Abattez les grands arbres : Gaël Faye, « Jacaranda » après le génocide au Rwanda

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Tout est vivant, il y a une impression de décalage avec la présence, l'habitant de souvenirs dans un monde qui n'existe plus, le déjà vieux dans ce pays où la grande majorité des habitants n'étaient pas avant le génocide.

Gaël Faye, Jacaranda.

Tout s'est passé si vite, j'ai l'impression de ne plus être dans le présent, de vivre dans les souvenirs d'un monde qui n'a jamais existé, déjà ancien dans ce pays où la grande majorité des habitants sont nés après le génocide.

Le roman très acclamé de Gaël Faye Petit Pays 1, qui a été adapté au cinéma par Éric Barbier et est devenu une lecture obligatoire dans les écoles allemandes, 2 Il en restait des traces : la perte de cette enfance, la violence politique et le sentiment d'un retour impossible. Jacaranda (Grasset, 2024) mérite d'être lu pour la simple raison que Petit Pays Non pas dupliquées ni remplacées, mais transformées. Le passage du temps et la perspective modifiée nous obligent à reconsidérer nos lectures, à élargir le contexte et à examiner les questions non résolues des personnages. Que se passe-t-il après l'exil ? Comment une nouvelle génération vit-elle avec le passé ? Et quelles nouvelles questions la littérature pose-t-elle sur l'identité et la mémoire ?

Faye – Sawoia – Sowa, Petit pays, bandes dessinées, Editions Dupuis, 2024.

Petit Pays Le roman suit une structure narrative linéaire et fortement autobiographique, façonnée par le regard enfantin du protagoniste, Gabriel. L'histoire débute par une enfance insouciante au Burundi et se poursuit à travers les tensions politiques jusqu'aux événements tragiques du génocide rwandais. Ce moment charnière bouleverse à jamais le monde de Gabriel et le coupe de ses origines. Jacaranda À l'inverse, il est plus fragmenté, introspectif et offre de multiples perspectives. Le roman recourt aux retours en arrière et aux fragments de mémoire pour refléter les ruptures et les discontinuités de la société d'après-guerre. Stella, par exemple, navigue entre différentes époques, son histoire personnelle s'entremêlant à la mémoire collective du Rwanda. La structure épisodique est particulièrement frappante : passé et présent s'y entremêlent et sont liés par une imagerie poétique. On trouve un exemple de cette technique narrative dès le premier chapitre. JacarandaLorsque Stella rencontre une patiente à l'hôpital, marquée par les horreurs du passé, cette scène n'est pas seulement une introduction à la psyché traumatisée de Stella, mais aussi un symbole du Rwanda lui-même, un pays pris entre les ombres du passé et l'espoir de la guérison.

Les nuits suivantes, Stella peine à fermer l'œil. De longs sanglots, des gémissements incessants et des hurlements parcourent le bâtiment. Dans la salle vous pourrez profiter de la sienne, vous ressentirez une agitation tranquille. Ça gratte. Ça sourit. Ça crisse. Le matin, l'infirmière quii administrative son traitement lui raconte que le patient d'à côté est un homme sans âge, interné depuis des années. Pendant la journée, la chaise est face à la fenêtre. La nuit, la rampe sur le soleil, s'agrippe aux murs de sa chambre. Stella n'y est pas, ses angoisses reviennent, vives, acérées. Dans l'obscurité, elle fixe le plafond, guette les mouvements saccadés des geckos, reste attentive aux bruits de l'homme-cancrelat qui court le long des murs. L'hôpital est un bateau de nuit qui recueille l'humanité du fond du gouffre, les grands brûlés de l'effort de reconstruction, les éreintés des pressions familiales, les épuisés des conventions sociales, les déserteurs de la grande comédie humaine. Mais il abrite surtout ces ombres engourdies qui s'excusent d'être encore, ces âmes errantes qui vent dans des contrées sans lumières, coquilles humaines pleines de tourments et de cauchemars impossibles à guérir.

Gaël Faye, Jacaranda.

Les nuits suivantes, Stella ne ferme guère l'œil. Des sanglots prolongés, des gémissements incessants et des cris résonnent dans tout le bâtiment. Dans la chambre voisine, elle perçoit une agitation inquiétante. On entend des grattements, des grincements, des craquements. Le matin, l'infirmière qui lui administre ses médicaments lui apprend que le patient d'à côté est un homme d'un âge avancé, hospitalisé depuis des années. Le jour, il est allongé sur une chaise près de la fenêtre. La nuit, il rampe sur le sol et s'accroche aux murs de sa chambre. Stella ne dort pas ; ses peurs reviennent, vives, aiguës. Dans l'obscurité, elle fixe le plafond, observe les mouvements saccadés des geckos et écoute les bruits de l'homme-cafard qui rampe le long des murs. L'hôpital est un bateau de nuit, qui repêche l'humanité du fond de l'abîme : les victimes brûlées de la reconstruction, les épuisés par la pression familiale, les las des conventions sociales, les déserteurs de la grande comédie humaine. Mais surtout, il abrite ces ombres engourdies qui s'excusent d'être encore là, ces âmes errantes qui vivent dans des royaumes obscurs, des coquilles humaines pleines de tourments et de cauchemars incurables.

Après avoir lu Jacaranda apparaître Petit Pays Ce n'est plus seulement un récit autobiographique, mais plutôt le prélude à une exploration plus approfondie de la tragédie postcoloniale de l'Afrique de l'Est. Les thèmes de la fuite et de la perte restent centraux, mais Jacaranda Cela élargit notre perspective pour inclure le fait de vivre avec les ombres de l'histoire. Le protagoniste, Gabriel, de Petit Pays a vécu la guerre enfant ; Jacaranda montre comment ses répercussions s'enracinent dans la psyché de la génération suivante. Le narrateur de Petit PaysGabriel était un enfant témoin de la désintégration de son pays et de sa famille. Bien qu'il ne revienne pas explicitement en tant que protagoniste, son histoire résonne dans le vécu des nouveaux personnages. Il n'y a pas de guérison complète, seulement des tentatives de reconstruire sa vie. Jacaranda n'est pas simplement une continuation de Petit Paysmais une réflexion sur ce qui vient après la catastrophe. Le monde de Petit Pays L’histoire ne s’achève pas avec le dernier chapitre, mais se poursuit à travers de nouvelles histoires, de nouvelles voix et de nouvelles formes de mémoire, sur quatre générations.

L'univers littéraire de Gaël Faye s'enrichit de Jacaranda plus complexe et montre que la littérature peut contribuer à renégocier l'histoire. Jacaranda Il y a moins un espoir naïf de retour au foyer qu'une réflexion profonde et poétique sur le foyer comme espace psychologique. Faye s'impose ainsi comme le chroniqueur d'un passé perdu, mais non oublié. Petit Pays Le fait de montrer le conflit rwandais du point de vue distancié d'un enfant burundais apporte Jacaranda L'attention se porte désormais sur le Rwanda post-génocidaire. Il ne s'agit plus seulement des massacres, mais aussi de leurs conséquences : le traumatisme, la rupture entre mémoire et répression, et la question de la reconstruction d'une société après une telle catastrophe. Faye participe activement au travail de mémoire du génocide et à la recherche des criminels de guerre en fuite.

Sylvie Hazebroucq, avec Gaël Faye sur Jacaranda, Librairie Mollat.

L'écrivain et musicien Faye et sa sœur ont fui le génocide rwandais en se réfugiant au Burundi voisin, où leur grand-mère avait trouvé refuge après de précédents massacres. Sa mère, une Tutsie rwandaise, avait noué une relation avec un aventurier et motard français devenu guide touristique. À l'âge de 13 ans, Faye s'installe en France, où il doit faire face aux difficultés de l'exil. Il trouve refuge dans la musique, notamment le hip-hop, qui lui permet d'exprimer artistiquement son identité et son vécu. Plus tard, il étudie à Londres et travaille dans la finance, mais n'y trouve pas sa place et revient à la musique. Ses textes attirent l'attention d'un agent littéraire qui l'encourage à écrire un roman. C'est ainsi que son roman voit le jour. Petit PaysCe premier roman, qui a connu un succès international avec 1,5 million d'exemplaires vendus, a vu son deuxième roman, Gaël Faye, se hisser en tête des ventes dès le 24 août 2024, dix jours seulement après sa sortie, avec plus de 12.000 2024 exemplaires écoulés. Il a également reçu le prix Renaudot la même année et figurait parmi les favoris pour le prix Goncourt.

Gaël Faye révèle dans une interview avec Le Monde 3 Les thèmes centraux de son œuvre incluent la confrontation avec le passé, la quête d'un sentiment d'appartenance et le besoin de mettre des mots sur l'indicible. Faye souligne qu'il ne se sent plus tiraillé entre deux pays, deux histoires, deux identités. Cette évolution est remarquable car elle marque une rupture nette avec les conflits qui Petit Pays et Jacaranda persévérer. Tandis que Gabriel, le protagoniste de Petit PaysTout en incarnant la désorientation de l'exilé, l'interview de Faye montre qu'il est possible de se réconcilier avec une double appartenance. Cela modifie notre lecture de ses romans : ils n'apparaissent plus comme de simples lamentations sur la perte et l'aliénation, mais comme des étapes d'un processus continu de construction de soi.

Un motif récurrent dans l'œuvre et la vie de Faye est le silence de sa mère. Son mutisme face aux horreurs de son enfance dans les camps de réfugiés et à la perte de sa famille est, pour lui, un symbole pour toute la génération ayant survécu au génocide. Ce thème confère à ses romans une puissance émotionnelle particulière : le silence pèse lourdement sur ses personnages, et leur lutte pour le briser est le véritable cœur de son écriture. Un tournant décisif dans la vie de Faye fut sa participation à la pièce de théâtre. Rwanda 94 XNUMXCette expérience fut pour lui une véritable révélation. Elle lui permit de comprendre le silence qui régnait au sein de sa famille, le mutisme qui entourait le génocide et l'impossibilité de parler du traumatisme. Cette expérience explique pourquoi ses œuvres possèdent souvent une structure poétique, presque musicale : elles tentent de combler les lacunes de l'histoire par l'art. Dans son entretien avec Raphaëlle Bacqué, Faye souligne que le génocide rwandais ne doit pas être appréhendé comme un conflit ethnique ancestral, mais plutôt comme une conséquence des influences coloniales qui ont politisé les catégories ethniques. Cette intuition imprègne ses romans, leur conférant une profondeur analytique qui transcende le simple récit. Jacaranda Le livre approfondit ce point en décrivant les répercussions à long terme de ces classifications violentes. L'entretien révèle que Faye est bien plus qu'un simple chroniqueur de la violence. C'est un auteur qui s'interroge sur les questions d'identité, de mémoire et de responsabilité. Jacaranda Cette conversation apparaît non seulement comme une continuation de Petit Paysmais plutôt comme une affirmation littéraire de la part d'un auteur qui ne considère plus son passé comme un fardeau, mais comme un point de départ pour un nouveau style narratif.

L'intrigue de JacarandaTout commence par une invitation à Kigali de la part de la mère de Milan, ce qui déclenche chez le fils un mélange de résistance et d'incertitude. La ville est décrite avec toutes ses impressions : chaleur, poussière, odeurs inconnues. La mère reste repliée sur elle-même, tandis que Milan est submergé par l'atmosphère : inconnue, étrange, et pourtant familière. Il y rencontre Mamie, sa grand-mère, une femme forte et stricte. Leur distance culturelle est manifeste dans leurs difficultés de communication : Mamie parle la langue bantoue kinyarwanda avec sa mère, ce qui l'éloigne encore davantage. Le cousin de Milan, Claude, lui fait visiter la ville et lui présente le quotidien des habitants. Il lui parle de Sartre, qui a survécu au génocide et s'occupe désormais d'autres orphelins. En raison de l'absence de sa mère, Milan passe la nuit dans le petit appartement misérable de Claude ; la proximité et la simplicité de la vie accentuent son sentiment d'isolement, mais il passe du temps avec les enfants des rues et apprend leurs histoires. Au cours d'une conversation téléphonique avec sa petite amie Nadège en France, les tensions entre le Rwanda et la France deviennent évidentes. Milan observe une scène similaire lors d'une grande fête au «Palais», le foyer pour enfants des rues, qui dépeint le pays comme une terre de contrastes, entre joie et traumatisme, passé et présent. Entre-temps, Milan apprend le décès de son grand-père en France. Il retourne à Kigali pour soutenir Claude, qui devra affronter les assassins de sa famille devant le tribunal. Claude fait face aux assassins de sa famille, tandis que Milan et Sartre sont présents en tant qu'observateurs. Claude se retire après le procès, tandis que Sartre est aux prises avec la situation. Milan se sent écrasée par l'histoire du pays, et Claude, dans sa colère, songe à se venger des coupables. La relation de Milan avec Nadège prend fin définitivement : elle reste à New York, tandis que lui se sent de plus en plus enraciné à Kigali. Le récit se concentre temporairement sur Stella, qui subit les conséquences du génocide, même si elle est née après. Elle souffre de cauchemars et d'instabilité psychologique. Claude retourne sur les lieux de son enfance pour récupérer les terres familiales, mais les villageois l'accueillent avec suspicion ; ainsi, les questions de propriété foncière et de réintégration sociale après le génocide sont abordées. Milan et Stella travaillent ensemble sur la biographie de leur grand-mère Rosalie. Ils transcrivent de vieilles cassettes audio et reconstituent ainsi le passé, découvrant l'importance de la mémoire et de la conscience historique. Milan accompagne Claude sur les collines de son enfance. Là, Claude affronte les personnes qui occupent les terres de sa famille. Les villageois réagissent négativement, et il devient évident que les blessures du passé sont loin d'être guéries. Claude, Sartre et Milan finissent par organiser une fête d'adieu pour le « Palais », le foyer des anciens enfants des rues dont ils sont expulsés. Au cours des festivités, les liens profonds qui unissent ces jeunes hommes deviennent évidents, mais aussi leur manque de perspectives. Lors d'un événement scolaire, Stella récite un texte émouvant sur Rosalie, sa grand-mère. C'est un moment fort pour elle, car elle perpétue l'histoire de sa famille. Milan, Claude et Sartre tentent de se lancer dans les affaires, mais leurs tentatives échouent en raison de la corruption, de la bureaucratie et des difficultés de la vie quotidienne ; les obstacles économiques et sociaux auxquels sont confrontés les jeunes au Rwanda sont ainsi illustrés de manière frappante. Lorsque Claude révèle son projet de se venger de l'un des assassins de sa famille, Milan et Sartre, préoccupés par ce conflit, l'abordent. Claude kidnappe en réalité l'homme responsable du meurtre de sa famille. Finalement, il accepte qu'il ne récupérera pas son pays et tente de se forger une nouvelle voie. En raison de ses problèmes psychologiques, Stella est admise dans une clinique psychiatrique. Milan leur rend visite et se rend compte que les traumatismes du génocide se transmettent également à la génération suivante.

Dans le dernier chapitre, Milan, Claude et Stella entreprennent ensemble une excursion en bateau sur le lac Kivu. Milan, qui avait apporté l'urne de sa mère, décide de ne pas disperser ses cendres dans le lac, signe qu'il a fait la paix avec son identité complexe.

Lors des massacres contre les étudiants tutsi, en 1973, notre école a été attaquée en pleine journée. Ils ont séparé les filles dotsi vous reste du groupe et ont ordonné à nos camarades de nous rouer de coups. Après cela, nous sommes entourés d'une classe et de certains éléments sur la promesse de vengeance avec un bidon d'essence pour nous brûler. Viviane, extrêmement sportive et souple, a une vraie contorsion et passe entre les barreaux des vitres de la classe. Elle est allée chercher les clés et nous a libérées. Le soir, nous avons désormais retrouvé Eugène, Paul et quatre autres camarades, qui ont également accès à la justice en cas de mort. Paul est dans un état piteux, la boîte est disponible et certaines parties des cassées peuvent respirer rapidement. Eugène a contacté un camion qui faisait la route entre Butare et Gisenyi. Il a accepté de nous prendre avec lui contre une bonne somme d'argent et de nous cacher sous une cargaison d'avocats. On comptait s'enfuir au Zaïre, mais à Kibuye, le chauffeur a été informé qu'il y avait des barrages à la sortie de la ville. Il a pris peur et nous a laissé au milieu de nulle part, au bord du lac Kivu. Eugène et Paul nous ont dit de nous cacher dans une étable abandonnée et ils sont partis chercher de l'aide. Ils sont revenus avec trois pêcheurs qui étaient prêts à nous faire traverser le lac jusqu'à l'île Idjwi, au Zaïre, contre l'équivalent de toutes nos économies. Il n'y avait pas de temps à perdre et nous avons embarqué tous les neuf dans de frêles pirogues. Heureusement, la nuit était profonde, personne ne nous a vus nous éloigner. Eugène et mes enfants dans le bateau, Paul, Venancia et Viviane dans un autre. Mais au deux heures, la pirogue dans laquelle ils se retrouvent a commencé à prendre l'eau. Les pauvres écopaient autant qu'ils pouvaient mais l'eau montait irrémédiablement. Et les étudiants n’ont rien à craindre. Notre pirogue était bien devant. Durant notre périple, Paul, Viviane et Venancia tentent de calmer le garçon avant qu'il ne panique. Eugène a senti que c'était en train de virer au drame et il a ordonné à notre pêcheur de faire demi-tour au plus vite. C'est un moment où il y a une crise. Leur pirogue venait de chavirer. Il y a aussi un rongeur au milieu. On a ramé le plus vite possible dans leur direction mais on n'a pu sauver que Venancia. Les autres pièces sont disponibles dans l'eau du Lac Kivu. Ta grand-mère n'a jamais pardonné à Venancia la mort de Viviane. Elle la tenait pour responsable. Ta mère et ta grand-mère ne se sont pas parlées pendant plus de vingt ans. Jusqu'à votre voyage, en 1998.

Gaël Faye, Jacaranda.

Lors des massacres d'étudiants tutsis en 1973, notre école fut attaquée en plein jour. Ils séparèrent les filles tutsies du reste du groupe et ordonnèrent à nos camarades de nous battre. Ensuite, nous fûmes enfermées dans une salle de classe, et certains élèves promirent de revenir avec un bidon d'essence pour nous brûler vives. Viviane, très athlétique et souple, réussit à se faufiler entre les barreaux de la fenêtre. Elle récupéra les clés et nous libéra. Le soir même, nous retrouvâmes Eugène, Paul et quatre autres camarades qui avaient eux aussi échappé de justesse à la mort. Paul était dans un état pitoyable ; il boitait et avait certainement des côtes cassées, car chaque respiration lui était douloureuse. Eugène connaissait un chauffeur routier qui empruntait la route entre Butare et Gisenyi. Il accepta de nous prendre en stop pour une bonne somme d'argent et de nous cacher sous une cargaison d'avocats. Nous voulions fuir au Zaïre, mais à Kibuye, le chauffeur apprit qu'il y avait des barrages routiers aux abords de la ville. Il a eu peur et nous a laissés en plan au milieu de nulle part, sur les rives du lac Kivu. Eugène et Paul nous ont dit de nous cacher dans une étable abandonnée et sont allés chercher de l'aide. Ils sont revenus avec trois pêcheurs qui ont accepté de nous emmener de l'autre côté du lac, jusqu'à l'île d'Idjwi, au Zaïre, pour l'équivalent de toutes nos économies. Il n'y avait pas une seconde à perdre, et nous sommes tous les neuf montés dans des pirogues branlantes. Heureusement, la nuit était noire comme l'encre et personne ne nous a vus partir. Eugène et moi étions dans une pirogue, Paul, Venancia et Viviane dans une autre. Mais au bout de deux heures, leur pirogue a commencé à prendre l'eau. Les pauvres hommes ont écopé autant d'eau qu'ils ont pu, mais le niveau continuait de monter. Un des étudiants qui les accompagnaient a paniqué. Notre pirogue était loin devant. Nous ne les voyions pas, mais Paul, Viviane et Venancia ont essayé de calmer le garçon paniqué. Eugène a senti que la situation tournait au drame et a ordonné à nos pêcheurs de faire demi-tour au plus vite. C'est alors que nous avons entendu les cris. Leur pirogue venait de chavirer. Aucun d'eux ne savait nager. Nous avons pagayé vers eux aussi vite que possible, mais nous n'avons réussi à sauver que Venancia. Les autres ont disparu dans les eaux du lac Kivu. Votre grand-mère n'a jamais pardonné à Venancia la mort de Viviane. Elle la tenait pour responsable. Votre mère et votre grand-mère ne se sont pas parlé pendant plus de vingt ans, jusqu'à votre voyage en 1998.

Le lac Kivu, lieu symbolique, marque la frontière entre le Rwanda et la République démocratique du Congo. L'eau revêt une signification tragique dans l'histoire rwandaise : lors du génocide de 1994, de nombreux corps furent jetés dans les rivières et les lacs, comme si l'eau était destinée à effacer les traces du crime. La mère de Milan, Venancia, nourrissait depuis toujours une peur panique de l'eau, née d'un traumatisme de jeunesse : en 1973, lors d'une tentative de fuite à travers le lac Kivu, l'embarcation à bord de laquelle elle se trouvait avec sa sœur jumelle, Viviane, coula. Venancia fut la seule survivante, tandis que Viviane et son amant, Paul, se noyèrent. Ce sentiment de culpabilité et ce traumatisme la hantèrent toute sa vie, se manifestant par son obsession d'apprendre à nager. Sa mort est ainsi décrite non seulement comme une fin biologique, mais aussi comme une ultime « immersion » dans un passé auquel elle ne put jamais échapper. Pour Milan, cependant, le lac n'est pas seulement un lieu de mort, mais aussi un lieu de recueillement. La mort de Venancia marque un tournant décisif dans sa vie. Ce n'est pas seulement la perte de sa mère, mais aussi la rupture définitive avec sa vie en France et le début d'une exploration plus profonde de son identité rwandaise. Il conserve ses cendres et décide finalement, en toute conscience, de ne pas les disperser dans le lac Kivu. Cela témoigne de son désir de ne pas effacer le passé, mais de l'accepter comme partie intégrante de son identité. La traversée du lac en barque marque un moment de calme et de réflexion après les événements tumultueux du roman. Le mouvement sur l'eau suggère à la fois un voyage et une transition. Milan porte l'urne contenant les cendres de sa mère. Son intention première était de les disperser ici, dans l'eau, pour lui offrir, ainsi qu'à elle, une conclusion symbolique. Finalement, Milan accepte que son identité ne réside pas dans un simple choix entre le Rwanda et la France, mais dans la réconciliation des deux.

Milan, Claude et Stella sont tous marqués par l'histoire rwandaise, chacun à sa manière, mais partageant des traumatismes communs. Claude est un survivant du génocide, Stella est une enfant née après la guerre qui souffre néanmoins du traumatisme, et Milan est un Rwandais de retour au pays, en quête de ses racines. Réunis sur l'eau, ils symbolisent les différentes manières d'appréhender le passé : la confrontation, la souffrance, la réflexion, mais aussi l'espoir. Malgré la gravité des thèmes abordés, le film se termine sur une note positive. Jacaranda Non pas dans le désespoir, mais dans un moment de calme et de réflexion. Point de conclusion forcée, mais une douce acceptation de l'incertitude. Cela suggère qu'il est possible de vivre avec les blessures du passé. Milan n'est plus ce garçon fragile, tiraillé entre deux mondes. Il a appris qu'appartenir à un groupe ne signifie pas choisir un camp, mais plutôt reconnaître les deux.

Sur la terrasse, le pépiement des oiseaux recouvrait la rumeur ouatée de la ville. Il y a une pause là-dedans. La rosée impressionne tout. «Refais-le», scande une voix dans mon cœur. Le soleil a percé à travers les nuages, laissant appareil un bout de ciel bleu où un milan est passé comme une éclipse. Dans le suivant des yeux, dans le jacaranda couvert de mousse, il est aperçu en forme sur la branche la plus haute. Stella. Au lieu de l'appeler, j'ai décidé d'escalader l'arbre, malgré le lichen qui rendait le tronc glissant. Elle était plongée dans ses pensées, le regard à la dérive dans la clarté blème du petit matin.

— J'aurais dû me douter que tu étais dans ton arbre.

Gaël Faye, Jacaranda.

Sur la terrasse, le chant des oiseaux couvrait les bruits sourds de la ville. Je m'arrêtai. La rosée imprégnait tout. « Tu es de retour », chanta une voix dans ma tête. Le soleil perça les nuages, dévoilant une bande de ciel bleu où un cerf-volant glissait comme lors d'une éclipse solaire. L'observant dans le jacaranda couvert de mousse, j'aperçus une silhouette sur la plus haute branche. Stella. Au lieu de l'appeler, je décidai de grimper à l'arbre, malgré le tronc glissant de lichen. Elle était perdue dans ses pensées, son regard errant dans la pâle lueur de l'aube.

« J'aurais dû me douter que tu étais perché dans ton arbre. »

Le jacaranda a été un témoin silencieux de l'histoire familiale pendant de nombreuses années. La station de propagande hutue Radio des Mille Collines aurait annoncé le début du génocide contre les Tutsis aux longues jambes par la phrase suivante : « Abattez les grands arbres. » 4 Milan se remémore son enfance sous le couvert protecteur du jacaranda, assis sur la terrasse avec sa mère, Venancia, et Rosalie, la grand-mère de Stella. L'arbre symbolise la continuité au milieu des bouleversements, servant de « mémoire vivante » à la famille et incarnant des thèmes tels que le souvenir, l'identité, la perte et le changement. Il n'est pas seulement un lieu physique, mais aussi un ancrage émotionnel et historique pour les personnages, en particulier pour Milan et Stella : « Son ami, son enfance, son univers. Son jacaranda. » Un repère constant dans un monde marqué par la perte. Dans l'une des révélations les plus poignantes du roman, Milan apprend que les frères et sœurs de Stella sont enterrés sous le jacaranda, victimes du génocide. Les inscriptions de leurs noms sur l'écorce transforment l'arbre en un mémorial à l'indicible. Cette révélation modifie la perception de l'arbre : il n'est plus seulement un refuge, mais aussi un mémorial aux horreurs du passé. Lorsque Stella découvre que sa mère, Eusébie, a décidé de faire abattre l'arbre pour y construire une villa moderne, elle est internée en hôpital psychiatrique. Milan, quant à lui, entretient une relation plus ambivalente avec l'arbre. D'abord, il ne le perçoit que comme un vestige du passé d'autrui, mais peu à peu, il en comprend la signification pour lui-même. Il médite sur le rôle du jacaranda comme symbole des racines familiales et réalise que Stella perd quelque chose d'essentiel, alors que lui-même ne saisit toujours pas la véritable signification de cette perte pour sa mère. La construction de la villa à la place de l'arbre symbolise la transformation en cours au Rwanda, un pays en plein développement et en pleine modernisation, souvent au détriment de son passé. Le jacaranda est remplacé par un « bâtiment de style Dubaï », une construction moderne impersonnelle qui efface le jardin et son histoire. Ce changement illustre comment le pays se détache de son passé pour se tourner vers l'avenir, tandis que des individus comme Stella et Milan aspirent à préserver leur propre histoire.

Chez Eusébie et Stella, la parcelle est méconnaissable. À la place du jacaranda, le chantier est bien avancé et prend tout l'espace de ce qui était autrefois le jardin. Le grand panneau du permis de construction dévoile le plan en trois dimensions du futur bâtiment : une villa de style Dubai, cubique et froide, avec parking et palmiers de Miami. Dans le salon, Stella s'assoit sur le canapé, occupe le scroller sur Instagram et Eusébie – tout juste chef de cabinet nommée chez un ministre – est au téléphone avec ses collaborateurs. Elles se jettent sur moi, m'embrassent, partagent ma tristesse et me répètent « condoléances ». Sur la terrasse où nous nous installons, la vue est désolante. Nous contemplons le chantier, sa bétonnière et son échafaudage. Stella veut mettre de l'ordre à l'hôpital, elle a une passion pour moi. Eusébie a aussi un ensemble fatigué. Elle travaille encore plus que lorsqu'elle était députée. La caméra est présente sur le smartphone principal et répond intempestifs aux messages WhatsApp.

Gaël Faye, Jacaranda.

La propriété d'Eusébie et Stella est méconnaissable. Là où se dressait jadis le jacaranda, le chantier est bien avancé et occupe tout l'espace qui était autrefois le jardin. Le grand panneau du permis de construire affiche le plan en trois dimensions du futur bâtiment : une villa de style Dubaï, cubique et froide, avec un parking en béton et des palmiers importés de Miami. Dans le salon, Stella est allongée sur le canapé, les yeux rivés sur Instagram, tandis qu'Eusébie – récemment nommée directrice de cabinet dans un ministère – est au téléphone avec ses collaborateurs. Ils accourent vers moi, me prennent dans leurs bras, partagent ma peine et me présentent leurs condoléances à maintes reprises. Sur la terrasse où nous nous installons, la vue est désolée. Nous contemplons le chantier, la bétonnière et les échafaudages. Stella vient de sortir de l'hôpital ; elle semble encore faible. Eusébie paraît elle aussi épuisée. Elle travaille encore plus dur que lorsqu'elle était députée. Elle bavarde en tenant son smartphone, répondant à des messages WhatsApp non sollicités.

Gaël Fayes Jacaranda est directement lié à son roman précédent Petit Pays et élargit ses dimensions thématiques et poétiques. Le temps écoulé depuis le premier volume, l'évolution du contexte historique et l'apparition d'une nouvelle génération de personnages composent une suite complexe qui, tout en assurant la continuité, explore de nouvelles pistes narratives. Près de trente ans séparent les deux romans. Petit Pays Le film, qui se concentre principalement sur le début des années 1990 au Burundi et au Rwanda, et plus particulièrement sur le génocide de 1994 contre les Tutsis, déplace son centre d'intérêt de Jacaranda sur la société rwandaise post-génocidaire. Le travail de mémoire, la gestion des traumatismes et les tentatives de la nouvelle génération pour définir son identité et son sentiment d'appartenance au sein d'une structure sociale et politique en mutation sont désormais primordiaux. Le Rwanda est en pleine mutation. Jacaranda Ce n'est plus le théâtre d'un conflit imminent ou en cours, mais une société en pleine mutation, tiraillée entre la préservation de la mémoire et la quête du progrès économique. La modernisation du pays, visible dans son architecture, son urbanisation et ses nouvelles structures sociales, contraste avec le destin individuel des personnages, toujours aux prises avec le passé. Tel est le constat de Tiphaine Samoyault dans Le Monde« Gaël Faye répond au silence par un récit dense. Son texte est puissant, généreux et complet. Il révèle les vides, mais il les comble aussi. Ses personnages se heurtent à des obstacles, mais ils parviennent à les surmonter et à libérer la vérité. » Jacaranda Ce livre a une portée éducative et apaisante. Le talent narratif de l'auteur lui permet, grâce à de nombreux personnages attachants et singuliers, de rendre le génocide et ses conséquences (migrations, tribunaux de réconciliation Gacaca, mémoriaux, syndrome de stress post-traumatique) compréhensibles pour ceux qui n'y sont pas familiarisés ou qui n'en ont entendu parler que de loin. Le Rwanda est un petit pays, mais aussi un pays jeune. Près des trois quarts de sa population sont nés après le génocide. Eux aussi ont le droit de savoir, au même titre que les jeunes générations en France : les récits d'une violence extrême ne nous en absoutnt pas, mais ils permettent à ceux qui l'ont vécue de ne plus retenir leurs larmes et aident les lecteurs à souffrir et à réfléchir avec eux. 5

Stylistiquement, il reste Jacaranda le langage poétique et sensuel de Petit Pays fidèles, mais d'autres développements sont visibles. Petit Pays toujours fortement influencé par la perspective enfantine de Gabriel, montre Jacaranda Une exploration plus mature et introspective de la mémoire et de l'identité. Le langage, moins naïf, adopte de plus en plus le point de vue de personnages conscients de la gravité des événements historiques. L'importance des lieux et des symboles constitue un autre élément poétique. Le jacaranda, par exemple, est introduit comme leitmotiv, évoquant à la fois la permanence et l'inévitabilité du changement. Petit Pays La nature était souvent un refuge pour le jeune Gabriel ; Jacaranda Il devient un support de souvenirs et une surface de projection pour le chagrin et l'espoir. Jacaranda dévoile les conséquences à long terme de l' Petit Pays Le roman relate les événements et les examine sous un angle nouveau, plus mûr. Cette suite littéraire dépasse le simple examen de conscience et propose une réflexion sur la mémoire, l'identité et la transformation d'une société après une crise profonde. Gaël Faye réussit ainsi à faire de cette suite une œuvre indépendante qui s'intègre néanmoins organiquement à l'univers narratif du roman original. Petit Pays inserts

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. "Abattu les grands arbres : Gaël Faye, 'Jacaranda' après le génocide au Rwanda." Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Consulté le 17er mai 2026 à 15:37. https://rentree.de/2025/02/10/faellt-die-grossen-baeume-gael-faye/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. Grasset, 2016, allemand : « Kleines Land », Piper, 2017.>>>
  2. Voir l'édition 2017 des Éditions Klett et le guide de lecture Reclam de Pia Keßler à des fins scolaires avec résumé, interprétation, questions d'examen et glossaire d'apprentissage.>>>
  3. « Gaël Faye, écrivain : « Aujourd'hui, je ne suis plus écartelé entre le Rwanda et la France » », propos recueillis par Raphaëlle Bacqué, Le Monde, le 10 novembre 2024.>>>
  4. « Abattez les grands arbres. » Fabrice Gaignault, « Dans l'intimité de Gaël Faye, l'auteur à succès de Jacaranda », Le Figaro, 24 septembre 2024.>>>
  5. "Au silence Gaël Faye répond par le plein du récit. Son texte est efficace, généreux, enveloppant. Il montre les béances, mais il les comble. Ces personnages se heurtent à des murs, mais ils parviennent à les effriter et à laisser sortir la vérité. Jacaranda à une vertu didactique et réparatrice. Son art du récit permet au romancier, à travers des personnages nombreux, particularisés et attachants, de faire comprendre le génocide et ses suites (migrations, tribunaux gacaca pour la réconciliation, mémoriaux, chocs post-traumatiques) à qui ne les connaîtrait pas ou ne les aurait informé que de loin. Le Rwanda n'est pas qu'un petit enfant, c'est aussi un jeune. Les trois quarts de la population ne sont pas avant le génocide. Eux aussi ont le droit de savoir, tout comme les jeunes générations en France : les récits de la les larmes couler à l'intérieur, et à Cellules et parties qui peuvent être refluées et souffertes avec tout. Tiphaine Samoyault, « « Jacaranda », de Gaël Faye », Le Monde, 26 septembre 2024.>>>

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