Vous, oui. Vous, non. Laurent Gaudé, le 13 novembre 2015

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Nous étés assis en terrasse. Nous bavardons. Buvons. Raconton's notre semaine ou nos projets. Il y a des éclats de rire et des silences gênés. Des yeux qui se cherchent, des mains qui se touchent. Nous ne sentons pas que quelque chose a choisi un changement. C'est là. Le Hasard. Il s'avance, descend la rue de son pas irrégulier, murmurant entre ses dents une chanson au refrain effrayant : « Toi, oui… Toi, pas… » Mais qui l'entend pour l'instant ? Qui se doute qu'il est venu pour régner et que c'est lui, désormais, qui va décider de nous, décider de tout.

Laurent Gaudé Terrasses ou Notre long baiser si longtemps retardé : récit, JE.

Nous sommes assis en terrasse. Nous bavardons. Nous buvons. Nous nous racontons notre semaine, nos projets. Il y a des rires et des silences gênants. Nos regards se croisent, nos mains se frôlent. Nous n'avons pas l'impression que quoi que ce soit ait changé. C'est simplement là. Le destin. Il s'avance, descend la rue d'un pas hésitant, et murmure entre ses dents une chanson au refrain effrayant : « Toi, oui… Toi, non… » Mais qui l'entend à cet instant ? Qui soupçonne qu'il est venu régner, et que désormais il décidera de notre sort, décidera de tout ?

Laurent Gaudés Terrasses Gaudé unit subtilement cruauté, politique et tendresse. Ce roman choral n'élude pas la brutalité de la terreur et de la violence, tout en laissant place à l'espoir et aux liens humains. Sur le plan narratif, Gaudé crée un monde à la fois sombre et empreint de compassion, dépeignant les terrasses parisiennes comme des espaces sociaux qui reflètent la fragilité et la vulnérabilité d'une société. Les Parisiens mènent leur vie quotidienne avec une apparente sérénité jusqu'à ce que cette routine soit bouleversée par une réalité brutale. Les terrasses, jusque-là lieux de liberté et d'échanges, se transforment en un théâtre où les relations humaines et les valeurs sont consumées par le chaos et la violence. Gaudé choisit une forme littéraire qui oscille entre le théâtre, la poésie lyrique et le style narratif du roman. Terrasses Ce n'est pas un documentaire qui relate les faits des attentats. Gaudé y recourt plutôt à des techniques de distanciation littéraire et à la puissance du langage pour établir un lien profondément humain avec un traumatisme collectif. Cette approche novatrice permet de transmettre l'expérience individuelle et collective de la perte et de la violence sans se soumettre aux règles strictes de la tragédie traditionnelle. La structure chorale du texte rappelle les tragédies antiques, où le chœur avait pour mission non seulement de commenter les événements, mais aussi de refléter la voix collective de la société. Terrasses Ce chœur se manifeste à travers les voix des survivants et les fantômes des victimes. Le texte alterne entre celles d'individus pris au piège de leur quotidien et celles de ceux qui périssent dans la violence. Cette stratégie narrative permet à Gaudé d'estomper les frontières entre vie et mort, réalité et mémoire. L'entrelacement de poésie et de tragédie distingue cette œuvre des nombreux traitements littéraires des attentats terroristes. Tandis que d'autres œuvres s'attachent souvent à une exactitude documentaire, Gaudé choisit une voie différente : celle de saisir l'essence de l'expérience humaine dans un cadre à la fois poétique et réaliste.

Dans le roman de Gaudé, les terroristes du 13 novembre 2015 ne sont pas dépeints comme des personnages individuels dotés d'une biographie détaillée ou de motivations personnelles. Cette distanciation et cet anonymat délibérés leur confèrent une menace invisible et implacable, et soulignent la terreur générale que les attentats terroristes déchaînent sur la société. Leur représentation sert moins à examiner les motivations individuelles ou les profondeurs psychologiques qu'à illustrer l'influence destructrice du terrorisme sur la vie des innocents et sur l'ordre social. Le récit s'attarde davantage sur les conséquences de la violence que sur les auteurs eux-mêmes. Les victimes, les survivants et leurs témoignages sont au premier plan. De leur point de vue, les attaques apparaissent arbitraires et imprévisibles, ce qui intensifie leur sentiment d'impuissance et leur désespoir.

Si vous souhaitez voir l'heure de votre départ, même si vous êtes suis, il se peut que vous ne soyez pas là. Je voudrais avoir le temps de penser à ceux que j'aime et que je laisse mais tout ce qui me vient à l'esprit, c'est la longue liste de ce que je ne ferai plus… Je ne danserai plus. Je ne rirai plus. Je ne serai plus jamais en sueur, en retard, en forme. Je n'aurai plus jamais envie de courir, de manger, de dormir. Je ne regarderai plus les garçons dans le métro, imaginant le goût de leur meringue ou la sensation de leurs soutiens-gorge autour de ma taille. Je ne boirai plus jamais d'eau, de champagne, de bière. Je n'aurai plus jamais envie de faire l'amour. Je ne me bénirai plus jamais. Je n'aurai plus peur. Je ne t'aimerai plus. Ne vous souciez pas de moi en plus. Je ne ferai pas de connaissance pas de nouvel été. Je n'aurai pas d'enfant. Je ne dépenserai jamais l'argent que j'ai économisé. Je ne trahirai plus mes parents. Cela doit faire partie de ma vie joyeuse et du plaisir à long terme. Il n’y a pas de parlerai plus, pas de penserai plus, pas de serai plus jamais traversée pour un souvenir. Je ne vieillirai pas. Je ne mourrai pas de toutes ces morts que j'ai parfois imaginées et qui toutes me terrifiaient. Je ne me demanderai plus jamais si je suis vraiment heureuse. Je ne m'assiérai plus jamais à une terrasse. Je ne serai plus jamais terrassée… Je ne serai plus… Plus jamais celle que je fus… Jamais… Je ne deviendrai jamais… Plus rien d'autre… Que ce que je fus.

C'est de retour. Les chaises. À terre. Les corps. À terre. Les verres brisés et nos vies renversées. On ne voit pas le trottoir en face. Je suis pétrifié. Incapable de bouger, de crier, de me sauver. Je reste bouche ouverte. Lorsqu'ils se répartissent, je m'approche. Nous sommes quelques-nous à faire comme moi. Les victimes nous appellent. Nous ne savons que faire mais nous le faisons. C'est toi, tu as chanté, absolument. C'est là que nous nous rencontrons. Faites-le avec soin. Tu ne peux pas bouger. Je m'approche. Je penche sur toi. Je te fais un garrot avec un bout de tissu qu'une main me tend. Pour moi, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas quoi faire, mais je suis du côté de la douleur.

Je ne nous laisserai pas mourir. Je n'abandonnerai pas notre joie et nos sourires dans le sang. Ai-je seulement eu le temps de te caresser, de remonter le long du fil tatoué sur ton bras? Qui a le droit de me conduire à Cela ? Qui peut entrer dans ma vie un instant quand je la vois ? L'oeil est dans le tombeau et déjà nous dévore. Nous entrons dans des Heures sans boussole et nos yeux se ferment. Laquelle de nous deux gîte sur le sol et laquelle pleure à ses côtés ? Laquelle de nous deux a peur, gemit comme une enfant et laquelle plonge à sa suite pour aller la chercher enfer ? Si c'est moi, ne me laisse pas. Si ce n’est pas le cas, je ne suis pas sûr d’écouter les secondes, donc je ne vais nulle part. Je parle de ce que je dis, je te parle en soutiens-gorge et je vais te dire quelque chose.

Laurent Gaudé Terrasses ou Notre long baiser si longtemps retardé : récit, II.

J'aimerais avoir le temps de dire adieu à qui je suis, mais je ne l'ai pas. J'aimerais avoir le temps de penser à ceux que j'aime et que je quitte, mais je ne peux penser qu'à la longue liste des choses que je ne ferai plus… Je ne danserai plus. Je ne rirai plus. Je ne transpirerai plus, je ne serai plus jamais en retard, je ne serai plus jamais en forme. Je n'aurai plus jamais envie de courir, de manger ou de dormir. Je ne regarderai plus jamais les garçons dans le métro en imaginant le goût de leurs baisers ou la sensation de leurs bras autour de ma taille. Je ne boirai plus jamais d'eau, de champagne ou de bière. Je n'aurai plus jamais envie de faire l'amour. Je ne me ferai plus jamais de mal. Je n'aurai plus peur. Je ne t'aimerai plus. Tu ne me caresseras plus. Je ne vivrai plus un autre été. Je n'aurai pas d'enfants. Je ne dépenserai plus jamais l'argent que j'ai économisé. Je ne reverrai plus jamais mes parents. La mouche accrochée à ma joue me survivra. Je ne parlerai plus jamais, je ne penserai plus jamais, je ne serai plus jamais consumé par un souvenir. Je ne vieillirai pas. Je ne mourrai d'aucune de ces morts que j'ai parfois imaginées, qui m'ont toutes empli d'effroi. Je ne me demanderai plus jamais si je suis vraiment heureux. Je ne m'assiérai plus jamais sur une terrasse. Je ne serai plus jamais terrorisé… Je ne serai plus jamais… Plus jamais celui que j'étais… Plus jamais… Je ne serai plus jamais… Rien d'autre… Que ce que j'étais.

Tout est renversé. Les chaises. Par terre. Les corps. Par terre. Des verres brisés et nos vies, sens dessus dessous. J'ai tout vu depuis le trottoir d'en face. Je suis paralysée. Incapable de bouger, de crier, de me sauver. Je reste là, bouche bée. Quand ils s'éloignent à nouveau, je m'approche. Quelques-uns font de même. Les victimes nous appellent. On ne sait pas quoi faire, mais on le fait. Il y a du sang partout. C'est ici que nous nous retrouvons. Tu es consciente. Tu ne peux pas bouger. Je m'approche. Je me penche sur toi. J'arrête le saignement avec un morceau de tissu qu'une main me tend. Toi, que je n'ai pas vue, que je n'aurais jamais dû connaître, toi, engourdie par la douleur, si pâle, retenant un cri, je suis là avec toi et je te jure que je ne te quitterai pas.

Je ne nous laisserai pas mourir. Je ne laisserai pas notre joie et nos sourires se corrompre dans notre sang. N'ai-je eu que le temps de te caresser, de remonter le fil tatoué sur ton bras ? Qui a le droit de me l'enlever ? Qui ose entrer dans ma vie et piétiner cet instant que j'espérais si désespérément ? L'œil est dans la tombe, déjà en train de nous dévorer. Nous entrons dans des heures sans repères, et nos yeux se ferment. Qui de nous gît à terre, et qui pleure à ses côtés ? Qui de nous a peur, gémissant comme un enfant, et qui se jette à sa suite pour la sauver de l'enfer ? Si c'est moi, ne me quitte pas. Si c'est moi, n'écoute pas ceux qui te disent d'attendre les secours, que je ne dois pas bouger. Si c'est moi, ensanglantée et gémissante, alors prends-moi dans tes bras et emmène-moi loin de tout cela.

Paris, ville vibrante où chacun vaque à ses occupations quotidiennes, impatient de voir la fin de sa journée de travail approcher. Les terrasses sont le cœur d'une société multiculturelle et diverse, où les gens se sentent proches malgré leurs différences. Mais sous cette apparente normalité, une menace se cache déjà. La première partie prend pour point de départ le quotidien, les routines de la vie des Parisiens ; ils sont dépeints non comme des individus isolés, mais comme un tout interconnecté. « Peu importe mon nom, Lisa Prune ou Leïla. Nous sommes tant. Toutes différentes et si proches. » (Chapitre 1) La tension naît des indices qui laissent présager que ce cadre idyllique est trompeur. Sur le plan narratif, la multiplicité des points de vue est saisissante, reflétant la diversité des habitants de la ville. L'histoire est racontée à travers différents points de vue anonymes, qui semblent d'abord indépendants, mais convergent tous vers les événements de la soirée. Leurs échanges amicaux sont brutalement interrompus par l'attaque, se muant en cris de détresse, appels téléphoniques restés sans réponse, et finalement en un silence de terreur, une aliénation radicale entre les individus et un isolement face à ces événements : une escalade et, par conséquent, un effondrement du présent familier. La tension est entretenue par la perturbation constante des terrasses idylliques par l'arrivée du désastre. Narrativement, le changement de perspective entre les différents personnages est saisissant, sans qu'aucun ne soit désigné comme protagoniste. La polyphonie du roman souligne le destin collectif, adoptant souvent un ton introspectif, comme en témoignent les questions récurrentes que se posent les personnages face aux attaques : « Y a-t-il un bruit que le malheur aurait fait en se levant et que nous aurions dû reconnaître ? »

La deuxième partie plonge le lecteur dans un choc brutal, décrivant comment un groupe de jeunes hommes prend d'assaut les terrasses et ouvre le feu sur les passants. Les points de vue alternent entre les victimes, soudainement confrontées à l'inimaginable : « Nous ne comprenons pas parce que la mort n'est jamais aussi difficile à reconnaître que lorsqu'elle se montre nue. » Les personnages sont incapables de saisir immédiatement ce qui se passe. La violence est anonyme et aveugle – personne n'est épargné, et les personnages deviennent de simples figurants dans une catastrophe incontrôlable. Le rythme narratif s'accélère considérablement, et la répétition des phrases au présent crée une dynamique de violence implacable. Les scènes les plus atroces du livre sont sans aucun doute celles qui décrivent les attaques brutales sur les terrasses des cafés. La violence éclate de façon inattendue et avec une soudaineté choquante, et Gaudé décrit les meurtres dans un style sobre, presque détaché, qui ne fait qu'intensifier la brutalité des événements. Une scène où des personnes, assises paisiblement quelques instants auparavant, sont abattues sans distinction, confère à la violence une banalité particulièrement troublante. L'absence de descriptions détaillées des souffrances physiques rend la cruauté des événements plus subtile, mais aussi profondément palpable. Gaudé évite le voyeurisme, mais la représentation des réactions paniquées des victimes tentant désespérément de fuir, et l'impuissance subséquente des survivants, rendent ces scènes particulièrement atroces. Dans la troisième partie, un flot d'informations se déchaîne ; par les médias ou les appels téléphoniques, des personnes non impliquées apprennent l'attaque, créant un climat de peur et d'incertitude. Une mère, par exemple, tente désespérément de joindre ses filles. Le langage visuel est caractérisé par la confusion et l'incertitude, et le langage oscille entre le factuel et le paniqué pour refléter la peur grandissante. Malgré les moyens technologiques disponibles, la communication est impossible. Le silence symbolise l'impuissance et la rupture des liens sociaux dans la crise : « Allô ?… Vous me comprenez ? Venez vite ! » Les mots sont impuissants.

Danse, encore. Tant que tu voudras. Nous ne voulons pas revenir au monde. Pas tout de suite. Pas encore. Danse. Nous sommes bien, entre nous, pris par la même ivresse. Nous tenons éloignés tout ce qui viendrait rompre notre vertige. Allez, danse. You try de our call, you qui are à l'extérieur de cette salle, nos amours, nos parents, nos amis, mais nous ne répondons pas. Vous réessayez, vous voulez vérifier que tout va bien. Vous ne pourrez plus transmuter les nouveaux, alors qu’il n’y a pas de voix, il y a des âmes, mais il n’y a pas de réponses du tout. Nous dansons. Rien ne parvient jusqu’à nous. La musique est trop forte, elle est trop bonne, nous emmène dans des vertiges qui nous font sourire l'âme. Laissez-nous. Laissez-nous danser encore, puisque tout va finir.

Là, à cet instant, je ne suis plus en colère. Je suis bien. Je t'ai oublié, Gabriel. J'ai laissez ton visage crispé sur le pas de la porte. J'ai laissé mon énervement se perdre dans la musique. Tout ce qui m'entoure m'a fait du bien : l'alcool que j'ai bu, la sueur qui me coule le long des tempes. Je ne pense pas non plus à Lila. Je n'ai pas besoin de penser à elle pour qu'elle soit en moi. Je crois même que je suis heureuse, justement, d'être une jeune mère capable d'oublier son enfant le temps d'une soirée. Je me dis que c'est ce que je veux pour toi, Lila : une maman qui danse et boit, qui a encore des amies, qui peut s'engueuler avec papa, claquer la porte si elle le souhaite. Que cela te rende forte et belle. Je ne pense pas à toi parce que je ne pense plus à rien, je suis bien, mais tu es en moi, ma fille, jusqu'au bout, en moi.

Danse, ma sœur. Nous ne sommes plus à la terrasse de ces cafés qui ont été saccagés mais au milieu de corps en transe. Faites-le loin de Barcelone. Vous profitez de Paris. Les garçons sont beaux et tournent autour de toi. Tu les laisses s'approcher, t'envisager, tu as toujours su faire cela et je t'admire de ne pas avoir peur de leur désir. C'est pour cela aussi que je suis ta cadette. Je n'ai aucune assurance solide. Faites-le souverainement. Danse, ma sœur. Ne le considérez pas comme portable sur lequel il y a des dizaines d'appels en absence de notre mère qui s'inquiète, se tord les mains de ne pas arriver à nous joindre. Danse. L'ensemble de Reston. Nous avons trente ans ce soir. Nous avons encore réussi une fois à nous retrouver pour notre anniversaire, pour entrer dans cette nouvelle année côte à côte, comme cela a toujours été.

Laurent Gaudé Terrasses ou Notre long baiser si longtemps retardé : récit, IV.

Continuez à danser, continuez à danser. Aussi longtemps que vous le souhaitez. Nous ne voulons pas retourner dans le monde. Pas maintenant. Plus jamais. Dansez. Nous sommes entre nous, pris dans la même euphorie. Nous tenons à distance tout ce qui pourrait interrompre notre rêverie. Allez, dansez. Vous essayez de nous appeler, vous qui êtes hors de cette pièce, nos proches, nos parents, nos amis, mais nous ne répondons pas. Vous essayez encore, voulant vous assurer que tout va bien. Vous voulez nous donner les dernières nouvelles, entendre nos voix, être soulagés, mais nous ne répondons pas. Nous dansons. Rien ne nous atteint. La musique est trop forte, trop bonne, nous emportant dans des sensations vertigineuses qui font sourire nos âmes. Dansons, tout simplement. Continuons à danser, car tout finira par s'arrêter.

À cet instant précis, je ne suis plus en colère. Je vais bien. Je t'ai oublié, Gabriel. J'ai laissé ton visage déformé sur le pas de la porte. J'ai laissé ma colère se fondre dans la musique. Tout autour de moi est agréable : l'alcool que j'ai bu, la sueur qui coule sur mes tempes. Je ne pense pas non plus à Lila. Je n'ai pas besoin de penser à elle pour qu'elle soit en moi. Je crois même que je suis heureuse d'être une jeune mère qui peut oublier son enfant le temps d'une soirée. Je me dis que c'est ce que je veux pour toi, Lila : une mère qui danse et boit, qui a encore des amies, qui peut se disputer avec papa et claquer la porte si elle en a envie. Que cela te rendra forte et belle. Je ne pense pas à toi parce que je ne pense plus à rien, je vais bien, mais tu es en moi, ma fille, jusqu'à la fin, en moi.

Danse, ma sœur. Nous ne sommes plus sur les terrasses des cafés dévastés, mais au milieu de corps en transe. Tu es loin de Barcelone. Tu profites de Paris. Les garçons sont beaux et te tournent autour. Tu les laisses t'approcher et te regarder. Tu as toujours su faire ça, et je t'admire de ne pas avoir peur de leur désir. C'est aussi pour ça que je suis ta cadette. Je n'ai jamais eu ton assurance. Tu es souveraine. Danse, ma sœur. Ne regarde pas ton téléphone, rempli de dizaines d'appels manqués de notre mère, inquiète et se tordant les mains de ne pas pouvoir nous joindre. Danse, tout simplement. Restons ensemble. Nous avons trente ans ce soir. Nous avons réussi, une fois de plus, à nous retrouver pour notre anniversaire, à entamer la nouvelle année côte à côte, comme toujours.

L'ambiance festive et exubérante du club contraste dans la section suivante avec le danger imminent. Nous observons l'euphorie et l'hédonisme des danseurs à la lumière des connaissances acquises dans les premières sections. Dans la cinquième partie, la violence atteint son paroxysme : les fusillades se poursuivent et les gens sont pris au piège. Il n'y a pas d'issue, et les survivants luttent désespérément pour leur vie : « Je me couche à terre dans la fosse pour essayer de disparaître. » Le pouvoir absolu des assaillants sur leurs victimes, réduites à de simples objets, apparaît clairement : « Nous sommes à leur merci dorénavant. » Le langage est d'abord vivant et poétique, mais l'imagerie devient de plus en plus sombre pour annoncer la destruction imminente. Si les forces de sécurité interviennent dans la section suivante, c'est avant que la violence n'ait déjà pleinement dégénéré. La violence est désormais également prise en compte au niveau structurel. La figure du coordinateur d'urgence symbolise les réponses structurelles et institutionnelles aux attaques. Ses tentatives pour maîtriser la situation et apporter son aide démontrent les limites de l'État en situation de crise. L'œuvre met indirectement en lumière les questions de traumatisme collectif, de responsabilité de l'État et de fragilité de la sécurité publique, introduisant ainsi une dimension politique dans le récit. Il y a aussi des moments où la peur des agresseurs se transforme en craintes plus générales quant à l'effondrement de la cohésion sociale et à la division croissante au sein de la société française. Sous cette menace, le langage ne sert plus à la communication, mais au contrôle et à la survie : « Je lui dis de parler moins fort, de faire la morte. » En conséquence, la violence passe d’attaques arbitraires à des démonstrations de pouvoir ciblées par le biais de prises d’otages. Les tirs aveugles cèdent la place à une prise de pouvoir ciblée par les preneurs d'otages. La dynamique du terrorisme passe de la masse anonyme des victimes au contrôle ciblé de quelques individus déshumanisés et qualifiés de « joutes ». Les otages ne sont pas perçus comme des individus, mais simplement comme des instruments de la stratégie de pouvoir des assaillants. Sur le plan narratif, la tension est créée en mettant l'accent sur le déséquilibre de pouvoir entre les auteurs et les victimes. La dystopie prend ici une dimension personnelle en montrant comment les victimes sont soumises non seulement physiquement, mais aussi psychologiquement. La communication est réduite au minimum, les victimes étant totalement dépendantes des auteurs des faits. En dehors des tribunes et du club, une atmosphère de paranoïa et de panique se développe dans la ville. Les personnes qui entendent parler des attaques tentent de se mettre à l'abri, mais la confusion et le chaos règnent : « Les rues sont désertes, mais on sent la peur partout. » Bien que l'attaque physique soit limitée à des lieux précis, la terreur a pris le contrôle de la vie publique. Les rues désertes deviennent un symbole d'isolement et d'effondrement de l'ordre social.

Dans la neuvième partie, les survivants des tribunes et du club se retrouvent pris dans un affrontement extrême : victimes et preneurs d'otages à la fois. Certains sont confrontés à des choix existentiels : fuite, résistance ou reddition face à la mort. Les personnages s'interrogent sur la valeur de la survie dans un contexte où toutes les certitudes et valeurs morales ont été anéanties. En tant que survivants, ils se voient contraints de prendre les mêmes décisions brutales que leurs agresseurs. La violence les a transformés non seulement physiquement, mais aussi moralement et émotionnellement. La communication est devenue quasi impossible ; les personnages sont repliés sur eux-mêmes. La dernière partie, « Notre long baiser », fait office d'épilogue où les survivants tentent de faire face aux conséquences de la violence, malgré leur innocence perdue et l'espoir vain d'un nouveau départ. Le baiser, d'abord romantique, devient métaphore de l'impossibilité de restaurer le passé. Même après la fin immédiate des violences, la terreur persiste dans les âmes et les relations des survivants. « Je te regarde, mais je ne te reconnais plus. » (« Je te regarde, mais je ne te reconnais plus. ») Même ceux qui ont survécu aux violences sont tellement transformés, tellement aliénés par ce qu'ils ont vécu, qu'ils ne se reconnaissent plus ; une profonde destruction des relations humaines et des structures sociales s'est opérée. Le traumatisme ne s'estompe pas avec la fin des violences physiques, mais persiste dans les blessures psychologiques et émotionnelles des survivants. Narrativement, cette section boucle la boucle en montrant comment les personnages ont été irrémédiablement aliénés par leurs expériences. La communication entre eux est fragile et incapable d'intégrer la violence qu'ils ont subie. L'imagerie est mélancolique et met l'accent sur l'espoir vain d'un nouveau départ.

Laurent Gaudé Terrasses, Théâtre De La Colline, Paris, mise en scène Denis Marleau. Image : (c)Simon Gosselin.

Laurent Gaudés Terrasses est une puissante représentation de la fragilité de la société moderne et de son incapacité à réagir face à une violence soudaine. Les dix sections montrent comment la violence affecte tous les aspects de la vie urbaine – de la destruction matérielle et de la détresse psychologique à l'aliénation morale des survivants. La dystopie – bien réelle – dans Terrasses La tragédie réside non seulement dans la violence immédiate, mais aussi dans la destruction durable des liens sociaux et l'impossibilité de revenir à une normalité antérieure. Il ne s'agit pas d'une simple chronique d'événements, mais d'une œuvre polyphonique qui unit les voix des personnes touchées, des survivants, des victimes et des aidants dans un chœur d'une grande intensité émotionnelle. La mise en scène de la pièce au Théâtre National de la Colline à Paris en mai 2024, par Denis Marleau, a conféré une dimension supplémentaire au texte. Gaudé réussit à inscrire la tragédie individuelle de chaque victime dans le contexte plus large d'une société marquée par la peur et l'incertitude, mais qui s'efforce de faire preuve de résilience. La phrase « Nous resterons tristes longtemps, mais pas terrifiés. Pas terrassés » est devenue un témoignage de la résilience d'un peuple français ouvert, qui tente de combler le fossé entre le deuil et la volonté inébranlable de surmonter la violence et la peur. Comme Laura Cappelle dans son Comme le décrivent les critiques, l'œuvre de Gaudé n'est pas seulement un rappel de la violence des attentats terroristes, mais aussi une sorte de « processus cathartique ». La mise en scène de Denis Marleau à Paris en 2024 transpose cette catharsis sur scène en mettant en avant les thèmes du destin, du hasard et de la survie. L'arc émotionnel, qui va de l'attente d'une agréable soirée des personnages à la violence meurtrière, révèle la fragilité du tissu social. Parallèlement, le traitement collectif de la douleur offre un espace de guérison. L'œuvre de Gaudé captive par sa densité linguistique et sa capacité à créer des images poétiques qui mêlent la cruauté des événements à une légèreté esthétique. La mise en scène de Denis Marleau adopte cette esthétique en utilisant une scène minimaliste, complétée par des projections en noir et blanc de rues parisiennes. Les acteurs se meuvent comme des ombres sur scène, soulignant la nature fantomatique des événements. Marleau évite délibérément les effets dramatiques, laissant souvent la violence seulement être suggérée par les réactions des acteurs. Cette retenue intensifie l'impact émotionnel de l'œuvre en obligeant le spectateur à combler les lacunes avec ses propres souvenirs et sentiments.

J'ai tout vu sur ton visage. Tu souriais. Tu me répondais. Et puis, d'un coup, tu t'es mise à fixer des yeux quelque chose dans mon dos. J'ai vu que l'objet de ton attention t'enlevait à moi. J'ai vu tes yeux s'écarquiller plus qu'ils n'auraient dû le faire. Vous ne pouvez rien faire de plus que ce que vous voulez savoir quoi faire. Cela peut aussi être une scène de rue banale, une altercation, une ivrogne. J'ai vu la peur de prendre possession de ton visage. Alors, je suis retournée, et c'est là qu'ils ont commencé à tirer. Sur toi. Sur moi. Sur tout.

Ils se fatiguent. Ils se fatiguent.

Il y a des bruits dans la rue. Il y a une fenêtre et vous pouvez voir les manèges. Je m'attends à un bagarre ou à un accident. Mais ce n'est pas cela. Des hommes sont en bas de chez moi. Avec le bras. Et tirent.

Il y a des gens à terre. Que se passe-t-il ?

Ils sont fatigués. Ils sont fatigués. Ils tirent encore. Cela ne s'arrête pas.

Sur ceux qui étaient assistés à côté de nous. Sur ceux à qui nous parlions. Sur ceux qui essaient de s'enfuir.

Ils fatiguent. Ils fatiguent. C'est prêt à être utilisé selon vos températures.

« Toi, oui… Toi, pas… » Le Hasard est arrivé. Il est sur nous, s'amuse en poussant nos vies du bout des doigts. « Toi, oui… Toi, aussi… »

Laurent Gaudé, Terrasses ou Notre long baiser si longtemps retardé : récit, II.

J'ai tout vu sur ton visage. Tu as souri. Tu m'as répondu. Et puis, soudain, ton regard s'est porté sur quelque chose derrière moi. J'ai vu l'objet de ton attention te détourner de moi. J'ai vu tes yeux s'écarquiller. Ce ne pouvait plus être quelqu'un que tu connaissais. Ce ne pouvait plus être une simple scène de rue, une dispute, un ivrogne. J'ai vu la peur s'emparer de ton visage. Alors je me suis retourné, et c'est là qu'ils ont commencé à tirer. Sur toi. Sur moi. Sur tout.

Ils tirent. Ils tirent.

J'entends du bruit dans la rue. Je vais à la fenêtre et j'ouvre les rideaux. Je m'attends à une bagarre ou à un accident. Mais ce n'est pas ça. Des hommes se tiennent devant chez moi. Ils sont armés. Et ils tirent.

Des gens sont allongés par terre. Que se passe-t-il ?

Ils tirent. Ils tirent. Ils continuent de tirer. Ça ne s'arrête pas.

À ceux qui étaient assis à côté de nous. À ceux à qui nous avons parlé. À ceux qui tentent de s'échapper.

Ils tirent. Ils tirent. Ils prennent tout leur temps.

« Toi, oui… Toi, non… » Le destin est arrivé. Il se penche sur nous, amusé à effleurer nos vies du bout des doigts. « Toi, oui… Toi aussi… »

Laurent Gaudés Terrasses est bien plus qu'un simple texte littéraire sur les attentats terroristes de Paris. C'est une œuvre qui explore en profondeur l'expérience humaine de la perte, de la douleur et de la résilience, tout en offrant une réponse littéraire et esthétique puissante à la violence du monde moderne. La polyphonie des voix qui se fondent en un chœur dans l'œuvre de Gaudé traduit la nature multiforme des expériences vécues lors de cette journée funeste de novembre 2015. Des scènes émouvantes dans Terrasses Ces scènes contrastent avec la brutalité de la violence, offrant de brefs instants de répit et d'humanité. L'une d'elles, particulièrement marquante, est celle où un ambulancier tient la main d'une victime mourante. Des moments de tendresse se retrouvent également dans les souvenirs et les pensées des personnages envers leurs proches. Gaudé parvient à créer un contrepoint aux horreurs de la dystopie par de petits gestes et des pensées fugaces. Ces moments de proximité et d'amour sont brutalement interrompus par la violence soudaine, ce qui ne fait qu'intensifier leur signification et leur émotion. Juste avant les attaques, certains personnages pensent à leurs partenaires, à des rendez-vous à venir ou à des souvenirs partagés.

Personne ne sait que j'avais rendez-vous avec toi. Personne ne sait que nous étions ensemble, que je t'aime, que je pourrais crier d'amour et tout déchirer pour toi. Nos familles ne finiront pas par s'inquiéter. Aucun téléphone n'est sûr qu'il y a des messages. Ils doivent se dire que quelque chose est arrivé, que ça n'est pas normal. Avez-vous hâte d’avoir des nouvelles des hôpitaux ? Ils vont retrouver nos traces. Cela prendra du temps mais ils y parviendront. Ce qu'ils ne sauront pas, c'est qu'à l'instant où nous avons été frappés, nous étions face à face, que je te caressais le bras, que cela te chatouillait et que tu as ri, juste avant la mitraille, d'un rire qui est encore en moi. Je voudrais qu'on nous trouve ensemble, sur le même brancard, dans le même lit d'hôpital. Je voudrais que l'on sache qu'à l'instant où nous sommes mortes, j'avais envie de toi et que c'est ce goût-là que j'ai emporté avec moi.

Il est encore là, le dieu du Hazard. Plus pour longtemps, il le sait, alors, il prend tout son temps pour faire ses derniers pas. Il ne joue plus avec les balles et la trajectoire des pneus, mais avec les listes. La place d'un nom s'ajoute à une autre. Qui sera sur celle des morts ? Et qui s'en sortira ?

Je l'ai su tout de suite. Lorsque je suis entré dans ce bureau du commissariat et que l'officier de police a posé les yeux sur moi, j'ai su tout de suite qu'il allait m'annoncer que tu n'étais plus là. Je ne m'en remettrai jamais. Les gens disent que je dois tenir. Que le temps fera son effet. Si vous êtes de l’autre côté de la montagne, vous verrez du violet. Mais ils ne savent pas que nous nous sommes quittés après nous être des litiges. Que la dernière fois que je t'ai vue, tu étais en colère. Que j'ai souhaité que cette soirée soit ratée pour te tonner une leçon. Ils ne savent pas que la dernière image que j'ai de toi, c'est celle de ton visage croustillant, sur le seuil de la porte, au moment où tu t'en allais sans m'embrasser. Fais-le morte fâchée. Je ne m'en remettrai pas.

Non, Gabriel. Je ne suis pas morte fâchée. Aux derniers instants, je t'ai demandé pardon. Je pensais à notre brouille, à ces mots lâchés dents serrées. Aux derniers instants, j'ai prié pour que tu ne m'en veuilles pas, pour que tu saches que notre amour allait balayer tout cela. Je t'ai aimé, Gabriel. Pleinement. Joyeusement. Aux tous derniers instants, je me laisse envahir par l'image de notre fille. Je ne m'accrochais plus à la vie. Je savais que c'était la fin. Je voulais juste m'emplir de notre petite Lila. Et je l'ai fait. Je te demande pardon, ma fille. Je t'abandonne mais ce n'est pas ce que je voulais. Je te laisse à ton papa. Qui s'occupera de toi. Je te demande pardon pour tout ce que je ne pourrai pas t'apprendre, pour tous ces instants que je ne vivrai pas à tes côtés, pour mes bras que je t'enlève bien malgré moi. Tu dois grandir. Devenir une jeune femme forte et rayonnante. Qui fera son chemin et ses propres choix. Tu devras être libre, surtout. Car c'est de cela que je meurs. Ceux qui me tunt voulaient nous contraindre, châtier notre liberté mais je ne t'ai pas donné la vie pour que tu sois soumise, Lila. Chaque sourire que tu feras sera une victoire. Si vous voyez vos boiras à la terrasse d'un café, vous pouvez vous venger. Ton père t'apprendra. Je te demande pardon de t'obliger à grandir sans moi. J'aurais aimé, tant aimé, n'en doute jamais, ma fille, toute petite fille qui n'est plus à moi. J'aurais aimé t'aimer encore si longtemps…

Laurent Gaudé Terrasses ou Notre long baiser si longtemps retardé : récit, Ix.

Personne ne sait que j'étais en rendez-vous avec toi. Personne ne sait que nous étions ensemble, que je t'aime, que je pourrais crier d'amour et tout déchirer pour toi. Nos familles finiront par s'inquiéter. Nos téléphones doivent sonner sans arrêt. Ils ont besoin de se dire que quelque chose s'est passé, que ce n'est pas normal. Peut-être ont-ils déjà appelé les hôpitaux ? Ils retrouveront nos traces. Cela prendra du temps, mais ils les retrouveront. Ce qu'ils ne sauront jamais, c'est qu'au moment où nous avons été touchés, nous étions face à face, que j'ai caressé ton bras, que cela t'a chatouillé, et que tu as ri juste avant les tirs de mitrailleuse, un rire qui résonne encore en moi. J'aimerais qu'ils nous retrouvent ensemble, sur la même civière, dans le même lit d'hôpital. Je veux que les gens sachent qu'au moment de notre mort, je te désirais ardemment, et que j'ai gardé ce souvenir en moi.

Il est toujours là, le dieu du destin. Plus pour longtemps, il le sait, alors il prend tout son temps pour accomplir ses derniers pas. Il ne joue plus avec les balles et leurs trajectoires, mais avec des listes. Il déplace un nom, en ajoute un autre. Qui figurera sur la liste des morts ? Et qui y parviendra ?

Je l'ai su instantanément. Quand je suis entrée dans le commissariat et que le policier m'a regardée, j'ai tout de suite compris qu'il allait m'annoncer que tu n'étais plus là. Je ne m'en remettrai jamais. On me dit de tenir bon. Que le temps fera son œuvre. Qu'il faut choisir le bon côté des choses, que je le dois à Lila. Mais ils ignorent que nous nous sommes séparés après une dispute. Que la dernière fois que je t'ai vue, tu étais en colère. Que j'ai souhaité que cette nuit-là tourne mal, pour te donner une leçon. Ils ignorent que la dernière image que j'ai de toi, c'est ton visage crispé sur le seuil, alors que tu partais sans un baiser. Tu es morte en colère. Je ne m'en remettrai jamais.

Non, Gabriel. Je ne suis pas morte en colère. Dans mes derniers instants, je t'ai demandé pardon. J'ai repensé à notre dispute, aux mots que j'ai prononcés entre mes dents. Dans ces derniers instants, j'ai prié pour que tu ne m'en veuilles pas, pour que tu saches que notre amour effacerait tout. Je t'aimais, Gabriel. Complètement. De tout mon cœur. Dans mes derniers instants, j'étais submergée par l'image de notre fille. Je n'avais plus envie de m'accrocher à la vie. Je savais que c'était la fin. Je voulais juste être comblée par notre petite Lila. Et c'est ce que j'ai fait. Je te demande pardon, ma fille. Je te quitte, mais ce n'est pas ce que je voulais. Je te laisse avec ton père. Il prendra soin de toi. Je te demande pardon pour tout ce que je ne peux pas t'apprendre, pour tous les moments que je ne partagerai pas avec toi, pour mes bras, que je retire malgré moi. Tu dois grandir. Tu dois devenir une jeune femme forte et rayonnante. Une fille qui tracera son propre chemin et prendra ses propres décisions. Avant tout, tu dois être libre. Car c'est pour cela que je meurs. Ceux qui m'ont tuée voulaient nous contraindre, punir notre liberté, mais je ne t'ai pas donné la vie pour que tu sois soumise, Lila. Chaque sourire que tu afficheras sera une victoire. Chaque verre que tu boiras à la terrasse d'un café sera une vengeance. Ton père t'apprendra tout. Je te demande pardon de t'avoir fait grandir sans moi. Je t'aurais aimée, tellement aimée, n'en doute jamais, ma fille, ma petite fille qui n'est plus mienne. Je t'aurais aimée si longtemps…

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « Toi, oui. Toi, non. Laurent Gaudé, le 13 novembre 2015. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2024. Consulté le 13 mai 2026 à 01h09. https://rentree.de/2024/10/19/du-ja-du-nicht-laurent-gaude-ueber-den-13-november-2015/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.


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