Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
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Des enquêtes très sérieuses
Dans son premier roman Nos insomnies (Gallimard, 2025) Clothilde Salelles nous plonge dans l'univers intérieur d'une enfant grandissant au sein d'une famille marquée par un secret inavoué – l'insomnie collective – et la présence énigmatique du père. Le récit ne dépeint pas une enfance idyllique, mais plutôt une enfance faite d'ambivalence, de distorsions perceptuelles et d'une quête incessante de sens. Cet article s'intéresse à la manière dont le roman, à travers le regard de l'enfant, développe une « poétique de l'enfance » spécifique. Il examine comment l'enfant interprète le monde qui l'entoure en l'absence des adultes, et quel rôle joue le langage – sa présence comme son absence – dans cette construction de la réalité.
Trois thèses centrales guident cette étude : Le monde comme un puzzle (1) : La perception des enfants dans Nos insomnies Le roman se caractérise par une mystification fondamentale de la réalité. Les secrets inavoués et les comportements ambivalents des adultes engendrent une vision du monde fantasmagorique et déformée. L'échec et la découverte du langage (2) : Le roman illustre l'incapacité du langage conventionnel à appréhender les tabous familiaux. De ce fait, l'enfant est contrainte de développer ses propres formes d'expression et d'interprétation, souvent non verbales ou symboliques, pour tenter de comprendre la réalité. L'enfance comme quête narrative (3) : La protagoniste s'engage activement dans une quête narrative de sens, qui se manifeste par une observation quasi-détective, une interprétation symbolique et une tentative de déchiffrer la figure énigmatique du père. Elle s'efforce ainsi de reconstituer le puzzle de ses expériences en un tout cohérent.
Le roman raconte l'histoire d'une narratrice anonyme qui grandit dans une banlieue rurale à la fin des années 1990. Un secret de famille, jalousement gardé, est une insomnie chronique qui, « telle une malédiction », se propage d'un membre de la famille à l'autre. L'héroïne observe attentivement son père, son travail mystérieux au laboratoire et ses réactions au monde extérieur (notamment le bruit et la menace que représente le lotissement qui s'étend) avec suspicion et méfiance. Elle mène des « enquêtes très sérieuses » pour percer les vérités inavouées, mais ce faisant, elle envie les « problèmes » de son amie Julie, qui, eux, sont identifiables et donnent un sens à son existence. Les vacances d'été au camping offrent un répit temporaire à l'atmosphère oppressante de la maison ; là, son père semble s'épanouir et l'insomnie s'estompe, même si, finalement, l'été lui-même en est « contaminé ».
L'univers de l'enfance de la narratrice s'effondre sous l'effet d'un « drame » indéfini – qui se révèle être la mort de son père. Son entourage réagit par un silence et un déni omniprésents, la plongeant dans un isolement encore plus profond. Elle tente de percer le secret de son père concernant le chien de la famille, car elle les perçoit comme indissociables. L'insomnie familiale persiste, et la jeune narratrice doit apprendre à gérer sa propre colère et sa confusion. Ce n'est que lors de conversations confidentielles avec sa mère, souvent en voiture, que le voile se lève et que sa mère lui révèle les véritables causes des problèmes de son père, enracinées dans sa propre enfance. Ces révélations permettent à la narratrice d'assimiler son vécu, de trouver sa propre voix et de se libérer du poids paralysant du tabou inavoué en commençant à recontextualiser et à raconter son histoire.
Le changement social dans Nos insomnies Le récit est largement illustré par la description de la périphérie rurale-urbaine et l'introduction de termes inquiétants liés à l'urbanisme et à la construction. La famille vit dans une banlieue périurbaine, où le quotidien est décrit comme très cloisonné et isolé, à l'image des haies et des clôtures qui entourent les maisons. Le paysage est caractérisé par des champs, des hameaux et une ville au loin. Cependant, des signes de mutation sociale s'immiscent régulièrement dans cet environnement, perçus par le narrateur comme des menaces latentes. Un terme clé symbolisant l'angoisse liée au changement est « lotissement ». Ce mot, ainsi que « autorisation », « mairie », « parcelle », « permis de construire » et l'abréviation « PLU » (Plan Local d'Urbanisme), suscitent la peur chez les parents. Le terme « lotissement » est associé à des maisons uniformes (façades beiges ou blanches, toits de tuiles grises ou rouges, volets symétriques, petits jardins clos et voitures familiales). Les parents craignent la promiscuité et l'arrivée d'une clientèle indésirable. La disparition de l'âne Dédé et le goudronnage du chemin de terre menant à la maison familiale sont interprétés comme des signes avant-coureurs de ce changement.
Le début effectif des travaux du lotissement instaure une nouvelle réalité, perçue comme étrange et omniprésente. À huit heures du matin, une excavatrice se met en marche, dévorant les gravats. Un vacarme assourdissant de tronçonneuses, de perceuses et de scies électriques envahit l'environnement sonore de la famille. À l'instar de leurs efforts pour lutter contre l'insomnie, les parents tentent d'ignorer la présence du chantier. Le narrateur observe les ouvriers, robustes et décontractés, qui parlent une langue étrangère, alors même que leur travail représente l'apocalypse pour les parents. Plus tard, un véritable immeuble, comme il en est souvent en ville, est même construit à proximité, masquant l'horizon et inquiétant la mère.
Le père est particulièrement sensible aux bruits du changement social. Il souffre de désynchronisation des sens, un état où les sons s'infiltrent dans son corps et l'affectent physiquement. Parmi ceux-ci : la radio du voisin et sa musique de fond ; la route départementale, dont le bourdonnement constant se transforme en sifflement à la nuit tombée et hante ses rêves. Cette route est aussi dangereuse, car des voitures y écrasent des animaux ; et les foutus avions du couloir aérien, dont le bruit lui « racle le crâne ». Ces bruits perturbent les parents et provoquent des manifestations, qui donnent brièvement au village des allures de communauté. Le narrateur est fasciné par eux, car ils ouvrent des « portes secrètes vers les cinq continents ». Le pire, ce sont les bruits de chantier, qui le tourmentent physiquement et le clouent au lit. Cela lui cause des maux physiques tels que des douleurs dorsales et des maux de tête, ce qui explique pourquoi il passe souvent toute la journée au lit. Le silence règne dans la maison, par crainte de déranger son père endormi.
Face à la démolition imminente, le père entreprend la construction d'un abri de jardin. Ce projet, initialement destiné à ranger les outils principalement utilisés par la mère, devient une « lutte pour la civilisation » symbolique. Il représente un contrepoint à la perfection froide et uniforme du nouveau lotissement, soulignant le naturel et la chaleur du bois face aux façades stériles des maisons neuves. L'abri est un lieu où les mains du père reprennent vie, un combat contre la pelleteuse et les décombres. Son charme, cependant, s'estompe lorsqu'un nouveau chantier, celui d'un autre grand bâtiment, apparaît à proximité. Dans l'ensemble, le roman dépeint le changement social non seulement à travers les activités et les bruits concrets de la construction, mais aussi à travers la tension psychologique que ces changements engendrent chez les membres de la famille, en particulier chez le père. Le tabou du silence entourant ces enjeux et le drame en général est également abordé.
Le monde comme une énigme et le père
L'enfance dans Nos insomnies Ce n'est pas le moment d'une compréhension limpide, mais plutôt une étape de déchiffrage permanent d'un monde qui se présente à l'enfant sous forme d'énigmes. Cela se manifeste par l'incapacité des adultes à parler directement des problèmes familiaux et par l'interprétation fantastique qui en résulte de la part de l'enfant. Le secret central de la famille est l'insomnie, un trouble du sommeil que le protagoniste perçoit non comme une maladie, mais comme un « mauvais sort ».
Comme toutes les familles, nous avions un secret. Ce secret, c'était que la nuit, nous ne dormions pas. L'insomnie, tel un mauvais sort, glissait de uns vers les autres.
Comme toutes les familles, nous avions un secret : nous ne dormions pas la nuit. L’insomnie se propageait de famille en famille comme une malédiction.
À travers cette métaphore de la magie, la réalité se mue en un scénario mystique où les causes de l'insomnie semblent surnaturelles. La logique enfantine tente de saisir l'incompréhensible par des explications fantastiques. Le père, dont l'existence même hors du foyer paraît déjà suspecte (« ce métier n'existait pas vraiment »), contribue à cette mystification en évoquant un lieu nommé « clairière », que la narratrice imagine comme « un lieu circulaire, entouré d'une voûte arborée et inondé de lumières tombantes en cascade » – un lieu magique qui contraste fortement avec la réalité suburbaine et austère. L'enfance devient ainsi un royaume où la réalité se déforme à travers le prisme d'une perception à la fois imaginative et anxieuse, et se charge de significations qui échappent aux adultes. Même les bruits les plus banals du quotidien se transforment en « sons étranges » dans l'imagination de l'enfant, et le père lui-même prend, dans son esprit, la forme d'un animal.
Il est décrit comme une figure énigmatique et contradictoire, source centrale de tensions et de silence au sein de la famille. Souvent insaisissable pour le narrateur, il est une « ombre » ou une « chimère » dont la véritable vie professionnelle et les activités dans son petit bureau restent floues. Il s'exprime en termes abstraits, scientifiques et vagues. Sa présence dans la maison n'est souvent perceptible que comme un « silence épais et gris ». Il semble vivre dans un « monde sans objets », hormis ses « totems » personnels tels que son journal intime, ses cigarillos, son chien ou les albums de Tintin. Son insomnie chronique est son problème central et tabou, le « secret » de la famille. Elle se manifeste par une lutte constante pour dormir, ainsi que par des douleurs dorsales et des maux de tête qui peuvent le clouer au lit. Certains bruits, comme les travaux de construction, la radio du voisin, la route principale et les avions, le pénètrent et déclenchent des réactions physiques extrêmes pouvant le paralyser. Le père possède un esprit scientifique et aime résoudre des énigmes (comme le jeu vidéo « MYST »), mais peine à se comprendre lui-même. Il a le sens de l'humour, qui se manifeste cependant souvent par des mensonges inquiétants ou par la création délibérée d'un climat de panique chez le narrateur.
Bien qu'il soit souvent physiquement absent ou replié sur lui-même, son état dicte le rythme et l'atmosphère de la maison. La vie familiale est dominée par le « chut, papa dort ! », ce qui impose un silence et une tension constants. Il en résulte une immobilité oppressante et un silence pesant. Son insomnie et ses troubles mentaux constituent le secret de famille inavoué, un secret tabou. Il en résulte pour le narrateur une existence indicible. Les moments difficiles du père affectent toute la famille, créant des tensions et des frustrations, et poussant les membres à refouler leurs émotions ou à se replier sur eux-mêmes. Le narrateur ne se souvient ni de sa voix ni d'interactions précises avec lui, ce qui souligne son aliénation. La famille évite de recevoir des invités de peur que le secret ne soit dévoilé. Bien que sa présence soit oppressante, elle offre paradoxalement à la narratrice un certain cadre, une certaine signification qui donne sens à son existence. Le séjour en camping est une rare exception où le père se métamorphose et où la famille partage des moments de rire.
L'échec et la découverte du langage
Un motif central du roman est le silence des adultes et la nécessité qui en découle pour l'enfant de trouver sa propre manière de nommer les choses. La famille a une « philosophie » implicite qui consiste à ne pas nommer certaines choses.
La philosophie de la maison, qui s'exprime dans son insomnie, a un sujet tabou, selon la variété de toutes les disparités.
La philosophie de la maison était de ne pas parler de cette insomnie, d'en faire un sujet tabou, comme si cela allait la faire disparaître.
Ce tabou du silence se mue en un monstre tentaculaire qui étouffe toute communication et contraint la protagoniste à refouler ses propres expériences et sentiments. Elle observe avec envie comment la famille de Julie emploie des mots précis comme « argent » ou « connard » pour décrire leurs problèmes, tandis que la sienne se contente de descriptions vagues ou reste muette. La narratrice se sent prisonnière de son « inexistence, sans mots pour la décrire ». Après la mort de son père, parler de lui devient un tabou encore plus grand. La mère de Julie l'en empêche même physiquement : « Elle m'a aspergée d'eau et m'a frappée à la bouche pour me faire taire ; elle a pressé ses deux petites mains contre mes lèvres et a appuyé si fort et si longtemps que j'ai fini par lui caresser les doigts. »
La « poétique de l’enfance » révèle ici comment l’enfant souffre du poids de l’indicible, mais aussi comment elle s’en libère. La narratrice apprend à distinguer le dicible de l’indicible et trouve enfin une alliée en sa mère, qui lève le voile du silence et dévoile la complexité sémantique du passé paternel. Grâce à cette ouverture tardive, la protagoniste peut s’approprier les mots qui ont cessé d’être des prétextes et raconter sa propre histoire.
Le narrateur utilise fréquemment des expressions condensées en un seul mot, reflétant le tabou familial inavoué et soulignant l'omniprésence des problèmes. On peut citer par exemple « chutpapadort » (Chut, papa dort), une injonction constante à ne pas déranger le père, et « journédificil » (journée difficile), qui traduit un sentiment complexe de lassitude et de frustration. Après la mort du père, le traumatisme et les événements sont d'abord désignés par l'euphémisme « ce qui s'est passé », puis, plus précisément mais toujours de manière vague, par « la façon dont ça s'est passé ». Ceci souligne la difficulté, voire la réticence, de la famille à nommer la vérité de front.
Le silence est un élément central de la dynamique familiale. Le fait que la famille ne dorme pas la nuit est décrit comme un « secret ». La « philosophie de la maison » consistait à ne pas parler d'insomnie, à en faire un sujet tabou, dans l'espoir qu'elle disparaisse d'elle-même. Ce silence est décrit comme « gris et épais » ou comme un « épais rideau de velours » qui enveloppe la famille et étouffe tout ce qui ne doit pas être verbalisé. C'est une « injonction au silence » maintenue par les adultes.
Le narrateur reconnaît que « les choses doivent être verbalisées pour exister ». Parallèlement, les mots effraient les adultes car ils peuvent posséder un « pouvoir néfaste ». Ils peuvent « graver les événements dans la mémoire ». C’est pourquoi ils évitent de nommer clairement les choses, notamment la mère de l’amie de Julie, qui veut empêcher que « la façon dont cela s’est passé » ne « contamine » sa fille.
Les propos des adultes concernant les problèmes graves semblent souvent abstraits et détachés. Le psychologue emploie l'expression « problèmes psychologiques », qui, pour le narrateur, sonne comme « la froideur d'un savoir neutre » et est difficile à prononcer. Le père lui-même utilise des termes « abstraits, scientifiques et vagues » lorsqu'il parle de son travail. D'autres termes, tels que « drame » ou « mal », sont également perçus comme des coquilles vides, utilisées par les adultes comme des boucliers pour nommer les choses sans avoir à les exprimer.
Après la mort du père, son existence est activement niée par le langage. On parle de la famille en disant « vous quatre » au lieu de « vous cinq ». Même les biens matériels, comme la voiture, sont réattribués : « la voiture de ta mère » au lieu de « la voiture de ton père ». Lorsqu'il faut parler du père, c'est avec des hésitations, des syllabes manquantes comme des pas, des regards fuyants, ce qui souligne la gêne et le déni de son entourage.
Au fil du roman, la narratrice découvre la possibilité de maîtriser son langage. Lors de conversations intimes avec sa mère en voiture, elle commence à verbaliser les « causes » et la « manière dont les choses se sont passées ». Elle décrit ces mots comme de « petites lumières » et des « feux d’artifice sur le passé », révélant une réalité complexe qui contraste avec la « fausse perfection des apparences et le silence fabriqué ». Finalement, elle éprouve la « liberté de choisir ses propres mots », et les « mots étaient des animaux sauvages auxquels on avait rendu leur liberté ».
L'enfance comme quête narrative et sa conclusion
L'héroïne n'est pas une victime passive des circonstances, mais une actrice qui tente de reprendre le contrôle de son destin. Ses « enquêtes » visent à construire un récit qui donne un sens à sa réalité chaotique.
À la maison, je menais des enquêtes très sérieuses, avec une éthique professionnelle inégalable. J'espionnais les parents, j'écoutais les conversations téléphoniques derrière les portes, je fouillais dans les affaires, dans la chambre maritale… Je cherchais des marques tangibles, des bigarrures, je voulais désosser le réel.
Chez moi, j'ai mené une enquête très sérieuse, avec une éthique professionnelle sans faille. J'ai espionné mes parents, écouté leurs conversations téléphoniques à huis clos, fouillé leurs affaires, leur chambre… Je cherchais des indices concrets, des incohérences ; je voulais disséquer la réalité.
Cette attitude quasi-détective révèle un besoin enfantin de déchiffrer le monde opaque des adultes. Sa fascination pour les « murmures » de son père dans son bureau, ou pour les notes sur son jeu vidéo « MYST », qui évoquent « la solution d'une énigme », reflète son propre désir de percer les mystères de son existence. La figure de son père est un objet constant de son observation et de son interprétation : elle tente de se le représenter hors de la maison, mais en vain : « Je ne pouvais pas le voir hors de la maison ; sa présence dans les rues de notre village me semblait déplacée. » Cela fait partie intégrante de sa quête narrative, car elle s'efforce de construire un récit cohérent à son sujet.
La « poétique de l’enfance » dans Nos insomnies Cela montre comment l'enfant non seulement perçoit la réalité, mais la crée activement en s'efforçant de combler les lacunes et d'interpréter l'indicible. Cette quête narrative est un mécanisme de survie qui permet à la protagoniste de surmonter le silence et les traumatismes de son enfance et, finalement, de trouver sa propre voix de narratrice, donnant ainsi du sens à la page blanche qui y était auparavant consacrée.
Le père meurt des suites d'un événement décrit dans le roman comme « ce qui s'est passé » ou « le drame », qui survient au début de l'été. La cause exacte de sa mort n'est pas explicitement mentionnée, mais la narratrice distille de forts indices et en dépeint indirectement les circonstances. Elle décrit la dernière journée du père comme une succession d'actions qui, rétrospectivement, prennent une signification tragique et profonde. Il passe ses dernières heures à faire des courses : il achète d'abord une paire de chaussures de tennis Nike neuves dans un magasin d'articles de sport (Decathlon). Une heure plus tard, dans une quincaillerie (Weldom), il achète un objet qui s'avérera être un nouvel accessoire très robuste pour le collier du chien. Il est muni d'un mousqueton en acier conçu pour empêcher l'animal de s'échapper. La narratrice médite sur la manière dont la vie et la mort peuvent coexister de façon si concise et si violente dans ces gestes en apparence anodins. Elle les qualifie de « geste de vie » et de « projection la plus prometteuse vers l'avenir ».
La narratrice a une vision saisissante et onirique de son père : il est allongé sur le dos, pétrifié, le visage recouvert d’une pieuvre qui lui donne un long et doux baiser. Une femme en blouse blanche apparaît également dans cette scène ; elle dispose des fils semblables à des tentacules sur son visage, son torse et ses bras, et lui touche le front. Ces images suggèrent un contexte médical ou l’immédiat après-mort. La narratrice souligne que le père possédait une « dextérité dans la mort », indiquant un acte conscient et précis. L’achat de l’attache pour collier dans une quincaillerie peu avant ce qui s’est passé, combiné à la description métaphorique de sa mort, suggère que le père s’est suicidé. Cette nouvelle attache pour collier a peut-être joué un rôle symbolique, voire a servi d’instrument à cet acte.
La mort du père est le secret central, et pourtant tabou, de la famille, jamais abordé de front (« silence », « on ne faisait rien de ces microrituels »). Ce n'est que bien plus tard que la narratrice apprend de sa mère le contexte (« la façon dont ça s'est passé »), lié à l'enfance du père, à son profond mal-être (« mal-être ») et à un sentiment d'échec permanent. Ce contexte comprenait également son insomnie chronique (« insomnies »), ses douleurs dorsales (« maldedos »), ses maux de tête (« maldetête ») et ses problèmes psychologiques (« problèmes psychologiques »).
La fin du roman Nos insomnies Le roman de Clothilde Salelles décrit la vie de la famille après la mort du père, désigné dans le texte comme « ce qui s'est passé ». Les derniers passages, à partir de la troisième partie, révèlent une évolution fondamentale chez la narratrice et sa famille, confrontées au deuil et au « secret » jusque-là bien gardé de son insomnie.
Contre toute attente, le jour des funérailles et les semaines suivantes, la narratrice éprouve une sorte de légèreté et de soulagement. Ce sentiment, qui l'avait d'abord emplie de honte et qu'elle avait gardé secret, se transforme en une douce sérénité. Elle perçoit son environnement avec une clarté soudaine. Cela suggère que la mort de son père représente une libération de l'atmosphère oppressante et du tabou inavoué qui régnaient auparavant dans la maison.
La mère endosse un nouveau rôle stabilisateur. Elle veille à ce que le quotidien familial reste inchangé et que le cours des choses continue de tourner harmonieusement. Les soirées deviennent plus détendues, presque anarchiques. Le caractère compulsif du dîner familial disparaît, et la famille mange souvent autour de la table basse du salon. La voiture, autrefois lieu de tension et reflet des insomnies du père, devient le territoire de la mère, un havre de paix pour des conversations confidentielles. Là, les sujets auparavant inavouables du père peuvent être abordés : son enfance, ses rêves inassouvis et ses problèmes psychologiques. La mère dévoile un champ sémantique complexe, souvent contradictoire, et se mue en une sorte de confidente qui transmet des connaissances secrètes sur le père.
La narratrice reçoit le bureau de son père, dont la signification réside pour elle dans son ambiguïté. La découverte de ses notes sur le jeu vidéo « MYST » dans le tiroir verrouillé révèle son esprit scientifique et son plaisir à résoudre des énigmes, contrastant avec son incapacité à se comprendre lui-même. La narratrice réalise qu'elle ne se souvient ni de sa voix ni d'interactions précises, mais seulement d'odeurs et d'images, ainsi que de mots récurrents comme « bruits d'aventure » ou « maldedos ». À travers les conversations avec sa mère et ses propres réflexions, de nouveaux fragments de la vie de son père émergent. Ils le révèlent comme un être humain à part entière, avec des relations sociales et un passé complexe : ses problèmes au travail, sa consommation de LSD dans sa jeunesse, un accident de voiture où il a failli renverser un piéton, son charisme et sa sensibilité. Ces oscillations entre la figure chimérique de son enfance et l'homme concret qu'il est devenu a posteriori font apparaître son père comme profondément transformé après sa mort. Ce processus de transformation est sans fin.
Le tabou du silence se brise peu à peu. L’interaction avec Leïla, qui rompt le silence par la question « Comment s’appelait-il ? », marque un tournant. La narratrice prend conscience qu’elle est désormais libre de choisir ses mots. Ces mots ne sont plus des « façades », des « entraves » ou des « chaînes », mais plutôt des « Fauves à qui la liberté a été rendue ». Elle doit « inventer un langage ». L’insomnie, le secret de famille originel, est toujours présente, mais elle n’est plus honteuse et peut être verbalisée. La narratrice apprend à la « maîtriser » et à l’« apprivoiser ». Elle y parvient en se concentrant sur des « images fortes » : les trajets en voiture avec son père qui la transportaient dans un « calme magique », ou d’agréables souvenirs de vacances. L’image d’une clairière avec des cerfs et des biches qu’elle visite en rêve est particulièrement marquante. Cette clairière est un lieu de quiétude et de connexion entre le « Fauve » (le chien) et les animaux sauvages. En réalité, ce lieu s'est révélé décevant, mais dans leur imaginaire, il est devenu un « remède contre l'insomnie ». C'est un lieu où les « Fauven » sont libres comme l'air, et où s'opère un « échange de regards silencieux ». Cela symbolise l'acceptation et l'intégration des aspects sauvages et indomptés de leur vie et de leurs souvenirs du père. L'insomnie ne dépend plus de la présence physique ni de l'état du père. Elle n'est plus un mystère et peut être apprivoisée.
Ainsi, la conclusion du roman peut être interprétée comme un processus d'acceptation, de découverte de soi et de réévaluation du passé familial. La narratrice surmonte le silence oppressant et les angoisses diffuses de son enfance en mettant des mots sur la vérité concernant son père (et elle-même). L'insomnie, d'abord perçue comme une malédiction, devient gérable à mesure qu'elle apprend à utiliser des images et des récits intérieurs pour s'apaiser. Le roman s'achève sur un sentiment d'autonomie et la capacité de raconter sa propre histoire, affranchie des tabous et des « façades » du passé.
Conclusion
Clothilde Salelle réussit avec Nos insomnies Ce roman offre une vision de l'enfance qui s'éloigne des représentations idéalisées pour mettre en lumière la réalité complexe, souvent troublante, de la subjectivité enfantine. La « poétique de l'enfance » y est empreinte d'énigmes et d'un regard scrutateur, façonnée par le tabou familial de l'insomnie et la figure énigmatique du père. Le silence des adultes face à leurs « problèmes » contraint l'héroïne à interagir activement, souvent par l'imagination, avec son environnement, tentant de déchiffrer l'indicible et de lui donner un sens. Les manifestations physiques de ce fardeau émotionnel soulignent l'intensité de cette expérience enfantine.
Ce roman démontre avec force que l'enfance n'est pas une expérience passive, mais une construction active du monde, surtout en l'absence de communication directe. La découverte progressive de la vérité à travers les conversations avec sa mère et l'affirmation de sa propre voix symbolisent la libération du poids du tabou. Le texte lui-même incarne ainsi cette libération et la construction d'un récit nouveau, autodéterminé. Par conséquent, le roman Nos insomnies n'est pas seulement le récit d'une enfance, mais aussi un plaidoyer pour le pouvoir transformateur de l'écriture et le dépassement du silence. La poétique de l'enfance dans cette œuvre doit son existence à la capacité de la narratrice, par le biais de l'écriture, non seulement à dévoiler les « secrets », mais aussi à leur donner une forme significative. Ce faisant, elle passe de la passivité de l'observation à la création active de sa propre réalité. Le livre prouve qu'« il fallait encore inventer un langage » pour nommer et comprendre l'incompréhensible.
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.