Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
Numéro spécial « Récits et fictions du terrorisme », Revue des sciences humaines 359 (2025).
Traitement narratif des attentats terroristes de 2015
Ce numéro spécial de Revue des sciences humaines Ce volume rassemble les contributions issues d'un colloque qui s'est tenu à Paris du 15 au 17 novembre 2023. La question centrale est celle de la manière dont la société française appréhende les attentats terroristes de 2015 à travers les récits, qu'il s'agisse de témoignages ou d'œuvres de fiction. Ce numéro propose une exploration fondamentale des enjeux narratifs, éthiques et psychologiques que le terrorisme pose à la littérature et à la société.

Carte des attentats terroristes du 13 novembre 2015 à Paris, Wikimedia.
L’introduction d’Alexandre Gefen et Denis Peschanski souligne le double intérêt de cet ouvrage : d’une part, la littérature y apparaît comme un sismographe, captant l’état des valeurs et des sensibilités sociétales face à la crise ; d’autre part, elle analyse les moyens littéraires et non littéraires spécifiques mis en œuvre pour faire face à ces événements.
Les éditeurs soulignent que la réponse littéraire aux attentats de 2015 – à l’instar de la prise de conscience suite aux attentats du 11 septembre aux États-Unis – constitue une étape cruciale de l’histoire culturelle contemporaine. Ils insistent sur la diversité de ces réponses, allant des témoignages (Philippe Lançon, Luz, Catherine Meurisse) aux romans (Mathieu Riboulet, Emmanuel Carrère, Karine Tuil, Yasmina Khadra, Yannick Haenel). Le programme de recherche transdisciplinaire représente un point de repère important. 13 novembre, qui recueille des centaines de témoignages afin de documenter l'expérience individuelle de l'événement traumatique.
Ce numéro aborde plusieurs questions clés : la dimension temporelle de la création textuelle ; les catégories conceptuelles et critiques à mobiliser pour l’interprétation ; le rôle de la fiction et du témoignage dans la société ; et les enjeux éthiques pour les survivants qui prennent la parole. La pertinence de la littérature réside dans sa capacité à reconnaître la vulnérabilité accrue de la société (y compris sur le plan juridique, par exemple, par la reconnaissance du traumatisme psychologique). Les récits autobiographiques montrent comment l’écriture devient un moyen de « recoudre » la mémoire individuelle et de restaurer la cohérence personnelle après un traumatisme profond.
Un thème récurrent est le lien entre les expériences traumatiques et la littérature. L'importance des processus narratifs pour le maintien de la continuité et de la cohérence identitaires est ici soulignée (comme dans la contribution d'Eustache et al.). La dimension collective et générationnelle du traumatisme, qui engendre une solidarité spontanée, est également explorée.
L’accent est mis en particulier sur l’analyse du procès du « V13 » (l’affaire judiciaire relative aux attentats du 13 novembre 2015), qu’Emmanuel Carrère a transformé en événement littéraire. Cette analyse s’intéresse à la frontière ténue entre vérité juridique et vérité littéraire, à la visibilité des victimes et au rôle du procès comme espace de mémoire et lieu de transformation collective du traumatisme.
En conclusion, les éditeurs soulèvent des questions éthiques : la violence contraint la littérature à redéfinir ses fonctions et ses limites. Il en résulte des formes narratives fragmentaires, non linéaires ou métadiscursives qui cherchent à exprimer l’indicible nature du traumatisme terroriste. Le défi éthique que représente la représentation du point de vue des terroristes est également abordé, soulignant le danger d’une identification problématique avec l’auteur des faits. La littérature fonctionne ainsi comme un espace alternatif où les mémoires marginalisées, ou absentes des récits officiels, peuvent être mises en lumière.
Lire les articles individuels
Lucie Da Costa Silva, Lucie Quibeuf, Francis Eustache et Peggy Quinette, Approche narrative du traumatisme : récits du terrorisme
Cet article utilise une approche narrative pour examiner le traumatisme et la mémoire autobiographique dans le contexte du terrorisme, sur la base de l'étude interdisciplinaire 1000. Programme du 13 novembreIl est expliqué que les événements traumatiques peuvent entraver la formation de souvenirs et de récits cohérents, le traitement sensoriel et perceptif prenant le pas sur l'intégration cognitive des informations contextuelles et narratives. Un niveau élevé de désorganisation dans les récits de traumatismes est associé à une augmentation des symptômes d'évitement. Les analyses préliminaires de l'étude 1000 ont montré que les personnes directement exposées (Cercle 1) utilisaient plus fréquemment le mot « traumatisme ». Les survivants souffrant de stress post-traumatique (SSPT) utilisaient davantage de termes liés aux contacts sociaux et familiaux. La recherche vise à identifier les facteurs prédictifs d'un rétablissement adaptatif ou d'une détresse psychologique et à élucider les mécanismes par lesquels les attentats terroristes sont, ou restent, intégrés aux récits de vie et à la construction identitaire. Des changements dans la mémoire et l'identité individuelles, notamment aux niveaux familial et communautaire, ainsi que dans les valeurs et les croyances, devraient être observés.
Cet article propose un cadre empirique et psychologique pour l'exploration littéraire du traumatisme. Il étaye les observations des études littéraires (telles que la fragmentation et l'incohérence narratives) par des données neuropsychologiques et linguistiques et démontre l'importance fondamentale de l'identité narrative pour l'adaptation psychologique après un attentat terroriste.
Christophe Corbin, Le djihad en France : un phénomène générationnel ?
Corbin examine des textes de fiction (notamment ceux de Pascal Manoukian, François Vallejo et Julien Suaudeau) qui s'attachent à explorer les mécanismes du terrorisme islamiste et à interroger la nature du djihadisme en France : phénomène générationnel ou simple soif d'aventure ? Nombre d'auteurs suggèrent que les jeunes rejoignent le djihad par manque de sens, d'aventure et de stimulation intellectuelle dans une société occidentale perçue comme décadente. Ces œuvres de fiction constituent un rempart intellectuel, combattant la peur et s'efforçant de nommer et de comprendre ce phénomène. Suaudeau (dans Le Français) inverse l’opposition binaire « eux contre nous » en affirmant que les terroristes sont un produit de la société française elle-même (« Nous sommes leurs… Nous sommes les mauvaises herbes »).
Cet article examine le rôle de la fiction comme outil de compréhension et de prévention face à la radicalisation. Il contribue au débat éthique en montrant comment les œuvres littéraires tentent d’expliquer les motivations des auteurs de violences sans les justifier, interrogeant ainsi la responsabilité de la société française dans l’échec de l’intégration.
Marie Chagnoux, Ombre et lumière, la construction médiatique des figures des récits des attentats du 13 novembre 2015
Chagnoux examine la construction des figures commémoratives médiatiques après les attentats du 13 novembre 2015. À partir du format de Portraits du deuil des Au lendemain du 11 septembre, les médias français ont eu recours à des « mosaïques de mémoire » pour donner une visibilité aux individus derrière les statistiques. Ce processus se caractérise toutefois par un mécanisme de filtrage. La visibilité (médiagenie) dépend souvent de qualités rhétoriques ou photographiques, mais surtout d'une médiagénie axiologique : la capacité à cristalliser des valeurs sociétales (par exemple, « rester inébranlable face au deuil » ou « rejeter la haine »), comme dans le cas d'Antoine Leiris ou d'Aurélie Silvestre. Ce récit médiatique n'est pas neutre, mais attribue souvent aux victimes des rôles archaïques (par exemple, « Marie et Mathias » comme un couple tragique au panthéon de Pyrame et Thisbé). Il en résulte une mémoire collective partielle et sélective qui met en lumière certaines figures de victimes tout en marginalisant ou en réduisant symboliquement d'autres (par exemple, les « héros » masculins face aux « victimes » féminines).
Cet article propose une analyse critique de l'influence des récits médiatiques sur la construction de la mémoire collective. Il met en évidence la tension entre l'expérience individuelle et la stylisation médiatique, tension que la littérature s'efforce souvent de corriger ou de dépasser.
Aurélien Berset, Philippe Sollers, le captagon et les hashischains : une double fiction ?
Berset analyse la représentation du terrorisme proposée par Philippe Sollers dans une interview de 2015, où Sollers compare les auteurs de l'attentat du Bataclan à la légende médiévale des « Assassins » (consommateurs de haschich). Sollers fonde son interprétation sur l'usage supposé du stimulant Captagon par les djihadistes et sur sa propre expérience de consommation de drogues dans les années 70. Il invoque explicitement des prédécesseurs littéraires tels que Rimbaud et Baudelaire, qui ont également exploré le lien entre drogues, extase poétique et violence. Berset démontre que l'explication de Sollers repose sur une « double fiction » : le mythe orientaliste des assassins sous l'emprise du haschich (qui reproduit l'erreur historique selon laquelle ces meurtriers auraient agi sous l'influence de drogues) et la légende médiatique de la consommation de Captagon par les auteurs de l'attentat du Bataclan (infirmée par les autopsies). L'attention portée par Sollers à la psyché des auteurs, sans considération pour les victimes, est jugée éthiquement discutable.
Cet article examine les dangers d'une surinterprétation mythologique et d'une instrumentalisation idéologique des récits sur le terrorisme dans la littérature et le journalisme contemporains. Il démontre comment le besoin d'explications simples peut conduire à la réactivation de fictions anciennes, même lorsqu'elles sont historiquement et factuellement inexactes.
Christine Baron, Terrorisme et vulnérabilités. Un nouveau paradigme juridico-politique ?
Baron analyse l'émergence de la vulnérabilité comme paradigme socio-politique central suite aux attentats de 2015. Les actes terroristes ont altéré la conscience collective et instauré une « culture de la peur » dans les sociétés occidentales, qui recherchent désormais la protection plutôt que de changer le monde. Cette vulnérabilité se manifeste en droit par la reconnaissance tardive des dommages psychologiques, tels que le syndrome de stress post-traumatique (SSPT), comme souffrance indemnisable. Le terrorisme expose l'innocence des masses, devenues des cibles faciles, contrairement à l'image traditionnelle de menace irrationnelle qui leur était véhiculée. La littérature, notamment les chroniques de Carrère et Haenel, y répond avec une grande finesse et une profonde empathie. Le droit évolue en reconnaissant et en indemnisant des expériences intimes telles que « l'angoisse de mort imminente » comme une catégorie à part entière. La littérature complète le droit en… Justesse recherche (l'exactitude/la pertinence) de la représentation et rend aux victimes leur histoire.
Cet article établit la vulnérabilité comme un concept juridique, politique et littéraire clé dans la lutte contre le terrorisme et démontre la relation de complémentarité entre le droit et la littérature dans la reconnaissance et Réparation des dommages causés.
Michael Rinn, La quête du mot juste dans les récits du terrorisme. Le sujet de la séquence narrative de l’assassinat de 2015
Rinn examine la « quête du mot juste » dans les récits de 2015, en supposant que la structure narrative des attentats du 11 septembre a servi de modèle. Les actes terroristes entraînent initialement un mutisme et une « sidération » (paralysie) chez les témoins, caractérisés par une confusion des catégories de sens et une incertitude linguistique. Le récit doit surmonter cette paralysie pour communiquer l’expérience extrême. Rinn analyse la séquence narrative du moment de l’attaque (« basculement ») dans les œuvres de Riss et Lançon. Riss utilise… Une minute quarante-neuf secondes La répétition et l'anaphore servent à dépeindre l'étirement et la dissolution subjective du temps. Lançon atteint une paix stylistique à la fin de la séquence. Le témoignage affirme l'identité physique et biographique du « je », créant ainsi un acte de résistance contre le discours terroriste qui cherche à effacer le corps et les paroles de la victime.
Cet article propose une analyse rhétorique et sémiologique des récits traumatiques et de leur traitement formel. Il définit la constitution d’un « topicon » (catalogue de lieux communs) pour les événements extrêmes, permettant ainsi de nommer l’indicible et de donner sens à l’événement, alimentant de ce fait la création littéraire et artistique.
Stéphane Hirschi, Dire qu'on ne dit pas : invention de formes retissantes d'Erwan Larher à Catherine Meurisse
Hirschi examine les œuvres de deux survivants, Erwan Larher (Le Livre que je ne voulais pas écrire) et Catherine Meurisse (Légèreté), du point de vue du « retard » (réticence ou résistance à un simple témoignage). Les deux œuvres développent des « contre-récits » artistiques (« contre-narration ») et des stratégies d'évitement. Dans sa bande dessinée, Meurisse utilise des ruptures graphiques, des anacoluthons et le brouillage des frontières entre les faits et les images mentales (par exemple, Der Schrei par Munch ou le son tak tak takLarher instaure une distance par le biais du métadiscours, du jeu avec les pronoms (tu, je) et de l'allographie, en insérant des chapitres « Vu du dehors » écrits par des personnes extérieures (ses proches) sans les nommer directement. Ces techniques d'évitement et de réécriture visent à s'affranchir du simple rôle de victime et à créer sa propre expression artistique – un processus que Hirschi décrit comme une « Réticence » ou une « Rétissance ».
Cet article se concentre sur les dimensions esthétiques et formelles du traitement du traumatisme. Il démontre comment la fragmentation narrative et l'introspection constituent des stratégies artistiques conscientes permettant d'appréhender la non-intégrabilité de l'expérience tout en retrouvant la continuité de soi.
Lisa Romain, Khalil de Yasmina Khadra et Le Train d'Erlingen de Boualem Sansal…
Romain compare les romans de Yasmina Khadra (Khalil, vers le 13 novembre 2015) et Boualem Sansal (Le Train d'ErlingenTous deux sont d'importants auteurs francophones marqués par la « Décennie noire » algérienne. Tous deux abordent les attentats de Paris à travers le prisme de leur expérience algérienne, éprouvant de la douleur pour la France mais aussi du ressentiment face à l'indifférence suscitée par leurs avertissements. Ils emploient des stratégies de distanciation pour critiquer le « paranoïacentrisme » français et la banalisation du terrorisme islamiste. Tandis que Khadra opte pour un récit linéaire à la première personne, du point de vue d'un terroriste fictif et déchu (Khalil), Sansal recourt à des métaphores et des contes de fées postmodernes pour exprimer son aversion pour la représentation réaliste des terroristes. Romain observe que les deux romans manifestent une certaine réticence à s'approprier directement les événements tragiques du 13 novembre (malgré leur pertinence). Cependant, l'événement est interprété non comme une répétition, mais comme une confirmation de leurs analyses, ouvrant ainsi la voie à l'espoir d'une fin du cycle historique et à l'établissement d'une chaîne de solidarité.
Cet article élargit la perspective sur le terrorisme européen à travers une analyse postcoloniale et géopolitique. Il compare différentes approches éthiques et esthétiques de la représentation des terroristes, qui découlent d'une profonde expérience historique de la violence politico-religieuse.
Pierre Katzarov, La subjectivité du terroriste dans Khalil de Yasmina Khadra (2018) et Les rues sont à nous de Sunjeev Sahota (2011)
Katzarov analyse la stratégie narrative controversée consistant à adopter le point de vue à la première personne du terroriste dans l'œuvre de Khadra. Khalil et Sahotas Nos rues sont à nous (Concernant les attentats de Londres de 2005). Ces romans explorent les causes de la radicalisation afin de briser le silence et l'incompréhension qui entourent les auteurs de ces actes (comme lors du procès du 13). La radicalisation est présentée comme une trajectoire idéologique compréhensible, liée à une quête identitaire postcoloniale et à des carences familiales (figures paternelles problématiques). Pour éviter un piège moral et une identification excessive, les auteurs emploient des mécanismes de distanciation : Khalil Ceci est réalisé grâce à l'emploi de l'italique pour la rhétorique djihadiste et grâce au contrepoint moral incarné par l'ami Rayan. Sahota exploite le manque de fiabilité du narrateur et la paranoïa, voire le délire naissant, du protagoniste Imtiaz, comme le suggère le roman. Les deux romans s'achèvent sur l'incapacité des protagonistes à commettre l'acte de tuer, ou sur leur refus de le faire.
Cet article examine l'éthique littéraire de la représentation du mal. Il conclut que ces romans, en mettant en scène des terroristes au bord de l'inhumanité, servent paradoxalement de prétexte à une réflexion sur le « commun » et l'échec de la communauté, bien loin des explications psychopathologiques ou sociologiques simplistes.
Charlotte Lacoste, « A parait couillon mais je récite de la poésie ». Etude sur les pratiques littéraires post-assassinats
Lacoste utilise l'analyse textométrique des témoignages provenant de Étude 1000 Les pratiques réelles de lecture et d'écriture de la population et des survivants après le 13 novembre 2015. Bien que les cibles n'aient pas été de nature littéraire, la lecture a augmenté, en particulier celle d'articles de journaux et de témoignages (le plus souvent ceux d'Antoine Leiris). Vous n'aurez pas ma haineLa littérature remplit diverses fonctions : apotropaïque (protectrice, par exemple, se souvenir de Poe pour conjurer le danger), prophétique (prémonition des événements) et thérapeutique (soulagement de la souffrance, souvent par la poésie ou des œuvres d'espoir telles que...). Paris est une fêteIl est frappant de constater que nombre de personnes directement touchées souffraient de difficultés de concentration et d'incapacité à lire. Beaucoup ont vu la valeur du savoir livresque dévalorisée face à la violence dont elles avaient été témoins. Si certaines se sentaient obligées d'écrire, d'autres refusaient de publier leurs récits par crainte d'être accusées de s'enrichir à des fins mercantiles. Le pouvoir de la transmission orale (récits, récitation de poésie) prend alors toute son importance dans le processus de guérison.
Cet article apporte des données empiriques précieuses sur la réception et la fonction de la littérature dans la vie quotidienne post-traumatique. Il révèle les limites de la culture écrite et souligne l'efficacité thérapeutique du récit et de l'oralité comme moyens de distraction et de construction de sens après un choc.
Alix Choinet, Après l'attentat : absence, présence et dialogues dans les autobiographies et BD des survivants de l'attentat contre Charlie Hebdo
Choinet analyse quatre œuvres autobiographiques (BD et mémoires) de Charlie Hebdo— Survivants (Luz, Meurisse, Lançon, Riss). L’accent est mis sur la manière dont les récits éclairent les effets du traumatisme, notamment la dissociation et la mémoire non intégrée, par le brouillage des frontières entre présence et absence. La présence sur les lieux du crime ne garantit ni la présence mentale ni une mémoire cohérente (Lançon, Riss), tandis que l’absence (Meurisse, Luz) manifeste le traumatisme lié à la non-intégration du choc. Les œuvres érigent le dialogue en stratégie centrale pour surmonter l’isolement induit par le traumatisme : dialogues entre survivants, dialogues intérieurs (Lançon, auteur, face à son personnage), et dialogues avec les morts (la « prière aux morts » de Lançon, la conversation de Luz avec Charb). Ces dialogues permettent de rompre le silence et de transformer l’expérience individuelle en une expérience partagée.
Cet article propose une analyse détaillée des stratégies narratives mises en œuvre pour faire face à une rupture traumatique. Le dialogue y est présenté comme essentiel pour rétablir la continuité narrative et briser le silence.
Ève Morisi, Le temps retrouvé ? Une minute quarante-neuf secondes de crack
Morisi analyse l'autobiographie de Riss Une minute quarante-neuf secondesLa durée extrêmement courte de l'attaque (1 minute et 49 secondes) contraste fortement avec son impact traumatisant et monumental. Le texte recourt à la discontinuité et aux distorsions chronologiques (comme l'étirement du temps jusqu'à « plusieurs éternités ») pour refléter le traitement subjectif du choc. L'attaque provoque une rupture existentielle où le « avant » disparaît. Riss utilise des procédés littéraires pour dépeindre les assaillants comme des métaphores dépersonnalisées. Surtout, Riss entreprend un travail de mémoire multidirectionnel (Rothberg), reliant le 7 janvier 2015 à divers moments historiques de violence politique organisée (la guerre civile algérienne, le stalinisme, les massacres collectifs en Afrique). Cet ancrage historique global sert de cadre politique et éthique qui interprète l'acte terroriste comme un « crime politique » et contribue à la restauration de la cohérence et à la construction d'une mémoire prospective (façonner l'avenir).
Morisi démontre comment un récit autobiographique, par le biais d'un lien habile entre traumatisme individuel et histoire collective, formule un point de vue politique et surmonte l'effet destructeur du traumatisme grâce à une continuité identitaire restaurée.
Altes – V13 d'Henriette Korthal : vers une justice transitionnelle et réparatrice ?
Korthals Altes se penche sur la chronique d'Emmanuel Carrère V13 Au regard de l’idéal de « justice transitionnelle et réparatrice », le procès du 13e anniversaire de la mort de George Washington (V13), considéré comme « historique » et « extraordinaire » de par ses dimensions logistiques et morales, a représenté une tentative collective d’affronter l’indicible par le jugement de l’histoire. Carrère décrit ce procès comme un espace qui transcende la simple justice pénale, donnant voix et légitimité aux victimes. La chronique saisit des moments de dialogue et de résilience, notamment le désir de certaines victimes de comprendre les auteurs des faits et de rejeter la haine (comme George Salines et Nadia Mondeguer). Le procès est interprété comme une « immense psychothérapie » et un « récit collectif » ayant contribué au travail de deuil et à la redéfinition de concepts juridiques (tels que l’« angoisse de la mort imminente »). L’œuvre de Carrère aspire à une justice poétique qui transforme la souffrance et prolonge la mémoire au-delà de la conclusion de la procédure judiciaire.
Cet article souligne le rôle du compte rendu littéraire des procès comme lieu de construction de la mémoire et de réflexion éthique. Il démontre comment le procès et son traitement littéraire deviennent un espace social de deuil, de dialogue et de guérison collective, élargissant ainsi les frontières de la justice pénale traditionnelle.
Mounira Chatti, V13 d'Emmanuel Carrère. Une « chronique judiciaire » trompeuse ?
Chatti propose une lecture critique de Carrères V13Chatti, qui juge l'ouvrage « décevant » (« trompeur ») malgré ses ambitions, soutient que si Carrère poursuit l'objectif d'un « récit collectif » et cherche à justifier ses actes, il critique la simplification structurelle du procès en trois parties hermétiques (victime, accusé, tribunal), ce qui réduit les ambiguïtés. Le style de Carrère est décrit comme emphatique, voire narcissique, et ses réflexions sur le caractère « sacré » du procès comme superficielles et philosophiquement immatures. En particulier, le manque de profondeur dans l'exploration des thèmes philosophiques et la distorsion des termes arabes (tels que « taqiyya » et « anakhid ») par l'islamisme radical sont critiqués. Chatti affirme que Carrère privilégie la construction de l'histoire et de la mémoire à la nécessité de véritablement saisir la complexité et les enjeux troublants du djihadisme, limitant ainsi la portée critique de l'ouvrage.
Chatti propose une méta-analyse littéraire et critique indispensable du genre de la chronique judiciaire. Elle soulève la question de la légitimité éthique et intellectuelle de l'auteur lorsqu'il s'agit de dépeindre des événements extrêmes, et se demande si la prétention de rendre « justice par le récit » est compatible avec une certaine retenue littéraire.
Ingvild Folkvord et Jean Lassègue, Réagir au terrorisme : les procès pour terrorisme au prisme de la littérature
Folkvord et Lassègue analysent comparativement les réponses littéraires aux procès pour terrorisme en Norvège, en France et en Allemagne afin de démontrer comment la littérature crée un espace extrajudiciaire pour aborder des questions non résolues. L'exemple norvégien est le poème d'Endre Ruset. Projectile (À propos des attentats d'Utøya de 2011), l'œuvre transforme les rapports médicaux et juridiques en une poésie austère qui souligne la vulnérabilité sociale du corps à travers la description monotone de la pénétration par projectile, détournant ainsi l'attention du coupable. (Essai de Yannick Haenel) Notre solitude (sur le Charlie HebdoLa pièce rejette la description directe de la violence telle qu'elle apparaît dans les vidéos du tribunal, lui préférant l'amplification et l'exagération mythique (par exemple, le témoignage de Zarie Sibony incarnant Perséphone) et recourt à un rituel d'écriture magique pour ramener l'indicible dans le langage et rendre les morts présents dans le monde des mots. Pièce de Kathrin Röggla Processus (À propos du procès de la NSU en Allemagne) met en scène les insuffisances de la procédure judiciaire elle-même en se concentrant sur les observateurs confus et impuissants, et aborde le manque de reconnaissance des victimes et la défaillance des institutions étatiques.
Cet article met en lumière la capacité littéraire spécifique à transformer le langage juridique en récits alternatifs afin de revendiquer une justice plus exigeante. L’approche comparative démontre que la littérature constitue un outil social de restauration et de réflexion sur la communauté, grâce à un réexamen constant des concepts de justice et d’injustice.
Conclusion
Le numéro spécial « Récits et Fictions du terrorisme » propose une analyse remarquablement pluridisciplinaire du traitement narratif du terrorisme, et plus particulièrement des attentats de 2015. Un constat central met en lumière la nécessité du récit face à la paralysie et au mutisme induits par la violence extrême. La littérature est ici appréhendée comme un acte vital de résistance à l’anéantissement de l’identité et du corps par le terrorisme. Parallèlement, les contributions montrent que cet impératif narratif aboutit rarement à un récit linéaire et sans aspérités. Au contraire, les réponses littéraires se caractérisent par une expérimentation formelle et une fragmentation (Hirschi, Rinn, Choinet), reflétant la réalité psychologique de la traumatisation de la mémoire autobiographique (Da Costa Silva et al.). La forme littéraire constitue ainsi une stratégie esthétique et cognitive permettant d’appréhender l’incohérence de l’expérience vécue.
Un deuxième axe de recherche porte sur l'examen éthique des auteurs (Romain, Katzarov, Berset). Les auteurs doivent trouver des moyens narratifs pour dépeindre la radicalisation comme intelligible Il s’agit de dépeindre les trajectoires sociopolitiques et identitaires (Katzarov) sans tomber dans la justification morale ni la simplification mythologique (Berset). La perspective de la « seconde main » ou l’approche fictionnalisée permettent de réfléchir aux « points communs » et aux carences de la société d’où émerge le terrorisme (Corbin, Katzarov). Les auteurs algériens (Romain) enrichissent ce débat en y ajoutant une dimension postcoloniale et géopolitique essentielle à travers leur critique des récits occidentaux.
Troisièmement, les contributions éclairent la relation complexe entre littérature, droit et mémoire. Le procès (V13) n'est pas qu'une simple procédure légale, mais un espace social de deuil et de récit collectif. La chronique littéraire (Korthals Altes, Chatti) et d'autres genres (Folkvord et Lassègue) fonctionnent comme une « métajustice » qui critique les limites et les insuffisances du droit formel afin de tendre vers une justice réparatrice qui prenne également en compte les blessures les plus profondes et les plus intimes (telles que la peur de la mort) (Baron).
L’étude de la vulnérabilité (Baron) et des processus de filtrage médiatique (Chagnoux) révèle comment les peurs collectives et les valeurs sociétales façonnent les récits. Ce numéro spécial souligne que la littérature, que ce soit par le biais d’un travail mémoriel multidirectionnel (Morsi) ou simplement par l’acceptation de l’oralité et le pouvoir thérapeutique des mots (Lacoste), remplit une fonction indispensable dans la construction du sens et de la cohérence après le choc. La littérature n’est ainsi pas seulement un phénomène esthétique, mais un espace social fondamental pour faire face à l’inimaginable.
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.