Le travail de Boualem Sansal aujourd'hui : Rebecca Hohnhaus

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Statut actuel : Exclusion des grâces nationales

La situation de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal demeure critique. Le 1er juillet 2025, une cour d'appel algérienne a confirmé le jugement de première instance, condamnant l'auteur de 80 ans, gravement malade, à cinq années supplémentaires de prison ferme. Il est accusé d'atteinte à l'« unité nationale » algérienne. Cette accusation repose sur des déclarations faites par Sansal lors d'un entretien accordé en octobre 2024 à un média français, dans lequel il commentait le conflit du Sahara occidental et les frontières historiques de l'Algérie. Sansal invoque quant à lui la liberté d'expression. Le parquet avait initialement requis une peine de dix ans, ce qui, compte tenu de sa constitution, aurait équivalu à une peine de mort. Sansal a été arrêté à son entrée en Algérie le 16 novembre 2024 et est détenu depuis lors.

Les espoirs d'une grâce présidentielle du président algérien Abdelmadjid Tebboune, notamment à l'approche de la fête nationale algérienne du 5 juillet 2025, ont été anéantis. Si Tebboune a gracié plus de 6 500 prisonniers, il a explicitement exclu ceux condamnés pour « atteinte à l'unité nationale ». (Source : The Algerian Newspaper) El MoujahidCette femme, considérée comme un porte-parole du régime, a déclaré que l'Algérie ne se laisserait pas dicter sa conduite et n'accepterait aucun ultimatum. Elle s'est interrogée sur l'obsession de Paris pour Sansal, naturalisé français seulement l'année précédente, alors que plus de 2 000 autres citoyens français croupissaient dans des prisons étrangères.

L'affaire Sansal a considérablement tendu les relations diplomatiques franco-algériennes, déjà tendues de longue date. La France a exprimé ses regrets quant au verdict et a appelé à une solution rapide, humanitaire et digne. Les observateurs considèrent Sansal comme un pion, voire un otage, dans ce conflit, l'Algérie rejetant les interventions françaises comme une ingérence. La condamnation du journaliste sportif français Christophe Gleizes à sept ans de prison pour apologie du terrorisme a encore davantage envenimé les relations.

L’intérêt constant porté à l’œuvre de Boualem Sansal demeure d’autant plus pertinent dans ce contexte. Sansal est considéré comme un penseur critique qui remet en question le discours officiel de son pays et aborde des vérités dérangeantes sur la corruption, l’oppression et l’islamisme. Ses livres, interdits en Algérie, tels que… 2084. La fin du mondeIls mettent en garde contre les dangers du fondamentalisme religieux. Son procès est largement perçu comme une atteinte à la liberté d'expression et à la littérature elle-même. Sansal, lauréat du Prix de la paix des libraires allemands en 2011, incarne le courage de s'opposer aux pouvoirs tyranniques. Son œuvre, qu'il décrivait comme son « armure de combat », nous appelle à ne pas rester silencieux.

Tribune : Une cause européenne

Le dans Le Monde L'article paru le 16 mai 2025 dans la Tribune, intitulé « La libération de Boualem Sansal est une cause européenne », est un appel lancé par un collectif de personnalités et d'intellectuels français et allemands pour condamner l'emprisonnement de l'écrivain franco-algérien comme une atteinte à la liberté d'expression. Les auteurs soulignent que Sansal est emprisonné à Alger depuis le 16 novembre 2024 uniquement en raison de ses écrits et de ses idées. Le 27 mars, l'écrivain a été condamné par un tribunal de Dar El-Beida, près d'Alger, à cinq ans de prison pour « atteinte à l'unité nationale, à la sécurité et à la stabilité du pays », notamment en raison de ses déclarations sur le Sahara occidental. Il est à noter que Sansal est âgé de 80 ans et souffre d'un cancer.

Le message central de la Tribune est l'exigence que l'Europe réaffirme la liberté d'expression comme valeur fondamentale en défendant Sansal. L'œuvre de Sansal est décrite comme un combat contre le mensonge, l'ignorance, la dissimulation, le silence et l'oubli, avec pour objectif principal de dire la vérité. Son livre Le Village de l'Allemand (2008) établit des liens entre l’Holocauste, la « décennie noire » en Algérie et la montée de l’islamisme radical dans les banlieues françaises. Les signataires réaffirment leur engagement à défendre Sansal et réclament régulièrement sa libération afin de préserver la liberté d’expression et le libre échange des idées. Ils soulignent que, que l’on apprécie ou non ses livres ou que l’on partage ou non ses idées, Sansal est un écrivain emprisonné pour ses écrits et sa pensée.

Le cas de Sansal est présenté comme une « affaire européenne » car sa portée internationale dépasse le cadre purement français. Membre de l’Académie franco-allemande de Paris, il est largement lu et reconnu en Allemagne et a reçu en 2011 le Prix de la paix des libraires allemands à Francfort, l’une des plus prestigieuses récompenses du pays. La mobilisation de son éditeur et des milieux littéraires en faveur de sa libération a rallié le soutien de personnalités influentes en Allemagne, ainsi que de nombreux lauréats du prix Nobel, parmi lesquels Svetlana Alexievich, Orhan Pamuk, Herta Müller et Elfriede Jelinek. Le Parlement européen a adopté une résolution le 23 janvier 2025 exigeant sa libération immédiate et inconditionnelle et condamnant les atteintes à la liberté d’expression en Algérie.

Le journal Tribune appelle les gouvernements français et allemand, ainsi que les institutions de l'Union européenne, à appuyer la demande de libération de Sansal auprès de leurs homologues algériens, au nom des droits de l'homme et de la liberté d'expression, qui constituent notre patrimoine commun. Les signataires considèrent l'intervention conjointe de la France et de l'Allemagne en faveur de la libération de Sansal comme un geste symbolique et fort, l'expression d'une cause commune. Ils rappellent les mots prononcés par Sansal lors de la remise du Prix de la paix des libraires allemands : « Seul le désir de liberté nous sauvera de la haine et du ressentiment. »

Le journal Tribune a été signé par un collectif comprenant les personnes suivantes :

  • Matthias Fekl, président de l'Académie franco-allemande de Paris
  • Detlev Ganten, professeur de médecine moléculaire
  • Tina Hassel, journaliste
  • Anselm Kiefer, artiste
  • Wolf Lepenies, sociologue
  • Christine de Mazières, juge
  • Hélène Miard-Delacroix, historienne
  • Patricia Oster-Stierle, professeure de littérature
  • Volker Schlöndorff, cinéaste
  • Gesine Schwan, présidente de l'Académie franco-allemande de Berlin
  • Stephan Schwarz, entrepreneur
  • Ulrich Wickert, journaliste et écrivain.

Le travail de Hohnhaus sur Sansal

L'étude de Rebecca Hohnhaus Sur le mythe de la révolution algérienne : histoire, récit et éclairage dans l’œuvre de Boualem Sansal (Transcript Verlag, 2023), rédigée avant l'arrestation de l'auteur, examine l'œuvre de l'écrivain algérien Boualem Sansal à la croisée de l'histoire, de la littérature et des Lumières. La thèse a été présentée à la Faculté de philologie de l'Université de Leipzig en juillet 2021 et soutenue en janvier 2022 sous la direction d'Alfonso de Toro. Dans son introduction, Hohnhaus formule des questions centrales : comment l'histoire algérienne – et notamment la révolution algérienne et ses répercussions idéologiques – est-elle représentée dans l'œuvre de Sansal ? Quelles stratégies narratives Sansal emploie-t-il pour déconstruire les mythes historiques ? Et en quel sens sa littérature peut-elle être appréhendée comme relevant des Lumières ?

Hohnhaus situe l'œuvre de Sansal dans un double contexte : d'une part, au sein du discours postcolonial, et d'autre part, dans la tradition humaniste des Lumières. Elle souligne que les textes de Sansal constituent une forme de contre-sphère publique littéraire face à l'historiographie officielle de l'Algérie, notamment à sa représentation idéalisée de la lutte de libération anticoloniale. Pour ce faire, elle mobilise diverses approches méthodologiques : la théorie postcoloniale (notamment Fanon et Bhabha), les catégories narratologiques et les concepts philosophiques des Lumières (en particulier Kant et Adorno/Horkheimer).

L’état actuel de la recherche sur Sansal est qualifié d’incomplet : si des études préliminaires existent sur certains aspects de son œuvre, aucune monographie littéraire exhaustive n’en examine les dimensions politiques et épistémologiques. Hohnhaus entend combler cette lacune en démontrant systématiquement comment les romans de Sansal subvertissent les récits historiques, déconstruisent les mythes identitaires nationaux et libèrent ainsi une force éclairante.

Déroulement de l'argumentation

1 Instructions

Ce chapitre (p. 11-22) introduit la thèse de Rebecca Hohnhaus et éclaire les motivations et l'objet de son étude de l'œuvre de Boualem Sansal. Il constate le manque d'attention portée à la réception des Lumières dans les études sansaliennes et positionne les romans de Sansal comme une « littérature critique des Lumières », qui éclaire le passé algérien tout en questionnant les conditions de la construction de l'histoire. Le texte souligne la contribution de Sansal au débat sur la littérature et les Lumières dans le contexte postcolonial et la manière dont, à travers ses romans, il « dévoile » la réalité algérienne tout en relativisant sa propre vérité, car pour lui, la vérité n'est jamais absolue afin d'éviter sa transformation en mythe. Il met en lumière l'analyse exhaustive de l'œuvre de Sansal (1999-2020) qui en révèle la diversité thématique, les motifs récurrents et les ruptures.

2. Considérations préliminaires

Dans ce chapitre (p. 23-46), Hohnhaus pose les fondements théoriques de son argumentation en examinant la relation complexe entre les Lumières, l'histoire et le récit. Elle souligne que les Lumières doivent être comprises comme une forme d'autoréflexivité afin de les distinguer d'un simple progrès des connaissances ou d'un endoctrinement. La philosophie de l'histoire des Lumières, par le biais de la téléologie, de l'universalisme et du progrès, a mobilisé le temps, mais ces catégories comportaient aussi le risque d'une « illusion plutôt que d'un éclairage » en totalisant l'histoire et en la laissant se figer en de nouveaux mythes. L'« historicisation des Lumières » (notamment par des penseurs comme Nietzsche) et le « déconstruit des frontières de l'historiographie » (par l'École des Annales et Hayden White) démontrent que l'histoire est une construction et que la connaissance demeure subjective et provisoire, ce qui exige une réflexion constante sur les conditions de sa construction. Cet examen critique de soi permet de préserver le pouvoir émancipateur de la pensée historique. Cinq éléments clés – vision anthropocentrique du monde, histoire et mouvement, perspective de liberté, histoire en tant que construction et métahistoire/autoréflexion – sont extraits et sont pertinents pour la conception de l'histoire de Sansal.

3 Le scellement du temps en Algérie

Ce chapitre (pp. 47-72) applique les considérations théoriques au contexte algérien et analyse comment la période post-indépendance a été « clouée ». Les « transformations économiques et politiques de l’Algérie coloniale » ont conduit à la destruction des structures traditionnelles et à la discrimination à l’encontre de la population musulmane par les autorités. Statut musulmanIl en résulta une capitalisation et une modernisation incomplètes. « L’indépendance algérienne ou l’autocolonisation du peuple algérien » se manifesta dans l’idéologie du FLN, qui imposa une nation arabo-islamique homogène et monopolisa l’historiographie, étouffant ainsi toute possibilité d’expression individuelle. La question des revenus pétroliers engendra une dépendance et empêcha une modernisation durable. La transition « du nationalisme algérien au puritanisme islamique » et l’introduction de… Code familial inégalité juridique cimentée, légitimée par une interprétation stricte et rigide des textes religieux (taqlidBien que le Hirak puisse être interprété comme un « retour à l’histoire », des obstacles économiques et sociaux à une émancipation complète persistent. Le chapitre conclut en affirmant que l’histoire algérienne s’est figée en mythe sous l’effet de ces mécanismes et ne sert plus qu’à éclairer, mais qu’elle doit être restituée au peuple algérien.

4 lettres contre l'impasse

Ce chapitre conséquent (p. 75-198) constitue le cœur de l'ouvrage et examine comment Sansal, dans son œuvre, appréhende la stagnation algérienne, offrant ainsi un éclairage à double titre. Il analyse la manière dont Sansal inscrit les différentes périodes historiques dans ses romans, souvent à travers de fortes références à l'Algérie. La construction du temps s'opère au travers d'enquêtes policières et de voyages dans le passé. Le microcosme de lieux spécifiques (par exemple, la prison de Lambèse, le Bar des Amis) reflète le macrocosme de l'histoire algérienne, tandis que l'espace social – l'Algérie comme prison – révèle des lieux d'isolement et de production de l'ignorance, qui peuvent toutefois aussi être des germes de résistance. La narration de Sansal se caractérise par une fragmentation du temps, grâce à des analepses, des descriptions détaillées et des commentaires de l'auteur qui invitent à la réflexion. Il met l'accent sur les « continuités et répétitions » de l'histoire en établissant des parallèles entre le nazisme et l'islamisme et en dépeignant une « totalité et une stagnation » dans les dystopies (par exemple, 2084Parallèlement, il le démontre à travers le « principe de métamorphose » (par exemple dans Le train d'Erlingen) les transformations des forces totalitaires et la possibilité d'une réconciliation par un retour aux origines humanistes partagées (par exemple dans AbrahamL’« analyse des caractères ou la question des sujets de l’histoire » pose le problème de « l’autonomie et du fatalisme religieux » (en particulier le mektoubSansal met en avant le principe de stagnation, qui conduit à la déshumanisation et à l'immobilité historique. Il oppose ce principe au rôle de l'individu, incarné par des figures mobiles, les détectives, qui transgressent les frontières et réactivent les souvenirs. À l'inverse, il présente des figures immobiles qui, en tant que représentants du système (le caractère autoritaire) ou en tant qu'« anormaux », monstres et êtres surnaturels, révèlent les limites de la rationalité et incitent à l'introspection. Sansal utilise cette introspection pour surmonter la stagnation, en employant des techniques métafictionnelles et métahistoriques (paratextes, métafiction enchâssée). Ses textes prétendent représenter la vérité et la recherche de la vérité, Sansal apparaissant comme un parrhésiaste et un témoin qui, de manière subjective mais crédible, accuse le gouvernement algérien de mensonge et appelle à un examen critique de l'histoire.

5. Remarques sur l'impact public de l'œuvre

Ce chapitre (p. 199-212) examine la réception de l’œuvre de Boualem Sansal et le rôle des lecteurs dans la construction de son sens. Il constate que, malgré son désir de toucher un large public, Sansal est perçu différemment en France, en Allemagne et en Israël par rapport à l’Algérie et au monde arabe. En Europe, son engagement est salué et il a reçu, entre autres distinctions, le Prix de la Paix des libraires allemands. En France, il risque cependant d’être instrumentalisé par les médias d’extrême droite, tandis qu’en Allemagne, ses mises en garde contre l’islamisme suscitent peu de critiques. Sa visite en Israël a été accueillie favorablement. En Algérie, en revanche, il se heurte à un rejet véhément et à des accusations de « haute trahison » et d’opportunisme, notamment de la part de Rachid Boudjedra et d’Abdellali Merdaci. Cette réaction s’explique souvent par l’enracinement idéologique de ses détracteurs, qui perçoivent sa critique de l’identité algérienne comme une trahison et considèrent ses textes en français comme « désocialisés ». Néanmoins, Sansal est perçu comme un artisan du dialogue entre l'Est et l'Ouest. Le chapitre conclut en reprochant à Sansal de se présenter trop facilement comme un combattant solitaire, ce qui nuit à la visibilité des autres résistants algériens dans son œuvre.

6 Conclusion

Le chapitre de conclusion (p. 213-214) résume les principaux résultats de l'étude : l'existence d'une conscience historique est essentielle au développement d'une société libre, car elle est la seule façon de reconnaître que les institutions et les valeurs sont susceptibles d'évoluer. Sansal expose comment le gouvernement algérien a instrumentalisé les idéaux de progrès et d'universalisme pour maintenir le peuple sous le joug après sa libération. Ses romans rompent avec cette stagnation grâce à des stratégies narratives qui présentent l'histoire comme une construction humaine et replacent l'humanité au centre, en tant qu'acteur souverain, devenant ainsi un vecteur d'épanouissement personnel. Bien que Sansal s'adresse principalement à un public européen, *Hirak* démontre que le besoin de changement en Algérie est profond, et la vision individualiste de Sansal fournit les outils d'un éveil démocratique qui ouvre la voie à une société laïque, pluraliste et démocratique. L'étude se conclut sur l'espoir que Sansal s'intéressera à l'avenir aux histoires des acteurs contemporains afin de révéler leur potentiel de liberté.

Le mythe démystifié : Le Serment des barbares

Rebecca Hohnhaus comprend le premier roman de Boualem Sansal Le Serment des barbares L'ouvrage de 1999 est considéré comme une œuvre majeure dans l'engagement de Sansal avec l'histoire algérienne et un modèle pour son œuvre littéraire ultérieure. Hohnhaus examine comment Sansal déconstruit dans cet ouvrage le « mythe de la révolution algérienne » établi par le Front de libération nationale (FLN). Après l'indépendance de l'Algérie, le FLN a monopolisé l'historiographie en propageant des récits d'un peuple homogène et d'une révolution menée par la population rurale, tout en ignorant les aspects économiques, sociaux et culturels de la période coloniale. Cette représentation sélective a conduit à une « figement du temps » et à une stagnation de l'histoire en Algérie.

Sansal s'oppose à ce récit national officiel et cohérent par une structure narrative fragmentaire et aux perspectives multiples. L'agencement temporel des motifs, « fragile, chaotique et arythmique », amène le roman à « faire éclater le continuum de l'histoire » et à révéler des liens jusque-là invisibles.

Le choix du roman policier dans le genre de néopolaire Il s'agit d'un procédé narratif central. L'accent n'est pas mis sur l'enquête classique d'un meurtre ni sur l'arrestation du coupable, car la « vérité ultime » demeure un mystère et l'inspecteur Si Larbi meurt même sans avoir résolu l'affaire. Les meurtres de Si Moh et d'Abdallah Bakour servent plutôt de catalyseur pour mettre en lumière les injustices sociales. L'inspecteur Larbi mène une « enquête historique » qui remonte à la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), réactivant des pans d'histoire occultés. Ceci fait émerger diverses voix, mémoires et traumatismes au sein du pays, qui étaient réprimés ou occultés par l'idéologie officielle du FLN. La représentation d'une réalité algérienne « opaque et indicible » — par exemple, à travers la description chaotique de l'hôpital ou la criminalisation des personnages — souligne la nécessité de rechercher la vérité au-delà des récits historiques officiels.

Hohnhaus démontre que le roman favorise une profonde prise de conscience des discontinuités et des lacunes de l'histoire. L'approche de Sansal combine les aspirations des Lumières et les élans postcoloniaux. Il s'appuie sur l'idée de « lumières à travers l'histoire » en révélant des vérités cachées tout en examinant de manière critique les conditions de construction de l'histoire. En insistant sur la responsabilité humaine et en remettant en question le « fatalisme religieux » (mektoubEn s'opposant aux attitudes dominantes qui ont maintenu la société algérienne dans un état de passivité, il repositionne l'humanité comme « sujet de l'histoire ». Son œuvre apporte ainsi une contribution importante à l'autoréflexion dans le discours historique et à la mobilisation du temps.

L'histoire révolutionnaire comme histoire familiale : L'Enfant fou de l'arbre creux

La lecture par Hohnhaus du récit semi-autobiographique de Boualem Sansal L'Enfant fou de l'arbre creux (2000) interprète le conflit père-fils comme une allégorie concise de la relation complexe de l'individu à l'histoire de la révolution algérienne. Hohnhaus montre comment, à travers cette approche narrative, Sansal dépeint les séquelles autoritaires persistantes du mythe révolutionnaire dans l'Algérie contemporaine et les oppose à une subjectivité critique et émancipatrice.

L'histoire elle-même, qui est le deuxième roman de Sansal, conserve cela de Le serment des barbares Sansal reprend les codes du roman policier, mais déplace l'attention de la traque d'un criminel à la quête de sa propre identité. Le protagoniste, Pierre, informaticien formé en France, retourne en Algérie à la recherche de sa mère et se retrouve injustement condamné à mort à la prison de Lambèse. Cette prison, qui fut un établissement de haute sécurité à l'époque romaine, sous le régime colonial français, et encore aujourd'hui, est transformée par Sansal en un microcosme de l'histoire algérienne et de l'emprisonnement du temps. Dans cette « cellule » – symbole de la stagnation de la société algérienne – le temps semble suspendu, et les jours se ressemblent tous.

Hohnhaus interprète la figure du père de manière métaphorique, comme l'incarnation du mythe révolutionnaire algérien, forgé par le Front de libération nationale (FLN) pour légitimer son pouvoir. Cette historiographie officielle, qui a effacé de la mémoire collective tous les récits contradictoires, a engendré une « figement du temps » et une paralysie de la société. Les structures autoritaires de l'État, renforcées par une politique stricte d'homogénéisation arabo-islamique et par la dépendance aux revenus pétroliers, ont conduit le peuple algérien à une forme d'« autocolonisation » après la libération.

À l'inverse, il y a le fils, Pierre, qui incarne une subjectivité critique cherchant à s'émanciper de cette emprise extérieure. Figure mobile – concept central dans l'œuvre de Sansal –, Pierre entreprend un voyage au cœur de l'inconscient, à la fois géographique et historique. Son interaction avec son compagnon de cellule, Farid, un jeune Algérien qui, malgré ses propres crimes, est présenté comme une victime du système, est cruciale pour la compréhension par Pierre des conditions désastreuses en Algérie et pour sa libération. Les conversations entre les deux hommes à la prison de Lambèse deviennent le germe de la résistance, faisant ressurgir des souvenirs refoulés et la vérité sur la société algérienne. Sansal recourt ici à des éléments du réalisme magique, tels que des voix venues d'outre-tombe, pour dépeindre les aspects indicibles et incompréhensibles de la réalité algérienne et révéler les limites de la compréhension rationnelle.

L'analyse de Hohnhaus est convaincante de par son entrelacement des structures narratives et des mécanismes politico-psychologiques de la représentation historique. Le choix du genre néo-polaire par Sansal lui permet de mettre en lumière les maux de la société plutôt que de simplement résoudre un crime, et de maintenir le suspense chez le lecteur, préservant ainsi la possibilité de changer le monde. Le roman démontre comment l'historiographie institutionnalisée produit l'« ignorance » et confisque la vérité. À travers cette « double illumination » – illumination du passé algérien et illumination des conditions de construction de l'histoire – Sansal remet en question la vérité absolue et souligne la subjectivité de toute représentation historique. La postface de L'Enfant fou de l'arbre creux Il s'agit d'un commentaire méta-esthétique explicite, invitant les lecteurs à réfléchir à la nécessité de réécrire l'histoire et de légitimer les éléments « improbables » du texte comme dimensions de la vérité.

Dans cet ouvrage, Sansal rompt avec le principe fataliste de mektoub La croyance au destin, qui a maintenu la population algérienne dans la passivité, s'oppose à l'action et à la responsabilité humaines. L'objectif est de faire des individus des « sujets de l'histoire », capables de choisir leur propre voie et de sortir de la « stagnation historique ».

Contre-modèles narratifs : l'utopie post-révolutionnaire dans Le Village de l'Allemand

L'analyse du roman de Boualem Sansal Le Village de l'Allemand (2008) offre un aperçu des stratégies narratives complexes et des préoccupations philosophiques de Sansal, notamment en ce qui concerne la représentation historique de l'Algérie et la confrontation avec les idéologies totalitaires.

Hohnhaus souligne que Sansal dans Le Village de l'Allemand Le roman déplace son attention de l'histoire de l'Algérie postcoloniale vers d'autres contextes historiques afin d'éclairer les fondements de la nation algérienne sous un jour nouveau. Il examine la relation entre l'islam et le national-socialisme, plaçant ainsi l'Allemagne et la banlieue parisienne au même rang que l'Algérie. Pour Sansal, le danger du national-socialisme ne s'est pas éteint avec la victoire des Alliés en 1945 ; il s'est plutôt propagé une idéologie qui, dans ses formes fondamentalistes, présente une ressemblance effrayante avec la vision nazie du monde.

L'histoire est celle de Hans Schiller, un officier SS allemand qui se réfugia en Algérie après la guerre et y jouit d'une grande estime en tant que « moudjahid » (combattant de la liberté) et « cheikh Hassan », tandis que son passé nazi était occulté par l'État algérien. Cette collaboration entre l'Algérie et les nazis – une accusation qui provoqua une vive indignation en Algérie – est constamment mise en avant par Sansal dans le roman et lors d'entretiens. Il approfondit ce parallèle en présentant les islamistes comme les successeurs des nazis, qui non seulement plongèrent l'Algérie dans la guerre civile, mais contrôlent également des quartiers de grandes villes européennes. Les entrées du journal de Malrich décrivent la Cité comme un camp de concentration et qualifient l'imam de « chef » et ses disciples de « kapos », soulignant ainsi la similitude structurelle entre les idéologies islamiste et fasciste. Les deux camps fonctionnent de manière très similaire, car ils perçoivent comme une menace tout ce qui s'écarte de leur logique ethnocentrique, comme les sans-abri, les cosmopolites et les libéraux.

Universalisme moral contre idéologies identitaires : selon Hohnhaus, l’intention de Sansal, à travers ce parallèle explosif, n’est pas de relativiser la culpabilité allemande ni de remettre en question le caractère unique de l’Holocauste. Il s’agit plutôt de dévoiler l’histoire algérienne, dans laquelle l’extermination des Juifs n’est même pas mentionnée. Le débat dans Le Village de l'Allemand Sansal commence par rappeler que l'Holocauste a eu lieu et met en garde contre le risque de répétition de cette catastrophe si le sujet continue d'être nié et tabou. Il recourt à des analogies pour illustrer la propension des civilisations à l'autodestruction et à la destruction d'autrui, et pour s'interroger sur les probabilités futures. Il établit un lien entre fatalisme, déshumanisation et immobilisme historique, et dénonce la croyance au destin (mektoub) comme une idéologie qui, en maintenant les individus dans la passivité, perpétue la stagnation politique et économique.

Sansal oppose le collectif assujetti par des pouvoirs hétéronomes à l'individu autonome et éclairé. Des personnages comme Rachel et Malrich incarnent ce type d'introspection. Rachel assume sa responsabilité dans la culpabilité allemande et intègre son expérience de descendant d'un criminel nazi en ajoutant un vers au texte de Primo Lévi « Se questo è un uomo » (Si c'est un homme). Malrich reconnaît que l'histoire est le fruit de l'action humaine et que chacun doit répondre de ses actes, s'opposant ainsi au principe fataliste du mektoub (indifférence). En publiant les journaux intimes, il brise le silence des auteurs allemands des crimes et des collaborateurs algériens. Cette insistance sur l'action et la responsabilité humaines est un aspect central de l'élan des Lumières qui anime Sansal. Hohnhaus note cependant que Sansal semble parfois minimiser les ruptures des Lumières européennes, telles que l'impérialisme français et le mépris de ses idéaux dans les colonies, et présente la France sous un jour idéalisé. Il s'intéresse plutôt à l'hypocrisie du gouvernement algérien et à sa reproduction de mécanismes d'exclusion racistes.

Double perspective journalistique et incertitude épistémique : le roman est structuré par deux narrateurs à la première personne, les frères Rachel et Malrich, dont les points de vue s’entrecroisent constamment. Cette structure fragmentaire crée des « parallèles troublants ». Les différents niveaux de réflexion des frères – Rachel, qui mène des recherches approfondies et s’exprime avec sensibilité, et Malrich, impulsif – révèlent la subjectivité de l’historiographie et les limites de la compréhension. Sansal rompt avec le concept de vérité absolue en relativisant et en historicisant la vérité de ses récits. Le fait qu’il laisse la vérité ultime, le dénouement de l’affaire, dans l’incertitude souligne les limites du savoir dans un pays où la vérité a été confisquée par des fictions politiques. La représentation de l’« incompréhensible » et de l’« indicible » par un « cerclement » autour du réel est caractéristique du style néopolaire de Sansal, qui privilégie la recherche et le questionnement à la solution finale.

Rendre l'histoire accessible par le dialogue : Sansal utilise le genre du roman policier, notamment le néo-polaire, pour examiner les injustices sociales et révéler des vérités occultées. Les « détectives de l'histoire » de ses romans doivent s'appuyer sur des sources non officielles et non vérifiées pour rectifier les récits historiques officiels. Les personnages sont « mobiles », voyageant à travers l'histoire et ravivant ainsi des « souvenirs refoulés », ce qui amorce une confrontation avec le traumatisme algérien. Le roman lui-même est une sorte de dialogue entre les deux frères et leurs approches divergentes du passé. Sansal intègre des éléments métafictionnels – préfaces, postfaces et commentaires – qui dévoilent les processus de construction du texte et incitent les lecteurs à s'interroger sur la véracité de l'histoire présentée. Il se perçoit comme un « parrhesiaste » qui dit la vérité, même au péril de sa vie, et comme un « témoin » de son époque, dont la vérité subjective permet de démasquer les mensonges d'État.

Critique du totalitarisme et allégorie postcoloniale : 2084 – La fin du monde

Dans son analyse, Hohnhaus situe le roman dystopique de Boualem Sansal 2084 : La fin du monde (2015) comme un point culminant de son œuvre éclairante. Sansal déplace ici le centre de son analyse historique du passé spécifiquement algérien vers un niveau plus universel et abstrait afin de mettre en lumière les dangers des tendances totalitaires dans un contexte mondial.

Par analogie avec George Orwell 1984 (1949) Sansal brosse le tableau sombre d'un empire religieux totalitaire, l'Abistan, qui porte indéniablement les marques de l'Algérie islamiste. Hohnhaus souligne que Sansal, dans 2084 Les caractéristiques structurelles d'un système anti-utopique sont décrites en détail : isolement, autarcie et immobilisme de la communauté ; manipulation systématique du récit historique ; primauté du collectif sur l'individu ; et homogénéisation stricte de la société, instaurant simultanément un système de classes et de castes. S'y ajoutent des structures familiales patriarcales, l'exclusion des « malades », des châtiments draconiens pour les comportements déviants, une surveillance totale et un endoctrinement idéologique constant par les « nadirs » (télésurveillants), un appareil administratif technocratique et une politique linguistique répressive.

Un thème central du roman est « l'arrêt du temps ». À Abistan, les habitants ignorent tout de leur histoire et sont incapables d'imaginer un avenir ; ils sont prisonniers d'un cycle d'inertie. Ce thème est renforcé par un style narratif continu, linéaire et cohérent, sans omissions ni accélérations. Chaque chapitre s'ouvre sur un résumé prophétique des événements à venir, déterminant ainsi le cours de l'histoire et instaurant un sentiment de désespoir.

Hohnhaus souligne le rôle crucial du langage, de la mémoire et de l'illumination dans ce roman. La langue parlée à Abistan, l'« abilang », est une caricature de l'arabe coranique, imitée formellement et fonctionnellement. Elle est décrite comme un « champ de forces » qui non seulement imprègne tous les aspects de la vie, mais consume et détruit aussi le corps des croyants jusqu'à leur structure chromosomique. La rigidité de l'« abilang » empêche toute expression de concepts nouveaux ou complexes, étouffant ainsi la pensée indépendante et condamnant les individus au silence. Cette condition fait écho à la critique que Sansal adresse à l'arabe classique, qu'il considère comme le « siège du sacré » et « chargé de catéchon » car il « arrête le temps » et ne conserve aucune expression profane.

À Abistan, la mémoire du passé a été presque entièrement effacée. Le système produit activement « l’ignorance » pour consolider son emprise. Même le ghetto soi-disant « ouvert » des dissidents, situé à l’écart de la capitale, est interprété par Hohnhaus comme une invention du régime, qui crée sa propre opposition afin de mieux la contrôler. Cela conduit à la stagnation de la société. 2084 comme absolu, puisque «toute issue est bloquée».

Hohnhaus démontre cependant que Sansal ne se contente pas de proposer une critique politique, mais explore les conditions d'une subjectivité critique au sein d'une dystopie post-religieuse. Le protagoniste, Ati, incarne cette subjectivité critique. Bien qu'il fasse partie du système totalitaire, il entreprend des actions, remet en question la liberté et les limites de l'empire, s'opposant ainsi à la stagnation omniprésente. Même s'il apparaît finalement comme une marionnette d'un clan rival, ses actions constituent un acte de résistance contre la croyance fataliste en le destin.mektoubPour Sansal, l'autonomie humaine est d'une importance capitale, car elle s'oppose au fatalisme qui déshumanise les individus et les déresponsabilise. Hohnhaus souligne que, pour Sansal, l'éveil a une double signification : il révèle des vérités occultées et, simultanément, interroge les conditions de leur propre émergence.

L'allégorie dans 2084 Elle devient un outil d'éveil transculturel. En établissant des parallèles entre l'islamisme et le national-socialisme, Sansal attire l'attention sur le danger universel des idéologies totalitaires, qui suivent la même grammaire et subordonnent l'individu à un dessein collectif. Hohnhaus interprète cette comparaison non comme une relativisation de la Shoah, mais comme une mise en garde contre la répétition des catastrophes historiques. Sansal exhorte ses lecteurs à prendre au sérieux les signes des temps. La métaphore de la lumière, qui apparaît dans le phénomène de la « Démoc » (Démocratie) comme un « être de lumière et de raison », souligne les idéaux des Lumières qui s'opposent au système totalitaire.

Conclusion – Synthèse et perspectives

Dans son chapitre de conclusion, la Conclusio (pp. 271–282), Rebecca Hohnhaus situe l'œuvre littéraire de Boualem Sansal comme une « littérature critique des Lumières ». Elle démontre comment l'œuvre de Sansal s'oppose résolument aux rigidités idéologiques, tant au nationalisme postcolonial qu'au dogmatisme religieux.

Sansal déconstruit le « mythe de la révolution » érigé en Algérie par le Front de libération nationale (FLN). Après l'indépendance, les autorités algériennes ont monopolisé le récit historique en propageant une histoire nationale cohérente, celle d'un peuple homogène et d'une révolution menée par la population rurale. Cette appropriation idéologique a engendré une « paralysie du temps » et une stagnation de l'histoire en Algérie. Sansal s'insurge contre cette stagnation en révélant que les « constantes nationales » ne sont que des mythes servant uniquement à consolider le pouvoir des élites.

Dans le même temps, Sansal critique le dogmatisme religieux, en particulier le fatalisme islamique (mektoub), qui prive les individus de leurs droits et les contrôle passivement. Il souligne le danger que la religion prenne la place de l'histoire et étouffe la pensée autonome. Pour Sansal, l'islamisme est l'une des plus grandes menaces de notre époque. Dans son roman 2084 Il illustre de manière saisissante le danger d'une dictature mondiale islamiste afin de montrer les conséquences de « sceller l'histoire » dans une société religieusement autoritaire.

Hohnhaus met en lumière plusieurs qualités essentielles de l'œuvre de Sansal :

Polyphonie narrative

Sansal oppose un récit national officiel et cohérent à une structure narrative fragmentaire et aux perspectives multiples. L'agencement temporel des motifs est « fragile, chaotique et arythmique », ce qui « fait éclater le continuum de l'histoire » et révèle des liens jusque-là invisibles. Par le biais d'analepsie (retours en arrière), le narrateur revient sans cesse sur le passé pour créer une profondeur historique. L'histoire policière dans Le Serment des barbares Cela permet de donner la parole à différents aspects de l'histoire du pays, notamment aux souvenirs et aux traumatismes refoulés ou occultés par l'idéologie officielle. Sansal recourt également à des références intertextuelles pour inscrire ses textes dans un contexte historique et culturel plus large. 2084 Il caricature les sociétés islamo-arabes à travers des représentations hyperboliques afin de souligner l'absurdité et le danger du système totalitaire.

Réflexivité éthique

Sansal crée une prise de conscience des discontinuités et des lacunes de l'histoire. Ses romans fonctionnent comme des instruments d'illumination à double titre : ils éclairent le passé de l'Algérie et dénoncent le récit historique officiel comme un mensonge. Parallèlement, ils soulignent l'autonomie de l'individu en tant que « sujet de l'histoire ». Sansal s'oppose au fatalisme religieux (mektoubIl exhorte chacun à prendre son destin en main. Il se présente comme un « écrivain engagé » et un « parrhesiaste » (un porte-parole de la vérité), révélant la vérité et prenant des risques personnels dans cette quête. Hohnhaus souligne que, malgré son attachement aux valeurs démocratiques, Sansal adopte consciemment le rôle d'un « combattant solitaire » qui, tel un « bâtisseur de ponts », cherche à surmonter le fossé entre l'Orient et l'Occident.

scepticisme épistémologique

Sansal démontre que l'historiographie résulte de processus de construction narratifs, et donc subjectifs. Il relativise la notion de « vérité ultime » en laissant délibérément des questions en suspens et en soulignant les limites de la connaissance. Il y parvient en examinant de manière critique les conditions de construction de l'histoire et en révélant la fictionnalité de ses propres œuvres par une réflexion métatextuelle. Pour Sansal, la vérité n'est jamais conçue comme absolue, car l'histoire risquerait alors de se figer en mythe. Il insiste sur le fait que « la vérité réside dans le mouvement » et que « le questionnement est la source de la liberté ». L'approche de Sansal conjugue les aspirations postcoloniales et des Lumières en interrogeant de manière critique les Lumières européennes tout en actualisant leur potentiel émancipateur dans le contexte postcolonial.

L'étude de Rebecca Hohnhaus apporte ainsi une contribution importante aux travaux, jusqu'ici assez sporadiques, sur Sansal, en analysant de manière exhaustive l'ensemble de son œuvre (1999-2020) dans une perspective nationale et internationale. Elle enrichit également de façon significative le débat sur la littérature et les Lumières dans le contexte postcolonial, en considérant l'écriture de Sansal non seulement comme politiquement explosive, mais aussi comme littérairement et épistémologiquement subversive.

Reconnaissance à la lumière de l'arrestation de Boualem Sansal

L’arrestation de Boualem Sansal en juillet 2023 par les autorités algériennes – officiellement pour « activités anti-étatiques », mais en réalité pour ses critiques acerbes du gouvernement et de son passé islamiste – confère à l’étude de Rebecca Hohnhaus une pertinence troublante. Son enquête démontre combien les Lumières littéraires peuvent être dangereuses dans un contexte autoritaire. L’analyse de Hohnhaus fournit les outils intellectuels nécessaires pour comprendre l’activisme de Sansal non seulement comme une pratique esthétique, mais aussi comme une forme de résistance. Dans cette perspective, sa monographie apparaît non seulement comme un ouvrage universitaire, mais aussi comme un appel aux chercheurs à poursuivre leurs recherches sur cet écrivain persécuté.

Dans son étude, Rebecca Hohnhaus propose une analyse nuancée, théoriquement solide et politiquement pertinente qui inscrit l'œuvre de Sansal dans le cadre littéraire des Lumières. Ses lectures sont précises, son argumentation convaincante et son rapprochement entre études littéraires et théorie politique exemplaire. Face à la répression actuelle dont Sansal fait l'objet, son travail acquiert une dimension existentielle : elle défend la liberté de pensée par la pensée elle-même.

Les événements entourant l'arrestation et la condamnation de Sansal éclairent d'un jour nouveau certains arguments de Hohnhaus :

Confirmation des critiques du régime et lutte contre les mythes

Hohnhaus souligne le rôle de Sansal en tant que critique du régime algérien et des mythes du parti indépendantiste, qu'il dénonce dans ses écrits. Sa condamnation pour « atteinte à l'unité nationale » suite à des déclarations sur la frontière historique entre l'Algérie et le Maroc confirme brutalement que le régime perçoit ses propos comme une menace directe pour son récit historique officiel et, par conséquent, pour son pouvoir.

Dire la vérité comme une tâche dangereuse (parrhesia)

Hohnhaus qualifie Sansal de « parrhesiaste », c’est-à-dire quelqu’un qui a le courage de dire la vérité, même au péril de sa vie, et dont la vérité subjective vise à bouleverser l’ordre établi. Son emprisonnement pour avoir simplement exprimé son opinion souligne le danger existentiel que représente la vérité dans les régimes autoritaires et fait de lui un exemple vivant de ce « courage pour le bonheur et pour surmonter le destin ». Les parallèles établis par Jean-François Colosimo avec Alexandre Soljenitsyne mettent en lumière ce rôle prophétique.

Le rôle de l'accueil international

Hohnhaus constate que Sansal est célébré en France, en Allemagne et en Israël, mais rejeté ou censuré en Algérie et dans le monde arabe. L’immense solidarité internationale, les manifestations et les appels lancés par la France et l’Allemagne en faveur de sa libération – qualifiés de « diktats » par le régime algérien – illustrent de façon frappante ce fossé de perception. L’affirmation algérienne selon laquelle Paris serait « obsédée » par Sansal, alors que 2 000 autres citoyens français sont emprisonnés à l’étranger, est une manifestation directe de ce clivage et de la position du régime.

Risque d’instrumentalisation et rôle du « loup solitaire ».

Hohnhaus évoque le risque que la position anti-islamiste de Sansal soit instrumentalisée par certaines factions politiques, et que sa tendance à agir en solitaire puisse l'amener à négliger des personnes partageant ses idées dans son propre pays. La façon dont le régime algérien le présente comme un « pion des puissants » ou comme une figure « adulée par l'extrême droite française » confirme cette vulnérabilité. Le fait qu'il ait été conseillé de changer d'« avocat juif » illustre également comment le régime tente de l'instrumentaliser, lui et ses relations internationales.

Déshumanisation et stagnation

Le maintien en détention de Sansal malgré son âge avancé et sa grave maladie, ainsi que le refus de la grâce accordée à d'autres, illustrent la « déshumanisation de l'histoire » et la « stagnation » décrites par Hohnhaus. Le régime ne fait preuve d'aucune clémence, ce qui est perçu comme une « caractéristique particulièrement perfide de l'arbitraire autocratique », soulignant ainsi la mentalité autocratique et fataliste critiquée par Sansal.

Authenticité du récit

Sansal a toujours insisté sur le fait que ses récits sont « vrais » et reflètent des expériences réelles. Son emprisonnement pour ses écrits renforce la dimension de son œuvre littéraire, non seulement en tant que fiction, mais aussi comme une description dangereusement réaliste de la situation en Algérie que le régime tente de dissimuler.

L’arrestation de Boualem Sansal n’est donc pas un événement isolé, mais une confirmation poignante et tragique des analyses de Hohnhaus, qui révèlent les profonds conflits entre l’œuvre éclairante et critique de Sansal et la réalité répressive de son pays. C’est comme si le gouvernement algérien, par son arrestation, avait voulu écrire un dernier chapitre au « livre » de Sansal sur l’Algérie, un chapitre qui donne cruellement vie à ses critiques les plus acerbes de la censure et de la stagnation en Algérie.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « L'œuvre de Boualem Sansal aujourd'hui : Rebecca Hohnhaus. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Consulté le 17 mai 2026 à 17:45. https://rentree.de/2025/07/25/boualem-sansals-werk-heute-rebecca-hohnhaus/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.


Nouveaux articles et critiques


Rentrée littéraire : littérature française contemporaine
Vue d'ensemble de la vie privée

Ce site web utilise des cookies afin de vous offrir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations des cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site web et aider notre équipe à comprendre quelles sections du site vous trouvez les plus intéressantes et utiles.