La Valse des ruines : Jean-Jacques Schuhl

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Je ne sais pas ce que ça peut vouloir dire
Je suis tellement triste
Un comte des très anciens temps
Ne s'en va pas de ma tête

Heine/Silcher Lorelei, air populaire, chez Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

Je ne sais pas ce que cela signifie.
Je suis si triste
Un conte de fées des temps anciens
Je n'arrive pas à me le sortir de la tête.

La figure de Caven est ici une sorte de Lorelei moderne, une illusion féminine qui fascine et présage simultanément un destin funeste. La mention de Nuit au bord de la mer 1943 et Nuit sacrée Ceci nous conduit à un scénario mythique et exacerbé où guerre, innocence et perversion s'entremêlent. Ingrid Caven a été qualifiée de « seconde Marlène Dietrich » ou de « nouvelle Piaf », inscrite dans la « tradition très allemande de Marlène Dietrich, Zarah Leander et Marianne Oswald ». Elle incarne un mélange de « raffinement et de dépravation » évoquant le Berlin des années 1930. Elle est perçue comme « à la fois l'Allemagne et l'anti-Allemagne », un « écho discret de la fin des années 1920 » et une héritière des chanteuses brechtiennes telles que Lotte Lenya. Caven elle-même est consciente de cette attribution et l'associe à son enfance au milieu des ruines de la Seconde Guerre mondiale et à la « force du désir » qui en découle. Ingrid Caven est moins une personne qu'une construction artistique, un mythe vivant. Schuhl la dépeint comme chanteuse, actrice et muse. Son attitude évoque l'avant-garde du milieu du XXe siècle, l'aliénation brechtienne et la froideur des icônes pop américaines. Sa présence est décrite à maintes reprises : la fumée des Marlboro Light, l'entrée scintillante de la Citadelle de Jérusalem, le geste maîtrisé de sa main. Le récit esthétise ce personnage jusque dans les moindres détails : vêtements, gestes, voix. Caven incarne une surface chatoyante qui, simultanément, simule la profondeur. Cette surface est une construction artistique, et le roman lui-même le reflète en comparant sans cesse son apparence à des performances théâtrales, des scènes de films et des défilés de mode.

Le roman de Schuhl sur les grottes célèbre le « glamour métaphysique » et l'élégance fanée d'une époque révolue. Il saisit l'exubérance des années 70, mais aussi la décrépitude et la nostalgie. Il trouve beauté et poésie dans les choses « obscures et insignifiantes », ce qui était déjà perceptible dans ses précédents ouvrages cultes. Poudre de rose (1972) et Télex n° 1 (1976) Jean-Jacques Schuhl utilisait déjà la technique du collage et la fascination de son époque. Ingrid Caven On peut y voir un prolongement et un approfondissement de cette exploration de l'histoire et du rapport entre réalité et fiction. Pour Schuhl, « la scène est plus vraie, plus vivante que ce qu'on appelle la vie ». Son œuvre métamorphose des biographies et des faits historiques réels en une forme poétique. C'est un « roman vrai » où tout semble précis et peut s'appuyer sur des documents inédits, tout en conservant une dimension onirique.

Ingrid Caven, Tout sera fini dans dix secondes. 1983.

Le roman de Jean-Jacques Schuhl Ingrid Caven L'Infini (Gallimard, 2000), récompensé par le prix Goncourt, dépasse la simple exploration biographique du compagnon de l'artiste et écrivain. Il se lit comme un diagnostic historico-culturel d'une époque, de ses thèmes fondateurs et de la fascination, vue à travers le prisme français, pour une mythologie allemande spécifique. Sont ainsi abordés des jalons historiques majeurs tels que la guerre et l'« heure zéro », des figures de cette « mythologie allemande » comme Rainer Werner Fassbinder et la Fraction armée rouge, ainsi que le motif omniprésent du désir. Parallèlement, l'esthétique du roman exprime la conception tranchée que Jean-Jacques Schuhl se faisait de la littérature, et interroge son propre rôle ainsi que celui de l'éditeur Philippe Sollers dans la production et la réception littéraires. L'autoprésentation de l'auteur comme « esprit d'écrivain » devient ainsi partie intégrante de l'œuvre. Ingrid Caven Il s’agit moins d’une biographie traditionnelle que d’un collage virtuose de souvenirs fragmentés, de citations, d’anecdotes, d’observations et d’extraits de pensée. C'est un « roman liquide, Woolfien, tout en fondus-enchaînés-déchaînés, et bâti « à sauts et à gambades » mentales, c'est la radiographie ultraprécise du cerveau de l'auteur », 1 Un style narratif qui invite le lecteur à établir des liens entre des fragments apparemment disparates. Cette structure non conventionnelle est essentielle à l'esthétique du roman et à sa représentation de la « mythologie allemande ».

Vienne, Vienne, toi seule
Puisses-tu toujours être la ville de mes rêves

Vienne, Vienne, toi, oui, toi seule
Toujours tu resteras la ville de mes rêves.

C'était une valse lente comme celle qu'elle chante là maintenant sur la scène, près du piano, main ouverte devant elle à hauteur du visage, est-ce la lumière qui l'aveugle ou pour repousser des souvenirs ?! Valse de rimes, ça s'appelle, c'est les rimes qui valsent, les mots, des mots qui s'associent le temps d'un accord, ils n'ont pas de phrase à quoi se raccrocher, ils sont seuls, bouts rimés, avec d'autres comme eux : Amour Tous les jours, Vidéo Garbo, Lanterne Caserne, une valse cassée, un peu sèche, sans illusion, incomplète, sans trope d'espoir, gaie quand même, a qui a oublié fastes et falbalas et ors de Vienne… Par hasard Mozart, Rêve Rouge à lèvres : pas trop d'utopie, une valse d'aujourd'hui, quoi !

Le reste des mots qui ont parlé, parlé, parlé, sont là, sont là, L'amour vient, l'amour s'en va et ça s'en va, juste des mots, une ritournelle, un carrousel de notes aussi, brisé… Mort Kennedy Airport, Cœur Ordinateur, Homme recherché, Chat perché. Les mots seuls, pauvres rimes sans raison, suspendus un instant, instants suspendus, sur un rythme de valse : 1 2 3-1 2 3… ils ne sont plus subordonnés à un verbe ni sous la garde d'un adverbe ni qualifiés de ci ou ça par un adjectif… enfin libres, a serviteur presque plus à rien enfin ! Ces deux années, ces guerres, ont accès à plusieurs phrases, et ces mots sont aussi la source des ruines suspendues dans les airs : Valse de rimes, Valse de ruines.

Elle restait là d'abord près du piano, Fluegel, aile en alsmand : la demi-queue à l'air d'une aile noire ! comme on joue au salon, on chante pour quelques-us, juste une petite lumière sur elle, un spot, Charles venait d'arriver, un peu en retard, s'était assis, septième rang sur le côté, au bord, sur l'aile.

Vienne, Vienne, toi seule
Puisses-tu toujours être la ville de mes rêves

Vienne, Vienne, toi, oui, toi seule
Toujours tu resteras la ville de mes rêves.

C'était une valse lente, comme celle qu'elle chante maintenant sur scène, près du piano, la main ouverte devant le visage. Est-ce la lumière qui l'aveugle, ou essaie-t-elle de refouler des souvenirs ? Rimes de valse Cela signifie-t-il que ce sont les rimes qui valsent, les mots, les mots qui s'enchaînent le temps d'un accord ; ils n'ont aucune phrase à laquelle se raccrocher, ils sont seuls, fragments rimés, avec d'autres semblables : Amour Tous les jours, Vidéo Garbo, Lanterne Caserne, une valse brisée, un peu sèche, sans illusions, incomplète, sans trop d'espoir, mais toujours joyeuse, celle qui a oublié le faste et les décorations dorées de Vienne… Par hasard Mozart, Rêve Rouge à lèvrePas trop utopique, une valse d'aujourd'hui, que demander de plus !

Ce qui reste, ce sont les mots, qui se cherchent, s'approchent, valsent, vont et viennent. L'amour vient, l'amour s'en va et disparaît, il ne reste que des mots, une mélodie, un carrousel de notes, brisées… Mort Kennedy Airport, Cœur Ordinateur, Homme recherché, Chat perchéDes mots isolés, des rimes pitoyables sans signification, suspendus un instant, des instants suspendus, au rythme d'une valse : 1 2 3-1 2 3… Ils ne sont plus subordonnés à un verbe, plus accompagnés d'un adverbe, plus qualifiés par un adjectif comme ceci ou cela… enfin libres, enfin presque inutiles ! Peut-être que toutes ces années, ces guerres, avaient un peu brisé les phrases, et que les mots, eux aussi, n'étaient plus que des fragments flottant dans l'air : Valse des rimes, Valse des débris.

Elle est restée là, debout, à côté du piano. Fluegel, Flügel en allemand : le piano ressemblait à un piano noir ! Tandis qu’on joue dans le salon, qu’on chante pour quelques-uns, sous une faible lumière dirigée vers eux, un projecteur, Charles venait d’arriver, un peu en retard, et s’était assis, au septième rang sur le côté, au bord, sur le piano.

Ingrid Caven C'est un roman-montage : citations, conversations, fragments de mémoire, inventaires d'hôtel et paroles de chansons s'entremêlent. La scène du Grand Hôtel de Taormina évoque Romy Schneider, Poiret, des projets de films et des œuvres inachevées. Les médias s'entremêlent : la musique est décrite comme un film, le film comme un théâtre, le théâtre comme une photographie. Cette intermédialité crée une atmosphère flottante où réalité et fiction se confondent. Tel un cinéaste, Schuhl enchaîne les images, les coupes, interrompant et reprenant brusquement les scènes. Le roman s'apparente à un collage, à un arrangement musical. Le récit est tissé de citations de films, de noms à la mode et de titres de chansons. Dans un passage, on entend une référence à Schoenberg. Pierrot Lunaire Dans un cas, le nom de Mozart apparaît aux côtés de celui de Rouge, dans un autre. Cette intermédialité a aussi une fonction poétique : elle renvoie à la matérialité de l’art, à l’interchangeabilité des médias dans une culture postmoderne.

Diagnostic de l'époque et kaléidoscope de la période d'après-guerre

École Ingrid Caven Le roman se déploie comme un pot-pourri de mythes allemands, présentant l'histoire et la culture allemandes sous un jour unique et éclairant le passé allemand à travers le prisme de la fascination française. Au centre de l'intrigue se trouve Ingrid Caven, stylisée comme la figure centrale d'un conte de fées allemand. Le roman s'ouvre sur une scène profondément marquante de l'enfance de la protagoniste :

Nuit de Noël 1943, du côté de la mer du Nord. La partie principale de la petite fille caresse le pompon de fourrure blanche à la boutonnière de son manteau en lapin de Sibérie. Capuche discountue sur le visage, l'air très sérieux pour ses quatre ans et demi, elle est seule, enfoncée dans la banquette, couvertures en peaux de loup sur les genoux. Le train, capote batissée, pneu pour deux chevaux, file à grande vitesse sur la neige.

Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

La veille de Noël 1943, sur la côte de la mer du Nord. La petite fille caresse distraitement le bouton de fourrure blanche de son manteau en lapin de Sibérie. Sa capuche rabattue sur son visage, elle paraît très sérieuse pour ses quatre ans et demi. Assise seule, elle est affalée dans le banc, des couvertures en peau de loup sur les genoux. Le traîneau, capote fermée, tiré par deux chevaux, file à toute allure sur la neige.

Ingrid Caven, La nuit de Noël sous les bombes, de Heidschi Bumbeidschi : 16 moments de ma vie.

Cette nuit de Noël 1943 constitue un point d'ancrage biographique fondamental. La scène apparemment idyllique d'une promenade en traîneau sous la neige est bientôt brisée par la réalité de la guerre lorsque les « sapins de Noël » – l'expression poétique désignant les bombardiers anglais – annoncent le bombardement de Kiel. Cette fusion entre « conte de fées » et « horreur » (« l'horreur n'est jamais loin ») est un motif récurrent, soulignant la fragilité des illusions face à la réalité de la guerre. Le père de Caven, officier de marine, fournit au domaine de Bornhoeft la main-d'œuvre de prisonniers de guerre russes et polonais. Enfance au domaine de Bornhoeft, où travaillent des prisonniers de guerre. Parmi ces instantanés, on voit son père jouer du piano tandis que Kiel brûle. La période d'après-guerre à Sarrebruck, la destruction et la reconstruction. Le grand-père, ancien spartakiste dont la vie était marquée par la musique, s'est retrouvé ruiné après la faillite de 1923. De tels passages établissent le contexte social et historique d'Ingrid et l'impact de la guerre et des ruptures familiales.

Les descriptions de Bornhoeft, d'Eckernförde et des paysages du Holstein puisent également dans le Chant des Nibelungen et les mythes romantiques de la nature. L'enfant au manteau de fourrure, chantant les forteresses maritimes, évoque une imagerie archétypale : forêt et mer, traîneaux tirés par des chevaux et sapins de Noël illuminés sous la grêle de bombes. L'histoire allemande n'est ainsi pas seulement traitée comme un contexte historique, mais aussi comme un réservoir de symboles : Goethe apparaît comme une icône sur le billet de 500 DM, dont Fassbinder défigure l'image avec de la cocaïne – un geste iconoclaste qui à la fois détruit et réinterprète les mythes nationaux.

L’« heure zéro » et la reconstruction à partir des ruines ont marqué l’après-guerre. La découverte d’un piano parmi les décombres symbolise la possibilité de la beauté au milieu de la destruction. Les chaînes du wagon à bestiaux dans lequel Ingrid et sa famille se sont échappées sont indissociables du traumatisme de la Shoah. Ingrid, qui a porté plus tard un morceau de la chaîne en bijou, fait allusion à ce souvenir profondément ancré.

C'est le rock…! s'imaginait-elle. Ça avait déjà servi, comme le wagon : la récupération, le recyclage, c'est l'apanage des wars, leur poésie en été, this form qu'ont les choses de servir deux fois et à des buts distincts… Et là ? Une chaîne ? Le wagon tu reviens vers le salut. Et à l'aller ? Mystère.

Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

« C’est de la roche… ! » imagina-t-elle. Elle avait déjà servi, tout comme le wagon : réutilisation, recyclage, c’est le privilège de la guerre, sa poésie, ainsi les choses peuvent servir deux fois et à des fins différentes… Et ici ? Une chaîne ? Le wagon qui revient au secours. Et à l’aller ? Un mystère.

Il apparaît clairement ici que le traumatisme de la guerre n'est pas qu'un simple fait historique, mais se manifeste aussi dans les objets matériels et dans la psyché. Derrière une atmosphère glamour et imprégnée de drogues, les cicatrices de l'après-guerre ressurgissent sans cesse : le souvenir des attentats contre les gratte-ciel Springer, les rencontres avec la brigade des mœurs Baader et Meinhof, et l'engagement dans les avant-gardes politiques et artistiques. La scène décadente est faite de chambres d'hôtel, de bars, de cocaïne, de mode et de violence. Elle est le miroir d'une société qui n'a pas fait la paix avec son passé et qui perd son présent dans l'excès et l'auto-dramatisation. Le tableau de l'après-guerre n'est cependant pas entièrement sombre : dans les passages consacrés aux villes détruites de Sarrebruck ou de Hambourg, une attention presque tendre portée au quotidien devient palpable : aux mineurs et à leurs lampes, à la musique improvisée dans les salons.

L'allergie cutanée sévère dont souffre Ingrid depuis l'enfance, qui transforme son corps en un « corps chaotique » et l'isole, est une conséquence directe d'un traumatisme et symbolise les blessures et la fragmentation de la nation. Sa peau devient une « carapace » (une armure) et son visage un « masque ». Ceci la contraint à « créer, fabriquer, inventer un nouveau corps, parfaitement articulé », l'artificialité devenant une stratégie de survie et d'émancipation. La prise de conscience à travers le portrait déformé de Dora Maar – « Je connais ! C'est ça ! C'est ça ! C'est ce que je ressens exactement ! Je suis faite, dedans, comme ça exactement ! » – est un moment d'acceptation de soi et de compréhension artistique de son « anomalie ». La peintre a donné forme à ses « monstres ». Le masque, le maquillage, la poudre « Rose Poussière » sont décrits avec une précision méticuleuse, devenant des figures de style poétiques. Caven se métamorphose en une toile sur laquelle Ronaldo, le magicien masqué, applique son art. Elle est mise en scène comme une surface de projection pour des fantasmes collectifs, et Schuhl nous permet d'assister à une poétique de la surface : ici, l'esthétique n'est pas tromperie, mais la seule vérité du personnage.

Le roman est imprégné de nostalgie comme d'une rivière souterraine. C'est la nostalgie d'une enfance perdue, du mythe de l'Allemagne, de l'amour et de la pureté artistique. Dans une scène, Fassbinder est décrit comme atteignant un état de « fraîcheur légère » après avoir pris de la cocaïne, un état qui transcende la réalité allemande. RateCe sentiment se dissipe. Le verset de Lorelei, au début du roman, résonne sans cesse, tel un leitmotiv. Caven aspire à la fois à Paris et à Berlin, aux métropoles de la modernité, mais aussi à une province perdue. Le motif de la « nostalgie », employé sans traduction dans le roman, sert à décrire l'état d'esprit de la génération de Fassbinder et d'Ingrid elle-même. Il est dépeint comme un « sentiment primordial dans la vie », où « l'extase côtoie l'horreur ». Cette nostalgie, née de la guerre et des expériences de l'enfance de Caven, est décrite comme une « force allemande ». Elle est également perçue comme un « trait germanique » dans son expression, comparable au fatalisme de Marlène Dietrich. Le producteur Mazar associe explicitement cette « nostalgie » à une tendance allemande au suicide précoce et froid avec sa fiancée. Il remarque également que sa sœur Anne-Marie est en proie à cette « nostalgie » car elle est « amoureuse de ce qui n'est pas ».

Le regard d'Ingrid est décrit comme « très triste, voilé et vide comme celui de certains chiens », empli de nostalgie, à l'instar de celui d'un réplicant de Blade Runner. Son humour blond est caractérisé comme « tempéré par une aspiration romantique ». Le roman, dans son ensemble, saisit la « nostalgie, la mélancolie et la fragmentation d'une époque » où les frontières entre réalité et illusion s'estompent de plus en plus. C'est un élément récurrent dans une « mosaïque » de guerre, d'art, de kitsch et de mort, souvent teintée de mélancolie. Un autre contexte important est la fonction de la « nostalgie » comme force motrice ou comme sentiment dont on cherche à s'échapper. Rainer Fassbinder tente de faire disparaître sa « rate allemande », ou sa « nostalgie », en consommant de la cocaïne pour atteindre une « fraîcheur instantanée » et un « éternel présent ». Cela suggère que la « nostalgie » peut être une aspiration douloureuse, voire insupportable, qui exige une échappatoire ou un soulagement. Il est intéressant de noter que le regard d'Ingrid est également décrit comme un « désir sans illusion excessive », un désir qui connaît déjà sa propre fin, suggérant une forme réaliste ou résignée d'aspiration. De plus, le terme « désir » est mentionné en référence à la légende de la Lorelei, où un marin est saisi d'un « désir soudain », d'une « attraction irrésistible » pour le chant lointain et magnifique qui le conduit à sa perte. Ceci souligne la nature séduisante et potentiellement destructrice du « désir ». Enfin, le « désir » est également posé dans un contexte philosophique et existentiel dans un poème du Cabaret Voltaire, sous la forme d'une question : « Qu'est-ce que le désir ? Qu'est-ce que le ciel étoilé ? » Le lien entre la psyché individuelle et l'histoire collective allemande, entre la beauté et l'horreur, entre le désir et la futilité, peut inspirer, mais aussi mener à la destruction. Ce désir est également autodestructeur : il demeure insatiable, toujours fragmenté. Il est aussi le désir de l'auteure pour un art qui préserve le fragmentaire tout en créant la beauté. La scène avec l'accordeur de piano le matin – « quand l'oreille est encore intacte » – est une image emblématique de ce désir de pureté.

Nouvelle décadence : le monde de l'art des années 60 et 70

Le roman met en scène simultanément les années 1960 et 1970, une décennie tumultueuse marquée par le radicalisme, l'expérimentation et une nouvelle forme de décadence. Les figures artistiques ne sont pas de simples références biographiques, mais deviennent des symboles d'aspects spécifiques de cette période. Rainer Werner Fassbinder, le réalisateur, apparaît ici comme un co-créateur du personnage de Caven. Il est à la fois amant, mentor et manipulateur. Sa vie se présente comme une performance unique et continue, culminant dans ses propres funérailles, mises en scène comme une pièce de théâtre macabre. Fassbinder devient le symbole d'un artiste oscillant entre authenticité radicale et posture calculée. Sa présence dans le roman est à la fois un hommage et une déconstruction : il est le grand réalisateur, mais aussi une figure parmi d'autres dans cette mosaïque.

Fassbinder a été décrit comme un « tyran » ou un « dictateur » qui contrôlait ses acteurs, et son mariage avec Caven a été qualifié de forme de « tyrannie » et d'« emprisonnement ». Bien qu'homosexuel, il fut marié à Ingrid Caven de 1970 à 1972 et resta proche d'elle jusqu'à sa mort. L'acte d'écrire a été interprété comme une « prophétie maléfique » et un acte de possession magique. La citation d'Oscar Wilde, « Chaque homme tue ce qu'il aime », souligne la tragédie et la complexité de leur relation et la position artistique de Fassbinder jusqu'au tout dernier instant où, déjà marqué par la mort, il tenta d'embrasser Ingrid en tirant la langue, image d'une ultime performance « triste et ridicule ». Son obsession, sa consommation de drogue, notamment de cocaïne (« Allègement, un vide sous la calotte crânienne, il a décollé vers… le présent perpétuel, le présent sans nuages. »), et son désir de tout mettre en scène « comme au cinéma » reflètent une époque où l'art et la vie étaient inextricablement liés. Fassbinder, qui a appris toutes ses émotions au cinéma, est dépeint comme un « enfant de l'heure zéro » et un représentant d'une Allemagne où « la chute et les nouveaux départs sont intimement liés ».

Cependant, Fassbinder n'apparaît pas principalement dans le roman comme une figure historique, mais plutôt comme un principe esthétique. Il incarne une poétique particulière de l'excès, une représentation radicale et une subjectivité intransigeante. Fassbinder symbolise une Allemagne meurtrie, le théâtre des vanités, la souffrance engendrée par la forme, l'ambivalence entre vérité et masque. Ingrid CavenLe roman porte sa signature – et la rétracte simultanément. La force poétique du roman réside précisément dans cette ambivalence : dans cet état liminal entre déclaration d’amour et exorcisme. Ses films, son esthétique de l’abyssal, du théâtral et, en même temps, du documentaire, projettent une ombre sur le texte. Il incarne une attitude de tout révéler, un plaisir aussi bien pour le décoratif que pour le sordide, pour la fiction que pour la vérité. Jean-Jacques Schuhl intègre nombre de ces stratégies à la structure de son roman : la rupture de la logique narrative linéaire, la technique du montage, la simultanéité de l’ironie et du pathétique. Ainsi, Fassbinder devient le code esthétique de l’ensemble du projet romanesque – et Caven sa muse, son support de projection, son interprète et son espace de résistance, tout à la fois.

Fassbinder représente le pont vers l'art cinématographique – et, de fait, vers la structure intermédiale du roman. Ingrid Caven C'est une œuvre profondément réflexive sur les médias : cinéma, photographie, théâtre, musique, télévision et littérature s'y entremêlent. Fassbinder, à la fois réalisateur, auteur, acteur et figure mythifiée, constitue l'épicentre de ce complexe médiatique. Le roman intègre à sa prose des techniques cinématographiques telles que les coupes franches, les gros plans et le jeu d'ombre et de lumière. Le souvenir de Fassbinder évoque des scènes tout droit sorties d'un film : la nuit, la fumée, les cigarettes, les performances, les fêtes, les masques et les crises de nerfs. Pour Fassbinder, comme pour Caven, la mise en scène de soi devient une question d'image et de faux, d'authenticité et de performance, de corps et de rôle.

Le roman est aussi une réflexion sur son propre parcours. Spécialiste du postmodernisme, Schuhl révèle l'impossibilité d'une biographie pure : sur une feuille de papier trouvée près du lit de mort de Fassbinder figurent des « chapitres » fragmentaires de la légende Caven – un manuscrit, une esquisse, un mythe à l'état embryonnaire. Un moment clé est le dernier manuscrit de Fassbinder, un « morceau de papier froissé » comportant 18 points sur la vie d'Ingrid Caven, dont 14 authentiques et 4 inventés, se terminant par « La mort + un sourire ». Schuhl interprète cela comme un « poème d'amour cryptique » ou un plaidoyer pour que l'histoire de Caven ne tombe pas dans l'oubli. Les points 14 à 18 du manuscrit sont purement imaginaires et préfigurent la mort tragique d'Ingrid. Cette écriture fragmentée souligne l'impossibilité de narrer la vie de manière linéaire. Il en résulte une poétique des sauts, des éclats et des suggestions. Le récit se replie sans cesse sur lui-même : le narrateur (alter ego de Schuhl) apparaît comme un personnage, doute de sa mémoire et joue avec la chronologie. Dans une méta-réflexion, il se demande s’il est même possible de « narrer » Ingrid Caven, ou si elle a toujours été un produit de l’art. Cette autoréférentialité transforme le roman en un essai poétique sous forme narrative.

En tant que couturier, Yves Saint Laurent incarne la symbiose de l'art et du commerce. Ses créations, notamment la célèbre robe noire qu'il confectionne pour Ingrid, la présentent comme une reine. Son élégance « d'un chic mortel » laisse entrevoir une mélancolie plus profonde sous la surface scintillante du glamour. Les lys qui inondent sa suite, tandis qu'« Yves salue sa reine ! », symbolisent un excès métaphorique presque écrasant. Andy Warhol, le « pape du pop art » et maître de la reproduction, figure également dans le roman. La scène où Fassbinder étale de la cocaïne sur un portrait de Goethe figurant sur un billet de 500 DM est une métaphore de la dévaluation de la haute culture par l'intoxication et la culture populaire, et illustre la désincarnation et la marchandisation croissantes de l'identité et de la créativité. Le producteur de cinéma Mazar représente les excès, l'hédonisme et l'autodestruction de l'industrie cinématographique des années 70. Sa philosophie « Écouter, c'est acheter, parler, c'est vendre » résume la mentalité capitaliste de l'époque, dans laquelle tout, y compris les relations humaines, devient une marchandise.

Quel genre de fascination exerce-t-il ? Et même les plus puissants, les plus riches. Et ça sentait toujours un peu le soufre autour de lui, ça les tenues tous alors, les femmes surtout. Mais le réalisateur de chez Pathé l'avait prévenu : « Jean-Pierre, je ne vous permettrai jamais de devenir le patron du cinéma français. »

Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

Qui n'était pas fasciné par lui à l'époque ? Même les plus puissants et les plus riches. Et il y avait toujours autour de lui une légère odeur de soufre qui les attirait tous, surtout les femmes. Mais le directeur de Pathé l'avait prévenu : « Jean-Pierre, je ne te permettrai jamais de devenir le chef du cinéma français. »

Bien que cette citation n'aborde pas directement la notion d'« oubli », elle décrit la fascination pour la décadence et le désespoir des années 1970, incarnée par Mazar. Cette fascination peut être perçue comme une forme de distraction, voire une manière d'assimiler, les traumatismes profonds et refoulés de l'après-guerre. Les « années de plomb » de l'Allemagne de l'Ouest furent une période où la violence politique et les excès sociaux (dont la consommation de drogue, visible dans l'œuvre de Fassbinder) formaient la surface sous laquelle sommeillaient des fardeaux historiques souvent non résolus. Fassbinder lui-même tenta d'anesthésier ce « désir » par la cocaïne, une échappatoire directe à une sensation ou un souvenir douloureux.

Bien que Schuhl reconnaisse l'influence de Fassbinder et que son livre soit un hommage à Caven, que Fassbinder aurait souhaité voir adapté au cinéma, il n'est pas un simple biographe. Il ne cherche pas à « déchirer le masque » et à « révéler la vérité qui s'y cache », mais plutôt à montrer que « chaque vérité en dissimule une autre ». Son ambition est de créer une œuvre romanesque qui transcende la réalité et se caractérise par son caractère « baroque, ludique et polyphonique ». Schuhl, qui se décrit lui-même comme un « juif huguenot pâle et un snob désabusé », perçoit Fassbinder et Caven comme des archétypes d'une « mythologie allemande ». Il entremêle faits et fiction, utilisant les notes de Fassbinder comme point de départ de sa propre exploration créative. La scène des funérailles de Fassbinder est décrite comme « macabre et grotesque », soulignant le portrait complexe et souvent contradictoire de Fassbinder dans le roman.

La vague de terrorisme du groupe Baader-Meinhof est abordée de front, Ingrid se retrouvant elle-même prise dans son sillage. Ceci illustre les troubles politiques et les tensions sociales qui en découlent dans les années 1970, ainsi que l'imbrication de l'art, de l'activisme et du danger. Jean-Jacques Schuhl dépeint la Fraction armée rouge (RAF) et la violence d'extrême gauche des années 70 dans son roman comme un élément central de l'esprit de l'époque et comme une réalité qui influence directement la vie de l'héroïne et des autres personnages. Ingrid Caven fréquentait les mêmes cafés étudiants et d'acteurs que le groupe Baader-Meinhof. En 1968, après la tentative d'assassinat de Rudi Dutschke (« Rudy le Rouge »), Ingrid abandonne ses partitions et attaque le bâtiment Springer, soulignant ainsi son lien avec les manifestations politiques et la scène de gauche de l'époque. Schuhl raconte que Rainer Werner Fassbinder et Ingrid Caven ont trouvé des messages sur le pare-brise de leur BMW, envoyés par le groupe, exigeant une rencontre : « Attention ! Urgent ! Nous voulons vous voir. Nous vous appellerons demain à 20 h pour fixer un rendez-vous. Il est conseillé d’être présent. N’ignorez pas ce message. » Rainer était terrifié à l’idée d’être kidnappé, et Ingrid s’est même proposée d’y aller à sa place, car elle était moins connue et donc moins exposée aux risques. La peur d’être enlevés par le groupe Baader-Meinhof a poussé Rainer et Ingrid à fuir à New York. Un membre du groupe (ou un « messager ») a rencontré Ingrid et l’a menacée avec une seringue, soulignant le caractère menaçant et presque surréaliste de ces rencontres. Ingrid a perçu la situation comme une scène de film de série B.

La vague de terrorisme perpétrée par la RAF est présentée comme une composante directe de la « réalité politique des années 70 ». L'ouvrage saisit la « nostalgie, la mélancolie et la fragmentation d'une époque » où les frontières entre réalité et illusion s'estompaient de plus en plus. Pour Schuhl, Fassbinder fait partie d'un « mythe allemand » né de l'après-guerre, qui englobe des éléments tels que la guerre, l'art et le kitsch, le désir et la mort, ainsi que les « années de plomb de l'Allemagne ». Le détournement de Mogadiscio par le groupe Baader-Meinhof est évoqué comme un événement dramatique qui introduit la « brutalité terroriste » dans l'atmosphère luxueuse et décontractée d'un hôtel parisien, mêlant « histoire » et univers de la haute couture.

Le roman aborde la répression et le difficile processus d'acceptation de l'histoire allemande, notamment les traumatismes de la guerre qui ont imprégné la société d'après-guerre et se sont manifestés par de nouvelles formes de violence. Charles, l'alter ego de l'auteur, s'inquiète des liens d'Ingrid avec un poseur de bombes du groupe Baader, bien qu'Ingrid le nie et le présente comme un étudiant en chimie piégé. Le récit décrit comment tout se mélange face à la complexité du bien et du mal en temps de guerre et après la guerre, ce qui s'applique également aux zones grises morales des années 1970 et à leurs extrêmes politiques. La Fraction armée rouge (RAF) et la violence d'extrême gauche des années 70 sont des éléments importants du roman. Ingrid Caven Ces éléments ne sont pas seulement présentés comme des faits historiques, mais aussi comme des forces formatrices qui influencent le paysage psychologique des personnages, notamment la vie d'Ingrid, ses peurs et ses tentatives d'évasion. Ils font partie du vaste « pot-pourri de mythes allemands » et des « années de plomb » que Schuhl intègre avec art à son roman.

Artificialité, fragmentation et quête de la vie « insondable »

La posture littéraire de Jean-Jacques Schuhl se caractérise par une distance délibérée. Il est considéré comme un « écrivain fantôme » qui n'a publié que quatre livres en quarante ans, bien que Ingrid Caven Il parut après 24 à 25 ans de silence. Son alter ego, le narrateur Charles, se décrit ironiquement comme un « Juif huguenot pâle et un snob raté » ou un « nègre littéraire qui profite de la gloire d'autrui ». Ceci souligne sa distance vis-à-vis de l'écriture traditionnelle et du « business » littéraire. Le texte lui-même oscille entre intimité et distance : Caven est à la fois proche – nous la voyons se maquiller – et distante, comme une icône. Cette ambivalence est au cœur de la poétique du roman : elle montre comment les légendes se créent sans dissimuler leur artificialité.

Ingrid recourt à l'artifice pour transcender les frontières et transgresser les conventions. Son chant mêle différents genres et styles. Elle peut commencer une phrase en « vieux haut allemand » et la terminer en « yiddish », conjuguant les genres et changeant de tonalité au sein d'une même chanson. La musique elle-même est décrite comme une forme d'ordre et de beauté qui contraste avec son « corps chaotique ». La partition, avec ses « hiéroglyphes mystérieux » et ses « nombres kabbalistiques », offre un monde de stabilité et de « volupté ».

Ingrid Caven dans Daniel Schmidt, La Paloma 1974.

L'artificialité est un principe central et multiforme dans Ingrid CavenIl s'agit moins d'une mascarade superficielle que d'une stratégie profondément ancrée de survie, de réinvention et d'expression artistique. Le corps d'Ingrid devient un masque et une construction, un maquillage qui constitue une transformation de soi fondamentale.

Le fond de teint, pour commencer : très clair, porcelaine, poudre libre translucide. Maintenant les yeux, fermés : paupières supérieures : fond brun estompé vers l'extérieur, puis violet, bleu clair, bleu foncé. La feuille de musique vient là derrière dans la tête, les notes, les mots, les cinq lignes : violon — cello — Ingrid — piano, chacun sa ligne, deux pour le piano : main droite, main gauche, elle : instrument parmi les autres.

— C'est du déjà là : le masque. Il suffit de l'amener en surface, le dévoiler.

« Maquillage, pense-t-elle, en anglais c'est Masque.,

Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

D'abord, le teint : une poudre libre translucide, très claire, couleur porcelaine. Ensuite, les yeux fermés : paupières supérieures : une base brune qui s'estompe vers l'extérieur, puis violet, bleu clair, bleu foncé. La partition est placée derrière la tête ; les notes, les paroles, les cinq lignes : violon – violoncelle – Ingrid – piano, chacune sur sa propre ligne, deux pour le piano : main droite, main gauche, elle : un instrument parmi d'autres.

« Tout est déjà là : le masque. Il suffit de le faire remonter à la surface, de le révéler. »

« Du maquillage », pense-t-elle, « en allemand, on appelle ça… » masquer ... "

La musique devient le « deuxième corps » de Caven, une source d’ordre et de paix au milieu du chaos physique. Le maquillage devient une forme fondamentale de transformation pour l’artiste, qui souffre de graves problèmes de peau dus à des allergies. Le maquilleur Ronaldo, qui la métamorphose d’un simple effleurement, est décrit comme un magicien. L’application du maquillage est un acte rituel. Caven pense au mot allemand « Maske » (masque), qu’elle associe à la théâtralité. Le maquillage, en particulier le maquillage de cinéma, devient un voile léger qui la rend invisible et la transporte dans un autre monde.

L'existence entière d'Ingrid, et notamment son image publique, est une performance. Charles observe que sa grâce sur scène n'est pas naturelle, mais plutôt « recréée » : « Animée, inventée instantanément sous les projecteurs comme une marionnette, à ceci près qu'elle était vivante, et même très vivante, et qu'elle passait d'un état à l'autre, mêlant femme et marionnette, et la marionnette, c'était aussi elle. » La distance et la « solitude » que lui a imposées sa maladie infantile deviennent un atout sur scène, lui conférant une « distance » unique. Cela lui permet de percevoir la vie comme un « jeu ». Le motif du « dédoublement » et de la copie est récurrent, par exemple lorsque sa voix est doublée pour un film pornographique, ce qui aborde la désincarnation de l'art et la perte d'intimité. Le roman joue avec l'idée de la « Valse de rimes, valse de ruines », image centrale qui relie les fragments et les ruptures de son histoire par une esthétique dansante, presque aérienne, qui donne forme au chaos.

Le roman met en scène la scène comme un lieu où réalité et illusion se confondent. Ingrid Caven entre en scène, le public applaudit, la musique commence, mais l'événement véritable se déroule dans l'espace liminal entre performance et vérité. Les funérailles de Fassbinder, elles aussi, sont une performance sans acteur principal, une mascarade qui semble plus réelle que la mort elle-même. Schuhl explore le monde comme un théâtre, la vie comme une représentation, l'identité comme une mascarade. Les descriptions minutieuses du rituel de maquillage précédant la représentation révèlent comment un corps vulnérable se métamorphose en personnage de théâtre. Ici, la poétique du roman atteint son apogée : l'art comme transformation, comme un jeu d'apparences. De ce point de vue, la supercherie n'est pas un mensonge, mais une condition de la vérité.

La forme non conventionnelle et fragmentaire du roman, à la manière d'un « collage virtuose », d'un « patchwork » ou d'un « montage », reflète l'aversion de Schuhl pour les biographies traditionnelles qui « figent le modèle ». Le « style narratif elliptique » et les « fréquentes digressions » exigent du lecteur une grande implication et une patience à toute épreuve. Schuhl ne cherche pas à « arracher un masque » et à « révéler la vérité qui se cache derrière », mais plutôt à montrer que « chaque vérité en dissimule une autre ». Le livre est « un non-roman qui est simultanément un véritable roman ».

Le caractère « événementiel » et l’attribution du prix Goncourt

Le retour de Schuhl après 25 ans de silence fut célébré comme un événement dans le milieu littéraire parisien. L'évocation de la vie d'Ingrid Caven, muse de Fassbinder et figure culte des années 70, contribua à la notoriété de l'ouvrage. L'éditeur Philippe Sollers joua un rôle crucial dans son succès commercial. Le roman parut dans la collection « L'Infini » de Gallimard, sous la direction de Sollers. Ce dernier avait attendu plus de vingt ans pour la publication du livre et le défendit avec vigueur comme un « chef-d'œuvre de l'automne ». Son « sens du marketing » et son habile utilisation des médias furent considérés comme déterminants dans l'obtention du prix Goncourt. On parla même d'un « Goncourt à la Sollers ». Sollers fut salué comme un « parrain de la littérature » ou un « bookmaker » qui comprenait les rouages ​​du système des prix littéraires. Jean-Jacques Schuhl lui-même décrivit le Goncourt comme un « braquage » du monde littéraire, Philippe Sollers jouant le rôle du hors-la-loi. Bien que le juré Michel Tournier ait jugé le livre « difficile » et peu susceptible de devenir un best-seller, l'obtention du prix Goncourt en 2000 garantissait des ventes à des centaines de milliers d'exemplaires. Malgré sa forme complexe, le choix de Ingrid Caven Le jury l'a salué comme une « décision de qualité » pour une « littérature sophistiquée ». Le président du jury Goncourt, François Nourissier, l'a décrit comme un « merveilleux opéra biographique ».

Jean-Jacques Schuhl, fils d'amour d'Ingrid Caven et de Thierry Ardisson, INA Arditube, 2000.

Le soutien intensif de Sollers a permis la parution de magazines professionnels tels que Livres Hebdo Le titre était : « Schuhl avec le Goncourt de Sollers ». Il était décrit comme un « parrain de la littérature » ou un « bookmaker » qui utilisait habilement ses réseaux médiatiques. Un article du Journal du dimancheLe fait que Schuhl ait été désigné comme favori peu avant la cérémonie de remise des prix a été interprété comme un signe de l'influence de Sollers. Le succès de Ingrid Caven Ce prix fut donc perçu non seulement comme un succès pour l'auteur, mais aussi comme la preuve de l'efficacité de la stratégie de Sollers et de son influence sur le milieu littéraire français, souvent considéré comme élitiste et guidé par des considérations purement tactiques. Cette situation, où l'éditeur est si étroitement lié à l'obtention d'un prix, enrichit la dimension autopoétique et métafictionnelle du roman. Ingrid Caven Il s'agissait de réfléchir aux forces extérieures qui déterminent la perception et la « valeur » d'une œuvre littéraire. Si Sollers lui-même affirmait que « les manœuvres étaient le fait d'un très beau livre » et qu'il s'agissait d'un « Goncourt de la littérature » en ce qu'il refusait toute ingérence du jury, cela fut interprété comme la preuve de sa capacité à transformer une œuvre aussi « inclassable » et longtemps « perdue » en un succès primé. C'est en ce sens que le prix Goncourt fut décerné à Ingrid Caven comme preuve de la capacité de Sollers à mettre en scène la littérature comme un jeu dans lequel la « falsification » (au sens de mise en scène) devient partie intégrante de la vérité de l'œuvre d'art.

Et voilà!

Le roman s'achève sur la révérence d'Ingrid sur scène, la main ouverte sur le néant, et elle semble dire : « Et voilà ! » Ce « Et voilà ! » est un geste d'acceptation, la fin d'une représentation, dépourvu de pathétique factice ou de promesses illusoires. L'apparence d'Ingrid se dissout dans un état presque éthéré.

C'est bien ! Elle salue. D'abord elle s'incline lentement,e. Elle se redresse, un sourire, puis, dans un grand mouvement du bras, rend grâce, désignant les spectateurs qui maintenant applaudissent, certains debout, les quatre musiciens, pianiste, basse, saxo, violon, la feuille blanche éclairée sur le piano, sa main s'ouvre sur ce qui Ceci est l'autour d'elle, tout l'autour, aussi le vide, elle semblait dire : Et voilà !

Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

C'est fini ! Elle s'incline. D'abord, elle baisse lentement la tête, avec révérence. Elle se redresse, sourit, puis les remercie d'un large geste du bras, désignant le public qui applaudit ; certains se lèvent, les quatre musiciens — pianiste, contrebassiste, saxophone, violoniste — la feuille blanche illuminée sur le piano, sa main ouverte sur ce qui l'entoure, même sur le vide ; elle semble dire : Et voilà !

Cette conclusion souligne l'idée de la performance comme forme d'existence. Ingrid Caven, qui ne tire pas profit de ses expériences douloureuses mais les transforme en mouvement et en expression, incarne la capacité à triompher du traumatisme. Sa « distance mystérieuse », sa « posture, mais aussi sa flexibilité et sa confiance dans le hasard » y sont pour beaucoup. La fin la révèle comme un « hiéroglyphe animé et fugitif », où l'histoire s'estompe et laisse place à l'instant fugace sur scène.

Ingrid Caven, photo de Rainer Werner Fassbinder, Mère Küsters va au ciel (1975).

La question est de savoir comment nous Ingrid Caven Le roman que nous sommes invités à lire aujourd'hui nous amène à réfléchir sur la mémoire, l'identité et la médiatisation. Il postule une « amnésie brutale » au sein de la société, qui perturbe la continuité de l'histoire et crée un monde où tout se transforme en remakes et répliques. L'œuvre de Schuhl offre une nouvelle perspective sur ce passé souvent refoulé. Le roman nous permet d'entrevoir ces récits souvent tus ou fragmentés. L'entrelacement de l'art, du traumatisme et de l'identité dans la vie d'Ingrid devient le miroir de notre propre rapport à l'histoire, sans recourir à des catégorisations rigides. La capacité du roman à « représenter » l'histoire sans la figer est un aspect essentiel de cette perspective générationnelle. Dans le style narratif kaléidoscopique de Schuhl, qui mêle le grotesque au sublime, le tragique au ludique, je trouve une forme qui rend justice à la complexité de la mémoire et du temps.

Dans l'ensemble, Ingrid Caven On peut y voir une réflexion fondamentale sur la fascination française pour une Allemagne particulière : une Allemagne marquée par les plaies de la guerre, mais dotée d’une capacité inébranlable de renaissance et d’expression artistique. C’est le charme de la nostalgie allemande, le génie de Fassbinder, l’ambivalence de la société d’après-guerre que Schuhl saisit avec brio dans ce roman. L’ouvrage devient ainsi un acte littéraire de mémoire et de réinterprétation qui transcende les frontières nationales, explorant les liens complexes entre art, vie et histoire. C’est une « valse des ruines » qui exprime les fractures et les contradictions de l’esprit du temps dans une forme littéraire unique.

Le roman de Jean-Jacques Schuhl Ingrid Caven Ce roman explore les thèmes de la mémoire et de l'oubli qui traversent tout le récit, éclairant à la fois les traumatismes individuels et les expériences historiques collectives. Il décrit comment les souvenirs sont souvent fragmentés, refoulés ou réinterprétés, et comment l'oubli peut être à la fois une forme d'évasion et une source de danger. Le texte s'ouvre sur les souvenirs d'enfance d'Ingrid Caven, marqués par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Ces premières expériences restent inscrites en elle, même si elles ne sont pas toujours consciemment accessibles. La citation de Lorelei d'Heinrich Heine, au début du roman, donne le ton à la confrontation avec le passé. Un motif particulièrement fort du roman est la chaîne qu'Ingrid trouve sur scène et enroule autour de son poignet. Cette chaîne se trouve ensuite inextricablement liée aux wagons à bestiaux utilisés par sa famille pour s'échapper, wagons qui servaient également au transport de personnes (« mis à nu »). Ceci introduit le concept de mémoire collective et personnelle manifestée dans des objets matériels et le lien avec l'atrocité de la Shoah.

Si vous n'avez pas accès au train, vous aurez de quoi vous réjouir et j'aurai la bonne réglementation en la matière : je suis dans notre salle de bains à Sarrebruck sous-repticement un lien entre nous trois et des êtres qui avaient été mis à nu bien ailleurs. J'ai presque honte de mon rêve.

Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

Il n'y avait pas que le petit train ; il y avait aussi un rêve qui me hantait : j'étais dans notre salle de bains à Sarrebruck… Je n'en parle jamais ; il est trop révélateur : il établit secrètement un lien entre nous trois et des personnes qui avaient été exposées ailleurs. J'ai presque honte de ce rêve.

Ce rêve récurrent est une image saisissante du traumatisme inconscient et du refoulement de l'Holocauste dans la société allemande d'après-guerre. L'inconscient d'Ingrid établit un lien direct entre l'intimité de sa salle de bains et la déshumanisation des victimes dans les camps de concentration. La honte qu'éprouve Ingrid face à la « transparence » de ce rêve reflète la difficulté générale à affronter les horreurs de l'histoire. Le roman aborde une tendance sociétale à l'oubli, en particulier des aspects douloureux du passé, que ce soit pour faciliter un nouveau départ ou pour minimiser la réalité.

Oui, on pouvait enfin commencer à oublier… les ruines, les gravats, les ténèbres, les brumes de l'enfance et cellules de l'horreur avec. Très bien le noir et blanc. Premiers technicolors, premières robes de jeune fille… Oui, on pouvait enfin commencer à oublier…

Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

Oui, enfin on pouvait commencer à oublier… les ruines, les décombres, l’obscurité, le brouillard de l’enfance et le brouillard de l’horreur. L’ère du noir et blanc était révolue. Les premiers films en Technicolor, les premières robes de petites filles… Oui, enfin on pouvait commencer à oublier…

L'avènement du cinéma en Technicolor et le tournant vers la consommation et la légèreté symbolisent une tentative de tourner la page sur le passé sombre et traumatique de la guerre et d'embrasser une ère nouvelle et plus lumineuse. « Oublier » est ici présenté comme une stratégie consciente de survie et de renaissance.

Une terrible mutation survenue en vingt ans, plus grande sans doute qu'entre le début du siècle et 1978, malgré deux guerres, le fascisme, le communisme, les camps, tous les films que l'on voudrait, et tout le bataclan, parce qu'il s'était passé ceci, This chose chose étrange : all ça, on l'avait oublié, ça n'existait plus, une brutale amnésie, ça ne raccordait plus, come après une apocalypse, et aujourd'hui, quand on disait écran, on ne pensait plus du tout écran d'argent où en allemand toile, drap de lin — et ça rappelait alors Le linge des églises, lin déployé sur l'autel —, mais lap-top, e-mail, Computer, courriers, small messages, and all simplement nos regards ne se portaient plus au-delà, et même pourraient-ils croisés, en levant la tête, une seconde, une personne comme elle, avec ses yeux — d'ailleurs semblables à ceux des héroïnes du muet, Mary Pickford, les deux sœurs Gish, Lilian et Dorothy — étonnés, ouverts, comme dans l'attente d'une Annonciation, de quelque chose d'autre, sans d'ailleurs y croire : une aspiration Sans illusion excessive, déjà conscient de sa propre fin, ils ne l'auraient pas vue ou en auraient été exaspérés. Oui, décidément, l'était temps, largement temps, de porter une robe de scène, de changer un peu.

Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

En vingt ans, un changement terrible s'était produit, sans doute plus important qu'entre le début du siècle et 1978, malgré deux guerres, le fascisme, le communisme, les camps, tous les films imaginables et tout le chaos, car une chose étrange s'était produite : tout cela avait été oublié, n'existait plus, une amnésie brutale, plus rien ne collait, comme après une apocalypse, et quand on parle du cinéma aujourd'hui, on ne pense plus à… écran d'argent ou en allemand toile, une nappe en lin – rappelant celles des églises qu’on déposait sur l’autel – mais plutôt un ordinateur portable, un courriel, un ordinateur, des courriels, des SMS, et notre regard ne s’en éloignait jamais, et même si, en levant les yeux, il avait croisé le regard d’une personne comme elle pendant une seconde – des yeux qui, soit dit en passant, ressemblaient à ceux des héroïnes du cinéma muet Mary Pickford, les deux sœurs Gish, Lilian et Dorothy – étonnés, ouverts, comme si l’on attendait une annonce, quelque chose d’autre, sans toutefois y croire : un aspiration Sans illusions exagérées, déjà conscients de leur propre fin, ils ne l'auraient pas vue ou auraient été agacés par elle. Oui, il était grand temps, absolument grand, d'enfiler un autre costume de scène, de changer un peu.

Schuhl décrit une « amnésie brutale » au sein de la société, rompant la continuité de l'histoire. L'ère numérique et le développement rapide des médias font que des concepts anciens (comme « toile » au sens de « lin ») perdent leur sens originel. Cette amnésie n'est pas un simple oubli passif, mais une « perte de connaissance » ou une « rupture du lien » entre passé et présent, engendrant une réalité fragmentée.

Malgré tous les efforts pour les oublier ou les refouler, les souvenirs reviennent, souvent de façon inattendue et douloureuse : « Tu l’avais oublié, mais c’était inscrit en toi. C’est de ça que sont faits les souvenirs. » Ici, Ingrid exprime un épuisement face au poids du passé et une peur de l’avenir. Elle préfère vivre dans le présent, même s’il est difficile, car il est vivant. Cela illustre une forme de renoncement conscient au souvenir afin de vivre pleinement dans l’ici et maintenant. Il ne s'agit pas d'un refoulement au sens d'une disparition, mais d'une priorisation du présent : "Elle en a marre des souvenirs, de l'enfance et de l'avenir, de la mort. Elle préfère le présent tel qu'il est, même avec toute sa laideur, car cette laideur est plus belle que le beau passé révolu…" ("Elle en a marre des souvenirs, l'enfance, et de l'avenir, la mort, elle préfère l'aujourd'hui, juste ça, quel qu'il soit, même avec sa laideur, c'est une laideur plus belle que le beau passé mort… »)

Ingrid refuse de tirer profit de ses expériences traumatiques ou de les exploiter de manière théâtrale. Au contraire, elle utilise son art (slam, masque, mouvement) comme un moyen de vivre pleinement le présent et de se libérer du passé. Son « petit pas de côté » symbolise sa capacité à contourner le traumatisme et à se consacrer à la performance plutôt que de se présenter comme une victime. C’est une manière active de ne pas être prisonnière de l’histoire, qui ne nie pas la présence du passé mais le transforme.

Elle n'a pas capitalisé dessus, n'a pas tiré de chèque sur ses malheurs, ne la fait pas au personnage, au dramatique : elle est dans le mouvement, là, juste là, maintenant. Tout n'est qu'une chanson le long du long chemin. Elle a connu la guerre, l'infirmité, le terrorisme, tous ceux proches d'elle, morts de l'épidémie, spectres, fantômes, mais juste là maintenant, la chose la plus importante au monde, c'est un petit pas glissé, une note tenue en Parole parlée, le maquillage, le masque, bien pris dans la lumière, un léger maniérisme de la main : faire un petit pas de côté, à côté, ne pas rester l'otage du passé : corps qui suggère un autre monde, un autre temps, indice indécis d'une autre chose.

Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

Elle n'en a pas profité, n'a pas exploité son malheur, n'en a pas fait toute une histoire, ne l'a pas dramatisé : elle est en plein cœur de l'action, ici et maintenant. Elle n'aurait jamais imaginé le chemin qu'elle parcourrait. Elle a connu la guerre, le handicap, le terrorisme ; tous ses proches sont morts dans l'épidémie – fantômes, esprits – mais à présent, le plus important au monde, c'est un petit pas, une note dans le… Parole parlée, le maquillage, le masquer, bien éclairée, un léger maniérisme de la main : un petit pas de côté, pour ne pas rester prisonnier du passé : un corps qui suggère un autre monde, une autre époque, une vague allusion à autre chose.

La description métaphorique des « années disparues » comme des « failles temporelles » ou des « continents engloutis » souligne la fugacité et la fragilité de la mémoire à l'ère moderne. Elle montre avec quelle rapidité des périodes entières peuvent disparaître de la conscience collective comme si elles n'avaient jamais existé, rendant le travail de l'historien ou du conteur d'autant plus urgent.

Chef! chef! Je ne sais rien, septembre années ont disparu des radars. Volatilisées. Sept années de perdues, glissées dans une faille du temps qui s'est refermé sur elles comme sables mouvants, ces continents engloutis ne parlent pas les légendes, l'Atlantide…

Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Gallimard, L'Infini, 2000.

Patron ! Patron ! Je ne comprends rien, sept années ont disparu de la surface de la Terre. Disparues. Sept années perdues, englouties dans une faille temporelle qui s'est refermée sur elles comme des sables mouvants, comme les continents engloutis de la légende, l'Atlantide…

Se souvenir et oublier dans Ingrid Caven Les thèmes abordés vont du traitement individuel du traumatisme de guerre à l'amnésie collective d'une société qui refoule le passé ou le transforme en kitsch. Le roman lui-même est un acte de mémoire et de préservation, un « palimpseste » qui superpose récits et perspectives pour éclairer la complexité de l'histoire allemande et l'identité de son protagoniste à la lumière d'un présent en perpétuelle mutation. Il interroge le pouvoir de l'art à exprimer l'indicible et à saisir le sombrage, ainsi que la responsabilité de se confronter à un passé « inscrit ».

Le roman ne s'achève pas sur une résolution définitive, mais plutôt sur une disparition progressive et une acceptation de la fugacité de la vie. Les derniers passages, décrivant les apparitions d'Ingrid à New York, mettent en lumière le contraste entre sa nature discrète et réservée et l'effervescence électrique de la ville. Le livre culmine dans une réflexion sur « l'apocalypse sans dragons », une forme de destruction subtile et diffuse, engendrée par la surcharge informationnelle, l'indifférence et la confusion des réalités dans un monde médiatisé.

Ingrid Caven Ce roman défie toute catégorisation. À la fois biographie et fiction, document et mythe, théâtre et roman, sa poétique réside dans la suspension : entre profondeur et surface, entre histoire allemande et culture populaire internationale, entre désir et ironie. Il dépeint un monde où chaque personnage est simultanément réel et inventé, où le passé revient tel un fantôme fascinant, et où la scène de la vie n'est jamais vide. La performance d'Ingrid Caven devient un « hiéroglyphe animé et fugace », où l'histoire s'estompe et cède la place à l'instant fugace sur scène. Schuhl joue avec les allusions, les sauts et les fragments. L'image finale renvoie aux nombreux masques, chaînes et projecteurs précédents. On ne sait plus s'il s'agit d'une performance réelle ou d'une image intérieure, d'un rêve, d'une citation. La fin révèle qu'en Ingrid Caven, vérité et fiction sont inextricablement liées. Il subsiste un espace liminal : entre la femme vulnérable et la diva éblouissante, entre l'Allemagne d'après-guerre et la jet-set internationale, entre la vie et l'art.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « La valse des ruines : Jean-Jacques Schuhl. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Consulté le 8er mai 2026 à 09h57. https://rentree.de/2025/07/20/walzer-der-ruinen-jean-jacques-schuhl/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. Jean-Paul Enthoven, « L'ange boiteux », Le Point, 14 janvier 2010, 92e>>>

Nouveaux articles et critiques


Rentrée littéraire : littérature française contemporaine
Vue d'ensemble de la vie privée

Ce site web utilise des cookies afin de vous offrir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations des cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site web et aider notre équipe à comprendre quelles sections du site vous trouvez les plus intéressantes et utiles.