Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
Contenu
- L’« anti-biographie » comme programme littéraire
- Thèmes fondamentaux d'un penseur sur l'existence
- Le théâtre comme vérité du monde
- L'intertextualité comme vecteur de connaissance
- Les lacunes biographiques comme points focaux poétiques
- Le réseau des sonnets
- La résolution dans le néant : conclusion et épilogue
L’« anti-biographie » comme programme littéraire
Je raconte son histoire mais, faute de savoir faire d'une autre façon et puisqu'il n'est pas possible de procéder d'une manière différente, je lui donne l'allure d'un conte semblable à ceux dont s'enchantent les enfants et dont, jamais, ils ne se manquent. C'est une fois… C'est long d'aller et venir aussi, longtemps et longtemps. Pour de vrai et pour de faux, pour parler comme parler les tout-petits. Pour de vrai ou pour de faux, nul ne saurait plus le dire désormais et, d'ailleurs, personne ne s'en soucie vraiment. Je raconte son histoire mais, bien sûr, faute de pouvoir procéder d'une autre manière et puisque l'on ne sait faire d'une manière différente, j'y mets aussi un peu de la mienne. Je me faufile à l'intérieur de la fable. Lorsqu'elle parle d'un autre, elle parle pourtant de moi.
Je raconte son histoire, mais comme je ne peux faire autrement, et qu'il est impossible de faire autrement, je lui donne l'allure d'un conte de fées, de ceux que les enfants adorent et dont ils ne se lassent jamais. Il était une fois… Tout cela s'est passé ailleurs, il y a longtemps, très longtemps. Vrai ou faux, pour reprendre les mots des petits. Vrai ou faux, nul ne le sait plus, et d'ailleurs, personne ne s'en soucie vraiment. Je raconte son histoire, mais comme je ne peux faire autrement, et qu'il est impossible de faire autrement, j'y ajoute naturellement un peu de la mienne. Je me glisse dans la fable. Si elle parle de quelqu'un d'autre, elle parle en réalité de moi.
Dans l'œuvre de Philippe Forest Shakespeare : Quelqu'un, le monde entier et tous les peuples L’ouvrage de Flammarion (2025) ne se présente pas comme une biographie classique. Il s’agit plutôt d’une entreprise littéraire et critique, à la fois poétique et novatrice, qui appréhende l’incertitude notoire des faits historiques non comme une lacune, mais comme une condition essentielle à la création. Forest prend l’absence de données biographiques fiables comme point de départ d’une profonde réflexion sur la nature de la littérature, sur l’auteur, l’identité et le rapport entre vie et œuvre. Shakespeare n’apparaît pas comme un individu historiquement tangible, mais comme un vide, un miroir ou une chambre de résonance où se reflètent l’humanité entière et le biographe lui-même.
Forest n'écrit pas de livre sur Shakespeare au sens traditionnel du terme. Il écrit plutôt durch À travers Shakespeare – et simultanément à travers lui-même. L’analyse de son œuvre comme projet littéraire indépendant révèle l’imbrication étroite entre imagination poétique, théorie littéraire et expérience personnelle.
Au cœur de la démarche de Forest se trouve le concept d’« anti-biographie ». Partant du constat que nous savons « tout et presque rien » de Shakespeare, Forest postule que la vie de cet auteur n’est accessible que sous forme de fable, de récit, et donc de construction littéraire. Toute tentative d’établir un portrait biographique cohérent à partir de documents épars aboutit inévitablement à une fiction. Au lieu de dissimuler ce fait, Forest en fait le sujet même de son ouvrage.
De ce point de vue, Shakespeare apparaît radicalement dépourvu d'identité. Forest reprend une célèbre maxime de William Hazlitt, nuancée plus tard par Jorge Luis Borges : Shakespeare ressemblait à tout être humain – avec pour seule caractéristique de ressembler à tout être humain. Il était quelqu'un, tout le monde, et finalement personne. Pour Forest, ce manque d'identité n'est pas une déficience, mais bien la condition de possibilité du génie shakespearien. Précisément parce que Shakespeare ne possédait pas de moi intérieur fixe et définissable, il a pu s'inscrire dans les innombrables voix, passions et conflits de ses personnages. Son œuvre devient ainsi le théâtre d'une empathie radicale, possible uniquement depuis le vide intérieur.
Forest considère systématiquement chaque biographie de Shakespeare comme une autobiographie voilée de son auteur. Son propre ouvrage ne fait pas exception. Son approche de Shakespeare est imprégnée des souvenirs des bibliothèques de son enfance, de ces « cercles magiques » de livres où la promesse d'une réalité différente, plus intense, se manifestait dès son plus jeune âge. Les lacunes du récit historique sont comblées non par des faits, mais par la vérité de la fiction. En référence explicite à Marcel Proust, la littérature apparaît comme la « seule vraie forme de vie », comme l'espace où l'expérience prend forme.
Thèmes fondamentaux d'un penseur sur l'existence
Selon l'interprétation de Forest, Shakespeare apparaît comme un poète politique dont l'œuvre illustre avant tout la futilité du pouvoir et la cruauté de ce que Jan Kott nomme le « grand mécanisme » de l'histoire. Dans les pièces historiques, Forest ne perçoit pas une simple chronique de héros, mais une roue de la fortune sans fin où les souverains ne sont que des acteurs jouant un rôle jusqu'à leur destitution violente du « trône vacant ». Le désordre politique est ainsi toujours le reflet d'une instabilité cosmique : lorsque l'ordre de l'État vacille, ses éléments constitutifs s'effondrent également. Forest souligne que la vision politique de Shakespeare demeure profondément sceptique, car elle conçoit l'histoire comme « un conte de fées raconté par un fou », où le régicide est à la fois la cause et la conséquence d'un chaos durable qui, en fin de compte, réduit au silence toute ambition humaine.
En tant que poète de l'amour, Shakespeare, dans le portrait qu'en fait Forest, crée une image qui se situe entre « douceur » (gentillesseForest décrit l'amour dans l'œuvre de Shakespeare comme oscillant entre l'éclat du génie et la sombre brutalité du désir. Il le dépeint non comme un état idyllique, mais comme une « guerre des sexes » où le lit devient un champ de bataille et où la passion se mue souvent en méfiance ou en jalousie. Si les sonnets analysés par Forest apparaissent d'une part comme une poésie intime et « douce », ils révèlent simultanément une vérité presque crue sur le désir qui, tel un « gâchis honteux », consume l'esprit. Un motif littéraire central chez Forest est la subversion de l'identité : par la travestissement et l'inversion des rôles de genre dans les comédies, l'amour devient un espace de mascarade où le « je », dans son désir de l'autre, perd ses propres limites. Ainsi, pour Forest, l'amour devient une « harmonie dissonante » qui, tout en dissimulant momentanément le néant de l'existence, demeure finalement aussi fugace qu'un rêve.
Outre les dimensions politiques et amoureuses, Philippe Forest identifie dans l'œuvre de Shakespeare d'autres thèmes fondamentaux, indissociables de sa conception du théâtre. Ces motifs constituent en quelque sorte le fondement métaphysique des drames et expliquent pourquoi, pour Forest, Shakespeare apparaît moins comme un auteur d'histoires que comme un penseur de l'existence.
Un motif central est le paradoxe de l'identité, que Forest décrit comme le « fantôme de l'identité ». S'inspirant de Jorge Luis Borges et William Hazlitt, il développe la thèse selon laquelle Shakespeare pouvait être « tout » — c'est-à-dire créer une variété quasi illimitée de personnages, de voix et de perspectives — précisément parce qu'il était lui-même, au fond, « personne ». Pour Shakespeare, le moi n'est pas un noyau stable, mais une illusion, un mirage qui se dissout continuellement dans l'espace littéraire. L'identité apparaît comme un masque qui ne dure que le temps d'une scène et qui est abandonné ou détruit l'instant d'après. Le théâtre devient ainsi le lieu où l'illusion du moi est à la fois révélée et simultanément mise à mal.
Étroitement liée à cette dissolution de l'identité se trouve ce que Forest nomme la métaphysique du néant. L'œuvre de Shakespeare s'articule à maintes reprises autour de l'expérience du vide, autour du mot « néant », qui devient le concept clé de son interprétation. Le monde et tout ce qu'il produit — le pouvoir, l'amour, la gloire, voire la vie elle-même — apparaît finalement comme néant. Pourtant, pour Shakespeare, cette prise de conscience ne conduit pas à un nihilisme glacial. Au contraire, de la confrontation avec le vide naît une poésie exacerbée, « magnifiée ». Le silence qui sommeille au cœur des choses n'est pas refoulé, mais exploré poétiquement. C'est précisément de la conscience du néant que le langage tire son intensité.
D'un point de vue religieux, Forest interprète la poésie de Shakespeare comme l'expression d'un scepticisme radical, voire « suprême ». Les pièces reflètent le désarroi existentiel de celui qui perçoit le vide du ciel. Dieu est silencieux, ses serviteurs se révèlent infidèles, et aucune autorité transcendante ne saurait donner un sens ultime à la souffrance et au chaos du monde. Ce vide céleste contraint l'humanité à se replier sur elle-même – et sur le théâtre, seul lieu où la vérité, ne serait-ce que comme une illusion, peut être perçue.
Un autre motif fondamental est la fugacité du temps. Shakespeare le décrit comme un « pas silencieux et inaudible » qui détruit tout sur son passage. Le temps dépouille peu à peu la vie de tout ce qui la rendait précieuse : la jeunesse, l'amour, la force, l'espoir. Forest interprète cette temporalité non seulement comme un thème mélancolique, mais aussi comme la structure fondamentale des drames. Tout ce qui apparaît sur scène est, dès le départ, marqué par sa disparition inéluctable.
Le théâtre comme vérité du monde
Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi, pour Shakespeare – et pour l’interprétation de Forest –, le théâtre est bien plus qu’un simple lieu de divertissement. Il est la vérité même du monde. C’est précisément parce qu’il recourt ouvertement à l’illusion, à la dissimulation et au déguisement qu’il peut exprimer une vérité qui ne saurait être révélée autrement.
Forest invoque ici la vieille formule « Totus mundus agit histrionem » : le monde entier joue au théâtre. Si le monde lui-même est une scène, alors le théâtre est le seul médium qui exprime cette vérité. Il ne révèle pas l’illusion en la détruisant, mais en la dédoublant. Sur scène, il devient visible que même la vie dite réelle est faite de rôles, de scénarios et de représentations.
Cette vérité se manifeste également dans la rupture radicale de Shakespeare avec les règles classiques du théâtre. Les unités aristotéliciennes de temps, de lieu et d'action ne l'intéressent guère. Ses pièces s'étendent sur des décennies, voyagent d'un pays à l'autre et d'un continent à l'autre, et mêlent le tragique au comique, le sublime au grivois. Ses contemporains percevaient souvent cette liberté comme barbare, voire anarchique. Pour Forest, cependant, cette absence de forme est précisément l'expression d'une profonde compréhension du monde : le monde lui-même n'obéit pas à des lois pures et harmonieuses.
Ce concept de théâtre est symboliquement incarné par l'image du Globe Theatre, tel un « O de bois ». Cet espace confiné, d'apparence primitive, parvient, par la seule force de l'imagination, à faire surgir des empires entiers, des champs de bataille, voire le cosmos lui-même. Au Globe, le macrocosme et le microcosme fusionnent : la plus petite scène devient une maquette du monde, le monde lui-même une scène.
Une technique essentielle utilisée par Shakespeare pour approfondir cette idée est le théâtre dans le théâtre. Dans des pièces telles que… Hamlet ou Le rêve d'une nuit d'été Il met en scène des performances au sein même de la performance pour révéler la réalité comme pure illusion. Si une pièce dans la pièce parvient à la vérité, c'est uniquement parce qu'elle met à nu le mécanisme de l'illusion. La réalité n'apparaît pas comme l'opposé de la fiction, mais comme une autre de ses manifestations.
À cela s'ajoute la nature collective et éphémère du théâtre à l'époque de Shakespeare. Art relativement nouveau, il était dépourvu de canon établi et de l'aura d'une œuvre achevée. Les textes circulaient souvent à l'insu de l'auteur, modifiés, complétés ou réécrits par les acteurs. La création était un processus instable et partagé. Pour Forest, cette précarité même est essentielle à la compréhension de Shakespeare : le théâtre n'existe que dans l'instant de sa représentation et disparaît aussitôt après.
En ce sens, Forest conçoit le théâtre de Shakespeare comme une forme d'exorcisme. Les démons qui dominent la vie humaine — l'ambition, la violence, la jalousie, la folie — sont convoqués sur scène pour être symboliquement bannis. Il est entendu qu'ils ne peuvent être exorcisé définitivement. Mais, le temps de la représentation, ils deviennent visibles, nommables, et donc supportables.
Le théâtre shakespearien, comme Forest pourrait le suggérer, peut être comparé à un prisme. Il capte la lumière diffuse et chaotique de l'existence humaine et la réfracte en une infinité de couleurs, de personnages et de voix. Mais au final, il nous rappelle que cette lumière naît des ténèbres – et qu'elle y retourne dès que le rideau tombe.
L'intertextualité comme vecteur de connaissance
Sur le plan méthodologique, le texte de Forest se caractérise par une intertextualité dense. Les autres auteurs ne sont pas de simples références ou sources, mais de véritables interlocuteurs par lesquels Shakespeare se révèle pour la première fois. L'ouvrage forme ainsi une chambre d'écho littéraire où se mêlent des voix de différents siècles.
L'influence de Jorge Luis Borges est particulièrement marquante. Forest reprend de lui non seulement la formule de l'absence d'identité, mais aussi la conception métaphysique de l'auteur comme rêveur lui-même rêvé. Pour Borges – et dans la suite proposée par Forest – Shakespeare est une figure qui finit par s'intégrer à une fiction plus vaste dont le créateur demeure insaisissable. L'autorité littéraire perd ainsi son statut souverain et devient un effet du texte.
James Joyce joue également un rôle central : en référence à Ulysses L'interprétation que fait Joyce de Shakespeare perçoit l'œuvre de Forest Shakespeare comme un traitement de traumatismes personnels, notamment la mort prématurée d'Hamnet, le fils de Shakespeare. Selon Joyce, Shakespeare s'exprime en Hamlet Non pas à travers le prince en deuil, mais à travers le fantôme du père – comme si, par-delà le temps et la mort, il voulait parler à son enfant disparu. Forest reprend cette idée et l'intègre à sa propre conception de la littérature comme lieu d'un deuil tardif et éternel.
Stendhal offre à Forest une autre image clé : celle de fresques sur un mur dont le plâtre s’est détaché. De même qu’il faut combler par l’imagination les lacunes d’une fresque pour en entrevoir l’ensemble, notre connaissance de la vie de Shakespeare est elle aussi fragmentaire. Ici, l’imagination n’est pas un ajout arbitraire, mais une condition nécessaire à la compréhension.
Finalement, Forest admet ouvertement avoir recours à la mimésis et au plagiat. Pour lui, écrire sur Shakespeare revient à imiter, voire à s'approprier, ses mots, ses motifs et ses gestes. Pourtant, il y voit une profonde fidélité au sujet. Shakespeare lui-même puisait son inspiration de seconde main – chez Plutarque, Ovide ou Holinshed. L'originalité ne consiste pas à inventer à partir de rien, mais à remanier sans cesse les formes et les voix.
Les lacunes biographiques comme points focaux poétiques
Les années dites « perdues », entre 1585 et 1592, pour lesquelles aucun document n'existe, jouent un rôle particulièrement important. Forest les interprète non seulement comme une lacune dans la recherche, mais aussi comme une « vie cachée » symbolique, comparable aux années de silence de Jésus-Christ. C'est précisément ce vide qui permet l'initiation de l'artiste ; il marque le moment où la vie se mue en littérature.
Forest propose également une nouvelle interprétation du fameux testament stipulant le « deuxième meilleur lit ». À l'encontre des interprétations légalistes ou psychologiques, il voit dans ce geste le signe d'un retour tardif et mélancolique à la sphère privée. Le lit apparaît alors non comme une relique dénuée d'amour, mais comme un espace intime propice à une « seconde union » à un âge avancé, un écho discret d'une vie partagée en dehors des rôles publics.
dans le Histoires Forest reconnaît une fois de plus une philosophie politique du néant. Le pouvoir se révèle être une illusion théâtrale, les rois de simples acteurs pour un temps limité. La roue de la fortune tourne sans cesse jusqu'à ce que toutes les voix se taisent dans la tombe. L'Histoire apparaît ici – tout à fait dans l'esprit de Macbeth – comme un conte de fées bruyant et frénétique qui, au final, ne signifie rien. Mais ce « rien » n’est pas vide, il recèle au contraire une profonde réflexion existentielle.
Forest s'intéresse particulièrement aux rôles de genre dans le théâtre élisabéthain. Les rôles féminins étant interprétés par de jeunes hommes, une duplication complexe des masques se crée : un homme joue une femme déguisée en homme. Cette superposition théâtrale souligne la thèse centrale de Forest selon laquelle le soi, dans l'espace littéraire, est toujours un autre – ou, en réalité, personne.
Le réseau des sonnets
Dans l'étude de Philippe Forest sur Shakespeare, les sonnets occupent une place particulière, car ils ont longtemps été considérés — contrairement aux pièces de théâtre — comme le seul endroit où le poète révélait son « vrai moi ». Publiés en 1609, les sonnets sont souvent lus dans l'histoire littéraire comme une sorte de « clé biographique ».
Forest souligne que Shakespeare n'a probablement publié que ses poèmes (comme ses pièces de théâtre) de son vivant. Vénus et AdonisForest attribuait une valeur durable aux pièces de Shakespeare en tant qu'œuvres imprimées, tout en les considérant davantage comme des textes éphémères et utilitaires. Les sonnets, en revanche, que Forest nomme « sonnets sucrés », étaient initialement destinés à un lectorat restreint et privé. Ils furent publiés en 1609, probablement à l'insu de l'auteur ou contre son gré. Du vivant de Shakespeare et tout au long du XVIIe siècle, ils restèrent largement méconnus ; Nicholas Rowe les mentionna brièvement pour la première fois en 1709, et Edmond Malone les intégra à une édition complète en 1790.
Forest décrit les sonnets comme une tapisserie lyrique tissée entre trois figures : le poète lui-même, un jeune et beau noble (« ange blond »), et la fameuse « Dame brune ». Le poète exhorte le jeune homme à se marier et à avoir des enfants afin de préserver sa beauté pour la postérité. L’identité du dédicataire, « WH », demeure l’un des plus grands mystères de la littérature mondiale. Forest suggère Henry Wriothesley, comte de Southampton, ou William Herbert, comte de Pembroke, comme candidats possibles. Selon Forest, un drame presque romanesque de désir, de jalousie et d’infidélité se déploie entre ces trois personnages.
Un motif central est la capacité de la poésie à immortaliser la beauté. Forest cite les vers célèbres selon lesquels l'être aimé vit aussi longtemps que les êtres humains respirent et que leurs yeux voient. Parallèlement, Shakespeare aborde le désir sexuel d'une manière souvent directe, presque crue. Forest souligne que le poète décrit la luxure comme un gaspillage de l'esprit dans un « désert de honte », jouant avec brio sur les doubles sens de mots comme « esprit » (l'esprit/le sperme) ou « enfer » (l'enfer/le sexe féminin).
Forest met en garde contre une assimilation naïve du « je » des sonnets à la figure historique de Shakespeare. Pour lui, la poésie de Shakespeare est autant un théâtre que ses drames : le « je » lyrique est un masque, un rôle que l’auteur endosse. Même lorsque le poète prétend écrire « sincèrement » sur l’amour, il demeure un manipulateur du langage. Forest perçoit donc les sonnets moins comme un « journal intime » (au sens où les concevaient les Romantiques) que comme une réflexion sur la multiplicité des identités.
Dans les études contemporaines, les sonnets sont souvent considérés comme une œuvre pionnière abordant les thèmes LGBTQ+, car ils expriment une affection passionnée pour un homme. Cependant, Forest souligne que des termes comme « homosexualité » sont anachroniques pour la Renaissance. Il interprète davantage les sonnets comme un espace où les rôles de genre s'estompent ; par exemple, le jeune homme est désigné comme le « Maître-Maîtresse » du désir. Forest doute toutefois qu'une intimité physique ait réellement existé entre l'acteur Shakespeare et un seigneur, car les barrières de classe de l'époque l'emportaient probablement sur toute considération morale.
Forest considère les sonnets comme un palais des glaces fait de vers : on s'y plonge et l'on croit pouvoir apercevoir le visage de l'auteur au fond, pour finalement découvrir qu'il ne s'agit que d'un autre masque savamment construit qui nous en dit long sur la nature universelle du désir humain, mais presque rien sur la vie privée de cet homme de Stratford.
La résolution dans le néant : conclusion et épilogue
S'il ya malgré tout un dernier mot à l'œuvre de Shakespeare, sans doute faut-il le trouver dans les paroles d'adieu que Prospero prononce et qui exprime l'inquiétude de son âme. Mais, bien sur, il ne s'agit pas vraiment d'un dernier mot pour lequel on puisse tirer quelque édifiante valeur que ce soit puisqu'il ne possède aucune signification positive. Les témoignages seulement de l'effarement de l'esprit et du cœur devant ce « rien » qui, lui-même, ne dit de la vie que sa vérité vide et qui en appelle à une parole de pardon, cette parole de pardon en laquelle, au fond, consiste toute la littérature. […] Le poète est comparable à la magie. Comme lui, il use de ses enchantements afin de régler certainement une antique querelle avec le monde. The tire depuis les coulisses les ficelles au bout s'agitent à sa guise des marionnettes, il met en scène selon sa fantasie le spectacle qu'il donne, il mène l'histoire jusqu'au dénouement qu'il a voulu pour elle.
S'il existe un dernier mot à dire sur l'œuvre de Shakespeare, il se trouve sans doute dans les dernières paroles de Prospero, qui expriment le trouble de son âme. Mais, bien sûr, il ne s'agit pas d'un véritable dernier mot dont on puisse tirer une quelconque leçon, puisqu'il est dépourvu de toute signification positive. Il témoigne simplement du désarroi de l'esprit et du cœur face à ce « néant », qui n'est autre que l'expression de la vacuité de la vie et appelle un mot de pardon, ce mot de pardon en lequel toute littérature se fonde en définitive. [...] Le poète est comparable à un magicien. Comme lui, il use de ses pouvoirs magiques pour régler un vieux différend avec le monde. En coulisses, il tire les ficelles qui font bouger les marionnettes à sa guise, met en scène le drame selon son imagination et conduit l'histoire jusqu'à la fin qu'il désire.
La fin du livre de Forest peut être interprétée comme un retour au silence, un mouvement vers le néant. Forest établit un lien entre la fin de la carrière artistique de Shakespeare, la fin de son œuvre et la finitude même de l'existence humaine.
Shakespeare apparaît ici sous les traits de Prospero. Der SturmLa brisure de la baguette magique symbolise le renoncement au pouvoir littéraire, la reconnaissance de son propre art de l'illusion. La littérature reconnaît sa propre fragilité : « Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre courte vie est enveloppée d'un long sommeil. »
Le néant devient ainsi la vérité ultime du théâtre comme du monde. Forest décrit l'existence comme une procession sans trace. Il ne reste que le silence, un silence empreint de grâce. La littérature apparaît finalement comme une « parole dans le noir », une berceuse qui nous accompagne jusqu'au sommeil ou à la mort.
La citation finale de Borges, où Dieu révèle à Shakespeare qu'il n'est personne et que le monde n'a été qu'un rêve, scelle cette dissolution. Auteur, Dieu et lecteur fusionnent dans une expérience partagée du néant.
L'interprétation de Shakespeare par Forest peut donc être vue comme un plaidoyer pour une littérature de douceur, de gentillesseLisez. Pour Forest, reconnaître sa propre insignifiance n'est pas du désespoir, mais une forme de libération. La littérature se dispense de réponses définitives et libère le lecteur dans une solitude féconde.
Philippe Forest précise qu'il n'a jamais écrit directement pour le théâtre. Il décrit plutôt son rapport au théâtre comme une « passion platonique » et conçoit métaphoriquement chacun de ses livres comme une sorte de « scène de papier » sur laquelle une voix narrative guide le lecteur à travers l'obscurité. Bien qu'il intègre des motifs théâtraux à son œuvre, comme dans son roman, ceux-ci n'en constituent pas le sujet principal. Pi Ying Xi : Théâtre d'ombresIl se considère toutefois exclusivement comme un auteur de romans et d'essais.
Dans cet ouvrage, Forest se révèle comme un artiste qui conçoit la littérature non comme un recueil de faits établis, mais comme un espace de réflexion existentielle où le moi s'efface derrière l'œuvre de l'autre tout en s'y rendant tangible. En prenant pour modèle l'absence d'identité de Shakespeare, il se présente comme un auteur en quête de vérité dans la fiction et le « contrepoint créatif », imitant et plagiant ouvertement les mots de Shakespeare pour souligner la continuité du rêve littéraire à travers les siècles. Forest définit son rôle moins comme celui d'un biographe omniscient que comme celui d'un « touriste » mélancolique dans le monde des signes, dont l'art culmine finalement dans un geste de douceur et un humble retrait dans le silence.
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.