À la mémoire de Pierre Nora (1931–2025)

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Le 2 juin 2025, l'éminent historien français Pierre Nora est décédé à Paris à l'âge de 93 ans. Il était le directeur de la monumentale série en sept volumes. Les Lieux de mémoire (1984–1993) il a marqué de son empreinte la compréhension de la culture mémorielle nationale et a apporté une contribution significative à la réflexion sur l'identité française. Né à Paris en 1931, Pierre Nora a échappé aux persécutions de la Gestapo durant son enfance. Cette expérience précoce a profondément influencé sa pensée sur l'histoire, la mémoire et la nation. Après des études de lettres et de philosophie, il s'est très tôt tourné vers l'histoire coloniale : son premier ouvrage, Les Français d'Algérie (1961) était une analyse concise de l'ambivalence coloniale dans la guerre d'Algérie.

Nora a trouvé sa véritable vocation dans l'édition. Longtemps éditeur chez Gallimard, il a dirigé des collections influentes telles que la « Bibliothèque des sciences humaines » et publié des ouvrages d'intellectuels comme Foucault, Dumézil, Duby et Le Roy Ladurie. Parallèlement, il a mené une carrière universitaire, d'abord à l'Institut d'études politiques de Paris, puis à l'École des hautes études en sciences sociales. En 1980, il a cofondé la revue de débats intellectuels avec Marcel Gauchet. Le DébatPierre Nora, figure marquante de la pensée française pendant des décennies, a toujours envisagé l'histoire comme une discipline en phase avec le présent – ​​une approche qui a imprégné son œuvre historique et son activité éditoriale. Membre de l'Académie française depuis 2001, sa disparition représente une perte immense pour la vie intellectuelle française. Il laisse derrière lui une œuvre considérable – un héritage historique et éditorial qui continuera de résonner en France pour de nombreuses années encore.

De tous les historiens de ma génération, j'ai sans doute été l'un des plus sensibles aux ambiguïtés qu'entraîne le fait qu'en français, le même mot, histoire, exprime la réalité historique du passé et l'opération intellectuelle destinée à rendre compte de cette insaisissable réalité vécue. Ce que les Allemands distingués par Histoire et Histoire. D'où l'habitude qui a été prise de distinguer l'histoire de la discipline et des histoires par le mot "historiographie". En ces temps de troubles et de relativisme de la vérité historique, l'histoire (au sens de Histoire) était entièrement absorbée par la reconstitution historique (Histoire). Tout mon travail sort de là : l’histoire elle-même devient historiographie. Ce mot, autrefois cantonné à l'histoire de l'histoire et des historiens, a tendance donc à prendre une signification beaucoup plus large.

Pierre Nora, Une étrange obstination, Gallimard, 2023.

De tous les historiens de ma génération, j'étais sans doute l'un des plus sensibles aux ambiguïtés nées du fait qu'en français, le même mot, *histoire*, désigne à la fois la réalité historique du passé et le processus intellectuel qui cherche à représenter cette réalité vécue, insaisissable. Les Allemands distinguent ici *Historie* et *Geschichte*. De là s'est imposée l'usage de désigner la discipline et l'activité des historiens par le terme « Geschichtsschreibung » (écriture de l'histoire). En ces temps de troubles et de relativisation de la vérité historique, *Geschichte* (au sens d'*Historie*) a été entièrement absorbée par la reconstruction historique. C'est de là que découle l'ensemble de mon travail : l'histoire elle-même devient *Geschichtsschreibung*. Ce terme, autrefois limité à l'histoire de l'histoire et des historiens, acquiert ainsi une signification beaucoup plus large.

Pierre Nora, par sa position intellectuelle et son rôle public, incarne une forme de conservatisme bourgeois qui ne se définit ni par une idéologie politique ni par un nationalisme nostalgique, mais par la défense résolue d'une tradition culturelle républicaine et éclairée. C'est ainsi qu'il est décrit dans la nécrologie du Figaro Jacques de Saint Victor. 1 En tant qu'éditeur de la collection monumentale Les Lieux de Mémoire Il devint l'un des plus grands spécialistes de l'identité française et, de ce fait, était particulièrement bien placé pour analyser sa crise. Loin d'être réactionnaire ou nostalgique au sens classique du terme, Nora était au contraire un conservateur moderne qui, selon Saint Victor, se distinguait par son indépendance intellectuelle, son sens du style et son attachement aux principes. Son rejet des courants à la mode – tels que les prétendus « nouveaux philosophes » ou l'historiographie marxiste à la Hobsbawm – ne relève pas d'un esprit étroit idéologique, mais d'une exigence de qualité élevée et d'une profonde méfiance envers la simplification excessive. Cette position fit de lui un gardien critique de la vie intellectuelle, imperméable aux influences du temps. Parallèlement, en tant que directeur éditorial, il se montra résolument éclectique et ouvert aux voix intellectuellement exigeantes issues d'horizons divers, comme Kantorowicz, Dumézil, Lefort et Foucault.

Pascal Ory et Jean-François Sirinelli ont proposé un sujet d'université, en 1986, avec Les Intellectuels en France, de l'affaire Dreyfus à nos jours. Un déferlement d'ouvrages sur la question avait accompagné l'époque. Foucault avait lancé l'idée – par rapport à l'intellectuel Sartrien, « celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » – de l'« intellectuel spécifique », qui se refuse à prendre position ou à émettre des idées générales sur des domaines qui il n'est pas lié. A spécialiste donc, qui tire le sens de l'activité où s'exerce sa compétence.

Pierre Nora, Une étrange obstination, Gallimard, 2023.

Pascal Ory et Jean-François Sirinelli l'avaient fait en 1986 avec Les Intellectuels en France, de l'affaire Dreyfus à nos jours La question des intellectuels en France, de l'affaire Dreyfus à nos jours, est devenue un sujet d'étude universitaire. Cette période a été marquée par une profusion de publications. Foucault, s'appuyant sur la définition sartrienne de l'intellectuel comme « celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas », a forgé l'expression « intellectuel spécifique », désignant celui qui refuse de prendre position ou de formuler des généralités sur des sujets qu'il ne maîtrise pas. Il s'agit donc d'un spécialiste qui tire le sens de son travail du champ d'expertise dans lequel il exerce son savoir.

La position conservatrice de Nora était particulièrement manifeste dans sa défense des valeurs républicaines laïques et son analyse du déclin culturel : pour lui, l’école était le lieu crucial de la reproduction sociale, et la « culture humaniste » – et non une vague conception de l’éducation – apparaissait comme le fondement de la liberté intellectuelle et de l’esprit critique. Dans une France qui, à ses yeux, se retirait de plus en plus de la société tout en se célébrant avec des ambitions grandioses, Nora demeurait une voix mesurée et prudente. Sur le plan personnel, il alliait l’attitude de l’intellectuel de la haute bourgeoisie – Maurice Clavel le qualifiait de prototype du « grand bourgeois de gauche » – à une distance aristocratique et sceptique vis-à-vis des modes politiques. Fort de son héritage juif et républicain, de son mariage avec l’historienne de l’art Françoise Cachin et de sa relation avec Anne Sinclair, il se définissait avant tout comme un « citoyen laïque pur et inébranlable ». Les valeurs bourgeoises et conservatrices de Nora se résument dans ce positionnement : rationalité, attachement à la république, profondeur culturelle et conscience d’être peut-être « le dernier des Mohicans » d’une ère intellectuelle en déclin. Selon Saint Victor, son conservatisme n’était donc pas restaurateur, mais préservateur au sens le plus noble du terme ; non pas tourné vers le passé, mais visant à défendre ce qui, fondamentalement, cimente une société libre et instruite.

Jeunesse (2022) et Une étrange obstination (2023)

Je suis aujourd'hui l'un des derniers témoins d'une des époques intellectuelles françaises les plus effervescentes, comme je suis le dernier témoin d'un noyau familial d'un âge, mais intéressant et fécond. Cela me fait un devoir de consignateur ce que j'ai vu.

Pierre Nora, Jeunesse, Gallimard, 2022.

Aujourd'hui, je suis l'un des derniers témoins vivants d'une des périodes les plus stimulantes intellectuellement de la France, tout comme je suis le dernier témoin d'une structure familiale d'un autre temps, certes intéressante et féconde. Je considère qu'il est de mon devoir de consigner mon expérience.

Dans deux ouvrages parus ces dernières années, Nora a présenté ses mémoires, Jeunesse (2022) et Une étrange obstination (2023), pour parler librement de sa vie d'éditeur et d'historien, et notamment pour retracer son parcours professionnel. Nora lui-même déclare avoir longtemps hésité à écrire des mémoires, car la solennité et la tradition littéraire de ce genre lui semblaient inadaptées à la « diversité chaotique » de ses souvenirs. Il évoque un sentiment d'impossibilité de donner un sens ou un ordre à l'ensemble. Une étrange obstination Il réaffirme toutefois son désir de retracer sa vie d'éditeur et d'historien et d'y inclure ses écrits épars. Les textes du premier volume et la description de son mode de vie dans le second témoignent d'une distance et d'une attitude critique caractéristiques : il se décrit comme le « dernier petit » de sa famille, ayant davantage écouté et observé, ce qui l'a conduit à une philosophie de vie caractérisée par « l'écart, le décalage, la priorité à l'oreille et à l'œil, l'observation plutôt que l'action, la distance critique ».

La vie que Pierre Nora dépeint est avant tout celle d'une figure centrale du milieu intellectuel et éditorial français, de l'après-guerre à une époque récente. Elle est marquée par son parcours intellectuel : de ses années d'école (Khâgne) à ses rencontres formatrices avec professeurs et amis, jusqu'à l'exploration de ses grands thèmes de prédilection, tels que l'idée nationale et la mémoire. Son rôle d'éditeur chez Gallimard, avec la création de collections importantes comme la « Bibliothèque des Idées », la « Bibliothèque des Sciences humaines » et surtout la « Bibliothèque des Histoires », a également contribué à son essor. Il a publié et édité les œuvres de nombreux penseurs et historiens parmi les plus importants de son temps. Enfin, son influence s'est affirmée à travers son travail d'historien et de rédacteur en chef de la revue Le DébatLa fondation et les plus de 40 ans d'existence du magazine Le Débat Le cercle de Marcel Gauchet et Krzysztof Pomian est décrit comme une communauté intellectuelle centrale. Il souligne le rôle de la revue comme médiateur et animateur de la vie intellectuelle, notamment dans les domaines de l'histoire et de la mémoire. De plus, ses mémoires sont très révélateurs de ses relations avec d'autres intellectuels : l'ouvrage est ponctué de portraits et d'anecdotes sur ses relations complexes et souvent passionnées avec des collègues et amis tels que François Furet, Pierre Vidal-Naquet, Jacques Le Goff, Georges Duby, Michel Foucault, Jacques Derrida, Léon Poliakov, Yosef Hayim Yerushalmi, et bien d'autres. Ces relations sont décrites, entre autres, comme des « frères ennemis », une « compagnonnage essentiel comme celui d'un chien et d'un chat », et une « succession de mésaventures et d'arrangements ».

Aron-Nora

Mon père vivait, depuis l'arrivée de Hitler au pouvoir, dans la terreur de ce qui devrait un jour déferler sur la France et sur les Juifs en particulier. L'histoire de ce personnage, avec les histoires de Louis Halphen et de Robert Debré, n'est pas une histoire, mais est disponible dans la tradition. Mein Kampf Dans la version originale, une tradition ancienne est supprimée des passages contre les Juifs.

J'ai des souvenirs dans ma journée que j'ai accès à l'hôpital Rothschild, qui est aussi chef du service d'urologie, à bien d'autres jus (papillotes) et manteaux râpés, réfugiés d'Allemagne et d'Autriche, pour écouter leurs récits terrifiants.

Pierre Nora, Jeunesse, Gallimard, 2022.

Depuis l'arrivée d'Hitler au pouvoir, mon père vivait dans la crainte de ce qui allait un jour arriver à la France et surtout aux Juifs. Il faisait partie de ceux qui, avec l'historien Louis Halphen et Robert Debré, dont il était proche, Mein Kampf Je l'avais fait traduire dans la version originale, car tous les passages contre les Juifs avaient été supprimés dans une traduction antérieure.

Je me souviens d'un jour où mon père, de l'hôpital Rothschild où il était chef du service d'urologie, a ramené des vieux hommes juifs avec des papillotes et des manteaux usés, des réfugiés d'Allemagne et d'Autriche, pour écouter leurs terribles histoires.

Pierre Nora décrit comment son père, Gaston Nora, vivait dans la crainte constante de la montée au pouvoir d'Hitler et se consacrait à la traduction... Mein Kampf Il participa à la révision après que les versions précédentes eurent omis des passages antisémites. Il décrit une rencontre bouleversante avec des réfugiés juifs d'Allemagne et d'Autriche chez son père, au cours de laquelle il fut frappé par l'indifférence et les moqueries de la bourgeoisie française (« ces parasites »), qui se croyait à l'abri. Le choc de l'Holocauste est présenté comme un moment fondateur pour sa génération et leur journal commun. Imprudence Sa longue amitié avec Léon Poliakov, pionnier de l'histoire de la Shoah et cofondateur du CDJC (précurseur du Mémorial de la Shoah), a été essentielle à sa compréhension du sujet. Nora mentionne son désaccord avec Poliakov concernant la publication de l'ouvrage d'Hannah Arendt. Eichmann à JérusalemPoliakov le qualifia d’« ignoble », tandis que Nora insista pour sa traduction et sa publication par Gallimard et écrivit même elle-même une préface explicative, alors que d’autres refusaient.

L'idée derrière la généalogie, le nom de famille et le judaïsme le prouve lui-même assez. La généalogie qu'il avait été obligé de faire établir en 1940 pour avoir l'autorisation d'exercer lui avait appris que nous descendions d'une famille Aron installée à Hellimer […]. Lorsque Napoléon, par décret, fait obligation aux Juifs de s'inscrire à l'état civil, Moïse Aron (1749-1813) demande l'autorisation de s'inscrire sous le nom de Nora pour lui-même et ses quatre enfants […]. Mon père a vécu persuadé que la démarche était destinée à franciser la lignée familiale. Hypothèse absurde, doublement absurde […]. C'est l'inverse. Dans le cas de Moïse Aron-Nora […], la permutation des lettres disponibles au contraire valeur de réenracinement religieux […]. Nora signifiant en hébreu « le redoutable », « le terrible », accolé comme attribut à l'essence divine. Avec un nouveau patronyme, Aron-Nora opère un retour aux sources et aux origines bibliques, mais un retour compréhensible des Juifs seuls et non détectable par un regard extérieur.

Pierre Nora, Jeunesse, Gallimard, 2022.

Sa connaissance de ses origines, de son nom de famille et du judaïsme lui-même le démontre amplement. La généalogie qu'il dut faire établir en 1940 pour obtenir son permis de séjour lui révéla que nous descendions d'une famille nommée Aron, installée à Hellimer […]. Lorsque Napoléon décréta l'enregistrement obligatoire des Juifs, Moïse Aron (1749-1813) demanda l'autorisation de s'enregistrer, lui et ses quatre enfants, sous le nom de Nora […]. Mon père était persuadé que cette démarche visait à franciser la famille. Une hypothèse absurde, doublement absurde […]. C'était tout le contraire. Dans le cas de Moïse Aron-Nora […], l'inversion des lettres revêtait la signification d'un renouveau religieux […]. En hébreu, Nora signifie « la terrible », « l'effroyable », et est employé comme un attribut divin. Avec ce nouveau nom de famille, Aron-Nora renoue avec ses racines et ses origines bibliques, mais d'une manière compréhensible uniquement par les Juifs et imperceptible pour les autres.

Nora se décrit comme un « juif profondément assimilé et déjudaïsé » qui est néanmoins resté juif « par une connaissance d'historien, par le poids de Vichy et de ce que Lanzmann n'avait pas encore nommé la Shoah, par le sentiment d'un héritage et par une proximité existentielle évidente ». L’interprétation de François Dosse selon laquelle son œuvre (« Entre mémoire et histoire ») reflète sa double identité (juive et française), dont Nora lui-même ignorait, est qualifiée par lui de « troublante ». La rencontre avec Yosef Hayim Yerushalmi et son livre Zakhor Il existait entre eux une profonde affinité intellectuelle et personnelle, car ils se trouvaient tous deux sur les deux faces d'une même pièce : Yerushalmi du côté juif, Nora du côté national, partageant une sensibilité et une distance similaires vis-à-vis de leurs sujets historiques respectifs. Le père de Nora incarnait le « franco-judaïsme » typique de son époque, qui, selon Nora, était « un peu excessif ». La thèse controversée du médiéviste Louis Halphen, selon laquelle le judaïsme français serait né non de l'immigration mais de conversions de païens gallo-romains qui connaissaient le Dieu unique, est évoquée en lien avec le judaïsme francocentrique de son père. La rencontre avec Alexandre Kojève peu après les manifestations étudiantes de 1968 et sa remarque dédaigneuse à propos des événements (« Hegel aurait ri… il ne s'est rien passé. Ni mort, ni sang, ni histoire. ») révèle un contraste saisissant avec la perception de l'histoire de Nora.

Relation existentielle avec la France

Or, les facteurs historiques du grand amplificateur contribuent aux années-là – hors de ceux que j'ai prolongé au chapitre sur le "tournant des années quatre-vingt" – à expulser le sentiment national de ce confort, de cette sécurité unitaire. La décolonisation, partie intégrante de l’impérialisme colonial, fait intrinsèquement partie de la conquête idéologique de la République. La guerre d'Algérie est à la disposition des Français dans cette conscience « National-Républicaine-Coloniale ». Elle avait mené la France au bord de la guerre civile, elle avait opposé au moins deux idées contraires de la nation, la nation impériale et la nation hexagonale.

Ceci n'est disponible que pour dissocier la nation de la République et la même chose que la « France ». Un autre phénomène est également contribué. Pour le comprendre, il faut admettre ou rappeler que le gaullisme et le communisme avaient constitué, de la libération au tournant des années quatre-vingt, le couple idéologico-politique qui structurait la conscience nationale : deux idéologies qui, chacune, étaient un mélange de nation et de révolution ; Les deux grands thèmes sur lesquels la France politique a vécu depuis deux siècles. Deux idéologies qui ont connu, ensemble, leurs plus belles heures et se sont effacées en même temps. Cette différence contribue grandement à la désorientation de l’histoire nationale.

Tel est le fond du tableau sur lequel nos trois instances autrefois confondues ont repris leur autonomie – République, Nation, France. Leur autonomie, leur indépendance, leur mystère.

Pierre Nora, Une étrange obstination, Gallimard, 2023.

Or, durant ces années – outre les facteurs que j’ai énumérés dans le chapitre sur le « tournant des années 1980 » – deux facteurs historiques majeurs ont contribué à ébranler le sentiment national et à le détourner de ce confort et de cette unification sécuritaires. La décolonisation, car l’impérialisme colonial était inextricablement lié à la conquête idéologique de la République. La guerre d’Algérie avait définitivement brisé cette conscience « nationale-républicaine-coloniale ». Elle avait mené la France au bord de la guerre civile et provoqué l’affrontement d’au moins deux conceptions opposées de la nation : la nation impériale et la nation hexagonale.

Ce bouleversement a suffi à séparer la nation de la République, voire de la « France » elle-même. Un autre phénomène y a largement contribué. Pour le comprendre, il faut considérer que, de la Libération jusqu'au début des années 1980, le gaullisme et le communisme ont formé le duo idéologique et politique qui a façonné la conscience nationale : deux idéologies, chacune mêlant nation et révolution, les deux grands thèmes qui ont défini la vie politique française pendant deux siècles. Deux idéologies qui ont simultanément prospéré et disparu. Leur disparition a largement contribué à la désorientation de l'histoire nationale.

C’est dans ce contexte que nos trois entités autrefois fusionnées – République, Nation, France – ont recouvré leur autonomie. Leur autonomie, leur indépendance, leur mystère.

Nora souligne son lien profond et indissoluble avec la France (« Je suis constitué français »). Il évite les déclarations nationalistes, car il n'y a pas de distance entre lui et la France ; il se considère comme faisant partie intégrante du pays. Son travail sur l'histoire de France n'était pas un intérêt purement intellectuel ou professionnel, mais une « relation existentielle » qui s'est probablement développée durant son adolescence sous l'Occupation, lorsqu'il est passé d'une enfance bourgeoise à un monde de violence, de division, d'exclusion et de tragédie. Il suggère que dans ce « laboratoire inconscient », un mélange d'identité française et juive s'est combiné, alimentant son « étrange obstination » et son attachement à la France. Son travail sur Les Français d'Algérie Cela a engendré un intérêt durable pour l'idée nationale. Lieux de mémoire Cet ouvrage porte l’empreinte d’un historien appartenant au mouvement des « gens de la mémoire » et qui s’interroge sur la France. Il s’appuie sur l’expérience de Khâgne pour analyser la culture universitaire française, employant une forme de « distance empathique » qui éclaire le présent à travers le prisme du passé. Il conçoit la nation française non comme un contenu, mais comme le cadre de toutes les communautés sociales modernes, dont la spécificité, y compris sa vocation universelle, mérite d’être appréhendée. Des exemples tels que l’analyse du Code civil comme « véritable constitution de la France » ou le personnage fictif du « soldat Chauvin » comme mythe national spontané illustrent cette lecture mémorielle de l’histoire nationale.

Mémoire et histoire

Le point névralgique de la mémoire, le point d'avancement, l'été de l'Iceberg, est désormais sombre, traditionnel, par définition, dans le phénomène commémoratif. Le prix de cette époque est un amplificateur original.

J'ai longuement décrit en conclusion des Lieux de mémoire La métamorphose de la commémoration Nationale, sa subversion interne et son remplacement par un système éclaté, fait de langages disparates, et qui s'exprime moins dans l'hommage officiel et la consécration publique, rare et sacrée, que dans des représentations à grand spectacle, comme celle du Puy du Fou, la plus révélatrice de l'esprit du temps et du nouveau rapport au passé en train de s'instaurer. Le modèle civil et historique se retrouve, surtout, en compétition pour la montagne dans le pouvoir local et culturel, pour la mise en valeur d'un pèlerinage touristique, pour les anniversaires marqués de l'exposition inévitable et le colloque fatal.

Pierre Nora, Une étrange obstination, Gallimard, 2023.

L’intensification de l’ère de la mémoire, son fer de lance, la partie émergée de l’iceberg, pour ainsi dire, s’est naturellement reflétée dans le phénomène de la commémoration. À cette époque, celui-ci a atteint une ampleur sans précédent.

J'ai conclu que Lieux de mémoire La métamorphose de la mémoire nationale, sa subversion interne et son remplacement par un système fragmenté de langues disparates sont décrits en détail. Ce système se manifeste moins par des hommages officiels et des consécrations publiques, rares et sacrées, que par de grands spectacles, comme celui du Puy du Fou, qui révèlent au mieux l'esprit du temps et le rapport nouvellement établi au passé. Le modèle bourgeois et historique est surtout remis en question par la montée du local et du culturel, par l'essor du pèlerinage touristique et par les jubilés caractérisés par l'inévitable exhibition et le colloque fatal.

Le concept de « lieux de mémoire » est central dans l’identité de Nora, historien et éditeur. Cette idée lui est venue lors de son enseignement à l’École des hautes études (EHPE) sur l’idée nationale. Il y choisissait d’examiner les lieux, au sens le plus large du terme, où s’incarnait le sentiment d’appartenance (fêtes, symboles, monuments, mais aussi le dictionnaire Larousse, les noms de rues, le cimetière du Père-Lachaise, le latin scolaire, le Tour de France). Pour lui, les symboles nationaux comme la Marseillaise ou le drapeau tricolore ne devenaient des « lieux de mémoire » que lorsque leur présence immédiate dans la mémoire collective s’estompait et qu’ils « entraient dans l’histoire ». Le projet des « lieux de mémoire » se caractérisait par une indifférence à la chronologie et aux grands événements, considérant la République comme une culture, non comme un régime. La nation était perçue comme un objet historique difficile à appréhender, une « représentation qui n’a pas cessé de changer au cours du temps, mais qui demeure stable dans la forme de la société ». Nora explique que l’expression « lieux de mémoire » du livre de Frances Yates L'art de la mémoire ((qui décrit les techniques de mémorisation fondées sur les « loci memoriae ») ou, plus précisément, trouve son origine chez Quintilien. Les « lieux de mémoire » sont perçus comme le fruit de la « révolution de la mémoire » et la naissance du « patrimoine » moderne. Les pratiques commémoratives atteignent alors des proportions inédites, la mémoire nationale se transformant et se voyant remplacer par un système fragmenté qui s'appuie moins sur l'hommage officiel que sur le spectacle. La distinction entre le « devoir de mémoire », principalement associé à la Shoah et doté d'une dimension morale, et le « devoir de conservation », qu'il relie à la dynamique des « lieux de mémoire », est importante. Ce dernier n'est pas lié à une culpabilité envers le passé, mais à sa perte, conduisant à un « présent historique, alourdi par une inflation de la fonction mémorielle, par l'hypertrophie des archives ». Les travaux de François Hartog sur le « régime d’historicité » et le « présentisme », inspirés du « présent historique » de Nora, sont présentés comme un développement ultérieur de ces idées.

Nora et l'Allemagne

Nora compare l'édition italienne (Lieux de mémoire), qu'il critique comme une perte du sens de la conception originale, avec l'édition allemande (sites commémoratifs allemandsIl souligne la « valeur tout à fait différente » de l’édition allemande, réalisée sous la direction d’Étienne François et de Hagen Schulze. Il attribue cette valeur à la « double identité culturelle » d’Étienne François et au dialogue constant qu’il entretient avec lui. Nora identifie les difficultés spécifiques du projet allemand, notamment la question du rôle d’Hitler : s’inscrit-il dans la continuité de l’histoire allemande ou représente-t-il une rupture ? Il observe que l’Allemagne est « un pays travaillé par la mémoire », où les enjeux mémoriels et les débats autour du passé récent (dictatures, guerres, persécutions, massacres d’un « siècle de fer, de feu et de sang ») sont aussi intenses que récurrents, aussi passionnés qu’obsessionnels. Il comprend qu’avec le concept de « lieux de mémoire », il n’a fait qu’examiner la manifestation française d’une « vague mondiale », dont il avait pressenti l’existence et qui était déjà perceptible dans des publications antérieures telles que… À l'Est, la mémoire retrouvée Nora confirme que son concept de « lieux de mémoire » a été adopté en Allemagne et appliqué aux enjeux spécifiques de l’histoire allemande. Le fait que les éditeurs de l’édition allemande abordent les difficultés particulières de la mémoire allemande démontre que l’œuvre de Nora offrait un cadre d’analyse jugé pertinent en Allemagne pour appréhender son propre passé, notamment compte tenu de la complexité et de l’obsession du rapport allemand à l’histoire du XXe siècle. La recherche allemande sur la « culture de la mémoire » peut ainsi être comprise comme un développement indépendant, inspiré par le concept de Nora et dialoguant avec lui, ce qui a confirmé son potentiel universel pour l’analyse des espaces nationaux de mémoire, tout en soulignant la singularité de l’expérience historique allemande.

Distance et participation

Dans une société qui se comprend de moins en moins elle-même et se consacre moins à la réflexion qu'à la communication, il est impératif que subsistent les lieux consacrés à la communication de la réflexion.

Pierre Nora, Une étrange obstination, Gallimard, 2023.

Dans une société qui se comprend de moins en moins et qui se consacre moins à la réflexion qu'à la communication, il est essentiel de préserver les lieux dédiés à la communication des réflexions.

Les deux livres Jeunesse et Une étrange obstination Ces ouvrages retracent la vie d'une figure centrale du monde intellectuel français, dont le parcours personnel et professionnel est indissociable de l'évolution de l'historiographie, de l'édition et des réflexions sur l'identité nationale et la mémoire collective. Le mélange singulier de détachement intellectuel et d'engagement existentiel constitue un motif récurrent. L'exploration de son héritage juif dans le contexte de l'histoire de France, le rôle des éditions Gallimard et de la revue sont également abordés. Le Débat Le recours aux « laboratoires » pour la pensée nouvelle et l’émergence du concept novateur de « lieux de mémoire », en réponse à une profonde mutation du rapport au passé, sont des éléments essentiels pour comprendre Nora. L’accueil réservé à son œuvre dans des pays comme l’Allemagne, malgré le contexte historique spécifique, souligne l’importance et la portée de son travail intellectuel.

Ces deux ouvrages autobiographiques offrent non seulement un aperçu de la vie personnelle et des relations de Pierre Nora, mais surtout un riche panorama des paysages intellectuels qu'il a profondément marqués, notamment en ce qui concerne la compréhension de l'histoire et de la mémoire dans le monde moderne. Ils révèlent un historien qui envisageait sa propre vie et son époque comme partie intégrante d'un processus historique plus vaste et qui a développé les outils nécessaires à l'analyse de ce processus.

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « À la mémoire de Pierre Nora (1931–2025). » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Consulté le 17 mai 2026 à 15:37. https://rentree.de/2025/06/03/zum-gedaechtnis-pierre-nora-1931-2025/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. Jacques de Saint Victor, « Pierre Nora, académicien et historien de l'âme française, est mort », Le Figaro, 2 juin 2025.>>>

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