagnon retrace la représentation médiatique de Foucault et la confronte à la critique acerbe de Sartre. Ce dernier voyait dans le structuralisme le « dernier rempart de la bourgeoisie » contre le marxisme et accusait Foucault de substituer à l'histoire un système statique. Foucault, quant à lui, considérait Sartre comme un penseur du XIXe siècle incapable de saisir l'épistémologie moderne.
L'auteur met également en lumière la dimension technocratique de la pensée de Foucault. Des critiques comme Henri Lefebvre considéraient le structuralisme comme l'idéologie appropriée pour la nouvelle classe de planificateurs et d'experts sous De Gaulle. Foucault lui-même était étroitement lié aux agences gouvernementales durant cette période et participa aux réformes universitaires.
Cette section présente un changement radical dans la pensée française. Une thèse centrale est que le succès de Foucault tient à sa capacité à répondre à un besoin de rigueur scientifique, qui a remplacé la moralisation sartrienne. Surtout, Foucault a relégué le marxisme au rang de simple phénomène marginal du XIXe siècle, ayant perdu toute pertinence dans le monde moderne.
Partie 11 : Althusser – Lacan
Compagnon examine l'alliance singulière entre le marxiste Louis Althusser et le psychanalyste Jacques Lacan. Tous deux œuvrèrent à un renouveau radical de leurs disciplines par un « retour aux sources » et le rejet de tout humanisme. Ce lien marqua toute une génération d'étudiants d'élite de l'École normale supérieure.
La méthode employée ici s'enracine dans l'histoire des idées et la sociologie des organisations. L'auteur décrit les luttes au sein de l'organisation étudiante communiste UEC, où la rigueur althussérienne s'opposait aux tendances « révisionnistes ». La publication de Lacan Écrits et d'Althusser Pour Marx La même année, ils ont consolidé leur domination intellectuelle.
Un aspect important réside dans le rôle de la « théorie » comme instrument politique. Tandis que la direction du Parti communiste s'efforçait d'établir un humanisme chrétien-marxiste, Althusser insistait sur « l'antihumanité théorique » de Marx. Lacan, quant à lui, utilisa la linguistique pour libérer le freudisme de ses interprétations erronées de la biologie.
Cette section montre comment le rapprochement entre Marx et Freud a donné naissance à une nouvelle orthodoxie intellectuelle. Une thèse surprenante est qu'Althusser ait reconnu en Lacan une figure paternelle tout en s'efforçant de discipliner le mouvement étudiant selon la ligne du parti. L'analyse des « Cahiers pour l'analyse », considérés comme le germe d'une pensée qui cherchait déjà à dépasser le structuralisme, offre une perspective précieuse.
Partie 12 : L'affaire de Treblinka
Cette section aborde la controverse entourant le livre de Jean-François Steiner. Treblinka L'ouvrage abordait ce sujet. Il a suscité un vif débat sur la prétendue passivité des Juifs durant l'extermination. Steiner a été accusé de se moquer des victimes et de perpétuer les stéréotypes antisémites de la « lâcheté juive ».
Cette méthode associe la critique littéraire à l'histoire contemporaine et à la philosophie morale. Compagnon établit un lien entre l'ouvrage et celui d'Hannah Arendt. Eichmann à Jérusalemdont la traduction française parut simultanément et suscita des accusations similaires de collaboration de la part des conseils juifs. Il montre comment ces débats ont contribué à sensibiliser la France au caractère unique de la Shoah.
Malgré les critiques historiques justifiées formulées à l'encontre des dialogues romancés et des chiffres inexacts de Steiner, Compagnon reconnaît l'effet catalyseur de l'ouvrage. Celui-ci a brisé le silence qui entourait les camps d'extermination et a contraint le public à se confronter à la réalité des massacres à l'échelle industrielle. Des intellectuels de renom, comme Pierre Vidal-Naquet, ont connu un tournant décisif, tant sur le plan personnel que professionnel, grâce à cet ouvrage.
L'un des enseignements de cette section est que 1966 fut l'année où la Shoah s'est ancrée dans la mémoire collective française. Une thèse centrale affirme que les questions « scandaleuses » posées par Steiner étaient nécessaires pour briser le récit héroïque de la Résistance et rendre visible la situation spécifique des victimes juives. Il convient de noter ici que Steiner fut instrumentalisé par l'extrême droite alors même qu'il s'efforçait de faire émerger une nouvelle conscience juive.
Partie 13 : Avant mai
La dernière partie résume l'année comme un « bilan », annonçant directement les troubles de 1968. Des événements tels que le discours de De Gaulle à Phnom Penh contre la guerre du Vietnam et l'essor du prêt-à-porter d'Yves Saint Laurent marquent le bouleversement mondial et sociétal. Les anciennes élites s'auto-célébrent une dernière fois, tandis que la jeunesse trace déjà sa propre voie.
Compagnon présente un collage chronologique des derniers mois de l'année. L'auteur décrit le scandale entourant les situationnistes à Strasbourg comme une parfaite prémonition de mai 1968. Leur brochure Sur la misère dans le milieu étudiant Il s'en est pris à toutes les idoles de l'année et a réclamé une vie sans « temps morts » et des plaisirs sans « chaînes ».
Compagnon conclut son ouvrage par une réflexion personnelle sur son retour en France en août 1965. Il entremêle son récit personnel aux thèmes majeurs du livre et confie que 1966 fut l'année de sa découverte d'un monde nouveau. Cette année apparaît comme un moment d'ouverture et de transition totales.
Cette conclusion conforte la thèse initiale selon laquelle 1966 fut une année « miracle » unique, dont la portée ne se limite pas à 1968. Compagnon soutient que la véritable révolution avait déjà eu lieu dans les mentalités et les comportements des consommateurs en 1966, et que 1968 ne fut que l'éruption politique. Ce passage révèle que la stabilité apparente sous De Gaulle était déjà profondément fragilisée.
Conclusion
Compagnon intègre les contextes internationaux principalement comme reflets ou catalyseurs des évolutions françaises, les États-Unis servant fréquemment de point de repère pour les cultures de consommation et médiatiques modernes, tandis que l'Allemagne reste présente surtout à travers sa confrontation avec le passé nazi. L'auteur documente l'« américanisation » progressive de la sphère publique française, par exemple à travers la nouveauté des campagnes électorales télévisées ou la transformation des magazines d'actualité sur le modèle américain. Culturellement, les « enfants de Marx et de Coca-Cola » représentent la tension entre les idéaux politiques et la culture populaire mondiale, tension qui se manifeste à la fois dans la signification symbolique de la Route 66 et dans le succès retentissant des exportations théoriques françaises à l'Université Johns Hopkins. L'Allemagne apparaît, d'une part, à travers la critique intellectuelle de Hans Magnus Enzensberger sur la culture du livre de poche. D'autre part, le cadre de référence allemand reste indispensable à la perception changeante de la Shoah, que ce soit à travers la justice lors des procès de Düsseldorf ou la réception provocatrice des thèses d'Hannah Arendt sur la « banalité du mal ». Compagnon n’utilise pas ces références internationales comme des digressions isolées ; elles servent plutôt de coordonnées indispensables pour situer le radicalisme de 1966 au sein d’un monde occidental interconnecté.
Les figures établies du monde intellectuel français, telles que Jean-Paul Sartre, André Malraux, François Mauriac et Louis Aragon, réagirent à leur supplantation imminente par la montée des structuralistes par un mélange de résistance acharnée, de repli créatif et de tentatives désespérées de renaissance. Sartre se retrouva soudain qualifié de « has-been » et défendit avec passion l'histoire et la pratique humaine contre la nouvelle primauté du système, qu'il dénonçait comme le « dernier rempart de la bourgeoisie » contre le marxisme. De son côté, Malraux, confronté à des crises personnelles et à des attaques publiques, sombra dans une profonde dépression et se plongea dans l'écriture de son ouvrage. Antimémoires Aragon, en fuite, tente de s'échapper par un « juénisme » démonstratif et une alliance avec l'avant-garde de Tel Quel Pour rester en phase avec l'ère nouvelle, Mauriac, quant à lui, bien qu'il se permette d'être célébré comme un monument national, se perçoit comme une sorte de « mammouth » ou d'« aurochs » qui ne comprend plus vraiment la jeunesse et ses nouvelles coutumes.
Compagnon interprète la détrônement de cette génération comme une rupture épistémologique radicale, où l'humanisme du XIXe siècle cède la place à la « théorie » et à un système froid. Les préoccupations des intellectuels plus âgés, centrées sur des concepts tels que le sens, la liberté et le destin vécu, apparaissent soudain provinciales et scientifiquement inadéquates aux yeux de la nouvelle génération. Michel Foucault, avec sa thèse de la « mort de l'homme », relègue Sartre et ses contemporains au rang de figures de l'histoire intellectuelle, les jugeant incapables de saisir les structures modernes qui dépassent le cadre de la conscience.
Compagnon observe l'émergence de ce groupe de nouveaux intellectuels avec un scepticisme marqué, la considérant comme inextricablement liée à une « massification » de l'éducation en proie à une crise. Il décrit cette strate comme souvent « désorientée » et emploie l'expression « les malades de l'université » pour caractériser une génération prisonnière d'un système d'« universités Potemkine ». Il perçoit les conséquences de cette évolution comme l'émergence d'un monde académique illusoire. L'essor de la théorie structuraliste a servi à cette nouvelle élite comme une sorte de « religion technocratique », supplantant l'enseignement humaniste traditionnel et le remplaçant par une routine académique nouvelle, souvent stérile, qui contrôlait la pensée plutôt que de la libérer.
Compagnon considère cette époque comme un tournant décisif, car les réformes de 1966 – notamment la suppression de la première année d'enseignement général à l'université – ont engendré une fragmentation durable de l'enseignement supérieur. Cette génération, « enfants de Marx et de Coca-Cola », a établi un lien fondamental entre aspiration intellectuelle et consommation de masse, réduisant ainsi la culture à une simple marchandise, un « gadget » disponible. Au lieu de favoriser une véritable ouverture sociale, cette nouvelle pratique intellectuelle n'a fait que consolider de nouvelles hiérarchies et ouvrir la voie à un arbitraire consumériste qui continue, encore aujourd'hui, d'affaiblir l'héritage des humanités classiques.
Malgré ces analyses critiques, Compagnon ne préconise pas d'inverser ces processus, car il perçoit 1966 comme un seuil inévitable entre deux époques. Il souligne l'« asynchronisme des contemporains » et démontre que 1966 fut un moment où des tendances de long terme (démographiques, économiques, sociales) se sont croisées de manière irréversible. L'ouvrage ne se conclut pas par un appel à la restauration, mais plutôt par la question de notre responsabilité envers cette année. Compagnon affirme clairement que la « seconde révolution » qu'il décrit est loin d'être terminée et que notre présent numérique, axé sur la consommation, découle directement des décisions cruciales de 1966.
Compagnon porte un regard rétrospectif sur 1966, mêlant la lucidité d'un historien à la mélancolie d'un témoin contemporain. Il met à nu les illusions et l'aliénation psychologique de la jeunesse de l'époque, ainsi que l'arrogance des nouvelles élites théoriques. Mais au lieu d'appeler à un changement de cap, il invite le lecteur à mieux appréhender notre époque en étudiant ses origines dans cette année de transition à la fois « merveilleuse » et terrible.
Il serait inapproprié de juger rétrospectivement l'analyse de Compagnon à l'aune de normes apparues seulement après 1966. Le féminisme, la théorie postcoloniale et les mouvements d'émancipation homosexuelle n'ont acquis leur essor social et théorique que dans les années 1970 et 1980. Cette asymétrie temporelle, loin d'être neutre, mérite d'être expliquée : elle révèle les limites de l'horizon intellectuel de l'époque et les sujets qui n'étaient pas encore considérés comme centraux dans le débat public en 1966. Dans ce contexte, l'importance accordée à une élite masculine durant cette année est frappante, car 1966 apparaît presque exclusivement comme le théâtre d'intellectuels consacrés. Des figures comme Mauriac, Aragon, Malraux et Sartre font office d'autorités interprétatives centrales, tandis que d'autres voix sont systématiquement exclues. Bien que Compagnon reconnaisse l'importance de 1966 pour les changements juridiques et sexuels dans la vie des femmes – par exemple, dans le contexte de l'indépendance financière des femmes mariées ou du débat social autour de la pilule contraceptive – les femmes sont principalement abordées comme des indicateurs sociaux du changement, et non encore comme des productrices indépendantes de théorie et de critique.
Antoine Compagnons 1966, année miraculeuse Comme démontré, il ne s'agit pas d'une simple chronique, mais de la reconstitution d'une rupture épistémologique. Cette année marque le moment où l'humanisme du XIXe siècle et la responsabilité existentialiste du XXe siècle sont supplantés par la froide élégance du système, du signe et du marché. C'est l'année où la jeunesse naît comme classe économique et où la « théorie » s'impose comme nouvelle monnaie culturelle. De Gaulle règne peut-être encore sans partage, mais les fondements de son ordre moral sont déjà ébranlés : par la pilule, le livre de poche et le structuralisme. Cet ouvrage montre que 1966 est le véritable tournant de la modernité française. C'est là que se dessine la voie des politiques identitaires, de la culture de la mémoire et de la mise en scène médiatique de l'intellectualité que nous connaissons aujourd'hui.
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