La réconciliation est au cœur du conflit : Christine de Maizières

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Entrée en vigueur immédiatement… sans délai

Le roman de Christine de Maizières Trois jours à Berlin (Wespieser, 2019 ; j'ai été quelque peu surprise de ne trouver aucune traduction allemande) déploie une reconstruction poétiquement dense et multiperspective du moment charnière de l'histoire : le 9 novembre 1989. L'auteure, franco-allemande, entrelace mémoire collective, exploration personnelle et réflexion historique en un texte polyphonique qui imagine Berlin à la fois comme un lieu de division et un espace de réconciliation intérieure. Le récit est découpé en courts chapitres alternés, chacun portant le nom d'un personnage – Anna, Micha, Lorenz, Cassiel, Becker – créant une perception kaléidoscopique du bouleversement, à l'image de la polyphonie de la ville.

Le prologue ancre d'emblée les événements dans une profondeur poétique, presque mythique. Le texte ne s'ouvre pas sur l'ouverture de la frontière, mais sur une méditation topographique : « Avant l'événement, avant l'omission colossale qui a tout changé, avant le tournant de l'histoire où un monde a péri, bien avant, il y avait la ville. » 1 La « pliure de l’histoire » désigne le repli du temps, l’instant où l’histoire se replie sur elle-même. Ce repli structure l’ensemble du récit : Berlin apparaît comme une superposition de passés, sur lesquels se superpose l’événement de la chute du Mur sans pour autant effacer l’ancien. La poétique du roman s’enracine dans cette superposition de temps et de voix.

Les premières pages révèlent déjà que le style narratif de de Maizières est une forme de poésie historique. Il présente l'histoire non comme une séquence linéaire, mais comme un réseau de perceptions. Lorsque Cassiel, l'ange de Wim Wenders Der Himmel uber Berlin (Les Ailes du désirCassiel, qui apparaît dès le début du récit, contemple la ville d'un point de vue surhumain. Observateur, témoin et médiateur, il est une entité immatérielle qui assure la transition du symbolique au réel, de la fiction à l'histoire. Il décrit l'instant où Günther Schabowski prononce par inadvertance la phrase : « À partir de maintenant… sans délai. » Dans la scène, d'une simplicité déconcertante, de la conférence de presse, Cassiel perçoit le malentendu qui façonne l'histoire.

Cette mise en scène poétique d'une bévue administrative est à l'origine de l'univers narratif. Le « doux que les hommes cachent au fond de leur cœur » se manifeste lorsque Holger et Karin, un couple est-allemand, quittent leur appartement avec hésitation. Le récit glisse alors vers une atmosphère douce, presque féerique : « Comme des enfants craignant de faire une bêtise, ils se tendent la main. » 2 La gravité du moment historique est contrebalancée par l'intimité des petits gestes. Le roman joue constamment sur ce contraste : le grandiose, l'historique mondial, se révèle à travers le prisme du quotidien, l'épique à travers celui de la fragilité.

Le silence m'a réveillé.

Avec l'arrivée de Micha, le récit devient subjectif. Son chapitre s'ouvre sur une phrase qui donne le ton à l'ensemble du roman : « Le silence m'a réveillé. » 3 Cette phrase est ambiguë : elle évoque un éveil à la fois historique et intérieur. Le long monologue qui suit se caractérise par une perception subtile et un sentiment de malaise.

Le silence m'a éveillé. Ou plutôt la transformation du silence. Les longs mois d'enfermement m'ont appris à distinguer toutes sortes de silences. Il y a des vibrations dans une pièce sans échos, il n'y a pas de son dans les yeux sans lumière. Ce matin, il ressemble à la lumière noire des abysses de l'océan.

Le moment où je me sens libre, c'est lorsque j'y pense. Mais, à l'instant, je rêvais que je ne parvenais pas à parler, les mots tombaient morts de ma bouche. À demi enfoui dans des lambeaux de rêves qui s'enfuient, j'écoute le silence. Un picotement sous la peau, une sensation qui n'a jamais existé et qui s'est produite sur de longues périodes : elle est toujours vivante. À tâtons, je saisis le carnet à côté du matelas pose à même le sol et commence à griffonner quelques phrases de la nuit. Premiers bruits. Le charme est grand.

Le silence m'a éveillé. Ou plutôt, la transformation du silence. Les longs mois d'isolement m'ont appris à distinguer toutes sortes de silences. Tantôt une vibration silencieuse dans une pièce sans écho, tantôt le scintillement d'étoiles mortes dans l'abîme sans fond du ciel. Ce matin, il ressemble à la lumière noire des profondeurs marines.

Le seul moment où je me sens libre, c'est quand je rêve. Mais je viens de rêver que je ne pouvais pas parler, que les mots tombaient sans vie de ma bouche. À demi submergée par les débris de rêves fugaces, j'écoute le silence. Un frisson me parcourt la peau, une sensation que je n'ai pas éprouvée depuis longtemps : celle d'être vivante. À tâtons, j'attrape le carnet posé à même le sol, près du matelas, et je commence à griffonner quelques phrases de la nuit. Les premiers sons. Le charme est rompu.

Micha, fils d'un responsable du parti, vit dans un appartement surveillé par la Stasi ; le ronronnement des canalisations remplace le murmure des voix humaines. Le thème de l'écoute constante, des communications hostiles, traverse tout le livre. « Il faut allumer la radio pour passer un coup de fil sans être entendu. » 4 – cette phrase formule une poétique du renversement : en RDA, parler devient dissimulation, le silence devient communication effective.

Dans ce monde de sons surveillés, se déroule la rencontre avec Anna. Leur histoire commune – une nuit sur l’Alexanderplatz – est racontée rétrospectivement, comme un rêve presque irréel. La scène est d’une intensité lyrique : deux inconnues, une Allemande et une Française, récitent tour à tour Rilke et Pouchkine, Rimbaud et Verlaine, dans une ville divisée par la langue. Anna récite… Bateau ivreMicha, qui ne comprend pas le français, décrit sa réaction : « Une musique délicate et subtile caresse mon oreille. Je ne comprends pas un mot de français, et pourtant je suis submergé par l'émotion à la vue de cette inconnue récitant un poème dans sa langue maternelle. » Il répond par des vers russes. Ici, le roman présente la poésie comme un contrepoint à l'idéologie. « La nuit, la poésie, l'ailleurs ont un instant entrouvert la porte, une fente qui la maintient barricadée. » 5 Le moment poétique se mue en moment de liberté, en une percée à travers le béton de l'histoire.

La poésie se trouve dans le roman Trois jours à Berlin Plus qu'un sujet, la poésie est un principe structurel : elle façonne le langage qui rend l'histoire tangible. Dans un monde dominé par l'idéologie, la méfiance et le jargon bureaucratique, le discours poétique ouvre un espace de liberté. Quand Anna et Micha se récitent des poèmes, le Berlin figé se métamorphose en un lieu éphémère d'une vitalité saisissante. La poésie rend les murs perméables. Elle abolit le fossé entre politique et histoire et permet une communication échappant à tout contrôle.

Dans le même temps, la poésie est un antidote au langage mort du pouvoir. Le roman juxtapose des passages lyriques et évocateurs aux protocoles froids de la Stasi, faisant ainsi du langage lui-même le théâtre de la division. Les fragments lyriques – les observations de Cassiel, les pensées d’Anna, le carnet de Micha – sont les vestiges d’une humanité qui n’a pas sa place dans le discours bureaucratique. Là où le reportage compte, le vers répond ; là où règne le contrôle, la métaphore surgit. Ainsi, la poésie devient une force subversive : elle transforme le récit de l’effondrement en un récit d’éveil, elle écrit contre le silence.

Finalement, la poésie apparaît comme une forme de réconciliation. Les vers cités de Hölderlin et de Rilke encadrent le roman :

Tout naît du désir, et pourtant tout finit dans la paix. Telles les querelles des amants, telles sont les dissonances du monde. La réconciliation se trouve au cœur du conflit, et tout ce qui est séparé se retrouve.

« Toute chose en fin de compte advient par désir, et toute chose s’achève dans la paix », comme l’écrivait Hölderlin – cette pensée traverse le livre comme un leitmotiv. La poésie confère à l’histoire politique une dimension anthropologique : elle nous rappelle que ce qui nous divise recèle déjà le désir de connexion. En définitive, c’est le langage des anges, mais aussi celui des êtres qui, enfin, parlent à nouveau, par-delà les frontières et les systèmes – le seul langage qui comprenne véritablement la chute du Mur.

Dans sa lettre à Bellarmin, Hypérion décrit son trouble intérieur : blessé et déçu par les hommes, il souhaite quitter l'Allemagne, mais la beauté du printemps le retient. La nature devient son réconfort, l'unique source de joie et d'amour qui puisse encore emplir son cœur. Au milieu des arbres en fleurs, des ruisseaux limpides, des montagnes et des vallées, il ressent une proximité avec un ordre supérieur, divin, qui lui permet d'oublier la souffrance humaine. Il décrit la profonde réconciliation qu'il trouve dans la nature et dans l'épreuve : la vie ne révèle toute sa beauté que dans la souffrance, à l'image du chant du rossignol qui ne résonne que dans l'obscurité. Hypérion vit des moments d'extase en communion avec le monde, se sent enveloppé par les éléments – la lumière, l'air, l'eau et les animaux – et aspire à l'innocence et à la pureté de l'enfance pour se rapprocher encore davantage de cette harmonie. Même en l'absence de sa bien-aimée Diotime, il perçoit son lien avec la nature comme une communion d'amour vivante qui transcende la mort et la souffrance humaine. Ce passage culmine en une sorte d'intuition mystique : tout ce qui est séparé finit par se retrouver, les conflits du monde ressemblent à ceux des amants, et dans cette réconciliation et cette harmonie avec la nature se révèle une vie éternelle et rayonnante, qui transcende toutes les souffrances humaines. Hypérion reconnaît que le véritable bonheur naît de l'union avec la nature et de l'épreuve de la douleur, et que cette expérience surpasse tous les efforts et toutes les connaissances humaines.

Le roman de De Maizières repose sur une poétique de la perméabilité. Entre Orient et Occident, vie et langage, présent et mémoire, des pores s'ouvrent, laissant passer l'autre. C'est le cas d'Anna, qui voyage de Paris à Berlin : son regard, à la fois curieux et appréhensif, est marqué par ce mélange français de fascination et de malaise face à l'Allemagne. Elle décrit son arrivée à l'aéroport de Tegel dans un ordre d'insularité. Le contraste métaphorique entre île et terre, eau et sol, constitue un leitmotiv. Berlin apparaît comme une île d'histoire, cernée par le « no man's land », par cette zone blanche où la frontière se matérialise.

Anna, éditrice berlinoise à la recherche d'auteurs, perçoit Berlin comme un laboratoire des divisions européennes. Elle constate que la vision occidentale de l'Allemagne de l'autre est teintée de projections : « Un parfum de soufre, une aura mystérieuse, une pointe de tragédie – Berlin est un succès sur le marché de l'imaginaire. » 6 Cette phrase révèle que le discours occidental sur Berlin relève d'un exotisme esthétique. Anna souhaite percer ce voile, mais sa quête du « réel » la conduit dans un monde d'ombres.

Les retrouvailles avec Micha se déroulent dans une atmosphère de contrôle. Le restaurant « La Habana » leur refuse le droit de dîner ensemble : une métonymie grotesque de la séparation, une image miniature de l'ordre politique. La communication est institutionnellement interrompue, le dialogue rendu impossible. La promenade jusqu'au cimetière Dorotheenstadt, suggérée par Micha, transforme la scène en un rite initiatique : le lieu des morts devient le théâtre d'une véritable conversation. Ici, le motif du cimetière, souvent associé au souvenir et à la rédemption dans la culture allemande, atteint son apogée. Micha conduit Anna sur les tombes de Brecht, Hegel, Seghers, Heinrich Mann – une succession de cultures qui est simultanément un cimetière de la pensée. Le langage poétique du roman crée ici une clarté mélancolique : l'esprit des Lumières repose sous les pierres du socialisme. Quand Anna lit le nom d'un résistant de quatorze ans, Heinz Thilo, l'histoire politique s'entremêle à l'histoire morale : le pays qui s'ornait jadis de l'idéologie de la pureté est ici perçu comme une topographie de la victimisation.

Mais à peine ce lien naissant se tisse-t-il que le regard de la Stasi s'immisce. Le chapitre suivant, intitulé « IM Fink », révèle que la conversation entre Anna et Micha fut immédiatement enregistrée. La forme du rapport, où le collaborateur officieux consigne la rencontre, introduit une seconde poétique, contrastée : la froide syntaxe de la bureaucratie. « Anna D. s'exprime par de longs discours obscurs, typiques du discours intellectuel bourgeois. » 7 L'ironie de cette formulation anéantit la portée poétique de ce qui la précède. L'alternance des styles d'écriture – introspection lyrique, compte rendu officiel, commentaire ironique – constitue le principal procédé esthétique du roman. De Maizières crée du sens non par une voix unifiée, mais par la friction.

Le regard français sur l'Allemagne est incarné par Anna, mais transparaît également dans la structure narrative elle-même. Le français, langue dans laquelle le roman est écrit, se mêle constamment à des citations allemandes, des toponymes et la syntaxe de l'étranger. Cette interférence est poétiquement féconde : elle rend la réalité allemande linguistiquement inaccessible. Anna déclare dans la transcription de la Stasi : « Quand je suis arrivée ici il y a quatre ans, dans ce centre fortifié de Berlin, j'ai eu l'impression de retrouver la pièce manquante de mon puzzle. » 8 La « partie manquante » désigne à la fois l’Europe de l’Est absente et sa propre contribution inconsciente – l’Allemagne comme ombre de l’image que les Français se font d’eux-mêmes.

La Stasi commenta cette révélation avec une froideur moqueuse : « Une curiosité plutôt inhabituelle pour des capitalistes, un romantisme suranné… » 9 Ici, le roman met à nu le discours hermétique des deux camps : l’idéologie orientale ne peut comprendre la démarche émotionnelle et esthétique d’Anna, tandis que l’Occident a tendance à idéaliser l’incompréhensible. Entre ces deux camps s’ouvre un troisième espace : celui de la littérature.

Cet espace est polyphonique. De Maizières donne la parole à de nombreux personnages secondaires : Lorenz, fils d’un réfugié est-allemand, raconte son enfance à Berlin-Ouest ; Josiah Brown, musicien afro-américain, décrit sa rencontre touristique avec les réalités de la vie à l’Est ; même l’officier de la Stasi, Becker, trouve plus tard la parole. Cette construction polyphonique rejette toute prétention à la vérité absolue. Le roman forme ainsi une topographie communicative où chaque « je » est simultanément observateur et objet d’observation.

Les réflexions de Lorenz sur ses années d'école à Berlin-Ouest illustrent le contraste entre les deux systèmes non pas comme un contraste politique, mais comme une différence de mentalité. L'Ouest apparaît comme un espace de mouvement, de spontanéité et de discussion ; l'Est comme un monde de discipline. Cependant, le texte subvertit cette polarité en dépeignant la naïveté sentimentale d'Anna et l'assurance intellectuelle de l'Ouest avec une ironie subtile. La mère de Lorenz dit de son père, l'écrivain de la Stasi Karl Welt : « Il doit encore parler de vrai socialisme et rêve de devenir président de l'Union des écrivains de la RDA. » 10 Le nom « monde » est ici emblématique : il représente le système qui a voulu contenir le monde et qui, de ce fait, l’a perdu.

Le roman est traversé de ruptures de communication récurrentes. Appels téléphoniques, lettres, conversations interceptées et rencontres avortées composent la structure d'un langage fragmenté. Les personnages sont reliés par des canaux qui, simultanément, les séparent. Même la lettre d'Anna, qui parvient à Micha, est suspecte : « Pourquoi l'ont-ils laissée passer ? » 11 Il pose la question. Communiquer devient une aventure, la vérité une question de hasard. Ce fil conducteur thématique relie les frontières politiques aux frontières existentielles : on parle, mais personne n’écoute vraiment.

Formellement, le texte reflète cette fragilité par une syntaxe poétique oscillant entre densité lyrique et ton documentaire. Les insertions de rapports officiels, les répétitions de dates, d'heures et d'abréviations (HM, KJ, 005-36-48D) apparaissent comme des éléments étrangers au sein de la prose organique. Pourtant, c'est précisément de cette étrangeté que naît le sens : le texte poétique absorbe le texte administratif et le métamorphose en littérature. De Maizières laisse le langage du pouvoir se retourner contre lui-même.

Berlin devient le véritable sujet du roman. Le prologue déclare : « Une vaste plaine, un couloir de migration, le théâtre d'innombrables batailles… et sur les ruines, dans le cœur des gens, des murs érigés. » 12 La ville est un organisme de blessures et de strates. Anna la perçoit comme un miroir de l'histoire européenne, Micha comme une prison, Cassiel comme une sphère de l'au-delà. Ces trois perspectives – humaine, politique, angélique – forment la trinité poétique du texte.

Le motif du regard est omniprésent : fenêtres, miroirs, murs, écrans. L’histoire commence par une scène de télévision et se termine par un déluge d’images. Les personnages sont prisonniers de la visibilité. Quand Anna est au cinéma… Der Himmel uber Berlin = Les Ailes du désir Avant de s'aventurer dans la nuit, la frontière entre le film et la réalité s'estompe : « Tandis que les premiers citoyens venus de l'Est ont déjà franchi le point de contrôle, Anna marche dans la nuit avec le sentiment que le film continue. » 13 Cette phrase décrit la méthode poétique propre au roman : elle présente l’histoire comme un prolongement du film, une transition de l’image à la vie. Le rapport entre littérature et réalité s’en trouve redéfini. Le roman ne prétend pas relater la chute du mur de Berlin, mais plutôt le moment où l’on croit que ce que l’on voit pourrait être un film. L’histoire n’est pas ce qui arrive, mais ce que l’on considère comme possible.

La constellation de personnages reflète la dialectique de la proximité et de la distance. Anna et Micha forment un couple qui ne parvient jamais à se connecter véritablement ; Lorenz est le médiateur, fils de l’Orient en Occident ; Cassiel, l’ange, est un observateur omniprésent, et pourtant sans corps ; l’officier de la Stasi, Becker, est l’ombre de cette transcendance. Chacun d’eux incarne une forme de vision, une éthique de la perception. Cassiel survole la ville, Becker voit à travers le prisme du pouvoir, Anna cherche avec le regard de l’amour.

Un motif récurrent est celui de l'écriture manuscrite, du manuscrit, des « pages déchirées d'un carnet ». Micha prend des notes, Anna les trouve, les lit, puis les perd à nouveau. Écrire est ici à la fois une trace et une trahison. Cela remplace la voix, mais lui survit aussi. Les pages déchirées sont l'antithèse des archives de la Stasi : non pas un dépôt exhaustif, mais un assemblage aléatoire de fragments.

La structure poétique du roman suit un principe musical : des motifs se répètent, légèrement variés, dans une tonalité différente. Des mots comme « silence », « île », « mur », « ange » et « voix » forment un vocabulaire interne qui relie les scènes. Cette récurrence confère au récit le caractère d’une partition élégiaque. Le roman est moins épique que symphonique.

La relation entre Anna et Micha demeure le cœur émotionnel du récit. Elle repose sur l'expérience paradoxale de l'aliénation et de la reconnaissance. Lorsqu'ils se retrouvent après quatre ans, le non-dit prévaut. La force poétique réside dans la tension de leurs regards. Tous deux incarnent le désir, leur rencontre étant fortuite. « Je me demande quel homme je suis en train de suivre. » 14« C’est ce que pense Anna. La question contient déjà la réponse : l’autre personne n’est pas un but, mais un miroir. »

J'ai retrouvé la partie manquante.

La fin du roman tisse tous les fils de l'intrigue en un mouvement polyphonique de libération. Tandis que Cassiel survole Berlin une dernière fois, des gens commencent à franchir le Mur. Le langage poétique se fige dans une sorte de suspension, comme si la réalité elle-même n'était qu'un rêve. L'événement est narré non pas avec héroïsme, mais avec tendresse : « Toute cette douceur que les gens dissimulent au fond de leur cœur. » 15 Ce «douceur» est le dernier mot de l’histoire – il remplace le triomphe par la compassion.

Micha, déchiré intérieurement, part vers l'ouest, non par conviction politique, mais par lassitude existentielle. Anna, qui le recherche, incarne le besoin d'unir les parties divisées de l'Europe. Le roman laisse planer le doute quant à leur rencontre future. Le dénouement est délibérément ambivalent. Cassiel se contente de constater que la ville « respire », qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire. Cette ouverture n'est pas une faiblesse, mais bien le dessein poétique. La fin se débarrasse de l'illusion d'unité. Elle présente la réunification comme un processus d'éveil, non comme une conclusion. L'ange qui veille par-dessus le mur reconnaît l'humanité de ceux qui sont en contrebas. « Je suis brièvement entré par la fenêtre des Brandt… » 16 – La vue par la fenêtre, le début du roman, réapparaît. Début et fin s’entremêlent, comme le laissait présager le repliement de l’histoire dans le prologue.

L'importance du livre réside dans cette structure cyclique. Trois jours à Berlin Il ne s'agit pas d'un roman réaliste, mais d'une œuvre sur la perception de l'histoire. La poétique crée un monde intermédiaire entre document et vision. En entremêlant le langage du pouvoir, de la mémoire et de la poésie, de Maizières invente une forme littéraire de réconciliation.

La relation franco-allemande ne se négocie pas sur un plan politique, mais plutôt comme une relation entre deux modes de perception. Anna apporte le rationalisme occidental, Micha le fatalisme oriental ; leur rencontre crée un tiers-espace, celui de l’empathie. Quand Anna déclare dans le protocole de la Stasi qu’elle veut « retrouver la partie manquante de son être », 17Elle identifie ainsi le cœur du projet européen : la reconnaissance de l'autre comme faisant partie intégrante de soi-même.

La ville de Berlin incarne poétiquement cette idée. Son paysage de lacs, de sable et de ruines – « un sol morainique dont les sablières recèlent encore du plomb, de l’acier et des ossements blanchis » – 18 La ville est la matière même de la mémoire. Chaque pierre parle, chaque rue se souvient. Elle est la mémoire de l'Europe, où coexistent Hölderlin et Rilke, Honecker et Brecht, anges et humains.

Au final, Cassiel, planant au-dessus de l'humanité, demeure un symbole de la force poétique. Il représente ce qui subsiste entre les voix – le lien invisible. La littérature elle-même est cet ange : elle observe, elle pleure, elle accompagne.

La fin du roman, avec l'ouverture de la frontière, est aussi un commencement. Le monde « réconcilié » demeure fragile, mais le langage s'ouvre à de nouvelles possibilités. « Réconciliation habite la dispute, et tout ce qui a été séparé se rassemble. » – « Comme les querelles des amants, ainsi sont les dissonances du monde. La réconciliation est au cœur du conflit, et tout ce qui a été séparé se retrouve. » Cette citation de Hölderlin, que de Maizières place en exergue de son livre, trouve ici toute sa dimension narrative. Les dissonances du monde, dit Hölderlin, sont comme les disputes des amants. Le roman métamorphose la catastrophe politique en une histoire d'amour des cultures – une histoire qui trouve sa place dans la poésie.

Trois jours à Berlin Ce roman poétique explore la force du geste tendre face à l'histoire. De Maizières montre que la chute du Mur fut un événement non seulement politique, mais aussi esthétique : le retour du sentiment dans un monde pétrifié. Berlin, ville de murs, devient un lieu de transparence ; l'ange, une image littéraire ; et le roman lui-même, une douce révolution du regard.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. "La réconciliation est au milieu du conflit : Christine de Maizières." Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Accessed on Mai 11, 2026 at 09:14. https://rentree.de/2025/10/22/versoehnung-ist-mitten-im-streit-christine-de-mazieres/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. «Avant l'événement, avant le colossal acte manqué où tout a basculé, la pliure de l'histoire dans laquelle un monde a disparu, bien avant, il ya la ville.»>>>
  2. « Comme des enfants ayant peur de commettre une bêtise, ils se donnent la main. »>>>
  3. "Le silence m'a éveillé.">>>
  4. "Il s'agit de la radio pour téléphoner sans être entendu.">>>
  5. «La nuit, la poésie, l'ailleurs ont entrouvert un instant la porte qu'elle tient barricadée.»>>>
  6. «Un parfum de soufre, une aura de mystère, une fois de tragédie, Berlin fait recette sur le marché de l'imaginaire.»>>>
  7. «Anna D. se lance dans de longues considérations fumeuses d'intellectuelle bourgeoise.»>>>
  8. «Quand je suis venu ici, il ya quatre ans, dans ce centre de Berlin emmuré, j'ai eu le sentiment de retrouver ma part manquante.»>>>
  9. «Curiosité assez inhabituelle chez les sujets capitalistes, d'un romantisme désuet…»>>>
  10. «Il doit Bothujours être en train de discuter du socialisme réel en rêvant devenir président de l'association des écrivains de RDA.»>>>
  11. "Pourquoi l'ont-ils laissé passer ?">>>
  12. « Plaine immense, couloir de migrations, champ d'innombrables batailles… et sur les ruines, au cœur des hommes, construis des murs. »>>>
  13. «… tandis que les premiers citoyens de l'Est ont déjà franchi le checkpoint, Anna marche dans la nuit avec le sentiment que le film se poursuit.»>>>
  14. «Je me demande quel homme je suis en train de suivre»>>>
  15. «Toute cette douceur que les hommes cachent au fond de leur cœur.»>>>
  16. «Je suis entré un instant par la fenêtre chez les Brandt…»>>>
  17. « retrouver ma partie manquante »>>>
  18. « Terre de moraines, dont les sablières récentes plus de plomb, d'acier et d'ossements blanchis »>>>

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