Parataxe et labyrinthe : la poétique du traumatisme chez Olivia Rosenthal

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

132. Le verbe être devrait être banni de l'écriture littéraire. Comme disait Montaigne, je ne peins pas l'être, je peins le passage.

Olivia Rosenthal, Une femme sur le fil.

132. Le verbe « être » devrait être banni de l’écriture littéraire. Comme le disait Montaigne : « Je ne décris pas l’être, je décris la transition. » 1

Olivia Rosenthal Une femme sur le fil L'histoire de Zoé est une réflexion littéraire radicale sur le langage, où la fragmentation de la mémoire, le principe de répétition et l'impossibilité d'une narration linéaire rendent palpable la fragmentation de l'expérience traumatique. Le récit de Zoé est composé de fragments numérotés et paratactiques qui rompent souvent brutalement la cohérence narrative et manquent de continuité. Ceci reflète non seulement son trouble intérieur, mais souligne aussi les limites du langage lui-même : Zoé est un personnage tiraillé entre le mutisme et la recherche d'une expression de sa souffrance. Victime d'abus de la part de son oncle durant son enfance, elle sombre dans une vie d'insécurité et de peur. Son quotidien est marqué par des tentatives d'échapper au souvenir oppressant en adoptant des stratégies d'évitement : elle espère être remarquée et protégée par son institutrice, et elle recherche des figures qui pourraient lui offrir une issue à son labyrinthe intérieur. Tandis que Zoé tente de comprendre son passé, elle réfléchit aux mécanismes de la mémoire et de la narration. Elle reconnaît que le langage offre un moyen limité d'exprimer le traumatisme et navigue entre fragments de mythe, de littérature et d'expérience personnelle. Par la répétition et la variation de son propre récit, Zoé tente de rendre son traumatisme narrable.

Le roman se construit comme un texte labyrinthique où la protagoniste oscille entre le silence et l'affirmation de soi, mêlant concision poétique et réflexion philosophique qui n'est pas sans rappeler la critique du langage chez Wittgenstein : le monde narrable demeure toujours incomplet. À l'instar d'Ariane qui guide Thésée dans le labyrinthe grâce à son fil, la protagoniste cherche une structure, un chemin à travers le chaos des souvenirs, pour ne pas se perdre : « Comment échapper à cette histoire de violence et d'abus qui se répète sans cesse ? Comment la raconter autrement ? En s'élevant vers des sommets, comme les perchistes, les acrobates et les trapézistes (souvent eux-mêmes victimes de violence) qui repoussent l'abîme. Cela implique de prendre des risques et de frôler la chute. Olivia Rosenthal écrit ainsi, dans un équilibre instable mais fécond. Sur un fil. » 2 C’est précisément dans cet espace entre le dicible et l’indicible que se déploie la puissance littéraire du livre, agissant comme une sorte de funambule textuel, créant une expérience esthétique de suspension et d’incertitude, et engageant ainsi le lecteur dans une réflexion existentielle sur les conditions du langage, de l’identité et du traumatisme.

108. J'ai choisi Ariane, le nom de cette femme qui lui a offert une pelote de fil à devider pour la femme à l'allure rétro, avant d'affronter le Minotaure dans les labyrinthes.
109. Quand la cloche soleil, Zoé se crispe. Les autres ont leur cartable et s'en vont. Mais Zoé, elle, range lentement ses affaires, elle espère que, si son amie chère quitte la classe sans l'attendre, la maîtresse, elle, la remarquera, l'accompagnera jusqu'à l'entrée, la prendra par la main et l'emmènera dans une maison où son oncle n'aura pas l'idée d'aller la chercher.
110. Ariane aimait Thésée et lui a offert la possibilité de sortir du labyrinthe en échange de la promesse qu'il l'épouserait pour la remerciement de son aide. Mais Thésée, après avoir tué le Minotaure et être sortie saine et sauf du labyrinthe, ne respecte pas sa promesse et abandonne Ariane sur le rivage de Naxos.
111. Je m'intéresse au fil (pour sortir du dédale), pas à la lâcheté des hommes et à leurs fausses promesses.
112. Encore que. « L'oncle aux mains baladeuses » qui fait planificateur son ombre malfaisante sur le début de mon récit pourrait peut-être renvoyer à certaines promesses non tenues.
113. Le Minotaure serait l'oncle, Zoé serait Thésée, l'amie chère serait Ariane, une sœur de Zoé ou une sorte de sœur ou une sœur d'âme, une amoureuse, un double ? Et la maîtresse?

114. « Ariane, ma sœur ! de quel amour blessée / vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée! »
115. Ce vers m'est venu à l'esprit presque naturellement mais il lui manquait deux syllabes pour qu'il soit complet, et j'ai mis plusieurs heures à les retrouver. Je suis sûr que vous savez que vous n'avez pas besoin de comprendre les versets d'un seul tenant dans le contexte de l'histoire (qui parle et qui).

Olivia Rosenthal, Une femme sur le fil.

108. Je pourrais choisir Ariane, le nom de la femme qui offrit à Thésée une pelote de fil à dérouler afin qu'il puisse retrouver son chemin dans le labyrinthe après avoir combattu le Minotaure.
109. À la sonnerie, Zoé se crispe. Les autres prennent leurs cartables et partent. Elle espère que la maîtresse la remarquera, l’accompagnera jusqu’à la sortie, la prendra par la main et la conduira dans une maison où son oncle n’aura même pas l’idée de venir la chercher.
110. Ariane aimait Thésée et lui offrit la possibilité de s'échapper du labyrinthe en échange de sa promesse de l'épouser, en remerciement de son aide. Mais Thésée, après avoir tué le Minotaure et quitté le labyrinthe sain et sauf, rompit sa promesse et abandonna Ariane sur la côte de Naxos.
111. Ce qui m’intéresse, c’est le fil conducteur (pour sortir du labyrinthe), pas la lâcheté des gens et leurs fausses promesses.
112. Même si. « l’oncle aux mains qui tâtonnent », qui projette son ombre maléfique sur le début de mon histoire, pourrait peut-être faire référence à des promesses non tenues.
113. Le Minotaure serait l'oncle, Zoé serait Thésée, la chère amie serait Ariane, une sœur de Zoé ou une sorte de sœur ou une âme sœur, un amant, un sosie ? Et l'amant ?

114. « Ariane, ma sœur ! Blessée par quel amour / es-tu morte sur les rivages où tu as été laissée derrière ! » 3
115. Ce vers m’est venu presque spontanément, mais il lui manquait deux syllabes pour être complet, et il m’a fallu plusieurs heures pour les retrouver. J’avais oublié « ma sœur », qui, bien que non essentielle à la compréhension du vers lui-même, est néanmoins nécessaire au contexte de l’énoncé (qui parle et à qui).

Cet extrait révèle le lien complexe entre mythologie, traitement du traumatisme et réflexion poétique : Ariane, qui guide Thésée hors du labyrinthe et qui est elle-même abandonnée, sert de métaphore à l’héroïne Zoé, qui cherche un fil d’Ariane dans sa propre mémoire labyrinthique. Jean-Pierre Resche 4 souligné dans son interprétation de ces vers de Racine Phèdre (Ariadne est la sœur de Phèdre), que la poésie n'est pas seulement une forme linguistique, mais ouvre un niveau de perception plus profond : dans le texte de Rosenthal, ces aspects sont entrelacés, donnant aux vers de Racine une double fonction – ils font référence d'une part à l'abandon d'Ariadne et d'autre part à la structure poétique comme moyen de suggérer l'indicible.

Rosenthal tisse une trame dense de références mythologiques, d'images récurrentes et d'allusions littéraires qui renforcent le motif central du fil conducteur et de l'orientation. Resche soutient que les structures versifiées génèrent un rythme porteur de sens au-delà des mots. Cette idée se reflète dans la technique narrative de Rosenthal : par la répétition et la variation, la structure littéraire elle-même devient un labyrinthe dans lequel le lecteur doit s'aventurer. L'allusion au mythe d'Ariane, ainsi que la récurrence du même thème, indiquent clairement que la seule issue à ce labyrinthe ne réside pas dans un récit simple, mais dans la compréhension de la structure même. La pensée se déploie à l'intérieur des limites du langage, tout en les dépassant. Le lien entre Zoé, Ariane et le Minotaure suggère que la protagoniste ne cherche pas seulement une issue, mais s'interroge également sur son propre rôle dans le récit. Rosenthal emploie un style narratif ouvert et ambigu ; le fil conducteur n'est pas un simple outil symbolique, mais devient un problème en soi : quelle orientation trouver dans un texte caractérisé par son interconnexion intrinsèque ? À la fin du roman, le message central est inversé lorsque la phrase répétée « Une victime est toujours seule » (788, 813, 817, 837) est transformée en « Une victime n'est jamais seule » (991) – preuve que la structure littéraire ne reflète pas seulement le labyrinthe, mais ouvre également une possibilité de libération.

29. Vous en apprendrez davantage sur l'histoire de Zoé, qui est un pseudonyme.
30. Zoé n'est pas tranquille. Son oncle aux mains baladeuses. Un jour, nous recherchons un étudiant à l'école. Elle le voit dans l'encadrement de la porte. Les élèves sont aspirés et siphonnés par ce petit trou clair au bout du couloir mais Zoé, elle, reflue, elle ne se laissera pas empporter. Elle se répond sur elle-même, se laisse bousculer. Elle reste en arrière quitte à passer toute sa vie cachée. Dans l'école elle se retrouve âme. Seule jusqu'à nouvelle commande. Les maîtres et les surveillants ont quitté les lieux sans la voir. Tout est transparent. Elle se demande si quelqu'un se rend compte qu'elle manque à l'appelle. Quel appel d'ailleurs ? Il n'y a pas d'appel. Chez elle, sa mère n'aura peut-être même pas remarqué son absence. L'oncle de son fils a visité l'entrée de l'école en compagnie de celui qui était enfermé. Les grilles sont tombées. J'assisterai au rappel. C'est lui qui détient le monopole de l'anxiété. L'oncle dont les mains baladeuses tremblent.
31. Zoé, pseudonyme de qui ?
32. Zoé n'est pas tranquille. Son oncle aux mains baladeuses. Un jour, nous recherchons un étudiant à l'école. Elle prend son élan et se précipite en avant afin de passer entre les mailles du filet. Mais l'œil de l'oncle et ses muscles sont vifs. Elle sera rattrapée, plaquée, tenue à bout de bras, exposée. Elle criera et criera encore. Rien, les passants ne peuvent rien voir. Les mains de l'oncle sont censées la maintenir, la calmer, la sauver.

33. Zoé a plusieurs noms derrière son nom de fiction mais un nom, à lui tout seul, ne fait pas une personne.
34. Zoé n'est pas tranquille. Son oncle aux mains baladeuses. Un jour, nous recherchons un étudiant à l'école. Elle sait qu'elle ne pourra pas lui échapper, il lui manque encore la force physique pour lui résister. Mais son instinct lui dicte les conduites à tenir. Elle demande à son amie la plus chère d'échanger avec elle ses vêtements. L'autre ne comprend pas. On n'a pas le temps, les adultes attendent la porte. Zoé supplie, l'autre cède. Elles se faufilent dans les toilettes. Zoé passe tous les vêtements de son amie chère comme si c'était une peau neuve, surtout le manteau terne à la place de la parka rouge, celle que sa mère lui a offerte. La forme entière ne vise rien. La parka est suffisamment longue pour avoir un petit rouge à la lumière du soir. Elle laisse son amie sortir la première, elle servira d'appât. Le meurtre de l'oncle. Zoé a le temps de quitter la bouche ouverte de l'entrée avant que l'oncle n'ait pu déplacer son regard verselle. Elle court à toute vitesse, elle devine qu'elle ne pourra pas rentrer chez elle.
35. Entre vous, lecteur, et moi, il ya Zoé, l'oncle, l'amie chère.
36. L'écriture est people de tiers.

Olivia Rosenthal, Une femme sur le fil.

29. J’aimerais raconter l’histoire de Zoé, qui est un pseudonyme.
30. Zoé est agitée. Son oncle a des mains qui la tâtonnent. Un jour, il la soulève à la sortie de l'école. Elle le voit planté dans l'embrasure de la porte. Les élèves sont aspirés par ce petit trou lumineux au bout du couloir, mais Zoé résiste, elle refuse d'être emportée. Elle se replie sur elle-même et se laisse faire. Elle reste en arrière, même si elle a passé toute sa vie cachée. À l'école, elle se retrouve seule. Seule pour l'instant. Les professeurs et les gardiens ont quitté l'établissement sans la voir. Elle est devenue invisible. Elle se demande si quelqu'un remarquera son absence à l'appel. Quel genre d'appel est-ce, d'ailleurs ? Il n'y a pas d'appel. À la maison, sa mère ne l'a peut-être même pas remarquée. Seul son oncle se détourne devant l'entrée de l'école, comme si c'était lui qui était enfermé. Les grilles sont tombées. Il attend toujours. Il est celui qui détient le monopole de la peur. L'oncle, dont les mains tremblent en tâtonnant.
31. Zoé, pseudonyme de qui ?
32. Zoé n'est pas tranquille. Son oncle a des mains qui la tâtonnent. Un jour, il la soulève devant l'école. Elle prend son élan et court vers l'avant, essayant de se faufiler à travers le filet. Mais le regard et les muscles de son oncle sont aiguisés. Il la rattrape, la plaque au sol, la tient à bout de bras, exposée. Elle hurle, hurle encore. Ni les passants ni sa mère ne l'entendent. Les mains de son oncle sont censées la retenir, la calmer, la sauver.

33. Zoé a plusieurs noms derrière son nom fictif, mais un nom seul ne fait pas une personne.
34. Zoé est agitée. Son oncle a des mains baladeuses. Un jour, il vient la chercher à la sortie de l'école. Elle sait qu'elle ne peut pas lui échapper, car elle n'a pas la force physique de lui résister. Mais son instinct lui dicte sa conduite. Elle demande à sa meilleure amie d'échanger leurs vêtements. Son amie ne comprend pas. Il n'y a pas de temps ; les adultes attendent dehors. Zoé supplie, et son amie finit par céder. Elles se faufilent dans la salle de bain. Zoé enfile tous les vêtements de sa meilleure amie comme une seconde peau, surtout le manteau terne à la place de la parka rouge que sa mère lui a offerte. De toute façon, elle ne l'aime pas. Il faut se débarrasser de la parka ; il faut qu'elle s'échappe, une petite tache rouge dans la lumière du soir. Elle laisse son amie sortir la première ; elle doit servir d'appât. L'oncle mord à l'hameçon. Zoé parvient à s'enfuir par la porte ouverte avant même qu'il ne la voie. Elle court aussi vite qu'elle le peut, car elle se doute qu'elle ne rentrera pas chez elle.
35. Entre vous, lecteur, et moi, il y a Zoé, l'oncle, le cher ami.
36. Le script est alimenté par des tiers.

Olivia Rosenthal compte parmi les voix littéraires françaises dont les œuvres se caractérisent par une innovation formelle et une exploration profonde de l'identité, de la mémoire et du langage. Dans son dernier roman Une femme sur le fil Elle poursuit des thèmes déjà établis dans des œuvres antérieures, comme dans On n'est pas là pour disparaître (2007) ordre Mécanismes de survie en milieu hostile (2014), ces milieux « hostiles » ne sont pas seulement métaphoriques mais aussi très concrets : des personnes vivant dans des conditions difficiles, en situation de crise ou en transition. Ici aussi, l’accent est mis sur la fragilité de l’existence humaine, sur les stratégies de survie et sur le pouvoir du langage – ou plutôt, sur ses limites. Depuis son premier roman, Rosenthal explore les menaces existentielles et l’expérience de l’altérité dans son œuvre. Dans le temps (1999), un roman philosophique qui propose une réflexion sur la nature du temps et de la mémoire, et sur la manière dont les individus tentent de comprendre leur histoire de vie et de la concilier avec le cours du temps. Que font les Rennes après Noël ? (2010) Rosenthal explore la tension entre les animaux et les humains et remet en question les normes sociétales à travers des réflexions poétiques. Ils ne versent rien dans mes larmes (2012) traite de la mémoire collective et de la culpabilité : l'histoire suit une femme confrontée à la perte d'un être cher et qui fait face à son deuil ; le roman aborde la question de la responsabilité de sa propre douleur, tant dans un contexte individuel que social. On n'est pas là pour disparaître (2007) aborde l'oubli et la dissolution de l'identité à travers la maladie d'Alzheimer. Le roman emploie une narration à points de vue multiples, donnant la parole à divers personnages confrontés chacun à leur manière au thème de la « disparition » – que ce soit par un sentiment d'aliénation, une perte de repères ou une absence physique réelle. Ces thèmes de perte d'identité et de fragmentation narrative sont récurrents dans Une femme sur le fil Une fois encore, la structure paratactique, le style narratif elliptique et la métaphore centrale de la marche sur un fil condensent l'exploration de longue date menée par Rosenthal sur l'incertitude et la manière dont les récits construisent — ou déconstruisent — l'identité.

158. Je me demande si chiffrer mes phrases ne correspondent pas à un désir profond mais réprimé d'écrire un journal.
159. Source horreur. Écrire avec des dates, voir le temps passer.
160. Lorsque je lis le texte final, je réécris l'identification du maïs et choisis une numérotation à rebourse. Cela me tonnera l'illusion d'être capable de construire le fameux arc narratif dont j'ai déjà parlé, que je moque mais qui sans doute m'attire précisément parce que je ne peux pas y accéder. Compter à rebours jusqu'au zéro pointé peut constituer une solution au problème, zéro marquant une fin dramatiquement annoncée et longuement attendue par le lecteur.

161. L'attente est sans doute ce qui est le plus proche du suspense même si, parfois, elle peut aussi confiner à l'ennui.
162. Attendre la fin n'apporte aucune excitation particulière, si ?
163. 162. 161. 160. Retour en arrière jusqu'à zéro.
164. J'ai essayé de passer outre mon propre modèle et la règle que je m'étais fixée. Pour voir si ce petit saut apportait quelque chose à la lecture et à l'écriture, les faisait dérailler et ouvrir une perspective différente.
165. Je répète zéro juste pour voir.
166. Je ne vois rien.
167. Ce n'est pas bon signe.
168. Zéro au milieu du texte n'est pas la bonne solution. Il faut en trouver une autre. Je pourrais essayer de poursuivre ce texte comme s'il avait une ligne grâce à la numérotation, tout en digressant dans tous les sens dans l'espoir que lors de l'une de ces digressions un nouveau récit apparaît.
169. Vous l'avez compris, le récit est le maître, le roi, on cherche désespérément à écrire un récit alors qu'on n'est pas douée pour ça.
170 C

Olivia Rosenthal, Une femme sur le fil.

158. Je me demande si le fait de numéroter mes phrases ne correspond pas à un désir profond mais refoulé d'écrire un journal intime.
159. Quelle horreur ! Écrire avec des dates, regarder le temps passer.
160. Je me dis que lorsque j'aurai terminé ce texte, je le réécrirai à l'identique, mais en inversant la numérotation. Cela me donnera l'illusion d'être capable de construire le fameux arc narratif dont j'ai déjà parlé, que je raille, mais qui m'attire sans doute précisément parce que je ne peux y parvenir. Une solution à ce problème serait de compter à rebours jusqu'au zéro pointé, ce zéro marquant une fin annoncée de façon spectaculaire et longtemps attendue par le lecteur.

161. L'attente se compare probablement mieux à l'excitation, même si elle peut parfois frôler l'ennui.
162. Attendre la fin n'apporte rien de particulièrement excitant, n'est-ce pas ?
163. 162. 161. 160. Retour à zéro.
164. J'ai tenté de m'affranchir de mon propre modèle et de la règle que je m'étais imposée. Pour voir si ce petit pas en avant apporterait quelque chose à la lecture et à l'écriture, pour les déconstruire et ouvrir une perspective différente.
165. Je répète Null, juste pour voir.
166. Je ne vois rien.
167. Ce n'est pas bon signe.
168. Null Une solution au milieu du texte n'est pas satisfaisante. Il nous faut en trouver une autre. Je pourrais tenter de poursuivre ce texte comme s'il comportait une ligne, grâce à la numérotation, tout en m'écartant du sujet dans toutes les directions, espérant qu'un nouveau récit émergera au cours d'une de ces digressions.
169. Vous l’avez compris, le récit est le maître, le roi ; on essaie désespérément d’écrire un récit même si on n’y est pas doué.
170. On pense que si l'on s'efforce, on peut remplacer le talent par la diligence.

Elisabeth Philippe élève dans L'Obs le style narratif particulier de Une femme sur le fil La parataxe est frappante : « Les courts paragraphes, parfois réduits à une simple phrase quasi-axiomatique, sont scrupuleusement numérotés de 1 à 1000, comme les phrases d’un syllogisme géant. Mais le texte qui en résulte semble manquer de logique presque autant que les célèbres arguments des personnages d’Ionesco : “Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc, Socrate est un chat.” » 5 Cette structure numérique rappelle des expériences formelles telles que celles de Wittgenstein ou d'Ionesco, qui révèlent la rupture des relations rationnelles à travers une logique apparente.

Le texte s'articule autour de thèmes centraux tels que le traumatisme, la mémoire, l'identité et les limites du langage, ainsi que la portée symptomatique et thérapeutique de l'écriture. L'héroïne, Zoé, incarne une figure symbolique, celle d'une personne prise en étau métaphorique entre passé et futur, entre silence et langage, entre invisibilité et affirmation de soi.

694. Zoé ! Zoé !
695. La grotte me renvoie l'écho, cette bouche d'ombre où j'ai plongé Zoé pour qu'à la croisée des chemins elle soit dans l'obligation de choisir.
696. L'oncle à droite, à gauche le vertige. À droite l'oncle, à gauche la tension. À droite l'oncle substitut du père, à gauche la parole et le récit. A la fin du silence, la promesse et l'exercice, l'abandon, la confiance, le renversement de corps et le double salto. À droite le père, à gauche le Saint-Esprit. À droite le père et le Saint-Esprit, à gauche le corps et rien que lui. Zoé hésite.
697. Pour voler, il faut oublier que tu es en train de tomber et te concentrer sur la technique, m'explique M. Ton corps occupe une place centrale, tu le reposes, tu l'entraînes, tu le nourris, tu te cantonnes à la pratique, tu t'éloignes de toute considération Intellectuelle, tu te confrontes au vivant, au présent, sound approche se simplifie.

Olivia Rosenthal, Une femme sur le fil.

694. Zoé ! Zoé !
695. La grotte me renvoie l’écho, cet abîme ténébreux dans lequel j’ai plongé Zoé pour qu’elle doive choisir au carrefour des chemins.
696. À droite, l'oncle ; à gauche, le vertige. À droite, l'oncle ; à gauche, le vertige. À droite, l'oncle comme figure paternelle ; à gauche, la parole et le récit. À droite, le silence, la promesse et le choix ; à gauche, la dévotion, la confiance, l'inversion du corps et le double saut périlleux. À droite, le père ; à gauche, le Saint-Esprit. À droite, le père et le Saint-Esprit ; à gauche, le corps et rien que lui. Zoé hésite.
697. Pour voler, il faut oublier qu’on tombe et se concentrer sur la technique, m’explique M. Le corps devient primordial ; on le repose, on l’entraîne, on le nourrit, on se concentre sur la pratique, on se détache de toute considération intellectuelle, on se confronte au vivant, au présent, l’approche devient plus simple.

Le roman recourt délibérément à la répétition et à la variation pour refléter les effets du traumatisme : des scènes réapparaissent sous une forme altérée, souvent avec seulement de légères modifications de formulation, intensifiant ainsi le sentiment d’inéluctabilité. La structure imite ainsi les mécanismes incontrôlables des souvenirs traumatiques récurrents.

389. Sur une affiche, du temps où j'étais en résidence avec un ami plasticien à Bobigny et où nous allions coller des textes un peu à la sauvage sur les murs de la ville, j'ai écrit : « J'invente ce que vous ne dites pas, j'extrapole. »
390. Du temps où Est une expression que j'ai déjà employé plus haut (3.) : du temps où les bêtes parlaient.
391. Décidément je me répète. Si tu marches dans la forêt et que tu marches dans l'arbre, tu pourras le transformer en un autre arbre qui te donnera plus d'une heure.
392. Me suis-je perdu ?
393. Je ne sais quel bénéfice tirer de la répétition mais j'ai le sentiment qu'il devrait que je passe de la déploration à la revendication.
394. Rien jamais ne se répète.
395. L'aspect définitif d'une telle phrase me console. J'adhère à l'idée philosophique que tout est toujours dissimulable.
396. Voir 227. Je rumine toujours les mêmes phrases ("La ressemblance ne fait pas tant un comme la différence fait autre. Nature s'est obligée à ne rien faire autre, qui ne fût dissemblable.")

Olivia Rosenthal, Une femme sur le fil.

389. Sur une affiche de l’époque où je vivais à Bobigny avec un ami, un artiste visuel, et où nous collions des textes de façon quelque peu hasardeuse sur les murs de la ville, j’ai écrit : « J’invente ce que vous ne dites pas, j’extrapole. »
390. À partir du moment où, c'est une expression que j'ai déjà utilisée plus haut (3.) : depuis l'époque où les animaux pouvaient parler.
391. Je le répète avec insistance. Je traverse la forêt et l'arbre que je vois ressemble étrangement à un autre arbre que j'ai vu il y a plus d'une heure.
392. Suis-je perdu ?
393. Je ne sais pas quel bénéfice je suis censé tirer de la répétition, mais j'ai le sentiment que je devrais passer des plaintes aux exigences.
394. Rien ne se répète jamais.
395. L'aspect ultime d'une telle affirmation me réconforte. J'adhère à l'idée philosophique selon laquelle toute chose est toujours dissemblable.
396. Voir 227. Je médite encore sur les mêmes phrases (« La similitude ne fait pas tant l'un que la différence. La nature s'est engagée à ne rien créer d'autre que la dissemblance. »).

La fragmentation compromet toute possibilité de récit linéaire et crée plutôt un réseau de souvenirs fragmentés qui, dans leur incomplétude, reflètent la réalité des individus traumatisés. Ainsi, la structure du roman engendre une tension entre un ordre apparent et un chaos inhérent au contenu, comme l'écrit Philippe dans sa critique : « On a l'impression de perdre le fil à mesure qu'Olivia Rosenthal le défait, le démêle et dénoue le nœud, un nœud serré de secrets, de honte et de peurs. » 6 L'héroïne tente de raconter sa propre histoire, tandis que le style narratif remet délibérément en question cette possibilité. La structure du texte, avec ses courts paragraphes numérotés, rappelle celle de Wittgenstein. Tractatus logical-philosophicus et sa tentative de contenir le langage dans des structures claires – un ordre qui conduit finalement à son propre échec : « 5.6 Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde. » 7 Wittgenstein soutient que le langage structure et limite simultanément notre pensée. Olivia Rosenthal rend tangible l'insuffisance du langage par la fragmentation et la répétition. Le roman montre que le traumatisme échappe à la narration directe et se suggère plutôt par des circonlocutions et des répétitions.

671. Quel rôle est assigné au lecteur de la distribution « quand qu'un autre » à la place des clés ouvrant aux serrures ?
672. Pas de vérité absolue, seulement des tentatives, des ellipses, des blancs, des trous, des vides. À travers la fiction, on cherche moins des solutions que des questions et des hypothèses.
673. Le lecteur peut contourner certaines pièces, entrer dans tel cagibi, allumer ou non la lumière, dérober les clefs, forcer l'entrée, laisser telle porte fermée, ouvrir celle-là qui résiste. À lui de décider ce qu'il veut (ou non) voir.
674. Voulez-vous essayer ?
675. N°
676. Il n'y a pas de montagne sur les arbres ou sur le fil, il n'y a pas de saut sur le parachute, il n'y a pas de plongée au premier pas, il n'y a pas de pratique sur le double salto arrière. L'écriture vaut comme activité substitutive plutôt que comme description.
677. J'écoute, j'imagine, je fouille les silences, je scrute les failles, je leur donne des noms. Au risque de la froisser, je parle à la place de Zoé.
678. Voulez-vous essayer ?
679. N°
680. En exergue de Ils ne versent rien dans mes larmes, un livre où j'explorais le rôle du cinéma dans nos vies, j'ai écrit : « On peut vivre par procuration des choses exécutées douloureuses. »

Olivia Rosenthal, Une femme sur le fil.

671. Quel rôle est assigné au lecteur si quelqu'un d'autre distribue en son nom toutes les clés qui ouvrent toutes les serrures ?
672. Il n'existe pas de vérité absolue, seulement des tentatives, des ellipses, des zones d'ombre, des lacunes et des ellipses. La fiction sert moins à trouver des solutions qu'à formuler des questions et des hypothèses.
673. Le lecteur peut contourner certaines pièces, entrer dans un débarras, allumer ou non la lumière, dérober les clés, accéder à un lieu, laisser une porte fermée, en ouvrir une autre qui résiste. Il lui appartient de décider ce qu'il veut voir (ou ne pas voir).
674. Voulez-vous essayer ?
675. Non.
676. Je ne grimpe ni aux arbres ni aux cordes, je ne fais pas de parachutisme, je ne plonge pas tête la première dans les profondeurs, je ne pratique pas les doubles saltos arrière. L'écriture est considérée davantage comme une activité par procuration que comme une description.
677. J’écoute, j’imagine, je scrute le silence, j’examine les fissures, je leur donne des noms. Au risque de l’offenser, je parle au nom de Zoé.
678. Voulez-vous essayer ?
679. Non.
680. Dans la préface de Elles n'ont rien à voir avec mes larmes.Dans un livre où j'explorais le rôle du cinéma dans nos vies, j'écrivais : « On peut vivre par procuration des choses incroyablement douloureuses. »

L'équilibre précaire et les violences sont inextricablement liés. Zoé utilise les stratégies d'une funambule – concentration, maîtrise corporelle et manœuvres d'évitement – ​​pour échapper aux agressions. Cet acte est à la fois une tentative de libération et le reflet de la solitude qu'elle ressent sur son fil métaphorique. Le roman souligne à plusieurs reprises que ces exercices d'équilibriste n'offrent aucune solution, mais garantissent simplement la survie. Cet « équilibre » devient ainsi un état tragique : stable, mais statique et isolé. Le monde intérieur de Zoé est un mélange d'expériences réelles et d'évasions imaginaires. Elle se réfugie souvent dans des fantasmes exprimés par un langage et des images métaphoriques, comme l'idée de marcher sur un fil ou de voyager dans l'espace. Ces séquences oniriques révèlent comment Zoé tente d'échapper au poids de sa réalité. Formellement, ces passages sont souvent marqués par des images plus intenses et des phrases plus longues, qui contrastent avec les descriptions factuelles de ses expériences réelles. Cela crée un contraste entre fuite et confrontation, soulignant la dualité de leur état psychologique.

Dans ce livre, Rosenthal gravite autour de l'indicible, l'abordant par des variations et des ruptures linguistiques. De cette manière, elle réussit à Une femme sur le fil Une réflexion littéraire sur le traumatisme, l'identité et les limites du langage, à la fois proche et distincte de la maxime de Wittgenstein : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » À travers la métaphore de la marche sur un fil, Rosenthal crée une image saisissante de force et de fragilité qui accompagne le lecteur jusqu'à la fin. L'histoire de Zoé reste en suspens, et c'est là que réside la force du roman : il nous invite à nous aussi marcher sur le fil et à réfléchir au pouvoir – peut-être salvateur – de la littérature.

403. T. me raconte que quand elle est sur le fil, il lui faut combler le vide entre elle et le sol, cela lui permet de faire disparaître le vertige.
404. Nous étés au cœur d'un village des Cévennes qui porte le nom prédestiné de Sauve, un nom tout à fait adapté au travail funambulique.
405. Comment comble-t-on le vide ?
406. On le remplit.
407. Nous avons commencé notre entretien dehors, au milieu des hangars et des roulottes, où T. prépare ses spectacles. Quand la chaleur du soleil est bonne, nous deux étés sommes installés dans une petite voiture garée sur le parking et avons parlé derrière le pare-brise côte à côte comme si nous allions prendre ensemble la route.
408. T. conduisait, j'occupais la place du mort.
409. Je construis mon sol, m'a dit T. Je le tisse à mesure grâce à mon histoire, à celle du lieu où je me trouve, j'utilise mentalement l'image de l'arbre dont les branches partent ver le ciel comme moi mais dont le tronc est ancré dans la terre, je visualise ma manière de Relier et d'être relié et ainsi la vie s'insinue partout, c'est une technique spirituelle pour faire du plein avec du vide.

Olivia Rosenthal, Une femme sur le fil.

403. T. me dit que lorsqu'elle est sur le fil, elle doit réduire l'écart entre elle et le sol, et cela fait disparaître le vertige.
404. Nous sommes au cœur d’un village des Cévennes, qui porte le nom bien choisi de Sauve [allemand : « Sauve »], un nom très approprié pour travailler sur un fil.
405. Comment combler le vide ?
406. Vous les remplissez.
407. Nous avons entamé notre conversation dehors, au milieu des hangars et des caravanes où T. se préparait pour ses spectacles. Alors que la chaleur du soleil s'atténuait, nous nous sommes assis dans un petit camion garé sur le parking et avons discuté côte à côte derrière le pare-brise, comme si nous allions sortir ensemble dans la rue.
408. T. a conduit, j'ai pris la place du mort.
409. « Je me forge des fondations », dit T. « Je les tisse à l’image de mon histoire, de l’histoire du lieu où je me trouve. Je visualise l’arbre dont les branches, comme moi, s’élancent vers le ciel, mais dont le tronc est ancré dans la terre. Je visualise ma façon de me connecter et d’être connecté, et ainsi la vie imprègne tout. C’est une technique spirituelle pour faire jaillir la plénitude du vide. »

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « Parataxe et labyrinthe : la poétique du traumatisme chez Olivia Rosenthal. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2025. Consulté le 21 mai 2026 à 05h28. https://rentree.de/2025/01/29/parataxe-und-labyrinth-traumapoetik-bei-olivia-rosenthal/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. Essais, Livre III, chapitre II, « Du repentir » : « Les autres forment l'homme; je le récite et en représente un particulier bien mal formé, et lequel, si j'avais à façonner de new, je ferais vraiment bien autre qu'il n'est. Méshui, c'est fait. cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur branle plus languid. Je ne puis assurer mon objet, un phénomène naturel, comme il est, en l'instant que je m'amuse à lui : pas un passage d'âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en. jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à. l'heure. Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d'intention. C'est un contrôle des accidents divers et possibles et des imaginations, et quand on l'entend, des contraires ; soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets par d'autres circonstances et considérations. Si vous êtes d'accord avec moi dans l'aventure, la vérité est peut-être vraie, même si vous n'en connaissez pas l'essentiel. Si j'ai hâte d'être pied, je ne lis rien, je m'en souviens ; Elle est toujours en formation et en pratique.>>>
  2. « Comment sortir de cette histoire de violence et d'abus qui se répète sans cesse ? Comment la raconter autrement ? En prenant de la hauteur, comme les voltigeurs, les acrobates et les trapézistes (souvent eux-mêmes victimes de violences), qui respectent l'abîme en respect. Elisabeth Philippe, « « Une femme sur le fil », par Olivia Rosenthal : à tomber », L'Obs, le 21 janvier 2025.>>>
  3. Pour reprendre les mots de Schiller : « Ô Ariane, ma sœur ! Quel destin / L'amour t'a-t-il préparé sur le rivage désolé ! »>>>
  4. Jean-Pierre Resche, « Comment parlent les vers », Expressions 14 (1999), 47–70.>>>
  5. "Les paragraphes courts, parfois réduits à une simple phrase aux allures d'axiome, s'enchaînent dument numérotés de 1 à 1000, telles les propositions d'un syllogisme géant : « Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat. »" L'Obs, 21 janvier 2025.>>>
  6. «On a l'impression de perdre le fil alors qu'Olivia Rosenthal le déroule, démêle et dévide la pelote, nœud serré de secrets, de honte et de peurs.» Ibid.>>>
  7. Wittgenstein Tractatus logical-philosophicus.>>>

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