Manières d'écrire le réel : Ivan Jablonka

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Ivan Jablonka, Les Trois Continents ou le Monde Littéraire, Seuil, 2024.

Introduction : Interpréter et changer

In Le troisième continent Ivan Jablonka, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne Paris Nord et membre de l’Institut Universitaire de France (IUF), entreprend une nouvelle cartographie du monde intellectuel et de ses formes d’écriture. Selon lui, le paysage intellectuel traditionnel est dominé depuis le XIXe siècle par deux « continents » : la fiction et la recherche scientifique. Le premier, celui de la « fiction », est considéré comme un domaine de plaisir et de liberté, tandis que le second, celui de la « littérature grise », est perçu comme une sphère de vérité et de rigueur, les romans étant opposés aux sciences sociales. Cette division binaire, affirme Jablonka, est dépassée.

Le véritable problème réside dans la non-reconnaissance ou la marginalisation des écrits du réel, qui n'appartiennent ni entièrement à la fiction ni exclusivement à la recherche universitaire. Ces « textes errants », comme les nomme Jablonka, englobent reportages, témoignages, biographies, articles de presse, journaux intimes et récits de voyage. Ils ne bénéficient ni de la dignité du premier continent, ni d'une pleine reconnaissance sur le second, qui, au mieux, les considère comme des « sources ». Jablonka s'interroge : comment ces textes, qui représentent une autre manière d'appréhender le monde et une autre forme de littérature, peuvent-ils trouver la place qui leur revient ?

Dans leurs fleuves de sang, les violences de masse du XXe siècle ont charrié une nouvelle littérature, dont les quatre fonctions vitales – alerter, témoigner, prouver, réparer – ont permis aux survivants de ne pas complètement plus sombres.

Dans leurs flots de sang, les actes de violence de masse du XXe siècle ont donné naissance à une nouvelle littérature dont les quatre fonctions essentielles – avertir, témoigner, prouver, réparer – ont aidé les survivants à ne pas sombrer complètement.

L'objectif principal de cet ouvrage est de concilier la création littéraire et les sciences sociales. Jablonka propose l'existence d'un « troisième continent » où se situe la « littérature de vérité », une littérature qui se distingue à la fois de la fiction et de la littérature grise. Le corpus de cette littérature du réel s'étend des œuvres produites en masse à la fin du XIXe siècle aux expressions littéraires contemporaines. Il conçoit son propre travail comme une tentative de « réparer » l'injustice subie par les « disparus », au sens de restitution ou de réparation. Le but est de créer une littérature qui interprète et transforme le monde.

Les questions cruciales que soulève Jablonka dans cet ouvrage sont multiples : comment écrire, pour qui et pourquoi, notamment au regard du rôle de la fiction et de la définition de la littérature ? Comment moderniser les sciences sociales en leur intégrant une dimension littéraire sans perdre leur rigueur scientifique ? Et comment la recherche peut-elle réfléchir sur sa propre forme tout en intégrant le « moi » du chercheur ?

Ce dernier ouvrage de Jablonka ne doit pas être considéré comme une publication isolée, mais plutôt comme un développement ultérieur de son travail déjà présenté dans L'Histoire est une littérature contemporaine : manifeste pour les sciences sociales (2014) Considérations théoriques. Dans ce manifeste antérieur pour les sciences sociales, Jablonka soutenait déjà que l’historiographie, la sociologie et l’anthropologie peuvent gagner en précision et toucher un public plus large en créant des textes littéraires qui utilisent une grande variété de modes narratifs et de figures de rhétorique. La répétition et le perfectionnement de cette idée centrale – combler le fossé entre sciences sociales et littérature – suggèrent que Le troisième continent Ce volume représente l'aboutissement ou le développement d'un projet intellectuel de longue date. Il s'agit d'un recueil d'articles, de comptes rendus, d'entretiens et de discours qui éclaire les méthodes de travail de Jablonka en tant qu'historien et éditeur. Le développement constant de ces idées à travers plusieurs ouvrages témoigne de sa volonté soutenue de redéfinir les frontières et les méthodes disciplinaires. L'importance de Le troisième continent Elle ne peut donc être pleinement comprise que si on la considère comme une expression aboutie de sa vision, s'inscrivant dans un parcours intellectuel plus large.

arguments

Du roman à l'enquête

Jablonka décrit son propre parcours, de romancier à historien, comme exemplaire de l'émergence de ce « troisième continent ». Il débuta comme écrivain en herbe, rêvant des grands romans de la bibliothèque maternelle, et écrivit plusieurs romans, tous refusés par les éditeurs. Il ferma ses « carnets de fiction » et abandonna sa « vocation » pour se consacrer à sa thèse historique. Ses œuvres ultérieures, telles que… Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus et Laëtitia Ce sont des « œuvres historiques où tout est vrai ». Rien n'est inventé ; tout est documenté et fondé sur des preuves et des témoignages oculaires. Jablonka souligne que, contrairement aux romanciers, il n'embellit rien et recherche la certitude. Cela l'a conduit à la conclusion que « la recherche ne contredisait pas la littérature et qu'il était possible de travailler à une création au sein des sciences sociales ». Pour lui, l'histoire est devenue son « école littéraire », qui l'a engagé dans la sobriété, la clarté, la précision et la rigueur intellectuelle. Son esthétique réside dans la mise en évidence des structures de l'action humaine et leur harmonisation avec les structures du texte. Il ne voulait plus créer des personnages, mais des formes. Un concept clé est la « fiction de méthode », qu'il définit comme des « fictions étayées, présupposées, encadrées qui, en tant que telles, contribuent à l'argumentation ». Il peut s'agir d'hypothèses, d'arguments contrefactuels ou d'anachronismes utilisés dans le cadre d'une argumentation pour mieux expliquer la réalité. Le romanesque peut ainsi exister comme élément narratif dans les sciences sociales sans compromettre l'exigence d'exactitude.

Le discours de la méthode

Jablonka établit une distinction entre « textes » et « non-textes » dans la production académique. Tandis que les « non-textes » sont purement instrumentaux et linguistiquement inertes, conçus pour transmettre un message et masquer leur dimension littéraire afin de ne pas compromettre la rigueur scientifique, les « textes » sont des œuvres qui touchent un public plus large, au-delà du cercle des collègues. Il soutient que la recherche sans écriture est incomplète, « orpheline de sa forme ». La dimension littéraire d'un texte n'a pas à être « jolie, élégante ou désirable », mais repose plutôt sur une conception des sciences sociales en dialogue avec la création littéraire, visant à inventer des formes et des « textes de recherche ». Un élément central de sa méthode est le « je de méthode ». Ce « je » sert à clarifier la position du chercheur, à narrer le processus de recherche et à rendre transparentes les rencontres et les voyages de l'auteur. Il s'agit d'une réflexion sur sa propre subjectivité, nécessaire non par narcissisme, mais pour des raisons scientifiques, afin de minimiser les biais et d'expliciter sa propre position. Le « je de la méthode » est donc une « subjectivité affranchie du narcissisme ». La pluridisciplinarité est également une pierre angulaire de sa méthode. Selon Jablonka, il ne s’agit pas de juxtaposer différentes disciplines, mais de « mobiliser toutes les sciences sociales et les outils qu’elles ont développés pour répondre aux problèmes que se posent les chercheurs ». Cela se manifeste, par exemple, dans ses biographies, comme celle de Jean Genet, qui mêle histoire, sociologie et études littéraires.

La littérature sans le roman

Jablonka s'oppose fermement à l'assimilation de la littérature au roman et à la fiction. Il s'interroge sur le devenir de la poésie, du théâtre, des essais, des journaux intimes, de l'histoire et de la sociologie si le roman était le seul centre de la littérature. Son livre Laëtitia On lit souvent la littérature « comme un roman », mais Jablonka rejette cette étiquette, la jugeant trop associée à la fiction. Il lui préfère le terme d’« enquête », qui englobe le journalisme, le reportage, le récit de vie, l’autobiographie, le récit de voyage, le témoignage et les sciences humaines. L’enquête pourrait devenir pour le XXIe siècle ce que le roman social fut pour le XIXe : une entreprise visant à déchiffrer le monde. Jablonka ne définit pas la littérature principalement par la fiction, mais plutôt comme « un travail sur le langage, une construction narrative, un réseau de voix, un rythme, une atmosphère, la découverte d’un ailleurs, la clarification de la vérité ». Cette définition ouverte n’exclut pas les sciences sociales.

La colère de la vérité

Pour Jablonka, l'écriture est souvent mue par la colère – « la colère contre l'oubli, contre l'indifférence ». Cela est particulièrement manifeste dans son travail sur Laëtitia Perrais, où il s'intéresse non pas au crime ou au criminel, mais à la femme « disparue » elle-même. Son but est de raconter son histoire au-delà de sa mort et de la libérer de l'anonymat des « victimes ». Il conçoit la vie de Laëtitia comme un « fait social total » au sens de Marcel Mauss, révélant des injustices sociales profondes – de la violence masculine aux inégalités sociales et à la défaillance des institutions étatiques. Cela exige une « enquête totale » qui relie les dimensions microscopiques et macroscopiques. Il accorde une grande importance à la transparence de sa démarche : « Il me semble important d'expliquer dans le livre comment j'ai travaillé, qui j'ai rencontré. » Pour lui, récit et construction du savoir ne font qu'un.

Moderniser les sciences humaines

Jablonka reproche aux sciences humaines de s'accrocher souvent à des méthodes et des styles d'écriture du XIXe siècle, se coupant ainsi des formes narratives et de représentation plus modernes. Il soutient que la recherche ne doit pas se réduire à de simples citations et commentaires, mais doit aussi être créatrice. La littérarité renforce la méthodologie des sciences sociales, au lieu de l'affaiblir. Il appelle à l'intégration de l'imagination, de l'audace et de la rigueur pour pratiquer « une méthode au sein de la littérature ». Les conséquences de cette méthode sont littéraires : le « je » sert à clarifier sa propre perspective, à narrer l'enquête, à canaliser la passion du questionnement et à naviguer entre passé et présent. Il souligne que « la forme suit la fonction » – que le style d'écriture découle de la méthode. Jablonka cite des exemples concrets de ce renouveau : le film de Jean Rouch et Edgar Morin Chronique d'un été, le roman graphique de Joe Sacco Gaza 1956 et des romans policiers qui sont à la fois des études ethnographiques et historiques. Ces nouvelles formes visent non seulement à captiver et à émouvoir les lecteurs, mais aussi à améliorer l'argumentation et la transmission des connaissances.

La présence des disparus

L'histoire familiale de Jablonka – en tant qu'« enfant de la Shoah » et petit-fils de déportés – influence ses recherches. Ses livres, tels que Histoire des grands-parents que je n'ai pas eusIl s'agit de tentatives d'explorer l'histoire de sa famille, en dépassant les limites du familial, de l'inconnu et de l'injustice. Il distingue le « je de la filiation », le « je de l'humain » et le « je de l'enquêteur ». Ce dernier est le plus important, car il rend visible la construction de l'histoire et interroge le rôle du chercheur. Ceci contraste avec l'« égo-histoire » traditionnelle, qui maintient souvent une séparation entre récit personnel et travail académique. Jablonka soutient que le « je » doit être présent et visible tout au long du processus de recherche. Pour lui, l'histoire est une lutte contre le néant et l'oubli, notamment dans le contexte du génocide, qui vise à effacer la vie et sa mémoire. Il souhaite « transformer l'absence en présence ». C'est l'une des tâches centrales de l'historien. Son travail sur ses grands-parents est une tentative de les arracher au « néant » et de leur rendre leur vie. Il fait référence à Daniel Mendelsohn. Les disparus, qui met en lumière le destin individuel dans le génocide, et Edmund De Waal Le lièvre aux yeux d'ambreCes œuvres établissent un lien entre l'histoire familiale et des questions historiques plus vastes, à travers le prisme des objets. Elles illustrent toutes deux la capacité à appréhender le contexte global grâce aux petits détails du quotidien.

Une critique centrale de Le troisième continent, par Alexandra Arsène 1 L'argument soulevé concerne la limitation thématique initiale du « Troisième Continent ». Arsène note que l'ouvrage « se limite à un nombre restreint d'auteurs, tous associés à un thème particulier : la Shoah ». Elle soutient que les caractéristiques des textes rattachés à ce « troisième continent » ne devraient pas se restreindre à un seul thème. Au contraire, les critères de sélection devraient être « liés – outre les thèmes, qui peuvent varier (communisme, guerres diverses, catastrophes naturelles, histoires familiales ou personnelles) – aux techniques et méthodes employées par les auteurs, ainsi qu'à leur mode de représentation ». À titre d'exemple d'une applicabilité plus large, Arsène suggère que la littérature sur la « mémoire communiste », notamment celle d'auteurs comme Svetlana Alexievitch et Vassili Ernou, « pourrait faire partie intégrante de cette littérature du réel produite en Europe de l'Est ». Cette « littérature non fictionnelle personnelle » se concentre sur les « traumatismes visibles aux niveaux individuel et sociétal », contrairement à la littérature sur la Shoah, qui traite davantage des « traces, de la disparition ».

Témoins et géomètres

Jablonka considère des écrivains comme Primo Levi, Georges Perec et Annie Ernaux comme des pionniers de cette littérature du réel. Georges Perec est décrit comme un « chercheur en sciences sociales », non pas au sens d'un titre officiel, mais comme un écrivain qui inspire les chercheurs par sa méthode, son exploration de l'« infra-ordinaire » et sa manière d'appréhender les limites. La capacité de Perec à prendre du recul lui permet d'appréhender « la réalité sous un angle différent », ce qui constitue à la fois un acte littéraire et scientifique. Ses listes et ses recherches sont autant de tentatives pour se souvenir et mesurer l'ampleur du génocide à une époque où les historiens universitaires s'y intéressaient peu. L'œuvre d'Annie Ernaux, quant à elle, articule l'intime et le collectif de manière « auto-socio-biographique ». Leur méthode consiste à dissocier le « je » de l'auteur du « elle » du personnage, ou encore le « on » et le « nous » du collectif, afin de créer une « autobiographie collective ». Leur « écriture plate » est « profonde » car elle révèle la structure sociale à travers la structure du texte, rendant ainsi « l'intime historique ». Un autre exemple de renouvellement des formes est la fusion de l'histoire et de la bande dessinée. Des œuvres telles que celles d'Art Spiegelman Maus ou Joe Sacco Gaza 1956 Ce sont des exemples d’« enquêtes dessinées » ou de « sciences sociales graphiques », qui poursuivent les mêmes objectifs que le grand reportage et la recherche scientifique : comprendre, prouver et présenter. Gaza 1956 Elle se caractérise par des recherches approfondies, des cartes méticuleuses, des entretiens avec des témoins et une analyse critique de la crédibilité des déclarations, étayées par des documents écrits. Ceci démontre que l'argumentation historique peut s'incarner dans les arts graphiques.

Exemples littéraires

Ivan Jablonka analyse plusieurs textes littéraires qui étayent ou influencent son concept de « littérature du réel » ou de « sciences sociales comme littérature ». De ces interprétations, il conclut que la création littéraire et la recherche en sciences sociales peuvent se concilier et s'enrichir mutuellement, révélant la vérité sur le monde et créant de nouvelles formes d'acquisition et de diffusion des connaissances.

Voici cinq exemples concrets de textes littéraires utilisés par Jablonka pour étayer son argumentation, ainsi que les conclusions qu'il tire de leur interprétation :

Primo Levi Le cessez-le-feu (La Trêve) est un récit de voyage décrivant le périple de neuf mois de Levi pour rentrer chez lui après sa libération d'Auschwitz. Il se lit comme un roman picaresque, un guide vers l'émerveillement, tout en relatant les expériences de survie dans une Europe qui s'éveille à la vie après la fureur nazie. Levi est décrit comme un « maître de la connaissance du réveil à la vie » ( maître du savoir-revivreJablonka le perçoit non seulement comme un témoin, mais aussi comme un grand écrivain et un explorateur de soi qui allie création littéraire et rigueur argumentative. L'œuvre de Levi est un exemple de « littérature de survie » et de « littérature de vérité », visant à alerter, témoigner, prouver et réparer.

L'œuvre de Georges Perec (en particulier) Les choses, W ou le souvenir d'enfance, L'infra-ordinaireSon œuvre est extrêmement diverse, englobant romans, nouvelles, autobiographies, mots croisés et textes inclassables. Entre autres, ses œuvres abordent la société de consommation (Les choses), les souvenirs d'enfance et l'Holocauste (W ou le souvenir d'enfance), l'identité juive (Ellis Island) et l'anthropologie de la vie quotidienne (L'infraordinairePerec peut être considéré comme un « chercheur en sciences sociales ». Il a « inventé » des objets de recherche, posé des questions et exploré les problèmes en profondeur. Sa « méthode du "je" ( je de méthode) et le concept d’« infra-ordinaire » sont des outils pour comprendre la société. « La littérature sous contrainte » de Perec ( littérature sous contrainteSon œuvre est comparée à la méthode historique, selon laquelle les contraintes engendrent de nouvelles créations et une production de connaissances inédite. Profondément historique et sociologique, elle vise à comprendre le monde et à inventer de nouvelles formes pour les sciences sociales. Il incarne la « vérité littéraire ».

L'œuvre d'Annie Ernaux (en particulier) L'espace, La honte, Les années) englobe des œuvres autobiographiques qui entremêlent l'intime et le collectif, reliant la connaissance de soi à la socio-histoire. Ernaux pratique l'autobiographie comme une sociologie du soi (sociologie du soi), dans laquelle la vie privée est imbriquée dans la société et l'histoire familiale est inextricablement liée à l'époque qui lui donne son sens. Son « style d'écriture plat » (écriture à platSon œuvre reflète son rejet de la fiction et son approche éthique et esthétique de l'existence individuelle comme phénomène social. Ses textes permettent la coexistence de multiples subjectivités, formant une autobiographie collective. Elle réinvente la littérature en restant ordinaire, universelle et proche du réel.

Joe Saccos Gaza 1956 (dans l'original Gaza 1956 : Notes de bas de page à Gaza) est un roman graphique/reportage sur les massacres de civils dans la bande de Gaza en 1956. Selon Jablonka, l'œuvre de Sacco est une « enquête méthodique » (enquête méthodiqueÀ la recherche d'une vérité oubliée, Jablonka fait preuve d'une méthodologie rigoureuse, caractérisée par de longues enquêtes, des cartes détaillées, la collecte de témoignages, la vérification des données et la prise en compte des doutes. Son travail brouille les frontières entre illustrateur, reporter et historien, démontrant que l'argumentation historique peut s'incarner dans les arts graphiques. Gaza 1956 illustre comment les études illustrées partagent les objectifs et les difficultés de la recherche en sciences sociales : comprendre, prouver et représenter.

Edmund De Waals Le lapin aux yeux ambrés (dans l'original Le lièvre aux yeux d'ambreCe roman est une saga familiale qui retrace l'histoire d'une collection de netsuke (miniatures japonaises) à travers les générations de la famille Ephrussi, négociants en céréales et banquiers à travers l'Europe, jusqu'à l'auteur lui-même, céramiste. Bien qu'écrit par un artiste, cet ouvrage est profondément historique, car il soulève des questions qui dépassent le cadre de la simple histoire familiale : la ramification des familles et des fortunes dans l'Europe du XIXe siècle, l'assimilation trompeuse des Juifs d'Europe occidentale avant l'Holocauste, les migrations familiales, la circulation des objets et le caractère unique de l'œuvre d'art à l'ère de la production industrielle de masse. L'utilisation par De Waal d'une « triple identité » (lignée familiale, enquêteur, émotion) enrichit la démarche argumentative et la recherche, en accroissant la transparence et la réflexivité. Elle démontre que la pensée historique et sociologique peut s'ancrer au cœur même de la littérature. Ce livre est un « objet hybride » qui redéfinit le débat entre historiens et littérature, prouvant qu'un céramiste peut être historien et un historien écrivain, en combinant sensibilité, réflexivité, construction narrative et méthodes scientifiques.

En définitive, Jablonka conclut de son interprétation de ces textes qu’une nouvelle « cartographie des écrits » est nécessaire, qui transcende la séparation traditionnelle entre fiction romanesque et « littérature grise » (recherche universitaire). Il propose le concept de « troisième continent » sur lequel se déploie une littérature du réel, mue par le désir de comprendre et structurée par les sciences sociales. Cette « littérature de vérité » est capable de porter un regard critique sur le monde, de l’expliquer, de dénoncer les injustices et d’impulser le changement social. La littérature des sciences sociales est non seulement possible, mais nécessaire pour transmettre une compréhension plus profonde et plus accessible de la réalité.

L’établissement du « troisième continent » comme catégorie littéraire légitime dépend largement de son acceptation par le public et la critique. Les critiques positives louant l’approche de Jablonka contribuent à construire ce consensus et à consacrer cette nouvelle forme. Les discussions autour du « manque » ou du « déficit de familiarité et de dignité » du « troisième continent » soulignent la nécessité d’un engagement actif auprès de son public pour asseoir cette nouvelle forme. Le fait que les œuvres antérieures de Jablonka, telles que… Laëtitia (2016) et Goldman (2023, voir le Réunion (dans ce blog) ont déjà reçu une large reconnaissance et de nombreuses récompenses, ce qui indique que son approche a déjà fait l'objet d'une certaine canonisation, influençant ainsi la réception de Le troisième continent l'influençant et jetant les bases de son acceptation ultérieure.

Conséquences pour la littérature française contemporaine

Les réflexions de Jablonka ont des conséquences profondes pour la littérature française contemporaine. Elles appellent à une réorientation fondamentale, délaissant le roman dominant comme unique point de référence. L’« enquête » devient alors le nouveau centre de gravité des formes d’écriture. Ceci légitime la « littérature-vérité », qui se distingue nettement de la fiction pure et de la littérature grise traditionnelle. La promotion de formes hybrides et d’une véritable pluridisciplinarité en découle directement. La littérature n’est plus perçue comme une sphère artistique isolée, mais comme un espace ouvert aux méthodes, aux questions et aux perspectives des sciences sociales : histoire, sociologie, anthropologie, géographie et sciences politiques. Ceci encourage les auteurs à rendre visible leur démarche de recherche, à employer le « je de la méthode » et à expliciter leur propre positionnement au sein du texte, renforçant ainsi la transparence et l’authenticité de leur représentation. Les conséquences sont également d’ordre sociétal : cette littérature vise à « dire la vérité et changer le monde ». Elle contribue à rendre les phénomènes sociaux complexes plus compréhensibles et à clarifier la situation en ces temps troubles où le populisme et les fausses informations pullulent. En rendant le savoir accessible et partageable avec un public plus large, elle participe à l'approfondissement de la démocratie. La frontière entre science et art s'estompe, permettant ainsi une littérature plus riche et pertinente, à la fois rigoureuse et accessible.

Le rendement de Jablonkas Le troisième continent La clé réside dans sa redéfinition constante de la littérature et de la recherche scientifique. Il transcende les frontières rigides entre fiction et non-fiction en ouvrant un nouvel espace pour la « littérature du réel », profondément ancrée dans les méthodes des sciences sociales. Sa thèse centrale est que la littérature de la vérité n'est pas nécessairement fictionnelle, mais se définit par la qualité de ses analyses, sa rigueur méthodologique et sa capacité à comprendre et à expliquer le monde. Le « troisième continent » est un espace de rencontre où le « moi » du chercheur s'intègre au texte non par narcissisme, mais par transparence méthodologique, afin de renforcer l'objectivité. La prise de conscience que la recherche elle-même est une quête de ses formes conduit à une volonté d'innover dans les sciences humaines, qui se sont traditionnellement trop accrochées à des modes de représentation obsolètes. Ce livre est un appel à la « création dans les sciences sociales », à la fois exigeant intellectuellement et accessible à un large public.

La « littérature de la vérité », issue d’une « réconciliation » entre littérature et sciences sociales, propose non seulement une nouvelle cartographie du savoir, mais aussi une nouvelle forme d’engagement collectif. En explorant les expériences humaines – qu’il s’agisse de traumatismes individuels ou… Laëtitia Qu’il s’agisse de tragédies individuelles ou de tragédies collectives comme la Shoah, éclairées par la rigueur de la recherche, ces écrits favorisent une empathie plus profonde et une compréhension plus fine du monde. Ils deviennent un véritable outil thérapeutique pour la démocratie, non seulement en fournissant des faits, mais aussi en explorant les résonances émotionnelles et sociales de l’histoire. Ils nous aident non seulement à comprendre le passé, mais aussi à appréhender le présent et à façonner l’avenir avec plus de clarté et d’humanité. Ces écrits nous apprennent non seulement à savoir, mais aussi à ressentir et à agir, en nous appuyant sur une vérité partagée et solide, en luttant contre l’oubli et en contribuant à panser les plaies de l’histoire.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « Écrits du réel : Ivan Jablonka. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Consulté le 11 mai 2026 à 08:43. https://rentree.de/2025/08/20/schreibweise-des-realen-ivan-jablonka/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. Alexandra Arsène, « L’historification du personnel : le retour du réel en littérature », Researchgate, mai 2025. – « Istorificarea normalității: O întoarcerea a realului în literatură », Critique du méridien 2 (2024): 223-37.>>>

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