Le féminicide comme structure de pensée : Ivan Jablonka

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Ivan Jablonka, La culture du féminicide : histoire d'une structure de pensée (Traverse, 2025).

Phénomène systémique : violences sexuelles, mutilations et homicides

Ivan Jablonkas La culture du féminicide : histoire d'une structure de pensée (2025) présente une analyse littéraire et socio-historique qui révèle la centralité culturelle du féminicide à connotation sexuelle dans la civilisation occidentale. Jablonka, connu pour ses travaux sur la violence et les structures sociales, identifie la culture gynocide ou culture du féminicide (« culture du féminicide »). 1 Il s'agit d'une structure de pensée universelle qui imprègne la société et prépare le terrain au plaisir tiré du terrorisme féminin. Le problème fondamental réside dans l'ambivalence de cette obsession sociétale : nous sommes culturellement « accros » aux meurtres à caractère sexuel tout en condamnant ces actes comme abominables. Jablonka définit le féminicide comme le « meurtre d'une femme en tant que femme », un crime prémédité et systémique enraciné dans les inégalités sociales. Il segmente théoriquement cet acte en trois « éléments gynocidaires » : (1) la violence à caractère sexuel (viol, prostitution), (2) la mutilation (torture, démembrement) et (3) le meurtre proprement dit. La thèse centrale est que cette culture gynocidaire, à travers l'« idéologie gynocidaire » – la justification de cette représentation – légitime et normalise le féminicide, de la mythologie à nos jours, comme une « logique qui traverse la société tout entière ».

Le roman de Nathacha Appanah La nuit au cœur (2025, comparez mon Interprétation du livre dans ce blogEn entremêlant son propre récit autofictionnel de souffrance aux destins reconstitués de deux victimes de féminicide (Emma et Chahinez), Appanah parvient à une analyse universelle du féminicide comme violence systémique, cherchant ainsi à redonner aux femmes le contrôle du récit. Le roman d'Appanah et l'étude sociohistorique d'Ivan Jablonka La culture du féminicide (2025) partagent l'observation analytique centrale selon laquelle les féminicides ne sont pas des incidents tragiques isolés, mais plutôt des phénomènes systémiques. Appanah interprète les meurtres d'Emma et de Chahinez comme des expressions d'un système patriarcal profondément enraciné et souligne le danger universel que représentent des profils d'auteurs et des schémas de violence troublants et similaires, caractérisés par le contrôle, la jalousie et l'isolement. Ces conclusions correspondent directement à la définition du féminicide donnée par Jablonka comme un crime délibéré et systémique enraciné dans les inégalités sociales, politiques et raciales. Jablonka conçoit ce crime comme un « continuum de violence sexuelle » qui fait des victimes déjà fragiles dès la naissance. Appanah approfondit cette notion de continuum en analysant les mécanismes de Emprise (Domination et contrôle), qui dégénère d'une manipulation subtile à l'esclavage physique. Les deux auteurs situent ainsi la cause des meurtres non pas dans une pathologie individuelle, mais dans une acceptation structurelle de la violence à l'égard des femmes.

La différence de stratégie narrative est une expression directe de l'appel de Jablonka à une « contre-culture du féminicide ». Appanah adopte une posture de représentation intransigeante, créant un « espace imaginaire » ou une « chambre imaginaire » où elle réunit les trois auteurs des crimes. Dans cet espace, elle rejette délibérément les « explications psychologisantes », car celles-ci ne servent qu'à « exonérer les coupables, susciter l'empathie et effacer leurs victimes ». Au contraire, les auteurs des crimes doivent être « livrés à l'histoire » et réduits au silence. Ceci contraste fortement avec l'« idéologie gynocidaire » que Jablonka critique dans l'art et les médias comme justification : là, le féminicide est souvent banalisé comme un « drame passionnel » ou un acte de « déséquilibre », engendrant une forme de bienveillance culturelle. La décision d’Appanah de réécrire son propre traumatisme sexuel (« la chose ») et de rester finalement délibérément silencieuse est un acte d’autonomisation et de résistance qui révèle les limites du langage face à l’indicible et préserve la dignité des victimes – une approche littéraire qui correspond à la demande de Jablonka d’un « regard orphelin » qui évite l’esthétisation de la violence.

Littérature contemporaine et féminicide

L'analyse de Jablonka sur la « culture du féminicide » porte sur la manière dont la représentation du féminicide imprègne les sphères historiques, artistiques et médiatiques. Dans le cadre de cet examen approfondi de la civilisation occidentale, des exemples précis tirés de la littérature française contemporaine sont présentés, qui renforcent ou, au contraire, s'opposent activement à l'idéologie gynocide. Des exemples clés sont tirés de la littérature française contemporaine et de son rôle dans le contexte du féminicide :

Laëtitia ou la Fin des hommes (Ivan Jablonka lui-même, 2016)

Jablonka évoque son propre travail Laëtitia ou la Fin des hommes Dans son ouvrage de 2016, Jablonka analyse le meurtre de Laëtitia Perrais, âgée de 18 ans. Il qualifie ce meurtre de « féminicide », terme alors encore peu courant en français. Il démontre que ce crime est l'aboutissement d'une série de violences sociales, psychologiques, physiques et sexuelles qui l'ont fragilisée dès sa naissance. Le féminicide n'est pas ici appréhendé comme un acte isolé commis par un homme « fou », mais comme la conséquence logique d'une violence systémique et de la vulnérabilité des femmes.

Cet ouvrage sert de base aux travaux ultérieurs de Jablonka et constitue une étude de cas socio-historique visant à examiner la criminalité dans son contexte systémique. Genre— pour la situer dans son contexte et combattre la « culture du féminicide » en exposant ses mécanismes.

Baise-moi (Virginie Despentes, 1994)

L'œuvre de Virginie Despentes est analysée comme un acte littéraire de protestation et d'inversion des rôles visant à dénoncer la logique du féminicide. Jablonka souligne que Despentes expose la violence systémique en inversant cette logique. Despentes fait tuer sa colocataire, Nadine, qui était soumise à l'ordre hétéropatriarcal ( sa colocataire soumise à l'ordre hétéro-patriarcal).

En mettant en scène une femme qui tue, Despentes dépeint avec réalisme la capacité d'une femme à donner la mort, ce qui peut être interprété comme un « acte de résistance légale » contre la logique patriarcale. Cette œuvre illustre une approche littéraire permettant de lutter contre la violence systémique et de développer un « regard féminin » ou une « contre-pédagogie » en s'appuyant sur la perspective féminine. agence abordée dans un contexte marqué par la violence.

Poutain (Nelly Arcan, 2001)

L'œuvre de l'auteure franco-canadienne Nelly Arcan (Poutain (publié à Paris) est analysé dans le contexte de l'esthétisation de la violence et de la culture de masse. Arcan établit un lien direct entre la tradition gynocide (faits divers, magie, films d'horreur) et la réalité. Elle décrit la mise en scène voyeuriste des femmes et la menace de destruction ( sombre rêverie amusante), qui l’entoure de son « bain culturel ». Arcan elle-même, qui a subi le manque de respect et la misogynie dans les émissions de télévision, a été victime d’une « mise à mort » orchestrée par les médias.

Arcan met en lumière la banalisation et l'esthétisation du féminicide, y voyant une pratique culturelle courante. Elle démontre que le meurtre d'une femme est souvent mis en scène de façon théâtrale, littéraire et cinématographique avant même d'être examiné par un médecin légiste. Son ouvrage constitue une voix critique, révélant comment la société de consommation intègre le crime à connotation sexuelle comme une « routine ».

Au non des femmes (Jennifer Tamas, 2023)

Bien qu'il s'agisse d'un essai ayant influencé les recherches de Jablonka, il constitue une contribution contemporaine importante au débat français sur le sujet. Tamas analyse comment la figure de la « belle endormie » renforce les fantasmes sexualisés de violence dans le présent, culminant dans le viol dans le contexte contemporain de la coercition chimique – voir mon analyse. Articles publiés sur ce blog à propos de l'affaire Gisèle Pelicot dans Claire Berest, La Chaire des autresTamas établit des parallèles entre les mythes anciens (comme le viol de Cnide-Vénus) et la criminalité moderne pour montrer qu’à l’ère de la « communication quasi instantanée », les femmes sont déshumanisées et transformées en objets « statufiés ».

Cet essai démontre la validité persistante du schéma gynocidaire dans la culture contemporaine et souligne le rôle de la littérature et du discours dans la construction de l'apparence du consentement à la violence sexuelle.

Ces exemples montrent que la littérature française contemporaine – tant dans l’analyse socio-historique de Jablonka elle-même que dans les œuvres d’auteurs féministes comme Despentes et Arcan – dépeint le féminicide soit comme un mal systémique (Laëtitia) l'aborde et l'expose, ou le présente comme un spectacle esthétisé (Poutain) ou forme de résistance (Baise-moi) mise en scène pour contrer « l’idéologie gynécologique ».

Existe-t-il également une culture androcide ?

Jablonka définit le féminicide comme le meurtre d'une femme en tant que femme, un crime prémédité et systémique enraciné dans les inégalités sociales, politiques et raciales. Selon elle, les principaux auteurs de ces crimes sont des hommes, car la « culture du féminicide » est perpétuée par une forme spécifique de masculinité meurtrière. La majorité de ces crimes sont commis par des conjoints ou des membres de la famille, comme un mari abandonné. Le spectre s'étend de figures historiques telles que Gilles de Rais et Henri VIII à des tueurs en série urbains comme Jack l'Éventreur, en passant par les auteurs de crimes commis en temps de guerre. Pour Jablonka, le féminicide est la logique qui imprègne toute la société et vise la destruction sexualisée de la femme.

Les principales victimes du féminicide sont donc les femmes, souvent réduites à l'état d'objets de destruction dans ces récits. Les victimes proviennent de toutes les époques et de toutes les classes sociales : de la concubine anonyme du Lévite, dont le corps est démembré pour sceller la fraternisation des hommes, aux nymphes mythologiques traquées jusqu'à la mort et symboliquement mutilées (comme Philomèle), en passant par les prostituées du XIXe siècle. Selon Jablonka, le féminicide se définit par l'interaction de trois « éléments gynocidaires » : (1) la violence sexualisée (viol, nudité forcée), (2) la mutilation (torture, démembrement) et (3) le meurtre proprement dit. La destruction sexualisée transforme la victime en « marchandise détériorée » ou en « automate avec vagin », dont la souffrance est souvent esthétisée.

Jablonka reconnaît l'existence d'autres victimes, notamment des hommes victimes d'androcide (le meurtre d'un homme en tant qu'homme). Les hommes sont principalement victimes de guerres (sous forme de « massacres masculins ») ou de rivalités politiques et sociales. Des figures mythologiques masculines telles qu'Actéon ou Penthée sont également tuées et démembrées, subissant parfois le schéma gynocide (sexualisation, mutilation, mort). Cependant, Jablonka souligne l'asymétrie de cette violence. Contrairement aux victimes féminines, dont la mort est sexualisée et dégradée, la mort des hommes est culturellement euphémisée et idéalisée. Les victimes masculines telles que le Christ, Hector ou les soldats tombés au combat (le « poilus ») se voient conférer une aura sacrée et sont élevées au rang de héros, ce qui nie la dégradation physique.

Concernant les autres auteurs de ces actes, l'analyse de Jablonka identifie des femmes qui tuent principalement dans des contextes littéraires et mythologiques. La Bible fait l'éloge de femmes comme Judith et Yaël, protagonistes actives et résistantes qui tuent des hommes ou contribuent à leur défaite. De même, dans la mythologie, Penthée est démembré par sa propre mère et les Furies. Cependant, ces actes constituent souvent des exceptions à la tendance générale. Jablonka démontre que la violence qui sous-tend la « culture du féminicide » ne découle pas de cette exception. Le meurtre d'un homme, même par des femmes, relève d'une rivalité masculine (« rivalité à mort au sein du masculin ») ou sert à punir les transgresseurs, tandis que la destruction systématique et sexualisée des femmes demeure la marque culturelle constante de la domination masculine.

Analyse du chapitre : structure, argumentation et conclusion

La nuit de Guibéa

L'argumentation de ce chapitre s'appuie sur l'analyse contrapuntique de textes anciens (la Bible et la mythologie gréco-romaine) pour poser les fondements du schéma gynocide. Jablonka examine principalement l'histoire de la concubine du Lévite (Juges 19), où les trois éléments gynocides (viol, mort, démembrement) sont mis en scène de manière paradigmatique. La victime anonyme et silencieuse est déclarée « marchandise détériorée », dont le corps démembré sert à unir les hommes et à renforcer la cohésion d'Israël. La leçon de l'Antiquité est la convivialité du féminicide. Le féminicide, ou l'enlèvement ou le viol de femmes (comme dans le cas des Sabines), devient le ciment qui forge les alliances masculines. Dans ce système patriarcal, le viol suffit souvent à garantir la domination masculine ; le meurtre n'est pas toujours nécessaire.

Ouvrir la sainte, torturer la sorcière

Ce chapitre marque un tournant historique (vers 1250-1350) où émerge la première culture cohérente du féminicide. L'argument central met en lumière la convergence de la piété religieuse, des débuts de la dissection médicale et d'une culture de méfiance envers les femmes pieuses. Un exemple frappant est la dissection post-mortem de Claire de Montefalco (1308), dont le corps fut ouvert par des hommes à la recherche d'une preuve divine (un crucifix dans son cœur). Ceci rappelle la torture des martyres chrétiennes, invariablement sexualisée et décrite avec plus de détails que celle des martyrs. La « démadonisation » et la désindividualisation des femmes sont ainsi favorisées. La dissection du corps sert désormais à dévoiler les secrets des femmes (« secrets de femmes »), anticipant la logique inquisitoriale ultérieure : la dissection des femmes pieuses et la torture des criminels ou des sorcières suivent la même logique d'intrusion de l'ordre masculin dans le corps féminin (« effraction de l'ordre masculin dans le corps féminin »). L'histoire de Nastagio dans le poème de Boccace Décaméron Ce schéma est renforcé par la répétition du « massacre toujours recommencé », qui vise à dresser les femmes à être obéissantes.

Le théâtre anatomique

Jablonka soutient que la Renaissance (XVIe siècle) a ajouté un second pilier à la culture gynécologique par l'établissement de l'anatomie scientifique. Le corps féminin, et plus particulièrement l'utérus (« matrice »), est devenu une « terra incognita », objet d'exploration scientifique. Son argumentation s'appuie sur la « culture de la dissection », qui a esthétisé la nudité et la fragmentation du corps féminin. Le frontispice de Vésale représentant l'utérus en est un exemple. Fabrica (1543), qui représente la dissection d'une femme nue et anonyme devant un parterre d'hommes dans un théâtre public. La femme devient « ultra-nue » et son corps une performance publique. Parallèlement, Jablonka examine les « Blasons anatomiques du corps féminin » (1543), qui dissèquent lyriquement le corps en parties individuelles (Être, Con). La poésie devient « anatomie verbale ». La réduction de la femme à un objet sexuel devient la norme par l'entrelacement de l'anatomie, de l'art et de l'érotisme. La femme est transformée en un assemblage de pièces (un puzzle), dont la reconstruction requiert le pouvoir créatif masculin (poièsis) démontré.

L'érotisme de la morte

Ce chapitre traite des XVIIe et XVIIIe siècles, période durant laquelle la « culture du porno-gore » a émergé de l'érotisation des morts et de la fascination pour les macabres. L'argumentation révèle comment le corps féminin, mort ou vivant, était contraint de dévoiler ses secrets les plus intimes. Même les contes de fées tels que… Barbe bleue (Perrault) et Le Roi Porc Ces œuvres mettent en scène une violence sexualisée où la femme, survivante, échappe à son destin et résiste aux abus masculins. Techniquement, l'obsession de la céroplastie (« matrice », obsession de la céroplastie) – l'utérus – est transformée en un objet manipulable grâce à des « Vénus anatomiques » amovibles. Le système de Sade constitue l'« apogée gynocide » en théorisant la torture, le viol et le meurtre comme expressions de la toute-puissance masculine sur le « réceptacle » féminin. La zone cible est ici la région abdomino-pelvienne. La femme est finalement réduite à une machine démontable, dont l'« ultra-nudité » s'étend à la pornographie interne. Sade synthétise tous ces éléments (sexualisation, volonté de détruire, anatomie) en une « synthèse sadique » qui met en lumière le féminicide comme une « lubrification destructrice ».

La culture de l'androcide

Cette parenthèse permet d'examiner la symétrie de la violence. Jablonka note que l'androcide (le meurtre d'un homme en tant qu'homme) existe (souvent dans un contexte de guerre ou de rivalité politique). La distinction cruciale réside cependant dans la représentation culturelle. Si, par exemple, des hommes peuvent être tués et mutilés (Actéon, Penthée), leur mort est systématiquement euphémisée et idéalisée dans l'art. La représentation de blessures extrêmes (comme celle du Christ crucifié) conduit à la glorification, non au déshonneur. Le féminicide et l'androcide ne sont pas symétriques. Le corps masculin est un tout parfait, presque toujours épargné par la sexualisation humiliante de la violence. Une belle mort lui est réservée, tandis que le meurtre d'une femme demeure un meurtre sexualisé par lequel un homme anéantit une femme.

Un automate avec vagin

L'argumentation se concentre sur le XIXe siècle, caractérisé par l'urbanisation et la massification du traitement médiatique des crimes. Le féminicide devient un sujet d'actualité (« fait divers »), son cadre étant la grande ville. Ainsi, les meurtres d'Helen Jewett et de Mary Rogers instaurent l'imaginaire médico-légal (« imaginaire forensique ») et inspirent le roman policier (Poe). Parallèlement, la gynécologie s'empare de l'intimité féminine grâce à des instruments comme le spéculum, permettant la mise en scène publique de l'intimité féminine (« performance publique de l'intimité féminine »). En neurologie, les patientes hystériques (comme dans les travaux de Charcot à la Salpêtrière) sont mises en scène devant un public masculin, transformées en automates (« femme devenant automate »). La littérature fantastique aborde ce thème à travers Olympia, l'automate détruit du roman d'E.T.A. Hoffmann. SandmannAu XIXe siècle, la femme devient un « automate avec vagin », une « femme-mannequin » passive dont les passions et les secrets sont rendus visibles et contrôlables grâce aux outils scientifiques et médiatiques.

La section consacrée aux hystériques approfondit le motif de l'automate. Les femmes hystériques au service de Charcot subissent des traitements extrêmes (chocs électriques, compression ovarienne, piqûres d'aiguilles). La femme hystérique est une construction culturelle qui mêle les traditions du martyre, de la chasse aux sorcières et de la dissection à l'époque moderne. Elle devient une « femme-machine » dont les symptômes sont interprétés comme une réaction mécanique. La psychanalyse (Freud) propose plus tard une alternative en encourageant les femmes à parler plutôt qu'à subir un examen invasif de leur corps.

Le féminicide, un divertissement de masse

Ce chapitre illustre la démocratisation de la culture gynocide au tournant du XXe siècle. Les médias de masse, notamment la presse à sensation, ont transformé le féminicide en attraction. Les crimes de Jack l'Éventreur ont ancré l'imaginaire macabre. Le spectacle public de la morgue parisienne est devenu une destination touristique prisée, où étaient exposés des cadavres démembrés. Les statues de cire (Spitzner) présentaient la « Vénus anatomique » comme une beauté endormie semi-érotique, un puzzle d'organes à demi disséqués. Des tours de magie comme « La Femme sciée en deux » mettaient en scène le féminicide de manière symbolique et inoffensive, comme un divertissement populaire, en réaction à la montée du mouvement d'émancipation des femmes (les suffragettes). Le féminicide est devenu un divertissement de masse. La violence symbolique des tours de magie et du Grand Guignol sert de messages subliminaux pour avertir les femmes des risques de l'indépendance.

La modernité gynocidaire

Jablonka met en lumière comment le féminicide est devenu partie intégrante de l'avant-garde artistique du XXe siècle. Exemples: Le « meurtre par luxure » dans la République de Weimar (Dix, Grosz) réinterprète les massacres de la guerre comme une violence faite aux femmes, réduites à de simples « créatures de luxure ». Les surréalistes comme Picasso et Bellmer déconstruisent le corps féminin jusqu'à le disloquer, les poupées de Bellmer incarnant la sensualité morbide des modèles de cire et la perversité de Sade. La révolution cinématographique de 1960 ( Psycho, Le Voyeur) rend le féminicide explicite et met en scène le projet gynocide. L'Italien romans policiers (z.B. TorseIls ont créé le genre et ont souvent justifié les meurtres, de manière misogyne, par la sexualité « trop libre » des victimes. La « survivante » (le survivant masculin) est devenue une icône. La « nécropornographie » s'est imposée comme la norme dans la culture populaire. Le « grand art » et les séries télévisées ont traité le féminicide comme une « machine à souffrir » et comme un élément fatal, mais néanmoins narratif, de la modernité.

Littérature et féminicide

Jablonka considère la littérature comme un élément central domaine de créationLa littérature, qui coexiste avec les mythes, la poésie, la peinture et le cinéma, joue un rôle crucial dans l'établissement et le maintien de la culture du féminicide, organisant la destruction sexualisée des femmes. Le meurtre sexualisé des femmes constitue un passage obligé constant dans nos récits, nos livres et nos images, de la mythologie à nos jours. Les textes littéraires accomplissent un travail de justification souterrain, valorisant le crime en le présentant comme un objet de consommation narratif et visuel, et transformant ainsi le mal en quelque chose de positif.

Même dans les fondements de la littérature occidentale, les textes théologiques et mythologiques instaurent le schéma du gynocide. Jablonka examine l'histoire biblique de la concubine du Lévite (Juges 19), violée, assassinée et démembrée. Ce crime paradigmatique, inscrit dans un cadre narratif archaïque, sert la fraternisation des hommes. Le schéma du « viol-meurtre » se retrouve également dans les Métamorphoses d'Ovide sous la forme de persécution et de mort métaphysique, par exemple lors de la traque des nymphes Daphné et Syrinx. L'histoire de Philomèle articule la séquence complète du féminicide : viol, mutilation (sa langue est coupée) et perte de l'humanité par la transformation.

Au Moyen Âge, le rôle de la littérature comme vecteur de l'idéologie de la méfiance envers les femmes s'est profondément enraciné. Cela était particulièrement évident dans l'hagiographie, notamment dans les œuvres de Jacques de Voragine. La légende dorée Vers 1260, le martyre féminin est sexualisé et décrit en détail : les saintes sont confrontées à des tentatives d’agression sexuelle, à l’exhibition publique de leur nudité et à des mutilations (notamment des seins). Les fabliaux et les pastourelles traitent souvent la violence sexuelle sur un ton comique ou frivole. L’œuvre de Boccace représente l’apogée de ce courant. Decameron (au milieu du XIVe siècle), le récit de Nastagio degli Onesti concrétise le projet gynécologique sous la forme d'un « massacre toujours recommencé » littéraire. Cet acte de violence sans fin vise à imposer l'obéissance aux femmes et sert d'avertissement.

La Renaissance a étroitement intégré la littérature à l'anatomie, créant un second pilier de la culture gynécologique. La poésie, en particulier, est devenue une « anatomie verbale ». Cela se manifeste dans… Blasons anatomiques du corps féminin (1543), qui dissèque lyriquement le corps féminin en parties individuelles (telles que « con » ou « tétin »). Cette « morcellation sexualisée » sert d'expression au désir masculin et de « victoire de l'amant ». La dissection du corps en un « puzzle de pièces détachées » permet à l'homme de démanteler symboliquement la femme, de la recréer à partir des éléments ( recréateur) et ils comme un trophée de puissance créatrice ( poièsis) à présenter.

Avec l'avènement de la modernité aux XVIIe et XIXe siècles, la littérature a transformé sa représentation de la violence. Des contes comme « La Barbe bleue » de Perrault (1697) présentaient le meurtre de femmes comme un secret macabre et une mise en garde morale contre la curiosité et la désobéissance féminines. Au XIXe siècle, avec l'urbanisation et l'émergence de destin plongeursLes féminicides urbains (tels que ceux d'Helen Jewett ou de Mary Rogers) inspirent la fantasy et les nouveaux romans policiers. Des auteurs comme Edgar Allan Poe ( Le mystère de Marie RogetIls emploient des techniques littéraires et médico-légales pour immortaliser l'érotisation, la torture et le démembrement dans leurs récits. Ceci transforme la femme assassinée en une « muse suppliée » ou une « déchet », inspirant le détective ou le poète à exprimer son talent.

Au XXe siècle, le féminicide est devenu un élément central de l'avant-garde artistique et du divertissement de masse. Sous la République de Weimar, le « meurtre à caractère sexuel » a été érigé par les artistes expressionnistes en expression de la modernité dans l'art. romans policiers Les films (thrillers) des années 1970 ont institutionnalisé le féminicide comme un genre à part entière. Des titres tels que Elle est morte nue ou Légèrement mort La « pornographie nécromantique » du XXe siècle démontre que la littérature célèbre le meurtre comme une forme de divertissement sexuel. Ces œuvres propagent souvent la justification misogyne du meurtrier selon laquelle les victimes, « vulgaires poupées de chair et de sang », méritaient leur mort.

L'analyse de Jablonka conclut que la littérature transforme et diffuse le féminicide en un « spectacle normal, divertissant et moral ». Le succès de ces œuvres tient à leur capacité à offrir un objet de consommation narratif et visuel qui procure au public un sentiment de « bien-être social ». Malgré cette « idéologie dominante de la gynécologie », Jablonka souligne que tous les artistes ne sont pas victimes de la culture. Il entrevoit la possibilité d'une « contre-culture du féminicide » qui, à l'instar des œuvres d'Artemisia Gentileschi ou de David Lynch, rejette l'esthétisation de la violence et révèle la nature systémique du crime. L'objectif est de ne plus considérer les femmes comme des « pièces de choix » fragmentées.

Des voix dissidentes contre une logique patriarcale

Parallèlement à la « culture du féminicide » dominante, Ivan Jablonka reconnaît également l'existence de voix dissidentes et de résistances dans la littérature et l'art. Il identifie une « contre-culture du féminicide » qui s'oppose à cette pensée en rejetant l'esthétisation et la banalisation de la violence. Cette contre-culture vise à ne plus accepter la destruction et la sexualisation systématiques des femmes, mais plutôt à dénoncer la violence systémique et à respecter la dignité des victimes.

On trouve un exemple précoce de résistance littéraire dans les contes de fées du XVIIe siècle. Sous Charles Perrault, Barbe bleue Bien que le meurtre des épouses soit un thème récurrent, des auteures comme Madame d'Aulnoy et Madame de Murat en atténuent la violence. D'Aulnoy va même jusqu'à faire ressusciter les épouses défuntes à la fin de son conte. Cependant, la contribution la plus importante de ces auteures réside dans la création de la figure de la « survivante ». Ces héroïnes non seulement surmontent leur peur, mais osent aussi résister à la tyrannie masculine. L'héroïne de Perrault dans Barbe bleue Elle peut compter sur la « sororité » (sororité) de sa sœur biologique Anne et échappe ainsi au sort de ses prédécesseurs, ce qui est interprété comme une réflexion précoce sur l’émancipation féminine.

Dans la littérature et la théorie féministes plus tardives du XXe siècle, la protestation se manifeste par un remodelage du regard et du langage. Jablonka cite Luce Irigaray, qui dénonce la « spéculation spéculaire » masculine qui ouvre, fracture et sonde violemment le corps féminin. De même, Monique Wittig fait l'éloge de Le Corps Lesbien une nouvelle poétique érotique qui désanime tout le spectre des substances corporelles féminines – « cyprine bave salive morve sueur larmes cérumen urine fèces excréments sang » – et existe ainsi en dehors de la logique hétérosexuelle et disséquante du regard masculin existe.

Une autre protestation littéraire importante consiste en l'inversion des rôles et la réécriture des récits. Jablonka cite Virginia Woolf, qui élimine symboliquement « l'ange du foyer », et Virginie Despentes (Baise-moi), dont l'œuvre dépeint avec réalisme le meurtre d'une colocataire soumise à l'ordre patriarcal. Ces actes littéraires démontrent que les femmes sont également capables de tuer, ce que Jablonka interprète comme une expression de résistance légale à la logique patriarcale. Des auteures comme Angela Carter subvertissent également les traditions littéraires en faisant trancher la patte du loup par le Petit Chaperon rouge à l'aide d'un couteau de chasse.

Des artistes femmes comme la peintre Artemisia Gentileschi et la peintre Frida Kahlo ont également utilisé leur art pour s'opposer à l'esthétique du féminicide. Dans ses œuvres (telles que la Décapitation d'Holopherne par Judith), Gentileschi a traité le traumatisme de son propre viol et s'est rebellée contre la domination masculine dans l'art. Kahlo, avec sa peinture Quelques petites piquûres Elle exprime sa solidarité avec les victimes en reprenant ironiquement les mots d'un meurtrier qui minimisait le féminicide en le qualifiant de « quelques petits coups de couteau ».

Même dans le domaine de la culture populaire, des voix s'élèvent pour résister. Les chanteuses country Dolly Parton et Nancy Sinatra réinventent le traditionnel ballade de meurtre De plus, certains auteurs exposent la violence systémique dans leurs œuvres au lieu de l'esthétiser : David Lynch, par exemple, dénonce dans ses films le règne tyrannique du patriarcat, qui se cache sous un vernis respectable. Roberto Bolaño décrit dans son roman… 2666 la violence systématique contre les femmes à Ciudad Juárez et l'unité corrompue et misogyne entre les tueurs et la police.

Fonctions de l'idéologie du féminicide

L’apport majeur de Jablonka réside dans la définition de la culture gynocidaire comme une « structure de pensée » qui se compose non seulement d’idées, mais aussi de réalités pratiques, techniques et institutionnelles. Cette structure de pensée retrace la « destruction sexualisée d’une femme » à travers les siècles. L’idéologie du féminicide (« idéologie gynocidaire ») remplit trois fonctions sociales principales :

1./ Divertissement : Le meurtre de femmes est un spectacle esthétique qui procure plaisir, horreur et purification cathartique.

2./ Purge : Le meurtre des femmes classées comme « dangereuses » ou « trop émancipées » sert à purifier la communauté et à cimenter la cohésion masculine.

3. Ordre : La représentation du féminicide sert de moyen de dissuasion et de contrôle social. Les femmes désobéissantes sont punies, ce qui sert d'avertissement aux femmes « pures » et rétablit l'ordre des sexes.

La caractéristique constante de cette culture réside dans le regard crimino-anatomique qui, loin de censurer le corps féminin, l'expose et le « vaginise » jusqu'à l'« ultra-nudité ». Les femmes sont réduites à leurs organes génitaux, considérés comme un lieu de spectacle accessible à tous. En fin de compte, le féminicide apparaît comme un « spectacle normal, divertissant et moral », dont le dénouement apparemment heureux (la punition des coupables) rétablit l'équilibre social.

Jablonka conclut par un appel à une « contre-culture du féminicide » qui s'oppose à cette façon de penser en cessant de considérer les femmes comme des « pièces de choix » fragmentées. Elle résume cette position par la revendication d'un « regard d'orpheline ». Ce regard échappe à la fois au voyeurisme (masculin) et à l'empathie (féminine). Il ne s'attache ni à glorifier le coupable ni à exprimer de la compassion pour la victime, mais plutôt à préserver la dignité des femmes victimes de féminicide et à reconnaître le vide absolu engendré par ce crime. Grâce à cette perspective alternative, des artistes comme Natasha Trethewey et James Ellroy peuvent honorer la mémoire de leurs mères assassinées dans leurs mémoires, luttant ainsi contre la double injustice d'une vie détruite et d'un oubli programmé.

Cet ouvrage démontre, de manière rigoureuse sur le plan académique, que la destruction sexualisée des femmes n'est pas seulement une série de crimes, mais une syntaxe culturelle profondément ancrée qui persiste de la Bible à Netflix.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « Le féminicide comme structure de pensée : Ivan Jablonka. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Consulté le 13er mai 2026 à 00:01. https://rentree.de/2025/10/17/frauenmord-als-denkstruktur-ivan-jablonka/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. « Le terme « féminicide » a été forgé par des féministes américaines dans les années 1990 pour décrire le meurtre de femmes en raison de leur sexe. Les féministes mexicaines ont ensuite développé ce terme en y ajoutant la syllabe « ni » pour souligner qu'il ne s'agit pas de meurtres de femmes pris individuellement, mais d'un crime de masse. » https://contre-les-feminicides.ch/femizid-oder-feminizid/, le 21 décembre 2023.>>>

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