La république démantelée et un squelette de baleine : Aurélien Bellanger

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

triptyque

L’œuvre d’Aurélien Bellanger se caractérise depuis ses débuts par une double motivation singulière : une aspiration à une cartographie totale du monde et la conscience de sa perte irrémédiable. En 2023, le narrateur – alter ego de Bellanger – passe son temps à explorer des grottes en province, à collectionner les ossements d’une baleine échouée sur les côtes normandes et à participer aux manifestations parisiennes contre la réforme des retraites. Grottes, baleine, révolution (Seuil, 2025) est un triptyque poétique et politique qui explore l’échec comme constante ontologique de la modernité : les « grottes » représentent la conscience souterraine du sujet, la « baleine » la pulsion de mort matérialisée dans la nature, et la « révolution » l’utopie épuisée du renouveau collectif. Dans cette structure, Bellanger mêle empirisme topographique et réflexion métaphysique, créant une poétique de la géologie où pensée, matière et histoire s’entremêlent de manière sédimentaire. Son autofiction ne cartographie plus la société, mais plutôt les profondeurs de l’humain, où la politique se fond dans la paléontologie et la mémoire dans la fossilisation.

In Grottes, baleine, révolution Bellanger entremêle exploration autobiographique, géologie, mythologie et méditation politique dans un ouvrage qui tient moins du roman que de l'expérience de pensée. Le mélange d'expérience personnelle, de recherche et de réflexion caractérise le livre comme un récit à la dimension autofictionnelle. L'annonce de l'éditeur le décrit comme un récit très drôle et singulier, dans lequel Bellanger se dévoile comme jamais auparavant. Le texte se concentre sur les expériences et réflexions vécues par l'auteur, Aurélien Bellanger, et notamment sur des détails intimes concernant sa famille, ses angoisses et ses œuvres antérieures. En définitive, il s'agit d'une œuvre hybride qui combine des éléments descriptifs, quasi journalistiques (comme le récit des manifestations parisiennes), avec des réflexions philosophiques sur la littérature, l'histoire et la mort (par exemple, les grottes comme « attraction philosophique » ou la baleine comme « œuvre de deuil »).

Nature, mort et politique forment la triade programmatique d'une nouvelle mythopoétique du présent : « J'ai passé l'année 2023 à chercher des grottes, à ramasser des os de baleine et à tenter de faire la révolution, sans raison véritable ni lien conscient entre ces trois activités. » Cette première phrase à elle seule formule la logique de tout le livre : la suspension de la causalité, l'équation poétique du souterrain, de l'animal et du politique.

Les trois entreprises du narrateur, d'abord menées simultanément par hasard, fusionnent peu à peu en une quête existentielle et symbolique de profondeur, d'origine et de sens à l'ère de la disparition. Finalement, il y reconnaît les reflets d'un même processus : la descente de l'humanité vers sa propre disparition. Le titre unit ces trois sphères apparemment disparates en une métaphore du monde intérieur. « Grottes » représente l'inconscient et les profondeurs de la pensée, « baleine » le corps de la nature et la mort mythique, et « révolution » le mouvement collectif qui les imprègne. Ensemble, elles désignent un processus unique : l'immersion cyclique, la décomposition et la réémergence de l'humanité au sein du tissu de l'histoire.

La topographie du sous-sol

Je crois que j'ai mis des grottes dans tous mes romans. Elle est en sucre dans le premier. Dans le second, elle sera résolution de l'intrigue elle-même, et peut-être le personnage principal. Dans le troisième, le palais de l'Élysée, rocaille républicaine, jouera ce rôle. Dans le quatrième, une grotte véritable sera à nouveau lieu de la grande scène d'explication finale. Dans le cinquième, j'ai caché le Lascaux tardif d'une salle de régie télévisuelle. Dans la sixième, c'est la soupente d'un toit où se réfugie, adolescent, l'un de mes héros. Et enfin, dans le dernier, je l'ai caché dans l'épilogue.

Je crois avoir intégré des grottes dans tous mes romans. Dans le premier, elle est faite de sucre. Dans le deuxième, elle devient le dénouement même de l'intrigue, et peut-être même le personnage principal. Dans le troisième, le palais de l'Élysée, la chaîne de montagnes républicaine, endosse ce rôle. Dans le quatrième, une véritable grotte sera à nouveau le théâtre de la grande déclaration finale. Dans le cinquième, j'ai caché le défunt Lascaux dans une régie de télévision. Dans le sixième, c'est le grenier où l'un de mes héros s'échappe adolescent. Et enfin, dans le dernier roman, je l'ai dissimulée dans l'épilogue.

Le premier mouvement, « Grottes », déploie une poétique archéologique. Le narrateur cartographie les grottes de la Mayenne avec la précision d'un géologue et la tendresse d'un enfant. L'équation entre espace géologique et espace mental est la figure fondamentale du livre. La terre devient l'organe de la pensée, la pensée elle-même sédimentation. Dans cette analogie, Bachelard… Poétique de l'espace Tout comme les fantasmes spéléologiques de Nerval ou de Michelet : l’intérieur de la terre comme source de l’imaginaire. Pour Bellanger, la grotte devient le contraire des Lumières, le « face cachée » de l’espace cartésien. Lorsqu’il écrit : « Je préférerais parfois que la terre soit une boule parfaitement lisse et sans crevasses… », il articule simultanément le désir et la crainte du sujet moderne : l’aspiration à la totalité, la peur de la profondeur.

Descendre dans une grotte, cela descend dans son propre cerveau. Et rien de plus confusion que la pensée elle-même, tout l'édifice en creux de la philosophie en témoigne. Si vous préférez que la terre soit une boule parfaitement lisse et sans crevasses, vous préférez avoir un plus jamais ressentir l'appel des profondeurs - ces gripures qu'infligent les grottes à mon cerveau quand elles viennent se débattre en lui pour le priver de sommeil. Il y a dans tous mes souvenirs de grottes un monstre qui hiberne. Vous êtes ici, ma famille, une caverne, une suite de garçons et de galeries, habités par des fossiles. Creuser, c'est penser, et penser, c'est creuser à l'intérieur de soi.

Descendre dans une grotte, c'est descendre au plus profond de son propre esprit. Et rien n'est plus complexe que la pensée elle-même – tout l'édifice creux de la philosophie en témoigne. Parfois, je souhaite que la Terre soit une sphère parfaitement lisse, sans la moindre fissure ; je ne veux plus jamais ressentir l'appel des profondeurs – ces marques que les grottes laissent sur mon cerveau, se tordant et s'y retournant, me privant de sommeil. Dans tous mes souvenirs de grottes, un monstre sommeille. Peut-être suis-je moi aussi une grotte, un réseau de passages et de conduits peuplé de peurs fossilisées. Creuser, c'est penser, et penser, c'est creuser en soi.

Ce passage, l'un des plus poétiques du livre, constitue la matrice épistémologique de l'ensemble du texte. Bellanger y combine géologie, épistémologie et psychologie en un cadre conceptuel unique : l'intérieur de la Terre devient un modèle de conscience. La grotte fonctionne comme une image négative des Lumières – non pas un lieu de lumière, mais de matière de pensée. Les « peurs fossiles » renvoient à une mémoire collective inconsciente enfouie dans la Terre ; le sujet n'est pas seulement le porteur, mais aussi le sédiment de cette histoire. La formulation de Bellanger, « créer, c'est penser », transforme l'image classique de… Cogito en un principe géologique : la connaissance n’est plus intuition, mais travail de terrain. C’est là le fondement de sa poétique de la stratification – penser comme un processus archéologique, non rationnel.

Dans la logique poétique de Bellanger, le relevé cartographique des grottes est une forme d'écriture. À l'instar de l'auteur Jean-Yves Bigot, dont Cavernes de la Mayenne Il cite Bellanger, qui crée ses propres archives souterraines : « J'ai dressé plusieurs fois le relevé, sur mes carnets à dessin, de l'avancée de mes explorations. » («J'ai enregistré plusieurs fois la progression de mes explorations dans mes carnets de croquis.») Documenter les grottes devient une écriture personnelle, un schéma d'existence.

Parallèlement, le motif de la caverne fait allusion à l'allégorie platonicienne. Mais Bellanger inverse le mouvement :

Platon n'est-il pas disponible pour observer le type caverneux dans une manière de création encore plus profonde de design intérieur ?

Et si Platon ne nous avait pas montré la sortie de la caverne, mais plutôt un moyen de creuser encore plus profondément à l'intérieur ?

Le chemin vers la connaissance devient alors un chemin d'approfondissement plutôt que de libération. La connaissance signifie ici non pas lumière, mais obscurcissement – ​​une expression qui résume parfaitement la poétique de Bellanger sur « l'obscurité illuminée ».

La baleine comme allégorie

Lorsque la seconde partie commence, l'espace s'ouvre : de la terre à la mer, de la roche à la chair. Le rorqual commun échoué apparaît comme une allégorie titanesque. Bellanger le décrit d'abord avec le regard détaché d'un journaliste, puis avec l'émerveillement dénué de pathétique d'un mystique. « La mer était coloriée en rouge par le sang du gigantesque animal. » La scène n'est pas sans rappeler les apocalypses naturelles de Sebald : la beauté de l'horreur, la tendresse de la décomposition. La baleine morte devient un symbole du XXIe siècle : un événement global, écologique et, simultanément, existentiel.

Bellanger transforme le récit en une méditation sur le rapport entre l'humanité et la matière. « Fascinés, nous avons parcouru toute la plage. J'ai construit un portail primitif avec deux grandes côtes courbes… » L'acte de collecter, d'ordonner et de reproduire métamorphose l'animal en architecture, la nature en culture. Le narrateur devient lui-même le dernier spéléologue du monde, explorant non pas la terre, mais des carcasses. La Baleine, à l'instar de la grotte qui la précède, est une ouverture sur les profondeurs – non pas vers la terre, mais vers la mémoire du monde.

La dimension symbolique s’intensifie lorsque Bellanger demande : « La baleine est-elle une figure du deuil ? » La question reste sans réponse et constitue le cœur du livre. La mort de la baleine coïncide avec celle de la belle-mère du narrateur ; nature et biographie s’entremêlent. La baleine devient un double totémique, un organisme qui reflète la fragilité humaine. La scène où l’auteur rapporte chez lui deux ossements de l’animal est à la fois grotesque et sublime. La carcasse devient un fragment de savoir universel, une mémoire fossilisée : un « cabinet de curiosités » de l’Anthropocène.

La mer, sur les photos de presse, était coloriée en rouge par le sang du gigantesque animal. Nous y summers allés, fascinés, un soir d'été. La baleine se décompose lentement là-bas, au pied de la falaise, sa peau cuivrée comme la statue de la liberté avant qu'elle ne verdisse. Ces côtes ressemblaient aux arcs gothiques, ces fanons aux orgues muettes. Celle-ci avance lorsqu'on touche la mandibule, qui possède désormais un appareil, comme la roche-mère sous une colline érodée. Nous y sommes revient plusieurs fois. Puis, une nuit de tempête, la baleine explose. En fin de journée, la plage est recouverte de transats et de transats. La baleine est-elle une figure du diable ?

Sur les photos de presse, la mer était rouge du sang de l'énorme animal. Fascinés, nous sommes partis un soir d'été pour l'observer. La baleine se décomposait lentement au pied de la falaise, sa peau cuivrée comme la Statue de la Liberté avant de verdir. Ses côtes ressemblaient à des arches gothiques, ses fanons à des organes silencieux. Je me suis approché et j'ai touché sa mâchoire inférieure, à nu comme la roche sous une colline érodée. Nous sommes revenus plusieurs fois. Puis, par une nuit d'orage, la baleine a explosé. Au matin, la plage était jonchée de morceaux de chair et d'os. La baleine est-elle un symbole de deuil ?

Ici, l'imagerie de Bellanger atteint une intensité apocalyptique qui métamorphose la réalité en mythe. La baleine morte devient le corps d'une cathédrale, où nature et culture se confondent : arcs gothiques, orgues, monumentalité – la mort est sacralisée. L'explosion du corps symbolise l'implosion de l'ordre établi : le monde matériel se déchire sous son propre poids. Bellanger perçoit le deuil comme une forme de compréhension de l'expérience moderne du monde, désormais possible uniquement à travers la conscience de sa déchéance. La baleine devient l'animal totem de l'Anthropocène – son éclatement métaphore de la désintégration de l'ordre symbolique.

La révolution comme mythe

Les manifestations étaient comme des vagues : la ville respirait, se gonflait, se creusait.

Les manifestations étaient comme des vagues : la ville respirait, gonflait, puis retombait.

In Grottes, baleine, révolution La révolution occupe une place centrale dès le titre et est explorée en profondeur, tant sur le plan philosophique que personnel. Un chapitre entier lui est consacré, dans lequel le narrateur se souvient comment, au printemps, il était obsédé par l'idée de révolution dans les rues de Paris. Cela se déroulait dans le contexte de la mobilisation contre la réforme des retraites. Le narrateur décrit sa fascination pour la Révolution, s'interroge sur le rôle des Black Blocs dans les manifestations et envisage la possibilité d'un martyre sur une barricade. Le récit aborde la possibilité temporaire d'une insurrection, et le narrateur, dans son délire, voit Paris comme la capitale révolutionnaire de l'humanité. Enfin, il exprime également son deuil de l'idée révolutionnaire.

À Bellangers Les Derniers Jours du Parti Socialiste La révolution est avant tout abordée comme un concept historique, idéologique et politico-stratégique, souvent rétrospectivement à travers le prisme de l'histoire de France et de la gauche. La fondation de la République est rattachée à la « plus grande et la plus longue séquence progressiste de l'histoire mondiale », qui a débuté en 1789. Le langage recherché de la gauche révolutionnaire est décrit comme un « idiome en voie de disparition ». Néanmoins, la révolution est perçue comme un aboutissement possible de l'action politique : un mouvement pourrait mener à la « mer de la révolution ». Grémond, le protagoniste, considère les bouleversements politiques comme un tremblement quasi-géologique de l'histoire humaine (une métaphore que l'on retrouve également dans les collections de pierres de [nom de la ville manquante]). Grottes, baleine, révolution (résonne). Frayère, l'un des philosophes, compare l'affaire Dreyfus à une « guerre civile bourgeoise », qui a empêché la gauche de faire avancer la révolution, car elle était déjà devenue « subrepticement industrielle ».

Le sujet de la démonstration (manifestation/manifestation) est présent dans les deux œuvres. Dans Les Derniers Jours du Parti Socialiste Les manifestations sont mentionnées comme faisant partie des débuts politiques de Grémond (« blocages de lycées, puis érection de barrières, manifestations contre la loi Devaquet, marches silencieuses pour Malik Oussekine »). De plus, les rassemblements publics servaient à exprimer sa position politique : la fondation de la Mouvement du 9 décembre est décrite comme un grand rassemblement public sur la place de la République, et il s'agit de la manifestation spontanée de soutien après les attentats contre Charlie Hebdo mentionné. Dans Grottes, baleine, révolution En revanche, les manifestations sont décrites plus en détail comme une expérience contemporaine et active, le narrateur préférant les manifestations sauvages aux marches autorisées et décrivant de manière vivante l'organisation et la dispersion des cortèges de manifestants dans les rues de Paris.

La troisième partie du dernier ouvrage, « Révolution », applique la topographie du souterrain et de l’animal à la société. Les manifestations parisiennes contre la réforme des retraites de 2023 en constituent la toile de fond historique. Mais la révolte est conçue moins politiquement que géologiquement : comme un mouvement tectonique des masses, comme le retour du corps collectif. Ici, la révolution est décrite non comme une action, mais comme un processus naturel, une transformation sismique de l’espace urbain.

Bellanger, qui fusionne l'histoire des idées avec la topographie de la matière, conçoit la politique comme une géophilosophie. Le révolutionnaire explore les catacombes de Paris à la recherche des vestiges des Lumières.

Sous les rues, les anciennes carrières formaient une ville négative…

Sous les rues, les anciennes carrières formaient une ville en contrebas…

Cette « ville négative » – on rappelle l’image de la Bibliothèque Nationale comme « empreinte négative de la bibliothèque » dans le livre de Bellanger sur Walter Benjamin. Le vingtième siècle Elle est l’antithèse de la cité visible du pouvoir : un symbole de la pensée souterraine, du rationalisme caché de la révolte. Bellanger reconnaît dans l’inscription anarchiste « 1312 » (ACAB) un accident historique devenu oracle : la simultanéité du chaos et de l’ordre, du nombre et du mythe.

Je ne peux pas retourner au monde comme porteur de la Baleine. Nous n'avons pas réussi, à Paris, à faire la révolution. Peut-être était-ce la même chose. La baleine et la révolution se sont déroulées sous cette forme, cellule d'un corps immense et mort. Nous voulions les soulever, les remettre en mouvement, mais nos forces étaient trop faibles. Alors nous avons écrit, parlé, filmé. Nous avons remplacé le geste par l'image, l'action par le récit. La révolution est devenue notre Baleine : un souvenir collectif, impossible à déplacer, mais que chacun garde en soi, en fragments.

Je n'ai pas rassemblé assez de monde pour porter la baleine. Nous n'avons pas réussi à faire la révolution à Paris. C'était peut-être la même chose. La baleine et la révolution partageaient la même forme : celle d'un gigantesque cadavre. Nous voulions la soulever, la remettre en mouvement, mais nos forces étaient trop faibles. Alors nous avons écrit, parlé, filmé. Nous avons remplacé l'acte par l'image, l'action par le récit. La révolution est devenue notre baleine : une mémoire collective, immobile, et pourtant présente comme un fragment en chacun de nous.

Cet extrait condense les trois leitmotivs du livre – la nature, l’histoire et le langage – en une parabole et un récit fondateur. La baleine et la révolution sont « deux cadavres de la réalité » : des reliques du vivant, désormais narrables, non plus vécues. Bellanger formule ici la thèse fondamentale de sa poétique : l’écriture se substitue à l’action, la littérature est la « révolution remplacée ». L’auto-observation des médias (« écrits, parlés, filmés ») révèle la simulation esthétique du politique à l’ère de la reproduction numérique. Pourtant, dans cette impuissance naît une nouvelle forme de solidarité : la mémoire fragmentaire comme corps collectif. Le narrateur de Bellanger reconnaît dans l’échec la seule possibilité de communauté – dans l’expérience partagée de l’immobilité.

Cet échec constitue le cœur esthétique de Grottes, baleine, révolutionL’impossibilité de changer le monde engendre le besoin de le décrire. Bellanger écrit contre la perte. Ses phrases cartographient la disparition – ce sont des évocations topographiques. Le motif de la « réplique », qui s’étend des grottes de Lourdes aux greniers parisiens, révèle le mouvement paradoxal de cette poétique : le monde se copie pour ne pas mourir. Dans les grottes artificielles des chapelles, les maquettes de son bureau ou les catacombes reconstituées, la réalité se dédouble. Mais ce dédoublement n’est pas une consolation, mais plutôt une mise au tombeau.

J'ai réalisé une réplique à l'échelle 1/10e de la pièce de bonne qualité dans laquelle je suis assis au bureau… L'objet, isomorphe et bleu, est dans la même position que la soupe du modèle minuscule.

J'ai construit une maquette à l'échelle 1:10 de ma chambre sous les combles… Cet objet pâle et isomorphe se trouve quelque part sous le grenier de son minuscule original.

Ce dédoublement grotesque est simultanément une poétique de l'écriture : le livre lui-même est une miniature du réel, un modèle qui commente sa propre création. Dans ce geste d'auto-fermeture, on perçoit un écho de Blanchot et de Borges – la littérature comme espace qui s'engloutit elle-même, « grotesque » au sens premier du terme. Vers 1480, des artistes romains découvrirent une profusion de peintures murales dans les ruines souterraines de la Domus Aurea, le palais de Néron. Ces voûtes ressemblaient à des grottes, d'où le nom donné aux peintures : « pittura grottesca », littéralement « peinture de grotte ». Dans ces espaces souterrains, on trouva des créatures hybrides difformes, des formes ornementales fantastiques, des combinaisons d'animal, d'humain, de végétal et d'architecture – en somme, l'insolite, le ludique, l'inédit. grotesque Les ornements défiaient tout ordre et toute symétrie classiques. Ils rompaient avec ce qui était considéré comme « beau » et « raisonnable ».

Bellanger transforme le geste archéologique en une éthique. Collecter, préserver et étiqueter sont des formes de résistance à la disparition. Ses grottes, ses ossements et ses barricades sont les archives d'un lecteur futur. « On ne saura rien de moi, mais je serai, à cet instant, enfin libéré. ​​» La libération ne réside pas dans l'acte lui-même, mais dans l'abandon de soi. L'écriture remplace la révolution sans la trahir : elle préserve l'impulsion qui l'a rendue possible.

Walter Benjamin

Le vingtième siècle Il ne s'agit pas d'un roman à la narration unifiée, mais d'une œuvre polyphonique, construite par montage. La révolution y est abordée à travers différentes voix, types de textes et époques, chaque voix modifiant le sens. Le langage de Bellanger oscille entre précision empirique et vision métaphysique. Il décrit dans Grottes, baleine, révolution Les formations géologiques sont décrites avec la précision d'un géographe, pour se métamorphoser aussitôt en allégories de l'histoire. Cette ambivalence confère à son style une tension singulière : le réalisme de la surface est miné par une profondeur mystique. La stratégie littéraire s'apparente à un rituel de catabase. Chaque expédition dans les profondeurs de la terre ou à la rencontre de la baleine est simultanément une descente dans l'inconscient collectif. À cet égard, l'ouvrage de Bellanger prolonge le concept benjaminien de « souvenir » ; plus qu'un simple souvenir, il désigne une forme révolutionnaire de conscience historique – le souvenir du bonheur inassouvi du passé, qui imprègne le présent comme une force critique et rédemptrice pour surmonter l'injustice historique et instaurer une pause révolutionnaire. Le souvenir chez Benjamin est un instrument politique et rédempteur permettant d'interrompre le cours de l'histoire vécue comme une catastrophe.

Déjà dans le deuxième chapitre de Bellangers Le vingtième siècle, « Note de la DGSI sur le Groupe Benjamin », le mot apparaît révolution Dans un contexte administratif et technocratique, un rapport de police décrit le « Groupe Benjamin » – un petit cercle d’intellectuels et de militants – comme porteur d’une forme mystique et irréaliste de l’idée révolutionnaire, inspirée par Walter Benjamin. L’État parle alors de la révolution comme d’une chose suspecte, comme d’un vestige d’utopie qu’il faut surveiller. La révolution n’apparaît ainsi plus comme une réalité politique, mais comme une pathologie culturelle : une pensée qui n’est plus dangereuse, mais devenue incompréhensible.

Au sein de cette note de police est cité un texte apocryphe, que les autorités ont retrouvé dans les archives des ZAD et de la BNF. Là, la révolution est recadrée philosophiquement et théologiquement : « La seule instance qui puisse s'opposer à l'éternité de l'État serait une éternelle guérilla anarchiste qui définirait ses véritables limites ». ("La seule instance qui peut se dresser face à l'éternité de l'État serait une guérilla anarchiste éternelle qui en définirait la véritable frontière.") Ici, une voix invisible, post-benjaminienne, parle, décrivant la révolution comme violence pure et saisit une frontière métaphysique – un mouvement éternel du négatif, non pour la conquête, mais pour la transcendance. Cette voix – anonyme et apocryphe – adopte le langage de Benjamin et de Blanquis : la révolution comme une entaille cosmique qui perfore l’ordre de l’État.

Dans la conférence de Messigné à la BNF, citée à titre posthume, un poète prend la parole et traduit la dimension métaphysique de la révolution dans le langage littéraire. Pour lui, la révolution n'est plus un acte historique, mais un tout faitqui est devenue la bibliothèque elle-même. Messigné conçoit la révolution comme un état esthétique et archivistique : l’histoire se citant elle-même, le livre se réécrivant sans cesse. La révolution est, en quelque sorte, l’écho esthétique de la modernité, un court-circuit poétique entre mort, citation et rédemption.

In Le vingtième siècle Personne ne parle « au nom » de la révolution, mais tous évoquent sa perte : l’État la gère par la suspicion, le théoricien anonyme la transforme en métaphysique, le poète la sublime en littérature. Ainsi émerge une élégie polyphonique de la révolution, dans laquelle Bellanger montre que la pensée révolutionnaire ne survit au XXIe siècle que sous forme de texte, de trace ou de citation – comme un écho d’un siècle qui s’est mué en mythe de ses propres bouleversements. En explorant l’idée de violence divine En transposant les idées de Benjamin dans la logique des systèmes d'information et d'archivage modernes, il montre que l'énergie révolutionnaire du XXe siècle s'est pétrifiée dans les structures de stockage des bibliothèques, des bases de données et des théories.

L'intermédialité du livre, qui intègre les photographies privées de l'auteur, enrichit l'écriture, comme on le voit ici dans la séquence successive de sa propre collection de pierres et des archives manuscrites de Bellanger :

Si les pierres, sur les marches de ces cabinets minéralogiques, ont disparu depuis longtemps, je possède, dans la maison de Mayenne, mon propre cabinet. Grâce auquel il m'arrive, dans mes moments d'enthousiasme, de me prendre pour Goethe, même si je suis loin des vingt mille pierres de sa collection – dont quelques-unes, quii étaient parvenues dans une malle en pleine Révolution française, possédaient d'étonnants visages humains : les bustes des principaux protagonistes de cette convulsion, quasi-géologique de l'histoire humaine, dont Danton, Robespierre et Marat… Mais à l'exception d'une discrète vertèbre humaine, mon cabinet n'abrite aucune de ces paréidolies révolutionnaires. On trouve surtout des pierres qui viennent des quatre pièces de la Mayenne, parfois d'un peu plus loin : du sommet du Puy-de-Dôme, du terril d'Abbaretz ou des plages du Débarquement.

Bien que les pierres qui ornaient les marches de ces cabinets minéralogiques aient disparu depuis longtemps, j'ai le mien dans ma maison de Mayenne. Grâce à lui, je peux me nourrir de moments d'enthousiasme goethéen, même si je suis loin des vingt mille pierres de sa collection – dont certaines, livrées dans un coffre en pleine Révolution française, arboraient d'étonnants visages humains : des bustes en plâtre des principaux protagonistes de ce bouleversement quasi géologique de l'histoire humaine, à savoir Danton, Robespierre et Marat… Mais, hormis une discrète silhouette humaine, ma collection ne recèle aucune de ces paréidolies révolutionnaires. On y trouve principalement des pierres provenant des quatre coins de la Mayenne, et parfois de lieux un peu plus éloignés : du sommet du Puy-de-Dôme, du terril d'Abbaretz, ou des plages du Débarquement de Normandie.

Lu de manière intertextuelle, il forme Grottes, baleine, révolution le contre-mouvement organique et introspectif Le vingtième siècleAlors que le premier roman met en scène la modernité comme un réseau intellectuel d'archives, d'appareils et de discours – la Bibliothèque nationale étant une allégorie de la pensée à l'ère de la reproduction mécanique –, le nouveau livre déplace la topologie de ce savoir vers le corps et le paysage. La grotte dans laquelle Bellanger tâtonne vers le bas est l'image négative de la bibliothèque : au lieu d'étagères ordonnées, un vide chaotique ; au lieu de collection et de système, une disparition dans les ténèbres. La pensée s'enfonce dans la matière ; le savoir devient l'expérience physique de l'enfermement, de la peur et de l'odeur de la terre. La grotte, qui dans Le vingtième siècle Ce qui demeure latent comme figure conceptuelle des archives devient désormais un espace d'expérience, une réincarnation de l'histoire.

Les trois motifs du dernier livre – la grotte, la baleine et la révolution – apparaissent comme des transformations mythiques des forces intellectuelles à l'œuvre dans Le vingtième siècle ont été décrites théoriquement. La baleine, dans Grottes, baleine, révolution L’animal, corps déchiré par le déluge, devient celui qui dévore la modernité : un écho naturel à l’image de l’histoire cyclique développée par Blanqui et Benjamin. Et la révolution, conçue dans le premier roman comme une boucle textuelle sans fin et comme un « ready-made » de l’histoire, revient ici comme un mouvement géologique, presque tellurique – comme le tremblement de terre qui s’empare du corps. Bellanger transforme ainsi le discours sur l’histoire et la technique en une expérience corporelle et mythique d’auto-expérimentation.

« Paris, débuts, soulève-toi. » C'est le plus beau slogan que j'ai entendu. Le Grand Paris des Révolutions n'est pas mort, ce n'est pas un rêve et le monstre s'offre aux plus pour rendre le monde accessible au monde. Toutes les catégories du politique sont disponibles de la même manière : la révolution existe en deux dimensions, elle est toujours là. C'est là le fait principal de ce printemps, sinon de ma conscience politique naissante. La révolution avait commencé et le vieux monde était mort ; nous marchions dans ses ruines.

La plus troublante de ces ruines aura peut-être été, en plein cœur du mouvement, la littérature elle-même, que je me serais vu abandonner sans scrupule. Le génie littéraire du printemps avait été celui des slogans, et à part raconter mes dérives, comme je le fais ici, non sans une certaine complaisance, la littérature m'a paru à la traîne du mouvement – ​​précieuse, bourgeoise, anachronique. Au plus fort de mon exaltation, je me serais d'ailleurs volontiers vu mourir sur une barricade pour offrir à la révolution le pathétique butin de mon martyr.

« Paris, lève-toi, soulève-toi ! » C’est le plus beau slogan que j’aie jamais entendu. Le grand Paris des révolutions n’était pas mort, il avait simplement dormi, et le monstre qui avait si souvent terrifié le monde avait refait surface. Ce soir-là, toutes mes catégories politiques volèrent en éclats : la révolution existait encore, je l’avais vue, j’y avais participé. C’est la prise de conscience la plus importante de ce printemps, sinon de ma conscience politique naissante. La révolution avait commencé, et l’ancien monde était mort ; nous errions parmi ses ruines.

La plus troublante de ces ruines, au cœur même du mouvement, était peut-être la littérature elle-même, que j'aurais abandonnée sans scrupules. Le génie littéraire du printemps avait été celui des slogans, et, hormis le récit de mes erreurs, comme je le fais ici non sans une certaine complaisance, la littérature me semblait à la traîne du mouvement : précieuse, bourgeoise, anachronique. Au comble de mon enthousiasme, j'aurais volontiers péri sur une barricade, offrant ainsi à la révolution le pathétique butin de mon martyre.

Walter Benjamin n'apparaît plus directement comme figure ou sujet de discours, comme il le faisait dans Le vingtième siècleIl en était le centre structurel. Pourtant, sa pensée imprègne le livre de manière invisible, comme une trace intellectuelle et stylistique. Bellanger ne le cite pas nommément, mais il écrit à la manière de Benjamin : la descente dans la grotte fait écho au mouvement de l’« Ange de l’Histoire » dans l’allégorie de Benjamin – une descente dans la matière, dans les ruines de l’expérience. Le narrateur lui-même, qui descend dans les profondeurs avec une lampe torche et un carnet, réinterprète la figure benjaminienne du collectionneur et du flâneur : au lieu d’errer dans des passages, il parcourt des tunnels souterrains ; au lieu de collectionner des citations, il ramasse des pierres et des fossiles.

Le livre ultérieur peut être considéré écriture intérieure, une sorte de retraduction poétique de la pensée de Le vingtième siècle On peut les lire sous une forme autobiographique et cosmopoétique. L'interaction des deux ouvrages brosse un double portrait de la pensée moderne : Le vingtième siècle Elle démontre son ordre vertical – la modernité comme une tour d’écrits, de théories et de citations – et Grottes, baleine, révolution Il révèle ses entrailles souterraines, l'abyssal, l'animal et le non-discursif. Ensemble, les deux textes forment une dialectique du savoir où celui-ci ne renaît qu'à travers la descente dans les ténèbres, à travers la grotte. Ainsi, le livre le plus récent se révèle être une réponse poético-physiologique au précédent : il ramène la bibliothèque labyrinthique de Benjamin au cœur même du moi.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « La République désassemblée et un squelette de baleine : Aurélien Bellanger. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Consulté le 8er mai 2026 à 11h03. https://rentree.de/2025/10/14/die-zerleichte-Republik-und-ein-wal-skelett-aurelien-bellanger/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.


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