Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
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Réinterprétation de l'histoire familiale
Dans le cadre de la série autobiographique « Traits et portraits » du Mercure de France, qui publie depuis des années des autoportraits hybrides mêlant image et texte, Marie Ndiaye enrichit son exploration littéraire des constellations familiales d'une nouvelle dimension, cette fois sous le signe de la paternité. Le bon Denis (2025) est une œuvre de seulement 136 pages, mais elle s'inscrit dans l'exploration autobiographique de l'auteure – et la complexifie davantage. Déjà avec son Autoportrait en vert (2005) NDiaye avait présenté un portrait de sa mère dans la même série – un texte qui révélait moins qu’il ne brouillait, qui ne présentait pas la narration autobiographique comme un acte de souvenir ou de confession, mais la mettait en scène comme une pratique poétique et performative, comme un jeu avec l’apparence, avec le déplacement et l’incertitude. Le bon Denis NDiaye s'inscrit dans cette tradition et intensifie simultanément le geste poétique de l'inconnu et de la construction face au vide biographique du père. Le recueil, divisé en quatre textes en prose, explore l'absence et la profonde énigme de ce père qui a jadis abandonné sa famille, sans chercher à expliquer ni à résoudre psychologiquement cette perte. NDiaye déploie plutôt un kaléidoscope littéraire qui fonctionne par des changements de perspective, un langage ironique, l'entrelacement du réel et de la fiction, et des insertions intermédiales.
Ils contemplaient alors, simplement, le vide, de leurs yeux soudain vagues, rêveurs.
Je n'ai jamais pensé que mon père, révérencieux devant pépé et mémé, avide de leur complaire, avait pu souffrir de constater que leur regard le traversait, hâtif, ce regard, anxieux de ne lui laisser nul espoir d'entrer pleinement dans la famille.
Je n'ai jamais pensé que mon père avait souhaité, peut-être, entrer pleinement dans cette famille dont les facultés intellectuelles ne valaient pas, loin de là, les siennes. Les cellules peuvent-elles être dans cette famille, au vu du rejet d'un nouveau camus, de grands bras, d'une peau sombre ?
Je n'ai jamais pensé que mon père nous avions fuies, jolie maman, gentille fillette, par ennui de jouer désespérément devant pépé et mémé un personnage auquel ceux-ci étaient déterminés, éduqués, résolus à ne jamais croire – comme on le sait d'emblée devant certains mauvais films : on a croit pas à ce personnage.
Marie NDiaye, Le bon DenisMercure de France, 2025.
Ils fixaient le vide, leurs yeux soudain vagues et rêveurs.
Je n'aurais jamais imaginé que mon père, si respectueux envers grand-père et grand-mère et si désireux de leur plaire, puisse souffrir de leur regard perçant et pressé, ce regard qui ne lui laissait aucun espoir d'être un jour pleinement accepté dans la famille.
Je n'aurais jamais imaginé que mon père ait pu aspirer à être pleinement accepté par cette famille, dont les capacités intellectuelles étaient bien loin des siennes. Mais que valaient ces capacités dans cette famille, compte tenu de l'horreur d'un nez retroussé, de lèvres épaisses et d'une peau sombre ?
Je n'aurais jamais cru que mon père nous avait quittés, ma jolie mère, ma douce petite fille, parce qu'il était las de jouer désespérément un rôle devant mes grands-parents auquel ils ne voulaient pas croire, parce qu'ils étaient déterminés, instruits et fermement résolus à ne jamais le croire – comme on le sait dès le début avec certains mauvais films : on ne croit pas à ce personnage.
Le nouveau travail de Marie NDiaye Le bon Denis Il s'agit d'une exploration radicalement subjective et résolument ambiguë de la figure paternelle – ou plutôt, de l'écho de son absence. L'auteur développe un texte polyphonique en quatre segments qui oscillent entre perspectives narratives, réalité et fiction, mémoire et projection. La présence discrète mais constante du père, à la fois réel et imaginaire, catalyse une réflexion sur l'origine, le langage, l'aliénation et l'identité. Chacun des quatre textes en prose, autonomes mais liés par un fil conducteur ténu, emploie une voix, une perspective et un mode de représentation distincts. La structure extérieure se compose de deux récits qui jouent explicitement avec les paramètres autobiographiques tout en les subvertissant ironiquement. Dans le premier texte, par exemple, la mère du narrateur – dépeinte comme une femme sénile – est interrogée sur le départ effectif du père. Dans un renversement troublant, elle affirme alors avoir elle-même quitté son mari et ses enfants – pour un certain Denis. L'épisode se mue ainsi en un jeu de mensonges, de trous de mémoire et de fantasmes de pouvoir. La possibilité de réinterpréter l'histoire familiale est mise en scène linguistiquement comme un récit ironiquement sinueux où la réalité s'échappe progressivement. – Le deuxième texte fonctionne comme un double portrait des parents, avec de courts passages reflétant l'enfance et la jeunesse de la mère (en France) et du père (au Sénégal). Ce parallèle, dépourvu de profondeur psychologique, fonctionne comme une juxtaposition documentaire – un tableau linguistique qui ne cherche pas à résoudre les différences et les malentendus. La troisième partie, la plus personnelle, met en avant le discours du « je » : l'auteure y décrit rétrospectivement ce qu'elle a « toujours cru » de la vie de son père en France – sa marginalisation, son intelligence, le changement de nom raciste (« On t'appellera Denis ») – et exprime simultanément ce qu'elle n'a jamais osé demander. Écrire devient ici une éthique du questionnement face à un silence non seulement biographique, mais aussi historiquement et socialement codé. Le quatrième texte, adopté d'un point de vue distant à la troisième personne, décrit la rencontre d'une jeune femme avec son père, qui l'a abandonnée bébé. Dans une scène chargée de symbolisme, cette confrontation se mue en une méditation sur les signes, les malentendus et l'impossibilité d'une connaissance définitive. Le concept de « lucidité » – qui revient au début et à la fin du livre – souligne le paradoxe d'une clarté acquise par la littérature, qui signifie non pas une résolution, mais une nouvelle façon de voir.
L'absence du père
Le thème central est l'absence, qui traverse l'œuvre de NDiaye comme un fil rouge. Autoportrait en vert (2005) jusqu'à Trois femmes puissantes (2009). Dans Le bon Denis L'absence du père, cependant, revêt une autre dimension : elle n'est pas perçue comme un traumatisme, mais comme une énigme insoluble qui contraint la fille à parler sans jamais apporter de réponse définitive. Un autre motif récurrent est le rôle du langage et des noms. Le changement de nom du père par ses beaux-parents français (d'un nom africain anonyme à « Denis ») constitue un acte de violence coloniale à l'échelle familiale – une effacement symbolique de l'identité par l'appropriation linguistique. Le nom « Denis » devient ainsi le lieu de l'assimilation coloniale et de la répression intrafamiliale. Ceci correspond à la pratique esthétique de Ndiaye, qui ne dissocie pas mémoire et imagination, mais les entremêle. Les rêves imprègnent le texte, les visions et les flash-backs se superposent, les identités se brouillent. La question du « bon » dans le titre – le bon Denis – ne trouve pas de réponse affirmative, mais ouvre plutôt des perspectives ambivalentes : que signifie la bonté lorsqu'elle repose sur l'abnégation ? La bienveillance peut-elle être destructrice, comme le soupçonne la narratrice ?
1. Disparition dont on se souvient
Denis, oui. Pourquoi dites-vous le bon Denis ?
C'est ainsi qu'on me parle de lui. N'est-ce pas exact ?
Oh oui, oh oui. Oui, oui. Le trop bon Denis, voyez-vous, l'excès bon Denis peut-être mais, bon, il l'était, je suppose.
Êtes-vous toujours convaincu ?
Oh oui, oui. Sa bonté, voyez-vous, était comme un tonnerre. Non, je me trompe, sa bonté était comme le feu lent du ciel qui descend sur votre âme et vous convainc, vous engourdit, vous fait vous sentir peu de choses mais vous remplit de l'espoir que vous parviendrez, à force de recueillement, d'intégrité et d'honneur, à devenir vous-même une étéheureuse. Denis, voyez-vous, sans le savoir ni le souhaiter, était un saint, vraiment. Parfois, comme tous les saints, je suppose, terrible, terrifiant dans sa grandeur qu'il ne soupçonnait pas. Implacable dans la rigueur d'une bonté dont il n'avait pas la moindre conscience, évidemment. Cela vous concerne, d'ailleurs.
Moi ? Si tu ne sais rien, tu économiseras.
Marie NDiaye, Le bon DenisMercure de France, 2025.
Denis, oui. Pourquoi dites-vous « le bon Denis » ?
C'est comme ça que les gens parlent de lui. N'est-ce pas ?
Ah oui, ah oui. Oui, oui. Le très gentil Denis, vous comprenez, l'exceptionnellement gentil Denis peut-être, mais il était gentil, je suppose.
Vous n'êtes pas convaincu ?
Oh oui, absolument. Sa bonté, voyez-vous, était comme un coup de tonnerre. Non, je me trompe, sa bonté était comme un feu lent venu du ciel, descendant sur votre âme, vous convainquant, vous engourdissant, vous faisant sentir insignifiant, mais vous emplissant de l'espoir que, par la réflexion, l'intégrité et l'honneur, vous parviendriez vous-même à devenir une personne bénie. Denis, voyez-vous, sans le savoir ni le vouloir, était véritablement un saint. Parfois, comme tous les saints, je suppose, terrible, terrifiant dans sa grandeur, dont il n'avait pas conscience. Implacable dans la sévérité d'une bonté dont il n'était, bien sûr, absolument pas conscient. Cela s'applique aussi à vous, d'ailleurs.
Moi ? Mais je ne le connais même pas, tu sais.
Le premier texte s'ouvre sur un dialogue entre la fille adulte – en qui l'on reconnaît de nombreux traits autobiographiques de Marie Ndiaye – et sa mère âgée, qui vit en maison de retraite. Le sujet abordé est le départ du père, un événement traumatique et primordial que la fille n'a jamais compris. Mais la mère, sous l'effet de la confusion liée à l'âge ou par malice, livre une version surprenante : elle prétend avoir quitté le père pour vivre avec un collègue nommé Denis – un homme exceptionnellement juste, gentil et discret qui a pris soin de la jeune fille jusqu'à sa propre disparition. La fille est déconcertée : est-ce la vérité, un signe de démence, ou une manipulation ? La mère reste insaisissable, tantôt en larmes, tantôt joyeuse, tantôt touchante. La mémoire devient ici un espace instable où il n'existe aucune version sûre du passé. Un ton ironique imprègne le langage : les phrases serpentent, s'interrompent, se rejoignent et se croisent, semant de fausses pistes.
Le texte déconstruit l'attente d'une confession autobiographique linéaire. La fille est confrontée à la possibilité que Denis, le « bon père », n'ait jamais été son père biologique – ou peut-être l'était-il ? Le nom « Denis » devient alors un écran de projection, un fantôme, un substitut à toutes les formes d'absence et de désir. Formellement, le discours biographique est désintégré par le point de vue de la mère – une femme dont les paroles ne sont ni fiables ni univoques. Ce faisant, le texte introduit le motif central du recueil : la multiplication des versions, l'oscillation entre souvenir et mensonge.
2. Deux enfances – Beauce et Sénégal
Dans un collage d'une complexité structurelle quasi paratactique, le second texte en prose juxtapose deux récits de vie : celui de la mère en Beauce et celui du père au Sénégal. Les passages, courts et incisifs, sont rarement commentés. On y découvre la dureté de l'enfance, de l'école et du début de l'adolescence, les influences linguistiques, sociales et ethniques, mais aussi les fossés qui les séparent. Le texte demeure détaché, presque documentaire, et pourtant une tension palpable se fait sentir entre les lignes : les deux trajectoires parallèles ne convergent jamais, mais restent déconnectées. Une structure de non-rencontre se dessine, un double monologue.
Le texte s'efforce de cerner le contexte à l'origine du malentendu, de la séparation et de l'éloignement familial. Les origines des parents apparaissent comme un contraste : l'enfermement français et l'isolement sénégalais, mais aussi deux formes de silence. La fille (et donc la narratrice) écrit contre l'opacité de ses origines sans établir de lien entre les deux mondes. Il en résulte un vide structuré topographiquement, une carte sans pont.
3. Le moi remet en question le mythe

Marie NDiaye enfant. Archives photographiques de l'auteur. Le bon Denis, P 78.
Dans la troisième partie, le « je » de l’auteure – cette fois clairement marqué par des éléments autobiographiques – s’exprime directement et revendique la vérité avec une affirmation péremptoire. Il s’agit d’une forme d’affirmation de soi par la négation : la narratrice énumère ce qu’elle a toujours cru et ce qu’elle n’a jamais envisagé. C’est un texte empreint de doute qui ne relate pas les faits, mais plutôt leur construction narrative. L’élément central : le racisme subi par son père. Les préjugés sur son physique – « grosses lèvres, nez crochu, peau mate » – ont compromis ses perspectives d’avenir en France. Même ses futurs beaux-parents lui donnent un autre nom : « Tu t’appelleras Denis. » Ce nom devient un symbole d’adaptation, d’effacement, voire de réactualisation. Denis n’est plus le nom d’un père, mais un code colonial.
J'ai, enfant, toujours cru qu'on ne pouvait que se sentir, à Dakar, accable, asservi, empêché.
C'est quand même, enfant, qui a une satisfaction intense d'avoir une petite langue française, de vivre dans le beau monde du monde, mais ce n'est pas comme ça, mon père est de Dakar, et il n'a accès à rien, bien qu'il ne fût pas complètement français. Mais comment, pensais-je vaguement, ne pas se sentir heureux et fier de vivre dans le plus beau pays du monde et d'y avoir, en plus, une vraie petite Française de fille ?
Ce qui me tient à cœur, c'est d'avoir accès à toutes les raisons, afin de saisir cette opportunité à Dakar. J'aurai cette chance et je pourrai ainsi honorer une jeune fille à Paris, du côté de sa mère, et elle aura les meilleures chances de vivre son Dakar.
J'ai toujours cru que, s'il n'avait pas su apprécier à leur juste mesure cette chance et cet honneur, puisque, la chance et l'honneur, il les a fuis ou peut-être, plutôt, il s'en est éhontément délesté lorsqu'il a abandonné maman et Petite fille en 1968, cela fait partie de la vie d'un homme sans conséquence, égoïste, et qui a une existence imaginaire à la source, le privilège de sa propre vie, le serait plus grand.
J'ai toujours cru que mon père s'était trompé en quittant brutalement la France, plus beau pays du monde, jolie maman et fillette irréprochable.
Marie NDiaye, Le bon DenisMercure de France, 2025.
Enfant, j'ai toujours cru qu'à Dakar, on ne pouvait se sentir qu'opprimé, esclave et handicapé.
Enfant, j'ai toujours cru que le bonheur intense que j'éprouvais d'être une petite Française vivant dans ce qu'on appelait alors le plus beau pays du monde, seul mon père, originaire de Dakar, pouvait le ressentir, même s'il n'était pas entièrement français. Mais comment, me demandais-je vaguement, ne pas être heureux et fier de vivre dans le plus beau pays du monde et, de surcroît, d'avoir une vraie petite Française pour fille ?
J'ai toujours cru que mon père, expulsé de Dakar, opprimé et empêché de venir à Paris, avait toutes les raisons de se réjouir du bonheur et de l'honneur de pouvoir élever une fille à Paris aux côtés de ma mère, qu'il avait amenée avec lui de Dakar.
J'ai toujours pensé que s'il n'a pas vraiment apprécié ce bonheur et cet honneur, parce qu'il les a fui ou peut-être même rejetés sans vergogne lorsqu'il a quitté ma mère et sa petite fille en 1968, c'est parce qu'il était un homme incohérent et égoïste qui aspirait à une vie imaginaire dans laquelle il aurait été plus grand sans nous.
J'ai toujours pensé que mon père avait commis une erreur en quittant si brutalement la France, le plus beau pays du monde, sa belle épouse et sa petite fille sans défaut.
Le troisième texte est le seul où NDiaye prend clairement position. Il aborde la conscience d'une fille confrontée à la structure coloniale et raciste de la France des années 1960. La violence infligée à son père n'est pas idéalisée, mais rendue visible par une observation précise et une ironie subtile et douloureuse. L'impulsion autobiographique transparaît ici, mais seulement dans un mouvement rhétorique de « je crois » et de « je n'aurais jamais pensé ». Le père demeure une projection, une ombre.
4. Rencontre ratée
Dans la dernière nouvelle, une jeune femme, sans doute la fille, rencontre son père absent. Mais la rencontre vire à la farce, théâtre de quiproquos. La fille tente de déchiffrer la vérité à travers des « signes brouillés », mais reste dans l'ignorance. Ce n'est qu'à la fin qu'émerge une « lucidité » fragile et laborieusement acquise – un terme introduit dès le début du livre. C'est une clarté vide de sens, une forme de résignation sans consolation. Le langage est ici imprégné d'un humour amer qui n'est pas sans rappeler les dialogues de Beckett : parler sans pouvoir rien dire, une impasse existentielle.
Le récit final pousse le motif de la rencontre à ses limites. La quête du père se mue en confrontation avec des signes dénués de sens, des regards qui se croisent sans s'écouter. La fille quitte les lieux non pas avec une révélation, mais avec un concept vide : la « lucidité ». C'est la conscience de l'impossibilité de la vérité. Le texte clôt le livre en promettant une fois encore l'espoir d'une résolution, pour ensuite le retirer définitivement.
Éthique de l'ambiguïté
Formellement, le texte impressionne par une légèreté stylistique qui se révèle simultanément d'une grande complexité. Des phrases longues et sinueuses, des retournements de situation ironiques et de subtils changements de rythme caractérisent la prose. NDiaye utilise la première, la deuxième et la troisième personne pour faire dialoguer les perspectives narratives. La juxtaposition de réflexions, d'anecdotes, de monologues intérieurs et de dialogues fictifs crée une polyphonie littéraire qui reflète la nature kaléidoscopique du texte.
Ce que NDiaye rejette systématiquement, c'est une lecture autobiographique sans ambiguïté. Bien que le texte s'appuie sur des faits réels, il ne vise pas à éclairer le lecteur, mais plutôt à lui apporter un « élément supplémentaire », selon l'expression de Leyris. Cette éthique littéraire de l'ambiguïté est la marque de fabrique de NDiaye : au lieu de reconstruire le passé, elle juxtapose voix, images et fragments, non pour expliquer, mais pour aiguiser le regard.
Le père apparaît dans Le bon Denis Non pas comme une figure psychologique complexe, mais comme une silhouette, une présence fantomatique. Il n'est pas le sujet d'une étude biographique, mais un écran de projection pour les questions d'identité, d'appartenance et d'héritage culturel. L'absence du père n'est pas seulement familiale, mais aussi structurelle : elle révèle le vide de la figure paternelle dans un discours littéraire qui a bien plus souvent abordé la maternité. Parallèlement, ce père représente aussi l'Africain en Europe, l'« Autre », qui ne s'intègre jamais pleinement au « nous » – et qui n'appartient pas pleinement à ses enfants non plus.
L'œuvre de NDiaye rejette toute réconciliation. Elle n'offre ni accusation ni pardon. La « lucidité » évoquée au début et à la fin du livre renvoie à une clarté qui ne naît pas du souvenir, mais de la forme même de l'écriture — de la structure de l'ambiguïté, du jeu des perspectives, de la construction poétique d'un espace où le silence du père n'est pas comblé, mais rendu audible.
L'autofiction comme procédure critique
NDiaye approfondit ici sa conception radicalement littéraire de l'écriture autobiographique : une production d'ambiguïté, une confrontation avec le vide. Les illustrations – des photographies délibérément inhabituelles, parfois méconnaissables – renforcent cet effet : elles déstabilisent les attentes d'authenticité du lecteur et ouvrent un espace à l'imagination.
Que la mère, dans son inconséquence roublarde, ses amnésies dilatoires, son attrait confus pour les secrets sans importance, fût, de ces forces, la première, ne prouvait pas qu'elle en était la plus déterminante ni la plus résolue, la mère avait été un obstacle relâché, la mère n'était ni méchante ni cruelle, elle se soumettait, la mère, à ses propres sentiments entortillés.
Quelque chose de plus résistant, de plus sérieux logeait ailleurs, la fille le comprit soudain, quelque chose de moins visible que les expressions mensongères sur le visage de la mère, quelque chose qui demandait à être débusqué.
Ce n’est pas un problème, c’est un menu qui n’a rien à voir avec quoi que ce soit d’autre, mais la fille est toujours en vie, avec une sensation de song-froid très pur, qui n’est pas à votre disposition, pour savoir de quoi vous parlez, pour aborder le père de quelque manière que ce fût.
L'idée derrière cette figure est unique et singulière dans la photo de son identité, dans la jeunesse du père et de la mère, accessible à l'âme aussi longtemps que possible.
La mère, en train de trier de la paperasse, était tombée sur ce photomaton, elle l'avait machinalement lancé parmi les papiers à jeter avant de se ravir et de la montrer à la fille.
La jeune fille a accès à tout : c'est exactement comme sur mon souvenir, puisque c'est exprimé de manière réaliste.
Il y a quelque chose dans la vérité, la clairvoyance inattendue, miraculeuse, la détrompait à présent calmement et la fille ne pouvait avoir aucun souvenir du père puisque, son visage, elle ne l'avait vu que sur une minuscule photo de pierre qualité.
Marie NDiaye, Le bon DenisMercure de France, 2025.
Le fait que la mère, avec son inconstance trompeuse, son amnésie tardive et son penchant déconcertant pour les secrets insignifiants, ait été la première de ces forces ne prouvait pas qu'elle fût la plus décisive ni la plus résolue. La mère avait été un obstacle négligent ; elle n'était ni mauvaise ni cruelle ; elle avait simplement cédé à ses propres sentiments confus.
Quelque chose de plus résistant, quelque chose de plus grave se cachait ailleurs, réalisa soudain la fille, quelque chose de moins visible que les expressions mensongères du visage de sa mère, quelque chose qui ne demandait qu'à être dévoilé.
Ce n'était pas encore tout ; ce n'était qu'un petit morceau qu'elle avait arraché à l'énigme, mais la fille savait maintenant avec un sentiment de pure froideur qu'elle n'avait jamais vu son père, jamais rencontré, jamais appris à le connaître d'aucune façon.
L'image qu'elle avait de son visage provenait uniquement d'une photo de passeport de la jeunesse de son père, que sa mère lui avait dit être la seule qu'elle possédait.
La mère, qui triait des papiers, était tombée sur cette photo de passeport, l'avait machinalement jetée sous les papiers à jeter, avant de se raviser et de la montrer à sa fille.
La fille avait déclaré à l'époque : « Il est exactement comme dans mes souvenirs », et elle croyait sincèrement dire la vérité.
Mais ce n'était pas la vérité ; sa lucidité inattendue et miraculeuse la réfutait maintenant calmement, et la fille ne pouvait avoir aucun souvenir de son père, puisqu'elle n'avait vu son visage que sur une minuscule photographie de mauvaise qualité.
Le bon Denis C'est un texte dense, formellement abouti et politiquement engagé, qui ne se cantonne ni à l'autobiographie ni à la fiction. Marie Ndiaye y déploie un subtil jeu de genres, d'attentes et de personnages. L'absence du père demeure féconde : de cette absence naît un espace de réflexion littéraire, une exploration des questions d'origine, de langue, de mémoire et d'appartenance. L'œuvre est à la fois un chef-d'œuvre linguistique et un exemple d'autofiction non pas narcissique, mais critique : critique des assignations d'identité, des conventions littéraires, et finalement de l'édulcoration du moi dans le récit. Le bon Denis Dans sa brièveté, c'est un texte puissant : il traite de l'impuissance du langage, du pouvoir de l'absence, et des séquelles de la violence coloniale au sein de la famille. C'est un roman qui s'affranchit de la forme du portrait autobiographique pour en révéler les contours obscurs.
Le bon Denis Ce n'est ni un récit autobiographique, ni un règlement de comptes, ni une confession. C'est une réflexion poétique sur les limites de l'autobiographie, un commentaire littéraire sur l'indicible douleur de perdre un père. Le recueil joue avec le nom « Denis », qui relève davantage du chiffre que du personnage – un symbole de l'incompréhension face à l'origine, à l'identité et à l'histoire coloniale. À travers quatre formes textuelles très différentes – dialogue, collage, monologue à la première personne et scène narrative – NDiaye crée un autoportrait fragmenté, ironique et souvent amer, comme en contre-jour. Le père n'est jamais vraiment présent – et pourtant, il est le centre secret du texte, son vide et sa force motrice.
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.