Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
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Les vieux garçons et la gouvernante Rose
L'accueil critique du roman d'Alain Claude Sulzer Double vie (Galiani Verlag, 2022) a immédiatement consacré l'ouvrage comme une contribution majeure à la littérature contemporaine, se distinguant par son élégance stylistique et une profonde exploration métalittéraire. Sulzer, écrivain considéré comme une valeur sûre du roman de qualité dans les cercles littéraires germanophones, confirme son succès international avec cet ouvrage, notamment grâce à Un Kellner parfait, un.

Le roman d'Alain Claude Sulzer Double vie (2022) a maintenant été publié en français, sous le titre Les Vieux Garçons (Traduit par Jacqueline Chambon, éditions Chambon, 2025), Sulzer retrace la vie des frères Edmond et Jules de Goncourt avec une langue précise et d'une subtile distance – deux écrivains qui ont vécu, pensé et écrit inextricablement liés dans le Paris du XIXe siècle. Sulzer entremêle faits historiques et imagination poétique : des rituels quotidiens et des conversations sur l'art et le style aux tragédies silencieuses de leur vie privée, se déploie un drame intimiste sur la dépendance, la maladie et l'obsession créatrice. Le roman suit les frères de leur ascension littéraire au déclin physique et mental de Jules, qu'Edmond observe avec une attention désespérée, mais aussi avec une froideur esthétique. Dans ce contexte, la réception du roman salue le choix narratif de décentraliser l'histoire des Goncourt à travers le regard de la marginale – la gouvernante, Rose. Cette stratégie narrative est interprétée comme une réinterprétation éthique consciente du naturalisme du XIXe siècle, Sulzer opposant l'« obsession » de l'art à une « ignorance radicale ». Les critiques y voient la formulation d'une critique éthique contemporaine de l'esthétisation de la vie, qui trouve un fort écho auprès des lecteurs modernes.
Rose est présentée comme l'antithèse du monde hyper-esthétique et intellectuel des frères, existant dans la maison « comme un meuble ». Sa vie est imprégnée de « drames existentiels », notamment un amour impossible, l'exploitation, une grossesse, la perte d'un enfant et une descente aux enfers marquée par l'alcoolisme et le vol – le tout à l'insu de ses employeurs. Sa « désintégration physique et psychologique » se déroule sous les yeux de ces observateurs supposément perspicaces, créant ainsi la tension critique du roman. Cet axe thématique central a été succinctement résumé par Sigrid Löffler dans sa critique « Dans l'angle mort des frères Goncourt ». 1 La métaphore de l’« angle mort » employée par Löffler saisissait l’essence du conflit : l’échec du regard littéraire qui, tout en embrassant les sphères publique et sociale, ignore la réalité domestique, les réalités de classe et la réalité matérielle de son environnement immédiat. La réception de l’œuvre interprète ainsi la « double vie » suggérée par le titre non seulement comme l’existence privée de Rose parallèle à ses obligations officielles, mais aussi comme le commentaire métacritique de Sulzer sur la nature même du naturalisme : l’obsession d’une documentation méticuleuse menait paradoxalement à la répression la plus radicale de la souffrance sociale immédiate, remettant ainsi en question le fondement éthique de la pratique artistique de Goncourt.
L'accent est mis sur la transformation de l'expérience vécue en littérature : le travail collaboratif sur Revue et un Germinie Lacerteux Elle se fond dans la réalité de son existence jusqu'à ce que la frontière entre l'écriture et l'être, l'observation et le sentiment, la vérité et l'invention s'estompe. Sulzer dépeint Goncourt comme le reflet de l'artiste qui sacrifie sa vie à la création artistique. Leur relation – symbiotique, tendre, oppressante – devient le symbole d'une double vie où l'amour, la maladie, l'éros et le langage s'entremêlent. Les Vieux Garçons Il s'agit donc moins d'une reconstitution historique que d'une méditation sur le lien indissoluble entre fraternité, créativité et solitude.
Intertextualité : Germinum et Rose
Dans son roman sur les Goncourt, Alain Claude Sulzer reprend les thèmes et les motifs de leur roman Germinie Lacerteux Sulzer recourt à des techniques intertextuelles en reconstituant l'histoire vraie de la gouvernante Rose Malingre et en l'intégrant à un récit naturaliste et romancé. Le cœur de cette appropriation réside dans la représentation de l'existence cachée et scandaleuse de Rose, restée inconnue des frères Goncourt, ses maîtres, tout au long de leur vie. Le roman de Sulzer explore ainsi la métamorphose littéraire de Rose en Germinie Lacerteux – un personnage qui, selon les frères Goncourt de Sulzer, méritait d'être au centre d'un roman. Les frères voyaient la création de Germinie comme une résurrection de Rose, une manière d'honorer son destin.
Le motif central que Sulzer aborde est la double vie et le profond secret qui l'entoure, révélant cruellement la crédulité des frères Goncourt. Ce n'est qu'après la mort de Rose qu'Edmond et Jules apprennent de Maria son existence répugnante, marquée par les dettes et la dépravation morale. À l'instar de Germinie Lacerteux dans le récit original, Rose mène une vie amoureuse secrète qui la conduit à la ruine : son premier amant est Alexandre, le fils de la Crémière (comme Jupillon dans…). Germinie LacerteuxRose loue une boutique à son maître grâce à ses économies et perd tout son argent. C'est pourquoi elle se met à voler les frères Goncourt, car leur désintérêt pour l'argent lui facilite la tâche. Elle utilise la « bonne foi » de ses maîtres comme une banque sur laquelle elle peut compter.
Sulzer récapitule également les motifs du déclin physique et moral. La liaison avec Alexandre conduit Rose – comme Germinie – à une grossesse illégitime, qu'elle dissimule à ses maîtres en simulant la maladie. Elle donne naissance à un enfant (Louisette), qu'elle renvoie, et dont la mort (comme celle de l'enfant de Germinie) la plonge dans un profond désespoir. Pour anesthésier ses pensées suicidaires et son chagrin, Rose se réfugie dans l'alcool, consommant liqueurs et absinthe, un vice également présent chez Germinie. Bien qu'Edmond et Jules remarquent que Rose est souvent ivre lorsqu'elle sert le petit-déjeuner, ils n'y prêtent pas attention. Après sa déception avec Alexandre, Rose se tourne vers un nouvel amant brutal, le peintre Gautruche, qui fait écho au second amant de Germinie dans la pièce originale. Durant cette période d'excès, Rose devient « une proie facile pour l'hystérie », comme le remarqueront plus tard les Goncourt.
La référence intertextuelle sert en définitive le dessein naturaliste des frères Goncourt, que Sulzer reflète dans le roman. Une fois la vérité révélée, Edmond et Jules souhaitent analyser et décrire le déclin de Germinie (di Rose), marqué par la tuberculose et l'hystérie, avec un détachement scientifique. Ils affirment que l'observation physiologique ne fait aucune distinction entre une simple servante et une aristocrate parisienne. La description de la « déchéance inexorable » de Germinie, de son mode de vie « indigne » et de sa fin tragique permet aux frères de démontrer ce dont un être humain est capable lorsqu'il est guidé uniquement par ses instincts.
La symbiose du langage
Chaudement enveloppés dans leur épais pardessus d'hiver, les deux frères avançaient lentement contre le vent glacial. Avec quoi exprimer les coups de fouet des mots courtes rafales ? Commentaire directement à l'évent ? Commentaire direct au froid ? Tant de mots et d'expressions à considérer, à échanger entre eux, à examinateur, à écarter, à peser, tant de mots qui seront ensuite tournés et retournés, allongés, raccourcis, scrutés, la plupart se traduisant incorrectement. Edmond et Jules avançaient prudemment sur le sol mouillé fréquemment les plaques de gel. Le matin, au soleil, la glace fondait pour regeler dès que le ciel se couvrait.
Quelqu'un qui aurait observé ces deux hommes qui discutaient avec de grands gestes de choses que personne à part eux n'entendait les aurait tenus exactement pour ce qu'ils étaient ; des amis ou des frères qui s'entendaient bien ; des frères, certes, mais avant tout des poètes ! L'explorateur ! L'amour des mots ! Des chercheurs, des connaisseurs avertis des valeurs sûres et du poids de la formulation la plus franche, la plus fleurie, la plus pointue, la plus exacte, pour chaque choix, chaque émotion, chaque matière, bref chaque manifestation du monde visible et invisible. Suffisance de rareté, les couleurs sont mélangées sur une palette fictive que l'on retrouve dans un ton souhaité. (Sulzer, Les Vieux Garçons)
Emmitouflés dans d'épais manteaux d'hiver bien chauds, ils avançaient lentement contre les rafales glacées. Quels mots pourraient décrire le claquement sec et scintillant de ces brèves bourrasques ? Comment s'appelait le vent ? Comment s'appelait le froid ? Ils envisagèrent rapidement une multitude de formulations et de possibilités, les échangeant, les examinant, les comparant, les écartant, les pesant, les tordant, les développant, les condensant, les mettant à l'épreuve ; la plupart se révélèrent inadéquates. Edmond et Jules avançaient avec précaution, car là où le sol semblait humide, ils craignaient la verglas, cette glace noire traîtresse. Ce qui avait dégelé au soleil regèle facilement à l'ombre.
Quiconque aurait observé ces deux hommes chuchoter, gesticulant pour souligner ce que personne d'autre ne pouvait entendre, aurait pu les prendre pour ce qu'ils étaient réellement : des amis ou des frères se soutenant mutuellement ; des frères, assurément, mais surtout des poètes ! Des explorateurs ! Des chercheurs de mots ! Des chercheurs, des découvreurs, et des observateurs attentifs de la valeur et du poids les plus sûrs de la formulation la plus franche, la plus colorée, la plus juste et la plus vraie pour chaque chose, chaque émotion, chaque substance – en somme, chaque phénomène du monde visible et invisible. Rarement un seul mot suffisait ; les couleurs se mélangeaient sur la palette invisible jusqu'à ce que la tonalité désirée soit précisément atteinte. (Sulzer, Double vie)
Dès le début du roman, Sulzer entrelace les dimensions physiques et linguistiques de leur double existence. Les frères marchent ensemble – en parfaite harmonie, se faisant écho, dans une symbiose parfaite – mais leur mouvement n’est pas dirigé vers le monde, mais vers le langage. Ils veulent « parler au vent », mais la quête de l’expression se substitue à l’expérience. Leur double vie consiste à vivre pour écrire et à écrire pour vivre. La froideur physique devient la métaphore d’une distance esthétique : la littérature se situe entre sensation et expression – leur troisième élément commun..
Le doux claquement d'une portière de voiture qui se ferme introduit l'histoire du roman d'Alain Claude Sulzer. Les Vieux Garçons Une catastrophe – et en même temps un programme poétique. L’« incident sanglant » qui ouvre le roman est à la fois un accident et une allégorie. Deux hommes, Edmond et Jules de Goncourt, montent dans une calèche, ignorant qu’ils s’apprêtent à entrer dans la mort et la littérature. Cette scène est la formule miniature de tout le livre : mouvement, hasard, sang, fraternité et écriture. L’accident – dans sa nature à la fois physiquement douloureuse et symbolique – est la première brèche dans l’harmonie parfaite de deux vies qui semblaient ne faire qu’une. Lorsque la tête d’Edmond heurte violemment la vitre de la calèche, ce n’est pas seulement le verre qui se brise, mais aussi la membrane de verre qui sépare les frères. La fissure dans le miroir devient le moteur poétique du roman : le récit de Sulzer est l’histoire d’une symbiose qui se désagrège sous l’effet du langage et de la douleur.
L'accident préfigure également la maladie qui frappera plus tard Jules. Dans la description de cet événement, Sulzer résume l'essence même de son roman : il n'écrit pas une biographie classique, mais une poétique du dédoublement. Tout, dans ce livre, se déroule deux fois : dans la réalité et dans le miroir, dans le corps et le style, dans la vie et dans la littérature. Les frères Goncourt sont à la fois indiscernables et différents, chacun survivant à l'autre. Le narrateur – un tiers discret et effacé – se déplace avec une précision chirurgicale à travers leur vie intérieure, leurs habitudes, leurs conversations, leurs peurs. Point de chapitres dialogués, point d'éclats dramatiques, mais une observation calme et méticuleuse. Sulzer s'inspire ainsi de la technique propre aux frères, dont Revue Il est devenu célèbre comme un témoignage monumental du XIXe siècle précisément grâce à sa description obsessionnelle des moindres vibrations psychologiques. Les frères Goncourt ont tout noté – et Sulzer note leur notation.
Le titre même de la traduction française souligne l'excès ironique de cette poétique : Les Vieux Garçons Ces vieux célibataires sont des figures de la modernité, des hommes sans femmes, des corps sans descendance, des écrivains sans monde. Ils vivent dans une maison qui devient le prolongement de leur esprit, un cabinet de curiosités regorgeant de livres, de tableaux, de tissus et d'odeurs. Leur vie est une expérience esthétique, leur existence une installation. Sulzer ne s'intéresse pas à l'histoire extérieure de la famille Goncourt, mais à ce qui se passe entre eux – et plus encore : à ce qui se cache entre eux. non pas Cela arrive. Leur relation est tendre et chaste, chargée d'érotisme et, en même temps, purement intellectuelle. À une époque oscillant entre le pathétique romantique et la morale bourgeoise, ils forment une troisième voie : une double vie. C'est cette coexistence paradoxale que Sulzer utilise comme terrain d'expérimentation pour une réflexion sur les conditions mêmes de l'écriture.
La scène d'ouverture, qui frappe le lecteur dès les premières pages, est empreinte d'une tension singulière entre pathétique et froideur. Le texte décrit les frères errant dans un Paris hivernal, cherchant les mots pour décrire le vent – « Comment dire le vent ? Comment dire le froid ? » – et déjà Sulzer fait du langage le sujet central de son roman. Ce que recherchent les Goncourt, ce n'est pas l'expression, mais une manière de réconcilier le monde et le mot. Cette quête est sans fin ; elle se substitue à la vie. L'accident ne l'interrompt pas, il la complète : le sang sur le visage d'Edmond est l'encre avec laquelle Sulzer écrit son livre.
Le mouvement poétique de cette ouverture donne d'emblée le ton à l'ensemble du roman : un mélange de sensibilité et de rigueur analytique, de proximité et de distance. Le récit de Sulzer imite le langage de RevueSans les copier – rythmé, ironique, légèrement décalé. Le regard de l’auteur demeure à la fois empathique et chirurgical. Cette posture empêche le texte de sombrer dans le purement psychologique : les frères restent étrangers l’un à l’autre, tels des sujets d’expérience scientifique. Sulzer montre comment l’observation elle-même peut devenir une maladie. Leur écriture, leurs recherches, leur appréhension du monde sont simultanément la cause de leur déclin physique.
Lorsque Jules se tient près de la fenêtre au deuxième chapitre, accomplissant ses exercices quotidiens et méditant sur les « haltes » qui sont « inégales », il s'agit là aussi d'une allégorie poétique. Deux poids, en apparence identiques, mais de gravité différente – à l'image des deux frères. L'effort physique de Jules devient le symptôme de son épuisement mental, et lorsqu'il chute, l'équilibre est rompu une seconde fois. Ce motif du déséquilibre traverse tout le livre : amour inégal, maladie inégale, survie inégale. Sulzer construit son œuvre comme une nature morte baroque, où tout est porteur de sens : les aboiements des chiens, le tic-tac des horloges, les exercices physiques, les recettes de la cuisinière Pélagie. Le quotidien est le théâtre de la faille métaphysique qui traverse la symbiose des frères.
Maladie, érotisme et style
La maladie de Jules – la syphilis, qui le conduit lentement à la folie – constitue le cœur sombre du roman. Sulzer ne la présente pas d'un point de vue médical, mais plutôt comme une transformation esthétique. Les symptômes – les troubles de l'élocution, les lapsus, les oublis – apparaissent comme la désintégration du langage lui-même. Lorsque Jules ne parvient plus à prononcer le mot « style » à table et ne dit plus que « sty », ce n'est pas seulement lui qui perd sa voix : le style lui-même, la fierté des Goncourt, se brise. Sulzer transforme cette scène en un drame miniature sur la fin de la littérature. Le mot qu'ils ont créé leur échappe, se déforme, devient un son, un bégaiement. Le frère qui corrige l'autre devient simultanément l'auteur qui incarne stylistiquement la décrépitude. La maladie devient l'esthétique de la désintégration.
Ce lien entre le corps et le langage, entre Éros et l'écriture, est dans Les Vieux Garçons Omniprésentes. Les figures féminines – Rose, Pélagie, Maria – sont à la fois des miroirs et des contre-corps. Rose, l’infirmière folle et mourante qui aime et trahit simultanément ses maîtres, devient la précurseure de Germinie LacerteuxPélagie, leur successeur, agit comme un écho : silencieux, loyal, mais toujours attentif. Les femmes sont les témoins invisibles d’un pacte d’amour masculin, qu’elles permettent et menacent simultanément. Sulzer interprète la productivité littéraire des frères comme une sexualité sublimée. Éros se métamorphose en langage, le corps en style. La figure de Maria, la sage-femme qui aime les deux frères, incarne cette dynamique : la procréation n’a lieu que dans l’art.
Cet érotisme du dédoublement s'étend jusqu'à la langue même de Sulzer. Le texte se caractérise par un sens obsessionnel du rythme et de l'équilibre : parallélismes, structures de phrases symétriques, échos entre les chapitres. Chaque scène a son pendant. À l'instar de Flaubert ou des frères Goncourt, le style naît de la répétition – mais chez Sulzer, la répétition est fragmentée, mélancolique. Il décrit sans juger, et pourtant la précision de sa description porte déjà en elle le memento mori. L'observation devient à la fois une éthique et un danger : celui qui voit tout détruit la vie qu'il décrit.
D'un point de vue poétique, Les Vieux Garçons Avec une technique narrative d'une transparence opaque, le narrateur est omniscient, mais non psychologique ; il décrit les frères comme s'il était invisible, assis dans leur maison. Point de retours en arrière, point de sauts temporels au sens moderne du terme, mais un flux constant, un souffle de prose qui plonge le lecteur dans le rythme du quotidien. Ce style narratif crée une intimité paradoxale : le lecteur devient à la fois le troisième frère, témoin et complice.
La manière dont Sulzer utilise le silence est particulièrement saisissante. De nombreuses scènes clés – l’accident, la gymnastique, le dîner, la mort de Jules – se déroulent dans des espaces acoustiquement chargés. Le roman se nourrit du contraste entre le bruit et le silence. Les chiens aboient, les horloges font tic-tac, le vent siffle – mais au sein de ces sons se cache le néant. Finalement, le silence du frère défunt est le son le plus assourdissant. Sulzer utilise ce motif sonore pour mettre en scène la désintégration intérieure du langage. De même que le corps de Jules se désintègre, le son de sa voix se décompose, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le silence d’Edmond.
La survie comme catastrophe, écrire après la fin
La seconde partie du livre, après la mort de Jules, est une unique élégie. Edmond demeure dans une maison hantée. Les pièces résonnent de voix, mais le présent lui fait défaut. Il range des manuscrits, préserve des objets et accomplit… Revue Sulzer poursuit. Il écrit ces passages avec une froide mélancolie : la vie est devenue une archive. Cette dernière partie – emblématique de la conclusion du roman – métamorphose la double vie en une métaphore poétique. Edmond survit, mais n’est plus que l’ombre de leur être partagé. L’écriture devient une incantation. Ici, Sulzer articule le triomphe paradoxal de la littérature : elle préserve la double vie en la transformant en écriture. Le dialogue continue, même si l’un des deux s’est tu. La double vie trouve sa forme ultime dans le langage comme une vie après la mort – dans l’écriture, qui est à la fois une complainte et une continuation de la vie.
Ce qui apparaît comme un devoir chez Edmond est en réalité une forme de répression. Le survivant transpose son frère dans la littérature pour conjurer le deuil. Sulzer montre ici avec une rare acuité comment la mémoire peut se muer en cruauté : l’amour continue de s’écrire sous la forme d’une maîtrise esthétique. La mort est esthétisée, la douleur composée. La modernité du roman réside dans cette tension : il ne connaît ni catharsis, ni rédemption. L’écriture continue d’Edmond n’est pas un acte de deuil, mais une expérience personnelle : peut-on vaincre le vide par le style ?
Le motif de la double vie décrit non seulement la relation entre les frères, mais aussi l'écriture même de Sulzer. Son roman est à la fois une recréation et une réflexion. L'auteur écrit sur deux auteurs qui écrivent sur leur propre écriture. Le texte se reflète sans cesse en lui-même. Sulzer joue avec cet effet rétrospectif sans tomber dans l'ironie : sa poétique est empreinte de sérieux, d'une foi en la vérité de la fiction. Comme l'affirment Edmond et Jules dans la préface de Germinie Lacerteux Ils ont écrit : « Le public aime les romans faux : ce roman est un roman vrai. » – « Le public aime les faux romans ; celui-ci est un vrai. » Sulzer cite cette phrase au début de son livre et en fait sa signature esthétique.
Cette vérité, qui n'existe que dans la fiction, structure le roman. Sulzer invente, mais à la manière d'un documentaire. Il « dissèque leurs vies » comme un chirurgien. Le langage demeure précis, calme, jamais sentimental, mais toujours empreint d'une douce tendresse. C'est une poétique de l'observation qui ne s'approprie pas le vu, mais maintient une certaine distance. Le roman observe les Goncourt avec le même regard microscopique qu'ils portaient eux-mêmes sur leurs personnages. Ainsi se crée une boucle métalittéraire : l'auteur observe les observateurs, qui sont eux-mêmes observateurs de leur propre monde.
La fin du roman — la mort de Jules, le silence des voix — n'est pas une conclusion, mais une transformation. Sulzer décrit comment Edmond se retrouve seul, comment lui, dans l'obscurité des soirées parisiennes, Revue Il continue comme si son frère était encore assis à ses côtés. Le rituel demeure inchangé : la même tasse, la même chaise, les mêmes mots. Mais l’écho a disparu. L’écriture se mue en un monologue sans réponse. Dans ce silence réside la forme la plus cruelle du dédoublement : les vivants deviennent l’ombre des morts.
Sulzer façonne cette fin avec une économie formelle extrême. Point de climax dramatique, point de pathétique, seulement un calme presque spectral. La langue retrouve une clarté cristalline, presque clinique. « Il était devenu le survivant de son propre double » – on pourrait formuler ainsi la phrase sous-jacente de Sulzer. La mort du frère marque la fin du « nous » et, simultanément, le début de la littérature. Edmond continue d’écrire car il ne peut continuer à vivre que par l’écriture. Le livre s’achève comme il a commencé : par un passage de la vie au langage, du sang à l’encre.
La véritable élégance du roman réside dans sa structure circulaire. Le début, avec le verre brisé, et la fin, avec le silence transparent, sont les deux faces d'une même poétique. Entre ces deux pôles se déploie une méditation sur le rapport entre le corps et l'écriture. La première rupture ouvre la perspective, la dernière la referme. Il ne reste que l'écriture elle-même, unique lieu de rencontre entre la vie et la mort.
La poétique propre à Sulzer
Le style narratif de Sulzer se caractérise par une sensibilité maîtrisée. Il écrit avec la froideur détachée d'un historien et la chaleur d'un romancier convaincu du pouvoir des mots. Son style n'est pas une imitation du XIXe siècle, mais une continuation subtile – une poétique « post-goncourtienne » à la fois hommage et réinterprétation. Il prend le naturalisme au pied de la lettre et le métamorphose en une anthropologie poétique : l'humanité devient l'objet de son observation, mais cette observation n'est jamais cynique.
Le narrateur est presque invisible, et pourtant la langue respire. Sulzer emploie de longues phrases rythmées où précision et musicalité s'entremêlent. Le visuel domine – vêtements, lumière, mobilier, peau – mais l'indicible scintille toujours sous la surface. C'est une prose qui narre l'invisible à travers le visible. Ainsi se dessine une éthique esthétique de la perception : seuls ceux qui regardent attentivement peuvent percevoir le tragique. Parallèlement, Sulzer met en scène l'échec de cette précision. Les frères Goncourt voulaient tout décrire – mais l'essentiel demeure insaisissable. La mort, l'amour, le désir, la souffrance restent indescriptibles. Sulzer montre que le langage arrive toujours trop tard. Sa vérité réside dans ce retard. Son roman est donc aussi un commentaire sur la littérature moderne dans son ensemble : la conscience que tout écrit sur la vie est une forme de perte.
Les Vieux Garçons Ce roman raconte l'histoire des frères Goncourt – et celle de tout écrivain qui tente de transposer la vie en mots. C'est une méditation sur la proximité et la distance, sur le prix de l'observation, sur la vie comme texte. Le titre fait allusion à la marginalité des deux hommes, mais au fond, il recèle la formule d'une solitude métaphysique. Sulzer transforme la relation fraternelle en une parabole sur la condition humaine : nous menons tous une double vie, entre nos actes et nos paroles.
Au final, deux figures demeurent dans la mémoire du lecteur : Jules, le corps qui se désintègre, et Edmond, l’esprit qui survit. L’un meurt de maladie, l’autre de souvenirs. La prose de Sulzer métamorphose cette double mort en beauté. Une beauté de la perte, consciente de sa propre cruauté. C’est peut-être là le sens le plus profond du roman : l’art ne console pas, mais rend la mort lisible. Ainsi, la boucle est bouclée : la fissure dans le verre du début devient la lentille à travers laquelle Sulzer observe les frères, leur siècle et nos propres vies doubles. Le roman s’achève comme toute véritable œuvre littéraire : non par un point, mais par un écho.
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.
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