Nous allons maintenant parler du Maroc : Gilbert Sinoué

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Patrie, bientôt

Gilbert Sinoués Au couchant, l'espérance Dans son roman « Hussein Chaoui » (2025), Gallimard met en scène l’émergence de l’indépendance nationale comme un miroir et un contrepoint à la lutte individuelle pour la liberté. Le roman lie la libération politique du Maroc à la reconstruction intérieure de son protagoniste : Hussein Chaoui. Ce qui s’accomplit politiquement le 16 novembre 1955, avec le retour du sultan Mohammed V et, finalement, avec l’indépendance, apparaît, narrativement, comme une réponse tardive à une succession de pertes, de blessures et de moments de silence. La scène finale, où Hussein – porté par l’allégresse du retour du sultan – se dirige vers le train, espérant arriver « bientôt » à Casablanca et étant « certain » que le Maroc « serait bientôt libre à nouveau. Tout comme lui », entrelace deux sémantiques de la rédemption : la souveraineté nationale et la libération personnelle du traumatisme et de la culpabilité. La poétique du roman ne consiste pas à harmoniser ces deux lignes, mais plutôt à les agencer en un mouvement parallèle tendu, caractérisé par des discontinuités, des expériences asymétriques du temps et une communication rompue.

Le récit s'ouvre sur un acte historique de dépossession : en 1912, peu après la Convention de Fès, le sultan Moulay Abd el-Hafid abdique ; dans une scène hautement symbolique, il détruit les insignes royaux avant d'embarquer à bord du croiseur français. Toi Chayla La célèbre phrase de Lyautey – « Et maintenant, nous ferons le Maroc » – marque la revendication coloniale initiale qui anime le roman en tant que récit historique et l'ancre comme un traumatisme dans la mémoire des personnages. Cette scène sert de prélude à un demi-siècle où alternent « moments lumineux » et « ténèbres » ; elle interroge simultanément l'équivalence entre symbole et pouvoir : les emblèmes brûlés font disparaître l'aura, non le souvenir.

Sur cette toile de fond, le roman retrace la vie d'Hussein Chaoui : la guerre du Rif, qui le déchire physiquement et mentalement ; sa décision d'utiliser les mots (journalisme, tracts, articles) comme une force de résistance ; son amour pour Violette, son amitié et sa profonde affection pour Léa et ses parents, Esther et David ; l'expérience de l'exil au sein même de l'exil – la visite d'Hussein à Abd el-Krim, exilé à La Réunion – ; la répression du début des années 1950 ; les massacres de rue ; la paralysie psychologique ; la vente de son journal ; le dénouement condensé, presque haletant, de 1955, lorsque la foule défile dans Rabat avec le Sultan. La séquence finale conduit le corps d'Hussein – encore chancelant, les genoux flageolants – à la gare : un retour au pays, « bientôt », après « trois longues années » de séparation, image du mouvement qui fait écho au retour du roi. La fin condense l'histoire nationale en une chorégraphie de marche : de la rampe de l'aéroport aux ponts de Bouregreg et aux arcs de triomphe jusqu'au bord du quai, où l'individu se réapproprie son présent.

Aspects de l'interprétation

Amour, loyauté et langue

La constellation centrale se déploie entre Hussein, Violette et Léa. Violette incarne une éthique de compassion à la fois courageuse, pragmatique et empreinte de tendresse. À La Réunion, elle facilite l'accès d'Hussein à Abd el-Krim : un laissez-passer, signé personnellement par Théodore Steeg, ouvre les portes de l'administration et permet l'obtention d'informations. L'action de Violette constitue ainsi le prérequis opérationnel de l'expression ultérieure d'Hussein dans le récit. La scène avec le capitaine Vérines (portant un bandeau sur l'œil) devant le château Morange délabré – dont le reflet se fait jour dans le bras manquant d'Hussein et l'œil manquant de Vérines – révèle la souffrance de l'époque, tandis que la maison elle-même apparaît comme une coquille délabrée, vestige d'un exil et prison du cœur.

Léa incarne l'intellectuelle politisée et émotionnellement vulnérable, dont l'amour non partagé pour Hussein relève moins du cliché romantique que d'une question éthique fondamentale : dans une conversation avec Esther, elle insiste sur le fait qu'Hussein l'aime « sans le savoir », une affirmation qui révèle non seulement un mécanisme de protection psychologique, mais aussi l'impossibilité structurelle pour le bonheur individuel de primer sur l'histoire, voire de s'en affranchir. La mort soudaine de David, découverte par Esther et Léa dans l'atelier, bouleverse les rôles : Léa devient la gardienne de la continuité familiale, un rôle qu'elle remplit avec assurance lorsqu'elle accueille plus tard Hussein et Violette dans la maison afin que « la maison puisse continuer à vivre ». Dans ce geste d'accueil grandiose réside l'éthique du roman : l'appartenance peut se forger là où les liens familiaux sont déchirés.

Esther et David constituent le fondement moral du récit. Leurs pratiques rituelles juives – la récitation du Kaddish sur Esther, le petit morceau de tissu déchiré déposé sur la plaie de son cœur, le repas de deuil empreint d'humilité – symbolisent une culture de modération face aux excès de violence. Hussein, le musulman, est leur fils « né de l'amour », pour lequel ils sont « musulmans » sans renier leur religion, par respect pour son mode de vie. À travers l'image de cette affinité choisie, le roman inscrit un contre-récit à la rhétorique raciale coloniale au sein de la sphère familiale.

Eyraud, le publiciste colonial, fait office de contrepoint à cette affinité élective, son discours cynique sur les « races supérieures » faisant écho aux proclamations de la « mission civilisatrice ». Le « Libres, monsieur, tout simplement libres ! » d'Hussein incarne la condensation convenue du désir national, mais aussi la sobriété prosaïque qui préserve le roman du pathétique. Le fait qu'Hussein finisse par vendre son journal non pas à Eyraud, mais à un journal arabe nationaliste, confirme l'économie symbolique de l'appartenance.

Tournants historiques et seuils intimes

Le roman rejette une narration linéaire au profit d'une chronologie faite de coupures, de retours en arrière et de montages parallèles. Le prologue proto-historique (1912, Du Chayla) est suivi d'épisodes des années 1920 et 1930 (Oujda, La Réunion, Casablanca), qui intensifient progressivement la sémantique politique et personnelle. L'article d'Hussein, « L'exilé de La Réunion », est lu à haute voix par le Résident Général à Rabat – deux semaines après sa rédaction ; ce délai crée l'effet narratif d'une causalité qui se développe entre le mot et son effet. Le panorama historique culmine en 1955 avec l'arrivée minutieusement chronométrée du Sultan : « Il débarqua à 11 h 25 » ; « 11 h 42 » – le temps, érigé en temps scénique, transforme le politique en scène : la date chronologique devient un présent dramatique. La fin transforme le saut temporel – « bientôt » – en une ode à l’espoir : le roman ne libère pas le lecteur dans un présent accompli, mais dans un état de transition.

drame public et privé

Le fil narratif politique s'étend du programme de Lyautey à la défaite et à l'exil d'Abd el-Krim, jusqu'au retour de Mohammed V. Le « retour » du Sultan en 1955 est particulièrement saisissant : une mise en scène d'État orchestrée, composée d'offrandes, de bannières, de palmes, de lait et de dattes – des rituels d'accueil qui, simultanément, confèrent une résonance émotionnelle à un langage politique appauvri. Le slogan « Dieu, la patrie, le roi » fonctionne dans le roman non comme un dogme, mais comme le souffle d'une réappropriation collective du langage dans l'allégresse.

Le récit personnel retrace le parcours d'Hussein à travers la violence et le silence. Après un bain de sang dans les rues de Casablanca – pierres contre mitrailleuses, la chute d'un homme à ses côtés, la fuite paniquée, la proclamation de l'état d'urgence – Hussein sombre dans des jours de silence. Plus tard, un médecin diagnostique les séquelles du traumatisme du Rif ; aucun remède, seulement du repos. Dans le roman, le silence n'est pas une pause dramatique, mais un substitut à la parole : il rend audible ce que le corps ne peut plus saisir. De ce vide naît la décision d'abandonner sa propre écriture – un retrait symbolique de la sphère des mots, qui, pourtant, ne conduit pas à un abandon de soi, car le mot se reconnecte ailleurs (dans le collectif national et dans les articles d'Hussein).

Topographies du colonialisme et de la mémoire

Le récit laisse les espaces « parler ». Casablanca apparaît parfois comme une cartographie de l'aliénation : des noms de rues comme Gallieni ou Dumont-d'Urville figurent dans la perception d'Hussein comme des « noms étrangers » qui révèlent son état intérieur : la connaissance de la proximité géographique (Témara, Safi, Nador, Ouarzazate) face à l'ignorance des lointains vestiges coloniaux. La promenade jusqu'au cimetière juif de la rue Kranz devient un voyage mémoriel : les pierres tombales se font archives, l'inscription sur la pierre de David (« Tu n'es plus là où tu étais, mais tu seras partout où nous serons ») explore une poétique de la continuité qui transcende la religion, l'ethnicité et la langue.

La Réunion n’est pas un « décor exotique », mais un laboratoire de l’exil. Le Château Morange – vaste par sa superficie, minuscule par sa dignité – apparaît comme une « oasis cancérigène » : Abd el-Krim est autorisé à faire « les cent pas » dans la cour, le courrier est ouvert, la presse est censurée, la politique est proscrite ; c’est précisément dans la profusion de pièces que l’étroitesse du monde politique se manifeste avec une acuité saisissante. L’article d’Hussein déprivatise ce savoir et contraint la Résidence à percevoir l’exil comme une pratique odieuse. Le lieu produit ainsi une vérité malgré lui.

Rabat, dans son apogée, se cristallise en une architecture festive : le pont Bouregreg, les arcs de triomphe, les draperies rouges du Méchouar – une esthétique d’État qui, parce qu’elle réaffirme la souveraineté, se présente non comme du kitsch, mais comme une restauration rituelle de l’ordre. Le fait que les masses s’organisent elles-mêmes en donnant du lait et des dattes déplace la souveraineté politique vers les micro-pratiques du quotidien.

Protocole, rapport, incantation

Le roman entrelace trois registres narratifs. D'abord, le registre documentaire : dates, grades, noms des administrateurs, toponymes précis, taille de la foule (« des centaines de milliers ») – autant d'éléments qui créent une surface factuelle suggérant une vérifiabilité historique sans pour autant se fondre mimétiquement dans l'histoire. Ensuite, le registre scénique : l'atelier avec le corps inanimé de David ; le médecin qui diagnostique la détresse respiratoire d'Esther ; le corps d'Hussein glissant le long du mur, le regard vide ; l'aperçu du visage de Violette sur la tombe. Enfin, le registre lyrique : aphorismes (« Les grands chemins de nos vies sont tracés »), formules liturgiques (le Kaddish), images épiphaniques (le parasol brûlé, le burnous blanc du Sultan). La superposition de ces registres crée un récit épique où le compte rendu et l'incantation s'authentifient mutuellement.

La technique du discours enchâssé est puissante. L’article d’Hussein sur Abd el-Krim apparaît dans le roman comme un texte continu, traduit et lu à haute voix dans le bureau du Résident ; ainsi, un texte devient un événement, un jugement un acte. Tout aussi frappantes sont les interjections performatives : les derniers mots de Lyautey, « Le Maroc n’était qu’une province de mon rêve… Je meurs de France », sont présentés comme une citation d’un « initié » (un gendarme ou un officier) ; la source demeure précaire, l’effet – la désillusion du « grand homme » par son propre jugement tardif – est maximal. La poétique du ouï-dire expose le récit officiel sans le diffamer.

Force rhétorique et silence guérisseur

Dans le roman, les dialogues ne sont jamais menés uniquement par les personnages, mais plutôt par le biais de discours. Le vocabulaire colonial d'Eyraud (« civilisationnelle », « races supérieures ») se dévoile ; la réponse laconique d'Hussein – « libre, simplement libre » – en dit moins qu'elle ne juge. Dans la scène avec Abd Allah el-Ayyachi, le langage de la résistance devient d'un pragmatisme brutal : la torture est pratiquée au Maroc, tout le monde parlerait car nul ne peut survivre à « des heures de torture » ; seuls les morts n'ont rien trahi car ils « n'avaient plus le temps ». Il ne s'agit pas d'une métaphore, mais d'un constat : le langage sert ici d'avertissement, d'appareil logistique de la résistance. De l'autre côté se trouvent les actes de parole rituels : le Kaddish, le « Mektoub » d'Esther, le « Dieu, la Patrie, le Roi » scandé par la foule. Entre les deux : les jours de silence d'Hussein, où le langage est suspendu pour pouvoir revenir plus tard – purifié.

Rituels et symbolisme

Sinoué transforme les rituels en éléments centraux. Rituels politiques avec portes et draperies, l'Allégeance à Asilah, la force explosive d'un simple signal horaire, les colonnes d'accompagnement ; rituels religieux comme le Kaddish, le déchirement des vêtements, la formule des coutumes funéraires islamiques concernant les « quarante jours » durant lesquels l'âme demeure auprès des vivants. Les champs sémantiques s'entremêlent : l'État « revient » comme un mort dont l'esprit n'est pas encore parti ; la famille « préserve » pour que la maison continue de vivre. Le roman répond à la question de la reconquête du sentiment d'appartenance par la chorégraphie de petits gestes.

Les corps comme archives

Le texte accorde une attention particulière aux corps. Hussein revient du Rif « manchot » ; Vérines porte un bandeau sur l’œil ; Esther respire difficilement, ses lèvres et ses ongles sont bleus ; l’homme près d’Hussein tombe sous une pluie de balles ; Violette et Léa vieillissent visiblement – ​​des cheveux grisonnent, des rides sillonnent leurs visages ; la foule se presse, le Sultan fait de « petits gestes » de la main. Les rapports de force politiques sont inscrits physiquement : ceux qui parlent tremblent ; ceux qui restent silencieux s’affaissent ; ceux qui gouvernent voyagent debout dans des voitures découvertes. Même la dernière phrase de Lyautey perçoit la fatigue comme une forme de perception, non comme une faiblesse. Le roman « lit » les corps comme des ressorts.

Le journalisme dans le roman

L’article d’Hussein, « L’exilé de La Réunion », est un texte fondamental : il renouvelle le savoir en transformant la réalité occultée par l’administration (censure, contrôle du courrier, pauvreté, instruction religieuse en exil) en un récit public. La scène de la Résidence illustre le paradoxe typique de la bureaucratie coloniale : le pouvoir est surinformé et pourtant surpris ; il « entend » son scandale et reste prisonnier de ses propres procédures. L’approche journalistique – un ami lit le texte et le qualifie de « révélation » – contraste avec la lecture aride et bureaucratique ; toutes deux, chacune à sa manière, affirment que le langage est plus qu’un médium : c’est un événement.

Affiliations : juive, musulmane, française, arabe

Le roman subvertit les fantasmes d'identité homogène. Il dépeint la proximité judéo-musulmane au sein d'une maison divisée, la presse arabe comme une sphère publique alternative, la langue française comme un moyen de dénoncer l'administration française, et le fonctionnaire colonial français comme un interprète de textes arabes. Même la rhétorique hostile doit être traduite – et perd ainsi son caractère inattaquable. Lorsque Léa héberge Hussein, lorsque Violette souhaite se marier en caftan, lorsqu'Esther prononce le mot « Mektoub », des interférences surgissent qui dénaturalisent la rigidité coloniale (race, rang, langue).

Micro-scènes poétiques – le pouvoir du détail

La force de Sinoué réside dans des micro-scènes où quelques détails soigneusement choisis ouvrent des espaces sémantiques : le bruissement du tissu déchiré sur le cœur d'Esther ; la description du repas frugal après les funérailles ; l'inscription sur la pierre tombale ; le burnous discret porté par Hussein ; les « petits gestes de la main » du Sultan ; les symboles de la pauvreté au « Château Morange » — le puits abandonné, la balustrade délabrée. Ensemble, ces détails forment une poétique de la précision qui, loin des grands discours historiques, parvient néanmoins à raconter l'histoire.

Enfin libre ?

La fin n'est pas un triomphe, mais une transition doublement ouverte. Au niveau national, le message est clair : « Après 44 ans de protectorat, le Maroc est enfin libre » – une affirmation solennelle de souveraineté, portée performativement par les masses. Au niveau personnel, le message est le suivant : Hussein prend la gare ; sa liberté est anticipée dans la logistique de son retour, non dans son accomplissement. Le « bientôt » met en scène l'immédiat ; « comme lui » (comme le Maroc libre) reflète que la subjectivité n'émerge pas ici d'elle-même, mais en harmonie – ou du moins en résonance – avec le temps politique. La synchronisation demeure fragile : le traumatisme d'Hussein n'est pas effacé ; les morts restent présents, « quarante jours » et au-delà ; l'amour de Léa demeure irrémédiablement perdu et, en même temps, sublimé en sollicitude ; le courage de Violette reste subtil, mais efficace. Le roman se conclut donc sur une éthique du souvenir : l’espoir du titre n’est pas un aboutissement téléologique, mais une attitude permettant à l’individu – comme Hussein – de passer à autre chose.

Au couchant, l'espérance Ce roman montre comment le récit – au double sens de création narrative et de discours public – façonne la subjectivité collective et individuelle. L’ombrelle brûlée de 1912, l’exil sans retour d’Abd el-Krim, le corps inanimé dans l’atelier, le tissu déchiré, le présentoir à journaux vide après une vente, la réception rituelle du Sultan, la marche jusqu’à la gare : autant de motifs qui composent une galerie de gestes où l’histoire se révèle. Sinoué évite l’écueil d’une exagération pathétique du concept de liberté ; il le présente comme un travail sur les mots, sur le corps, sur le foyer, sur le rituel. Le roman s’achève là où politique et biographie se rejoignent dans le mouvement de la marche.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « Maintenant, nous allons parler du Maroc : Gilbert Sinoué. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Consulté le 17 mai 2026 à 15:36. https://rentree.de/2025/08/24/jetzt-wir-wir-morokko-machen-gilbert-sinoue/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.


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