La littérature comme forme de pensée indépendante : François Jullien

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

François Jullien, Puissance du pensif ou comment pense la littérature, Actes Sud, 2025.

Réflexions entre roman, poésie et sagesse chinoise

La littérature n'est pas un objet d'explication philosophique, mais un mode de pensée indépendant – une pensée sans conclusion, caractérisée par la réflexion, la permanence, la transformation et l'ouverture. C'est précisément dans ces qualités qu'elle remplit sa fonction moderne indispensable. Selon Jullien, le concept de « littérature » n'a émergé qu'à l'aube de la modernité. Les genres existaient dans l'Antiquité, mais pas de « littérature » au sens moderne du terme. Cette désignation tardive n'est pas une lacune, mais plutôt l'expression du fait que la littérature n'acquiert sa vocation spécifique qu'avec la modernité : engendrer une ouverture réflexive que ni le mythe ni la philosophie ne peuvent atteindre.

Or, la littérature pense en faisant autre chose que penser : elle pense en évoquant ou racontant, souvent comme en vagabondant, sa pensée s'y déployer d'à travers la « matière » littéraire, elle en est le fruit, à la fois la déhiscence et la récompense, se propageant librement en aval, par dégagement, de manière évasive, en émanant.

La littérature, cependant, pense en faisant autre chose qu'en pensant : elle pense en évoquant ou en racontant, souvent comme si elle errait ; sa pensée se déploie à travers le « matériau » littéraire, qui en est le fruit, à la fois l'ouverture et la récompense ; elle se répand librement par le détachement. évasifrayonnant.

La littérature suscite la contemplation sans la réduire à de simples concepts. Elle « pense » en laissant les choses ouvertes, en les différant, en les explorant et en invitant à la réflexion, plutôt qu'en énonçant des vérités figées. Le véritable sujet du roman n'est pas l'événement lui-même, mais le processus sous-jacent. La contemplation naît de la durée, du temps, des parallèles narratifs et de la réapparition des personnages.

Jullien propose une méditation sur une forme de pensée longtemps négligée par la philosophie : une pensée non conceptuelle et indirecte qui ne définit pas mais laisse advenir les choses. Cet ouvrage s’inscrit dans la lignée de sa méthode de décentrement – ​​souvent par le dialogue entre pensée occidentale et chinoise – pour révéler une autre puissance de l’esprit (un « universel différent » de l’abstrait). La similitude entre la conception jullienne de la réflexion littéraire et les modes de pensée des cultures asiatiques, notamment chinoises, réside dans le fait que tous deux représentent une alternative à la rationalité occidentale dominante et à la philosophie de l’être et du concept. Le dénominateur commun essentiel est la négation de la fixité et de la définition immédiate : la réflexion littéraire échappe au déterminisme conceptuel, ce qui lui permet de saisir la nature imprécise et indéterminée de l’expérience et de la vie dans son indétermination singulière. Cette attitude est en parfaite adéquation avec les principes centraux de la pensée chinoise, tels que Jullien les a développés dans ses œuvres antérieures. À l’instar du sage chinois qui, selon Jullien, « ne s’attache à aucune idée » afin de préserver la disponibilité et l’ouverture de son esprit, la réflexion littéraire évite elle aussi de prendre position ou d’illustrer une idée abstraite. Toutes deux se refusent à codifier la pensée et, partant, à la politiser. La pensée chinoise est fondamentalement orientée vers le devenir et le processus, contrairement à l’ontologie occidentale, qui se focalise sur l’être statique. Ceci se reflète dans le concept d’efficacité (shì), qui met l’accent sur la transformation implicite et silencieuse des choses. La réflexion est également une activité processuelle de l’esprit, dirigée non vers un résultat, mais vers le flux même de l’expérience.

Jullien considère l'approche indirecte comme une stratégie centrale de la sagesse chinoise pour atteindre l'efficacité : une conduite discrète de la situation plutôt qu'une intervention directe et énergique du sujet. La pensée littéraire opère elle aussi de manière indirecte et suggestive. Elle permet la résonance et ouvre des possibilités au lieu d'imposer un sens définitif, ce qui constitue une forme de « détournement » intellectuel. L'indétermination inhérente à la pensée trouve son pendant dans l'esthétique chinoise du « fadeur », un idéal de goût caractérisé par l'absence de fixité et de couleur forte et définie, laissant ainsi place à l'infini.

En substance, le « pensif » atteste de l’existence, au sein de la culture européenne, d’une forme de pensée non conceptuelle, partageant la même accessibilité et la même ouverture que la pensée chinoise et permettant d’accéder à un « universel différent » de l’universel abstrait. Le « fadeur », en tant que principe de la culture asiatique, se traduit approximativement par absence de goût, de couleur, de pâleur, de manque d’expression, d’intérêt, voire de vide ; selon le contexte, il peut également désigner un état de banalité ou d’absence de sens. Jullien souligne que la culture chinoise n’éprouvait pas le besoin d’articuler aussi explicitement le concept de « littérature », car l’abstraction de ce concept n’y était pas considérée comme l’opération déterminante de la pensée. Le texte (« wen ») n’avait pas à être séparé entre littérature et philosophie, comme ce fut le cas en Europe, où la philosophie érigeait l’universel abstrait en dogme.

Les thèses centrales de l'œuvre de François Jullien s'articulent autour de l'établissement conceptuel de la pensivité comme mode de pensée indépendant, inhérent à la littérature et fondamentalement différent de la pensée conceptuelle philosophique. La pensivité décrit un état où les pensées semblent se libérer, tandis que le sujet demeure profondément immergé en elles ; ce mode opère principalement rétrospectivement (« après coup »). Jullien soutient que la pensivité de la littérature lui permet de concevoir la « vie » dans son existence et ses potentialités effectives – chose qui échappe à la philosophie du fait de sa fixation sur l'« être » abstrait et la détermination des « objets ». Ce mode de pensée littéraire ouvre la voie à un « universel intime » qui ne s'acquiert pas par abstraction des différences, mais plutôt par l'approfondissement de l'expérience jusqu'à un noyau transsubjectif et originel de l'humain, directement partagé et vécu existentiellement.

La célèbre formule de conclusion « Et la marquise reste pensive » de Balzac Sarrasine Ceci est considéré comme un point de départ pour montrer que la littérature ne vise pas à résoudre le problème, mais plutôt à maintenir le sens ouvert. Contrairement à l'analyse structuraliste de Barthes (S / ZJullien déplace le centre de son analyse qui, sans prétendre à l'explication, opère néanmoins de manière analytique : ni la structure ni le sens ne sont au centre, mais invite le lecteur à la contemplation. La littérature ouvre un universalisme d'une nature différente de celui de la philosophie, qui relève d'un universalisme abstrait. La littérature déploie une universalité intime et existentielle, rendant concevable « ce que la pensée ne peut penser » – c'est-à-dire des dimensions de l'expérience qui échappent à toute compréhension conceptuelle. La littérature engendre une réflexion continue plutôt qu'une conclusion. Enfin, Jullien soutient que la contemplation poétique – chez Rimbaud, par exemple – est encore plus radicale que celle du roman. Le poème pense « en amont », au plus près de l'existence même, avant toute articulation conceptuelle. Ainsi, la littérature dans son ensemble se positionne comme un espace de pensée non pas secondaire à la philosophie, mais la précédant ou la subvertissant.

De même qu'elle n'est pas soluble en « énoncé », la poésie pense en ses blancs et c'est ce qui la rend pensive. Ce blanc est non seulement au bord, mais au sein du poème ; L'entourage, la traversée, l'irrigation et le débordement. Un poème se découvre dans un style rétro dans le désert, partiellement effacée par la sable et l'évent, et ne nécessite pas de déchiffrer une partie des mots. Mais en même temps que son texte est manquant, un poème est surabondant, il est à la fois sous- et sur-déterminé : sous-déterminé par ce qu'il n'éclaire pas de la nuit dont il émerge, parce qu'il ne construit pas de sens et n'explique pas. Mais sur-déterminé par le foisonnement de sens qui s'y recèle au point même qu'il ne s'agit plus de « sens » : le poème est (rend) pensé à la fois pour suppléer à son défaut de détermination et parce qu'une « excédance » la porte à se déborder.

De même que la poésie ne saurait se réduire à de simples « énoncés », elle pense dans ses interstices, et c’est précisément ce qui la rend si stimulante. Ces interstices ne se limitent pas aux marges, mais s’étendent jusqu’au cœur même du poème ; ils l’entourent, le pénètrent, le traversent et en jaillissent. Un poème se découvre toujours comme une stèle trouvée dans le désert, partiellement effacée par le sable et le vent, dont seul un fragment de mots peut être déchiffré. Mais simultanément à l’absence de son texte, le poème est foisonnant ; il est à la fois indéterminé et surdéterminé : indéterminé par ce qu’il ne parvient pas à éclairer de la nuit d’où il émerge, car il ne construit ni n’explique le sens. Mais surdéterminé par la profusion de significations qu’il recèle, au point de ne plus être question de « sens » : le poème est (et rend) méditatif, à la fois pour compenser son manque de définition et parce qu’un « excès » (le « contenu sémantique ») le fait déborder.

De même que la poésie ne saurait se réduire à de simples « énoncés », elle pense dans ses silences, et c’est ce qui la rend contemplative. Ce silence n’est pas seulement à la périphérie, mais au cœur même du poème ; il l’entoure, le pénètre, le traverse et l’inonde. Un poème se découvre toujours comme une stèle trouvée dans le désert, partiellement effacée par le sable et le vent, dont seul un fragment de mots peut être déchiffré. Mais simultanément à l’absence de son texte, un poème est abondant ; il est à la fois sous-déterminé et surdéterminé : sous-déterminé par ce qu’il n’éclaire pas de la nuit d’où il émerge, car il ne construit aucun sens et n’explique rien. Surdéterminé, cependant, par l’abondance de sens qu’il recèle, de sorte qu’il n’est plus question de « sens » : le poème est contemplatif, à la fois pour compenser son manque de définition et parce qu’un « excès » (« signification ») le fait déborder.

L'approche de Jullien est essentiellement contrastive et historico-analytique. Sur le plan méthodologique, il distingue la stratégie délibérée et frontale de la philosophie, qui exige clarté et consensus constants, de la stratégie évasive et associative de la littérature, dont la pensée opère dans l'ambiguïté, les lacunes et l'indexicalité. Il fait remonter la seconde naissance de la littérature (à l'aube de la modernité européenne, aux XVIIIe et XIXe siècles) à l'effondrement de l'ordre mondial traditionnel, qui contraignit la littérature à passer du mode de représentation (« mimésis ») à l'exploration d'une subjectivité inconnue. Des formes littéraires comme le roman examinent la vie indirectement, à travers la variation des possibles imaginaires. La poésie, quant à elle, saisit la nature fugace de l'expérience ; sa réflexivité naît des procédés d'assonance et de métaphore, qui s'inscrivent dans le phénoménal et non, comme la métaphysique, au-delà.

L'étude conclut que la littérature constitue un champ de pensée autonome, dont la « densité » découle d'une approche contemplative qui utilise le singulier et l'affectivité comme vecteurs de tension intellectuelle. La littérature pense en mettant en lumière l'indéterminé (« in-caractérisable ») et l'ambigu (« ambigu »), affirmant ainsi son statut absolu d'exploratrice de l'humain au-delà des catégories établies. Ceci permet au lecteur une reconnaissance, non cognitive, de la communauté originelle, qui confère à l'œuvre toute sa profondeur.

Le sinologue Jullien propose que la philosophie subisse une révolution interne afin d’« ouvrir le concept sans le détruire ». Cela requiert la reprise stratégique de Logos Rejetés : le singulier, l'ambiguïté et la contradiction féconde. Les concepts ne doivent pas se contenter d'abstraire, mais servir d'« intensificateurs » de l'expérience, mobilisant la vie au lieu de la réifier. De plus, le philosophe doit reconnaître l'écriture comme le lieu du travail philosophique, utilisant le langage de manière inventive et le retournant contre ses propres traces logiquement figées afin d'intégrer le processus de pensée réflexive à une philosophie de la vie.

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Introduction/Préface

Jullien introduit le terme « pensif », négligé par la philosophie traditionnelle. La pensivité décrit un état où les pensées se libèrent tout en restant absorbées par elles. Cette manière de penser, d'apparence détendue mais toujours attentive, pourrait exprimer le véritable mode de pensée en littérature. En examinant la pensée d'un roman ou d'un poème, Jullien vise à révéler une universalité différente de l'universalité abstraite de la philosophie occidentale. Il pose la question de savoir si la littérature, précisément parce qu'elle est réflexive, peut penser la vie, chose qui a si souvent échappé à la philosophie.

ET LA MARQUISE RESTE PENSIVE

Le premier chapitre examine le pouvoir de la réflexion en utilisant comme exemple la dernière phrase de l'œuvre de Balzac. Sarrasine« Et la marquise demeura pensive. » Cette fin n’est pas une « conclusion » définitive, mais plutôt le début d’une réflexion infinie et diffuse sur la nature de la vie – son caractère implacable et les désillusions qui en découlent. La pensée permet une compréhension plus profonde précisément parce qu’elle laisse les idées indéfinies et ne cherche pas à les confiner à un « objet » précis.

La réflexivité est paradoxale : elle signifie à la fois un retrait de la pensée ordinaire et un déploiement plus profond des pensées, qui suivent leur propre cours. Elle est vague et pourtant persistante, et exige davantage de l’esprit que la simple « pensée ». Ceci illustre la différence entre la pensée active, orientée vers un but, et le mode réflexif. La réflexion prolongée après la lecture d’un livre caractérise le « véritable roman ». Contrairement à la philosophie, qui requiert une clarté et un consensus immédiats, la pensée littéraire se déploie souvent a posteriori.après coup), reste inachevée et stimule ainsi constamment la réflexion. L'allemand réfléchi souligne cette « réflexion » en termes temporels et quasi-spatiaux (le fait de s'attarder sur le, après quoi (réfléchir à la littérature qui stimule).

La philosophie traditionnelle se caractérise par le langage de l'être, qui définit et catégorise toute chose et cherche à créer un « objet » de pensée stable. La littérature, en revanche, pense à ce qui ne peut être défini ni catégorisé, ce qui constitue son évasivité essentielle. L'image des anneaux de fumée qui se dissipent chez Mallarmé sert de métaphore à cette évasivité : le texte littéraire s'allonge et se diffuse par vagues successives, tandis qu'« un sens trop précis […] efface la littérature vague ». Proche de cette idée, l'allusion suggère ce qui va être dit sans le définir.

La réflexion en littérature n'est pas strictement délibérée. Contrairement à la stratégie frontale de la philosophie, la littérature est oblique. La philosophie pense, um Penser, c'est se limiter ; la littérature pense autrement (en racontant, en évoquant). Elle alimente notre réflexion en saisissant l'insaisissable, qui se perdrait dans la codification. Contrairement à la philosophie, qui sépare pour définir, la littérature embrasse l'ambiguïté des sentiments et des situations. L'affectivité est un vecteur essentiel de la pensée réflexive, car les émotions maintiennent les pensées dans une tension insoluble.

Les cinq caractéristiques principales qui constituent le mode de pensée de la contemplation littéraire (« pensivité ») sont l’indirectivité, l’obliquité, l’indexicalité, l’ambiguïté et l’affectivité. L’indirectivité (« évasivité ») est la nature essentielle de la littérature, car elle pense à ce qui ne peut être déterminé ni catégorisé, étendant et dispersant ainsi le sens. L’obliquité (« obliquité ») décrit le fait que la littérature n’agit pas directement pour penser, mais pense en faisant autre chose (narrer ou évoquer), libérant ainsi la pensée de la conceptualisation directe. L’indexicalité (« indicialité ») opère en faisant en sorte que des caractéristiques apparemment anecdotiques pointent comme des traces (« indice ») vers quelque chose qui ne peut être pleinement désigné, engendrant ainsi une expansion réfléchie. L’ambiguïté (« ambiguïté ») devient réflexion car la littérature refuse de trancher entre les contraires (« trancher »), maintenant ainsi les pensées dans un état de réflexion indécise et indivisible. L’affectivité est le véhicule de la pensée réflexive, car les émotions imprègnent les pensées et les maintiennent dans une tension insoluble.

NAISSANCES DE LA LITTÉRATURE

Selon Jullien, la littérature est née deux fois : une première fois, tôt et spontanément (avec l’épopée, la tragédie, etc.), et une seconde fois, plus tard, à l’aube de la modernité européenne (XVIIIe/XIXe siècles), lorsqu’elle acquit son nom de « littérature » ​​et son cadre conceptuel. Cette seconde naissance coïncide avec l’essor de la réflexion, la découverte d’une subjectivité plus profonde et l’infinité de la pensée. Si la philosophie a reçu son nom très tôt, un concept global englobant l’ensemble du langage a longtemps fait défaut ; Aristote le constatait déjà dans sa Philosophie. poétiqueLe terme « littérature » a dû s'affranchir du latin « écrit », puis de « belles-lettres », qui le subordonnaient au goût. L'abandon de l'épithète décorative « belle » a marqué son accession à une fonction autonome.

La condition essentielle à la naissance de la littérature fut l'effondrement de l'idée d'un monde ordonné. Sans fondement extérieur à la pensée (l'être, Dieu, la nature, une nature humaine immuable), la littérature ne pouvait plus se réduire à une simple représentation (« mimésis »), mais devenait l'exploratrice nécessaire de l'humanité au sein du chaos et des possibilités infinies.

La littérature a accédé à un statut absolu en se détachant de toute vérité extérieure. Sa tâche est de déchiffrer la « vie » dans son existence même, avant que la philosophie ne la codifie en « vérités » figées. L’affirmation « La vie réelle est littérature » (Proust) témoigne de ce statut absolu. La littérature s’est également affranchie des règles formelles des genres littéraires. La « modernité » signifiait désormais non plus un simple renouvellement du passé, mais une rupture absolue, marquant l’inédit et le nouveau. De grands auteurs comme Balzac et Stendhal ont poursuivi cette rupture en développant une subjectivité qui transcendait le simple « caractère ».

La subjectivité en littérature transcende le « je pense » intellectuel du sujet philosophique ; le sujet de la réflexion est existentiel. Parce qu'elle plonge au cœur de la vie et du monde et qu'elle est imprégnée d'un désir infini, sa pensée est nécessairement évasive. Le romantisme, qui coïncide avec la naissance de la littérature, s'est consciemment concentré sur cette subjectivité infinie, que le christianisme avait déjà révélée au sein de l'humanité. Contrairement à la représentation de « types » ou de « personnages » dans les genres antérieurs, c'est l'« intériorité » du sujet – l'incarnable – qui est désormais explorée. L'expérience de l'« abandon » face à la mort met à nu ce moi profond, fournissant une matière inépuisable à la réflexion. L'imprécision du langage littéraire, qui autorise l'« allusion à l'infini », devient ainsi une condition légitime de la pensée.

Le concept de littérature s'est répandu à l'échelle mondiale (une troisième naissance), remettant en question la notion européenne traditionnelle selon laquelle la philosophie (logos) avait supplanté la littérature (mythe). Grâce à cette ouverture à la réflexion, le champ de la pensée s'est tellement élargi et approfondi que la philosophie ne « supplante » plus la littérature.

COMMENTAIRE PENSE UN ROMAN, UN POÈME ?

La profondeur de la littérature découle de son embrassement de tout le spectre de ce que peut signifier « penser » — du doute au sentiment et à l'imagination (« imaginer / sentir ») —, tandis que la philosophie s'en éloigne. La littérature permet de réfléchir à d'autres vies, élargissant ainsi la pensée au-delà de la sienne. Le roman pense indirectement. Sa profondeur émane de sa nature structurelle, de sa matrice (la relation entre le « je » et le « monde ») et de son dispositif opératoire (l'agencement des éléments structurels). Le roman explore les potentialités de la vie et leurs limites en déployant des variations imaginaires (comme chez Balzac et Tolstoï).

Un mécanisme narratif tel que celui de l'adultère non consommé (comme chez Balzac) Le Lys dans la vallée ou Fromentin DominiqueCeci est particulièrement fécond car le maintien de la frontière et la tension qui en résulte explorent les limites du risque humain jusqu'à leur paroxysme. Le roman, qui ne contrôle ni n'articule complètement la pensée mais la maintient « fluide », invite à la réflexion. La profondeur de la réflexion dans un roman est un critère de sa qualité ; tout y est pensé (construction, personnages, épisodes). Un roman sans profondeur (comme celui de Dumas) Monte CristoIl offre simplement du divertissement sans laisser d'impact durable sur la réflexion.

Tandis que le roman explore les possibilités de la vie, la poésie saisit la fugacité de l'expérience. Elle capture l'instant en préservant, sous forme de pensée, ce que le flot de la vie emporterait autrement. Le poème décrit, tandis que le roman imagine. La véritable poésie se distingue du simple discours rimé. Elle naît d'une réflexion profonde. Le poème pense dans ses propres néants. Il est indéterminé par l'obscurité d'où il jaillit, mais surdéterminé par la profusion de sens qu'il recèle.

Une source essentielle de contemplation réside dans l'après-désir ou le plaisir, lorsque la pensée, libérée de tout objet, explore le flou et l'essence même de l'existence, souvent confrontée au vide ou à la lassitude (« l'ennui »). À l'inverse de la métaphysique, qui construit un « au-delà » par l'abstraction, la poésie creuse un au-delà au plus profond du cœur même du sensuel.

L'espace de contemplation dans le poème naît du subtil et de l'éphémère. Le poème recourt à la corrélation et au montage (parataxe) pour entrelacer et faire dialoguer thèmes et motifs. Il échappe au langage de l'être et au dualisme de la pensée et du sentiment en étant non pas abstrait, mais éphémère. L'assonance et la fonction figurative de la poésie, notamment la métaphore, sont les éléments essentiels à la contemplation. La métaphore transporte et déplace au sein du monde, contrairement à la métaphysique qui opère au-delà.

UNIVERSEL ABSTRAIT, UNIVERSEL INTIME

La profondeur de la littérature réside dans le déploiement d'un universel intime, distinct de l'universel abstrait de la philosophie. L'universel abstrait s'atteint par le dépassement des différences. L'universel intime, en revanche, naît de l'approfondissement de l'expérience jusqu'à l'émergence d'un noyau commun, partagé au cœur même de toute expérience.

La philosophie s'est consacrée au concept d'universalité, négligeant la singularité (« hekastos ») de l'existence, que la littérature reprend ensuite. La singularité ne peut être dialectisée ni « surmontée ». L'intime renvoie à la fois au plus profond de soi-même et au lien le plus intime et direct avec l'autre. Cet universel intime est constitutif de l'humanité. Il n'est pas un universel de l'esprit (de la raison), mais de l'essence même de l'être humain. Il est impersonnel et transsubjectif.

La possibilité de l'intimité remet en question le postulat philosophique du solipsisme (la croyance que l'accès à la conscience d'autrui n'est possible qu'indirectement, par analogie). Dans l'intimité, la frontière entre les sujets s'estompe et une « conscience » partagée se crée, qui n'est plus la propriété d'un « je ». La littérature s'investit dans ce domaine transcendantal et impersonnel de la conscience.

La philosophie échoue souvent à saisir l'Autre comme un être singulier car elle le catégorise d'emblée comme « l'Autre ». Le roman accomplit le miracle de donner vie à l'individu dans son existence (par exemple, Julien Sorel, Mme de Rênal) et de permettre au lecteur de partager intimement son destin singulier. Baudelaire évoque cet état impersonnel du « nous », qui prédomine dans la condition humaine, dès l'ouverture de son roman. Fleur.

L'universel intime rend caducs des concepts littéraires traditionnels comme la « vérité humaine » et la « sincérité », car ceux-ci reposaient sur une métaphysique intenable d'une nature humaine immuable. La littérature permet une reconnaissance – non pas au sens d'une identification cognitive, mais de la redécouverte d'une humanité originellement commune. Le plaisir naît du sentiment de faire l'expérience d'une dimension intérieure plus profonde de l'humanité, une dimension qui ne peut être pleinement appréhendée mais qui peut être infiniment contemplativement vécue.

RELÈVE DE LA PHILOSOPHIE OU COMMENT OUVRIR LE CONCEPT

La philosophie doit connaître une révolution intérieure et tenter de reconquérir ce qu'elle a abandonné au profit de l'abstraction : le singulier, l'ambiguïté et le contradictoire. Son but doit être d'« ouvrir le concept sans le détruire ». Le concept doit être confronté à l'élément le plus résistant de l'expérience. À cette fin, la philosophie doit procéder stratégiquement, en acceptant les facettes et les ondes sinusoïdales (comme un « essai » plutôt qu'un traité) et en explorant le « petit » qui renferme la réalité (Proust).

La philosophie classique condamnait l'ambiguïté. La littérature, quant à elle, s'est attachée à l'explorer, comme en témoigne l'idée que l'amour est aussi haine (« hainamoration »). Pour concevoir la vie, la philosophie doit accorder à la contradiction féconde une légitimité. La vie est paradoxale. Contrairement à la dialectique hégélienne, qui surmonte la contradiction, la philosophie doit l'admettre au sein même du concept de vie afin de s'affranchir de la détermination qui la réifie. Les concepts de vie doivent servir d'intensificateurs de l'expérience, mobilisant ainsi la vie.

L'idée que la philosophie ne s'intéresse qu'à ce qui est pensé, et non à la manière dont c'est dit, est fausse. Un philosophe doit être un écrivain, non pas par l'acte même d'écrire de la littérature, mais parce que l'écriture nourrit son activité philosophique. La phrase du philosophe est sa manière de saisir, de relier et de développer la pensée ; elle est la marque distinctive de sa philosophie. Le philosophe doit faire preuve d'inventivité dans l'usage du langage et le retourner contre lui-même afin de libérer la pensée de ses schémas linguistiques établis. La pensée est un processus en devenir. in la langue et contre Le langage. En s'ouvrant à l'infime, à l'ambiguïté et à la contradiction, la philosophie renouvelle son propos et peut penser la vie. Le plaisir philosophique réside dans l'acquisition d'une pensée efficace et dans la compréhension de la vie par la conception.

fermeture

La parataxe (la juxtaposition d'éléments de phrase sans lien logique explicite) dans les langues asiatiques, notamment le chinois, est, selon le sinologue Jullien, structurellement liée à la nature contemplative de la littérature. Ce lien tient au fait qu'une langue éminemment paratactique est la plus apte à l'expression poétique. Tandis que la syntaxe (la régulation grammaticale de la structure de la phrase), qui étoufferait la poésie, s'efface, la poésie s'appuie sur la parataxe, où les éléments sont juxtaposés sans qu'il soit nécessaire de les relier ou de les codifier.

Dans les œuvres poétiques s'inscrivant dans un cadre paratactique, la contemplation est générée structurellement par l'interaction fonctionnelle des éléments. La juxtaposition de motifs ou d'images, sans les relier logiquement par une syntaxe précise, crée un espace intermédiaire où les pensées peuvent circuler librement et se déployer.

La tradition poétique asiatique, et notamment chinoise, qui exploite pleinement la parataxe, n'a pas été entravée par la nécessité de se libérer du langage de l'être, contrairement à la tradition européenne. Cette dernière a dû se révolter contre la domination de l'ontologie et la raison exclusive qui sépare et catégorise pour atteindre l'idéal poétique de la contemplation. À l'inverse, un langage paratactique offrait le cadre structurel approprié permettant à la pensée d'émerger comme une dimension qui déploie le sens de manière évasive et allusive.

Nous devrions tous lire, affirme Jullien, car la littérature déploie un mode de contemplation unique qui nous plonge dans une réflexion profonde et absorbante, comme si l'on s'enfonçait dans un puits dont on ne peut s'échapper. Cette « pensivité » nous permet de réfléchir à la vie elle-même, ce domaine inclassable qui échappe à la philosophie, obnubilée par les concepts abstraits. En lisant, nous nous libérons des limites de notre propre « inertie » et commençons à penser à d'autres vies que la nôtre, nous restructurant ainsi intérieurement et nous faisant vivre notre subjectivité. Le plus grand don de la lecture est la révélation de l'« universel intime », un noyau universel d'humanité partagé non par l'abstraction, mais par l'expérience émotionnelle la plus profonde et la connexion immédiate, nous procurant un plaisir qui transcende la simple distraction. Les philosophes devraient considérer la lecture comme une nécessité stratégique, car la littérature leur tend un miroir, révélant ce que le penseur philosophique a perdu : la pensée de la vie. Selon Jullien, seule la confrontation avec la réflexion permet à la philosophie d’« ouvrir le concept sans le détruire », en intégrant le singulier, l’ambiguïté et la contradiction féconde à sa pensée afin de reconquérir la pensée existentielle et de libérer une force qui mobilise la vie.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. "La littérature comme forme de pensée indépendante : François Jullien." Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Consulté le 10 avril 2026 à 11h49. https://rentree.de/2025/12/15/literatur-als-eigenstaendige-denkform-francois-jullien/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.


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